Cahier de vacances : la grammaire en questions (11)

6 – propositions indépendantes

On ne pourrait pas changer d’exemple ?

Vous en avez assez de la pluie ?

La pluie, le parapluie, ça va un moment, mais à la longue…

De toute façon, quels que soient les exemples, avec ou sans parapluie…

Les définitions, oui, je sais !

Je vous avais prévenu. Comment voulez-vous avancer dans la connaissance du langage si vous ne commencez pas par examiner les définitions officielles ? Notamment en confrontant les mots savants de la grammaire à leur étymologie ; si elle ne donne pas les réponses pour la recherche du sens qui est l’objet de notre entretien, elle est une base critique non seulement pour l’usage des mots, mais pour les choix que font les grammairiens qui  ne sont pas de purs esprits mais des hommes et des femmes engagés dans la vie économique, sociale, politique et idéologique.

Je suis d’accord avec cette philosophie. Mais parfois j’aimerais aller plus vite.

Vous avez un rendez-vous urgent ?

Vous avez de ces questions !

Nous avons déjà vu ce qu’est une proposition.

Oui, mais faites un peu comme si nous ne l’avions pas déjà vu.

Vous auriez oublié ?

C’est pas ça, non, c’est qu’il y a tellement de choses !

Vous n’êtes pas obligé de tout garder. Faites des tris, choisissez, éliminez conservez… Tenez, par exemple, la définition savante de la Grammaire de référence que vous semblez avoir oubliée : Unité syntaxique élémentaire de la phrase généralement construite autour d’un verbe.

Vous pensez qu’il faut la jeter ?

Pas du tout, au contraire, mais elle n’a d’intérêt que si vous êtes capable de la restituer sans l’avoir apprise par cœur. Comme toutes les autres.

Et la vôtre, celle qui n’est pas savante, vous pouvez la redire ?

C’est plus une explication qu’une définition : une proposition – le verbe latin proponere signifie placer devant les yeux, annoncer –. est une information complète constituant tout ou partie d’une phrase. Nous allons en découvrir un certain nombre dans les nouveaux exemples, sans pluie.

Je sens comme un regret. Écoutez, si vous tenez à votre parapluie… Je plaisante ! Par quoi on commence ?

Par le mot indépendant. Il est composé de trois éléments issus du latin : le verbe pendere qui signifie pendre ; augmenté de de, il signifie dépendre de, et avec la négation in, ne pas dépendre de.

In est une négation ? Tiens, j’aurais cru que ça voulait dire dans… Comme dans injection, non ? Je me trompe ?

Dites donc, vous !

Quoi, moi ?

Vous me faites marcher depuis le début ! Vous connaissez le latin !

Mais non, pas du tout ! Seulement, je suis des cours de secourisme et la dernière fois, il a été question de piqûres, d’injections musculaires et intraveineuses. Le secouriste nous a expliqué ce que voulait dire injection ; je le soupçonne d’avoir appris le latin, lui aussi ; il a à peu près votre âge et tout le monde l’apprenait à votre époque. Non ? Tiens, j’aurais cru… Bon, qu’est-ce que je disais ? Ah oui, je parlais de l’injection : on envoie un produit dans un muscle ou dans une veine avec une seringue. Vous voyez, je ne sais pas le latin, je sais juste injection, inutile de vous mettre dans cet état ! Et alors, votre in qui est une négation ?

Hm… Il y a deux in qui sont deux préfixes, c’est-à-dire des éléments qui se placent au début d’un mot (figere veut dire fixer et prae signifie devant). Celui de votre secouriste, qui a mon âge et qui a appris le latin, signifie dans, sur, et l’autre est une négation qu’on retrouve dans de nombreux mots. Par exemple…

Attendez, j’ai envie de trouver tout seul… heu…in… inconnu donc qui n’est pas connu, improbable, qui n’est pas probable, impossible qui n’est pas possible, et encore innocent… qui n’est pas…  « nocent » ?

Est innocent celui qui ne nuit pas ; le verbe latin nocere (d’où vient nuire) a donné nocif, nocivité, mais pas « nocent » ; il y a seulement des innocents, si j’ose dire. J’ajoute que le in ou im a pu devenir il (illogique) ou ir (irresponsable).

C’est quand même pratique le latin…  Et je ne dis pas ça pour vous provoquer, vous le savez, ce n’est pas mon genre !

Oui, oui. Revenons à notre proposition indépendante : ou elle est seule dans la phrase ou elle est avec d’autres mais sans dépendre d’aucune et sans qu’aucune ne dépende d’elle. Voici un exemple : « Je sentis avant de penser ; c’est le sort commun de l’humanité. Je l’éprouvai plus qu’un autre. »

Ça, oui, c’est autre chose que la pluie et le parapluie ! Mes félicitations !

Je n’en suis pas l’auteur.

Ah ? C’est qui ?

Jean-Jacques Rousseau.

Le Rousseau de la chanson du titi parisien ? Attendez, j’ai son nom sur le bout de la langue ! Gavroche, c’est ça ! « Joie est mon caractère, c’est la faute à Voltaire, misère est mon trousseau, c’est la faute à Rousseau. Je suis tombé par terre, c’est la faute à Voltaire, le nez dans le ruisseau, c’est la faute Rousseau. » Vous voyez, je connais mes classiques ! C’est de Victor Hugo ?

C’est bien ce Rousseau-là et cet Hugo-ci. L’extrait de la chanson fournit aussi de bons exemples de propositions indépendantes. Qu’en dites-vous ?

Un instant, je regarde et… je vois deux phrases composées chacune de quatre propositions identiques… donc, en tout, huit propositions indépendantes ?

Oui. Quatre informations chaque fois, mises les unes à côté des autres, donc juxtaposées, sans aucun mot qui soulignerait une dépendance de l’une ou de l’autre. Je les résume : la joie, Voltaire, la misère, Rousseau, tombé, Voltaire, le nez dans le ruisseau, Rousseau. En réalité, il y a bien des relations entre les informations, mais elles ne sont pas soulignées.

Vous gardez proposition ?

À condition d’expliquer qu’il s’agit d’une information, comme une petite phrase à l’intérieur de la grande phrase, avec son composant, ici actif, et son verbe, l’un et l’autre plus ou moins développés. Ce qu’il faut préciser, et c’est la raison d’être de l’analyse grammaticale, c’est le rapport de sens entre ces propositions.

On pourrait dire que Voltaire est la cause de la joie, Rousseau la cause de la misère ?

Oui, si on fait une lecture simple.

Et si on fait une lecture complexe ?

Voltaire, considéré comme un des pères de la révolution de1789, comme Rousseau et les autres philosophes du 18ème siècle qu’on appelle le siècle des Lumières, n’a pas eu et n’a toujours pas que des amis, c’est le moins que je puisse dire. Il ne suscitait pas et ne suscite toujours pas systématiquement la joie de Gavroche chez tous ses lecteurs. Son ironie, son rire la suscitent chez certains, chez d’autres, c’est plutôt de l’agacement voire de l’irritation et de l’animosité. La joie dont parle le jeune héros des Misérables au moment d’être tué par les soldats devant la barricade de ses compagnons républicains révoltés, est celle qui naît d’un accord avec l’esprit de Voltaire, ses idées, ses critiques, peut-être surtout la manière dont il les présente dans son œuvre.

Et le rapport entre la misère et Rousseau ? 

Rousseau défendait des idéaux d’égalité à la fin du 18ème siècle ; ceux qui luttaient pour cela au début du 19ème siècle, au moment où se déroule l’histoire des Misérables, n’ont pas souvent fait fortune parce qu’ils devenaient des marginaux plus ou moins recherchés par les diverses polices et mettaient en jeu leur liberté, jusqu’à leur vie, d’où la « misère » évoquée par la chanson de Gavroche.

Alors, la faute à Voltaire et à Rousseau, ça doit être plutôt ce que disaient ceux qui n’étaient pas d’accord avec eux, qui combattaient leurs idées et qui envoyaient la troupe contre les insurgés républicains, non ? Et Gavroche le chante aux soldats pour les provoquer, c’est ça ?

C’est aussi pour lui qu’il chante, sans doute même surtout pour lui, pour se rappeler pourquoi il risque ainsi sa vie, pour se réconforter ; ce n’est pas contradictoire avec la provocation qui alimente le courage : il excite les soldats en réussissant à éviter les balles alors qu’il récupère les cartouches des morts pour les donner aux insurgés de la barricade.

Sauf la dernière.

Qui lui met le nez dans le ruisseau, oui.

C’est un peu comme si le soldat qui a tiré s’appelait Rousseau… Et votre exemple de tout à l’heure ?

Il est extrait de ses Confessions. À un moment difficile de sa vie, il a voulu expliquer qui il était et justifier les choix qu’il avait faits. En particulier, celui d’abandonner ses cinq enfants. Certains de ses amis le lui ont reproché, et ses ennemis politiques s’en sont servis pour mener des campagnes contre lui, Voltaire, notamment, qui n’était pas toujours très élégant dans ses attaques contre ceux qu’il n’aimait pas.

Quand même, abandonner ses enfants !

Ce n’est pas rien. Mais à l’époque, cet abandon n’était pas considéré de la même façon qu’aujourd’hui ; il existait des lieux où l’on pouvait déposer ses enfants si on ne souhaitait pas les garder.

Ah bon ?

Rousseau s’en explique dans son livre. Il dit qu’il en fut malheureux, qu’il s’est peut être trompé, mais qu’au moment où il a pris cette décision, il se sentait dans l’incapacité d’être un père ; il était persuadé qu’il préservait ses enfants du pire en les confiant à d’autres. Qui peut prétendre le juger ? C’est au début du livre qu’il écrit : « Je sentis avant de penser ; c’est le sort commun de l’humanité. Je l’éprouvai plus qu’un autre. »   Comment comprenez-vous le message ?

Je vois deux phrases ; la première contient deux propositions séparées par un point-virgule, donc deux propositions indépendantes, et la seconde une seule proposition, forcément indépendante. Le point-virgule, ça ne sépare pas deux phrases mais deux propositions de la même phrase ?

C’est un arrêt moins long que le point et plus long qu’une virgule. Encore une question de nuance. Ces deux propositions, je vous le disais, sont comme deux petites phrases. Donc deux informations juxtaposées. Vous voulez qu’on essaie de trouver le rapport entre elles ?

On entre dans du complexe, c’est ça ? Bon, d’accord, allons-y.

Première proposition : « Je sentis avant de penser ; (…) ». Je vous écoute.

J’ai l’impression qu’il veut donner une information inattendue, comme si ce qu’il dit n’arrivait pas à tout le monde, comme si c’était réservé à lui. Au point-virgule, je m’arrête, juste le temps de me demander si c’est vrai.

Le point-virgule vous laisse vraiment le temps de la réflexion ?

Ben… pas vraiment, non. Disons que ça imprime.

J’aime bien.

Sérieux ?

Mais oui ! Après coup, qu’en dites -vous ?

Eh bien, si « Je sentis avant de penser » apparaît surprenant quand on lit, et si ça me titille le cerveau, c’est parce que je ne me dis pas ça tous les jours. C’est de la philosophie et je ne suis pas philosophe, comme vous savez.  

On en reparlera. Et : « … c’est le sort commun de l’humanité. » ?

C’est un peu ce que je me suis dit après avoir été arrêté par le point-virgule. Ce qui était imprimé, c’est du genre, quand on est un enfant, on commence par sentir. C’est évident. Alors pourquoi il présente ça comme une information exceptionnelle ?

Ça l’était bien un peu pour vous, au moins jusqu’au point-virgule. Et « Je l’éprouvai plus qu’un autre. » ?

Je comprends : j’ai écrit les deux propositions de la première phrase pour vous faire croire que je ne suis pas comme vous, puis que je suis comme vous, et celle de la seconde phrase pour vous dire qu’en réalité je suis différent.

Si vous aviez à représenter ces trois propositions par un dessin, que dessineriez-vous ?

Un dessin ?… Je ne sais pas.

Que dites-vous de celui-ci par exemple : (un premier trait monte, un second descend, un troisième remonte plus haut que le premier).

C’est quoi ?

Le premier trait, c’est la première proposition ; l’idée vous paraît inhabituelle, surprenante, c’est bien ce que vous disiez ?

Oui.

Donc elle décolle de la surface du quotidien, du banal. Elle atteint un niveau modeste où elle s’arrête parce que vous avez commencé à vous dire qu’après tout sentir avant de penser ce n’est pas si extraordinaire que ça. Après l’arrêt du point-virgule qui vous permet de relativiser cette nouveauté, la seconde proposition nous ramène au « sort commun de l’humanité », au niveau de l’ordinaire ; le deuxième trait redescend donc, mais pas exactement au niveau d’où est parti le premier ; légèrement plus haut puisque votre pensée s’est mise en route et a progressé. Quant au troisième trait, il monte plus haut que le premiler parce que « Je l’éprouvai plus qu’un autre. » nous transporte au-delà de la sphère du commun.

Vos traits, ils représentent ce que j’ai senti et ce que j’ai compris ?

Oui. Vous voyez mieux maintenant pourquoi il a construit des propositions indépendantes et pourquoi il a choisi de les organiser en deux phrases et pas en trois : la première a l’apparence d’un numéro d’illusion en deux temps qui commencerait par surprendre le spectateur avant de le laisser sur sa faim. Un prestidigitateur décevant. Et c’est précisément à ce moment-là, au moment où le spectateur est au creux de la déception que l’artiste le propulse dans l’étrangeté avec la troisième phrase.

Bravo l’artiste ! Alors, les propositions indépendantes, c’est fait pour faire croire qu’on ne dit rien d’important ?

On peut dire qu’elles sont un moyen d’obliger le lecteur à intervenir.

Oui, mais pour ça, il faut qu’il soit au courant de tout ce que vous avez expliqué ! Moi, par exemple, même si je peux constater qu’il y a une première phrase avec deux propositions séparées par un point-virgule et une seconde phrase avec une seule proposition, même si je me dis que ces propositions sont indépendantes, comment voulez-vous que je trouve le  sens que vous dites ?

C’est vrai ; si le constat est indispensable, il ne suffit pas ; il faut en plus une question.

Laquelle ?

Pourquoi ? Se demander pourquoi Rousseau a choisi de construire ces deux phrases de cette façon.

Le basculement anthropologique

Un article de Médiapart (13/06/2026) explique en quoi la transition écologique est un leurre : le principe de fonctionnement du capitalisme exige toujours plus de production, donc toujours plus de consommation, donc toujours plus d’énergie, autrement dit une course sans fin pour atteindre un point de basculement technique enclenchant un processus de décarbonation, qui n’existe pas.

La solution : « Dans ce contexte, la seule réponse raisonnable est un basculement anthropologique où le capital ne serait plus la force sociale centrale, c’est-à-dire, comme l’évoquent rapidement les auteurs, une « modification du mode de vie et une sobriété de la demande ».

Cette réponse, la seule possible, pose aussitôt la question : de quelle nature peut être le changement qui permettrait ce basculement anthropologique ?

L’article ne précise pas ce qui peut conduire à une « modification du mode de vie et une sobriété de la demande ».

Ce qui bloque la pensée de ce basculement est la réduction du capitalisme à ses formes modernes (depuis la fin du 18ème siècle), autrement dit à son fonctionnement, bien connu depuis l’analyse de Marx.

Ce qui peut la débloquer c’est – les lecteurs du blog m’excuseront de la répétition – la prise en compte de l’équation capitaliste qui transfère dans le rapport à l’objet le fantasme d’immortalité produit par l’angoisse de la mort et qui conduit à des comportements addictifs d’accumulation. Et pour invalider cette équation (être = avoir toujours plus – en d’autres termes : plus j’ai moins je meurs) il n’y a pas d’autre solution que d’enseigner le seul objet absent des programmes scolaires, à savoir la mort telle qu’elle est.

Le tragique et la tragédie : Électre – Eschyle : Les Choéphores (9)

Au dialogue Clytemnestre / Oreste succède la dernière prestation – danse et chant – du Chœur (935 > 973) :  38 vers d’un discours singulier en regard de l’assassinat en cours.

« Elle est venue la justice avec le temps, qui punit durement les meurtres. Il est venu dans la maison d’Agamemnon le double lion, le double Arès*. (935 > 938) (…) Il est venu celui qui, à l’esprit rusé, est préoccupé dans un combat secret par le châtiment. » (946, 947)

Justice, Arès et Oreste, trois héros célébrés dans la tonalité de l’épopée, alors que l’acte héroïque est l’égorgement d’une mère par son fils.

Quel spectateur a envie de répondre à l’invitation « Poussez des cris de joie ! » (942) ?

*A la différence du Mars romain, Arès, personnification de la violence brutale est une divinité tenue à l’écart des cultes et qui n’est la divinité protectrice d’aucune cité. Ici, il représente le double assassinat d’Égisthe et Clytemnestre.

Si tout est bien qui finit bien veut persuader le Chœur, c’est que le double assassinat a été commandité par le dieu (Apollon Loxias), qu’il suffira donc du rituel de purification pour que s’éloignent les Érinyes et que tout soit définitivement réglé. La répétition de « On peut voir la lumière » (961 / 972) (= on voit le bout du tunnel) est un autre marqueur du discours d’auto-persuasion.

Les deux discours que prononce Oreste, debout devant les cadavres d’Égisthe et de sa mère que voient les spectateurs, répètent celui du Chœur : le premier (973 > 1006) est la justification de l’acte dont l’insistance pour convaincre signifie la même inadéquation que l’enthousiasme du Chœur ; dans le second, (1021 > 1043) Oreste explique que, selon la prescription de Loxias la purification du sang versé de sa mère lui sera acquise par le dépôt d’une branche d’olivier entouré d’une bandelette dans son sanctuaire de Delphes.

La fin de ce second discours change d’objet et de tonalité : après avoir demandé aux Argiens de témoigner pour lui le jour où Ménélas (frère d’Agamemnon et époux d’Hélène) rentrera de Troie, il conclut : « Et moi, [je serai] errant, banni de cette terre, vivant et mort, ayant laissé cette renommée ». Signe que, malgré toutes les explications et justifications, le mode de pensée du malheur illustré par  le mythe ne fonctionne plus.

Après avoir fait tenir au Chœur la dernière parole lénifiante de déni [« Allons, tu as bien agi, que ta bouche ne soit pas attelée au joug de paroles mauvaises, toi qui as libéré l’entière Cité des Argiens en coupant avec bonheur la tête de deux serpents. » (1044 > 1047)] Eschyle en donne la représentation par le brusque dérèglement cérébral d’Oreste, des hallucinations manifestées en quatre temps séparés par autant de dénégations du Coryphée.

« Ah ! Des femmes captives ! Là !  Comme des Gorgones [trois sœurs, figures monstrueuses aux cheveux de serpents qui pétrifient celui qui les regarde – la plus connue est Méduse] vêtues de robes sombres, enlacées de serpents ! Je ne vais pas pouvoir rester. (1048 < 1050) (…) « Elles ne sont pas des imaginations de ces malheurs ! Oui, il est manifeste qu’elles sont les chiennes en colère de ma mère ! (1053,1054) (…) « Apollon tout puissant ! Voilà qu’elles se multiplient, et de leurs yeux coule goutte à goutte un sang abject ! (1057,1058) (…) Vous, vous ne les voyez pas, mais moi, oui, je les vois ! Je suis poursuivi et je ne vais plus pouvoir rester ! (1061,1062) »

C’est une interrogation du Coryphée qui termine la pièce. Après lui avoir fait rappeler le cycle des morts (les enfants d’Atrée, l’assassinat d’Agamemnon puis ceux d’Égisthe et Clytemnestre), Eschyle lui fait poser la question : « Où, se terminera, oui, où cessera, endormie, la colère d’Atè [= fatalité] ? » (1073 > 1076).

Il fournira la réponse dans les Euménides.

À suivre une synthèse de la pièce avant Électre de Sophocle.

  Cahier de vacances : la grammaire en questions (10)

4 – la syntaxe et le sens.

Attendez… Dans J’ouvre mon parapluie car il pleut, les deux propositions sont indépendantes parce qu’elles sont reliées par la conjonction de coordination « car », et dans J’ouvre mon parapluie parce qu’il pleut, elles sont appelées principale et subordonnée parce qu’elles sont reliées par la conjonction de subordination « parce que » ?

C’est bien ce que dit la grammaire. Je parle de l’officielle.

Alors, il faut que vous m’expliquiez la différence entre car et parce que.

Vous avez mis le doigt sur le problème… Mais non, c’est comme pour vos pieds tout à l’heure, vos doigts n’ont rien à voir là dedans ! Je résume ce que dit la grammaire : J’ouvre mon parapluie car il pleut : deux propositions indépendantes reliées par une conjonction de coordination ; J’ouvre mon parapluie parce quil pleut : une principale et une subordonnées reliées par une conjonction de subordination.

Et moi, je vous demande quelle différence de sens il y a entre les deux !

L’information est constituée de deux événements : la pluie qui tombe et l’ouverture du parapluie. Ce qui importe, du point de vue du sens, c’est le rapport entre les deux événements. À votre avis ?

C’est évidemment la pluie qui provoque l’ouverture du parapluie.

Disons, pour l’instant, que la pluie précède l’ouverture du parapluie. Ce qui vous préoccupe, c’est la différence de sens, s’il y en a une, entre J’ouvre mon parapluie car il pleut et J’ouvre mon parapluie parce qu’il pleut. Autrement dit, est-ce que la distinction entre la coordination (car) et la subordination (parce que) est justifiée du point de vue du sens ou bien est-ce qu’elle est purement formelle ?  

Je réfléchis : J’ouvre mon parapluie car il pleut … J’ouvre mon parapluie parce qu’il pleut… oui… bon… hm… ben… non, je ne vois pas de différence de sens.

Il n’y en a pas. Ce qui change, c’est la manière dont est indiqué le rapport entre les deux événements. Dans, J’ouvre mon parapluie, il pleut le rapport n’est pas indiqué, les deux propositions sont seulement mises l’une à côté de l’autre, juxtaposées. Avec car et parce que, le rapport est précisé.

Oui, mais dans les trois phrases on comprend la même chose : c’est la pluie qui provoque l’ouverture du parapluie. La grammaire dit qu’elles sont complexes ?

Les grammairiens ne sont pas d’accord. Certains disent phrase complexe dès qu’il y a plus d’une proposition, d’autres disent que ça dépend de la nature de la conjonction. En tout cas, toutes les grammaires analysent les deux phrases J’ouvre mon parapluie, il pleut et J’ouvre mon parapluie car il pleut comme deux phrases comprenant chacune deux propositions indépendantes, juxtaposées dans le premier exemple, coordonnées dans le deuxième. 

Attendez…  Qu’il y ait car ou qu’il n’y ait rien, les propositions sont indépendantes ? Alors, car n’apporte aucun changement dans le rapport entre les deux ? Vous pouvez résumer tout ça ?

Premier exemple : J’ouvre mon parapluie : un message contenant une seule proposition, donc indépendante ; phrase simple pour tout le monde.

Jusque-là, ça va.

Deuxième exemple : J’ouvre mon parapluie, il pleut : un message contenant deux propositions indépendantes juxtaposées ; phrase complexe pour certains, simple pour d’autres.

Oui, c’est le début de l’embrouillamini.

Troisième exemple : J’ouvre mon parapluie car il pleut : un message contenant deux propositions indépendantes coordonnées ; même différence de points de vue entre les grammaires pour ce qui est du simple et du complexe.

L’embrouillamini continue.

Quatrième exemple : J’ouvre mon parapluie parce qu’il pleut : un message composé d’une proposition principale et une proposition subordonnée ; phrase complexe pour tout le monde. Voilà ce qu’on trouve dans les manuels de grammaire.

Non, mais franchement ! Vous croyez qu’ils s’y retrouvent ceux à qui on enseigne un tel méli-mélo !

Je vous rassure tout de suite, pour la plupart, ils ne s’y retrouvent pas.

Bon, mais vous, qu’est-ce que vous dites ?

Je dis qu’il y a au moins deux problèmes : celui du simple et du complexe qu’il va bien falloir résoudre ; ensuite celui de la différence entre l’indépendance et la subordination des propositions.

5 – lecture simple et lecture complexe

Il s’agit de savoir en quoi le fait de juxtaposer ou de coordonner produit ou pas de la complexité. Je reprends le même exemple en inversant les propositions, ça nous changera ; si je dis : (a) Il pleut. J’ouvre mon parapluie, je construis deux phrases constituées chacune d’une seule proposition, donc deux phrases dites simples.

Tout le monde est d’accord.

Oui. Si je dis (b) Il pleut, j’ouvre mon parapluie ou (c) Il pleut donc j’ouvre mon parapluie, je construis deux phrases constituées chacune de deux propositions, juxtaposées (b) ou coordonnées (c), donc des phrases complexes pour certains, simples pour d’autres.

J’attends toujours que vous m’expliquiez.

C’est ce que je suis en train de faire. Qu’est-ce qui, dans les différences constatées entre l’exemple (a) et les deux autres (b, c), justifierait le passage du simple au complexe ? Il pleut. J’ouvre mon parapluie : les deux phrases sont séparées par un point. Donc, je m’arrête un instant quand j’ai fini de lire la première.

Et pourquoi ce point ?

Je suis dans la rue, je vois tomber les premières gouttes. Première hypothèse, je dis Il pleut et j’attends un instant – d’où le point – pour voir s’il ne s’agit que de quelques gouttes ou bien d’une vraie pluie.

Ou alors ?

Je suis avec quelqu’un. Je lui dis Il pleut, puis je le regarde et je hoche la tête parce que nous venons de discuter de la probabilité de la pluie. Lui disait qu’il ne pleuvrait pas, moi qu’il pleuvrait. Le point permet de faire apparaître que j’avais raison.

Je vois ça : vous hochez la tête avec le sourire du triomphe !

Triomphe modeste, il ne faut rien exagérer.

Et la seconde phrase après le point ?

J’ouvre mon parapluie. Ça paraît évident, mais à bien y réfléchir, la pluie ne suffit peut-être pas à expliquer pourquoi j’ouvre mon parapluie.

Ah bon ?  Vous ne l’ouvrez pas s’il ne pleut pas. Et si vous avez besoin de dire que vous l’ouvrez, c’est parce que vous êtes certain qu’il s’agit d’une vraie pluie et pas d’un petit nuage de rien du tout, ou d’un pipi d’oiseau.

Bien sûr. Mais, dans le cadre de notre recherche, nous pouvons exploiter cet exemple banal, pour voir quelles sont les significations possibles. Ainsi, je peux ouvrir mon parapluie alors que je ne crains pas de recevoir la pluie sur la tête, ou même que j’aime ça.

Il y a quelqu’un à côté de vous ?

C’est une éventualité. Il y en a d’autres.

Par exemple ?

Je porte un vêtement qui craint l’humidité.

Ah… oui ! Vous allez à la mairie pour vous marier, vous avez un beau costume et vous ne voulez pas l’abîmer !

Je voulais simplement attirer votre attention sur le fait qu’une phrase dont le sens semble évident, peut ne pas être aussi anodine qu’elle le paraît. Je vous proposerai tout à l’heure un exemple sérieux.

D’accord. Mais vous n’avez pas oublié ce que vous devez expliquer ?

Non, je n’ai pas oublié. Je continue. Des deux phrases, j’en fait une seule, Il pleut, j’ouvre mon parapluie, et je me demande si cette nouvelle structure, une juxtaposition, change ou non quelque chose au sens.

Je constate qu’il y a une virgule à la place du point.

Et ?

L’arrêt est plus court. Et je suppose que c’est pareil si j’inverse les propositions ?

L’ordre des propositions ne change pas le sens de la phrase ; si vous commencez par Il pleut vous insistez sur la pluie et si vous commencez par J’ouvre mon parapluie, vous insistez plutôt sur l’ouverture, mais ce ne sont que des nuances.  Maintenant, si je dis J’ouvre mon parapluie car il pleut ?

Vous utilisez une conjonction de coordination… pour ?

 Pour souligner le rapport entre les deux événements. Je ne l’avais pas fait dans les phrases précédentes.

Vous voulez dire que la conjonction attire l’attention ?

Elle insiste un peu, légèrement.

Et dans J’ouvre mon parapluie parce qu’il pleut, la conjonction de subordination insiste un peu plus que car ?

On peut dire ça, si vous y tenez.

Hm… vous n’avez pas l’air très convaincu, je me trompe ?

Oui et non. Quelle que soit la manière dont nos deux phrases sont construites, nous pouvons en faire deux lectures : ou bien nous disons que la pluie est la cause de l’ouverture du parapluie, ce qui est une lecture simple ; ou bien, comme nous l’avons vu, selon le contexte nous disons que la cause peut être complexe.

Vous voulez dire que… c’est la manière dont on lit une phrase qui est simple ou complexe ?

Le simple et le complexe ne me semblent pas tant définis par la manière dont est construite la phrase que par la manière de la lire. Si on se place du point de vue de celui qui parle ou qui écrit, « l’émetteur », il y a ce qu’il veut dire et qui est exprimé par la structure de phrase particulière qu’il choisit, et ce qu’il dit sans le vouloir et qui n’est pas toujours exprimé, comme dans notre exemple de la pluie et du parapluie.

Je n’ai pas oublié que vous allez proposer un exemple plus intéressant.

Nettement plus intéressant. Tous, sans exception, nous n’avons pas conscience de la totalité du contenu de ce que nous disons, et pas seulement avec la bouche, sans doute parce que nous n’avons pas toujours envie ou besoin de tout expliquer.

Alors, qu’est-ce que ça donne si on reprend les quatre exemples ?

Est-ce que les notions grammaticales de simple et de complexe sont pertinentes par rapport à la construction de la phrase ?

Oui, c’est ça.

Je vous répondrai que ces notions appliquées à la construction de phrases n’ont aucun intérêt, et donc que celles de notre exemple ne sont ni simples ni complexes.

Elles sont quoi alors ?

Ce sont des phrases, construites chacune différemment et, vous avez raison, qu’on peut lire de manière simple ou de manière complexe.

Ah… alors, si je vous suis bien, il faut supprimer simple et complexe de la grammaire, comme on a supprimé sujet ? Enfin, presque supprimé.

On imagine qu’on enseigne quelque chose quand on dit phrase simple ou phrase complexe… Mais qu’est-ce qu’on dit en réalité ? On constate seulement des constructions différentes et on a l’impression qu’on donne du sens en disant, c’est une phrase est simple ou c’est une phrase complexe. Mais qu’est-ce qu’on a expliqué quand on a dit ça ? En quoi J’ouvre mon parapluie parce qu’il pleut serait complexe et J’ouvre mon parapluie car il pleut serait simple ? En quoi parce que renfermerait de la complexité et car de la simplicité ? A ce compte-là Je pense donc je suis est une phrase simple et me voilà bien avancé ! Admettons que parce que insiste un peu plus que car sur la relation entre les deux propositions, ce qu’il faudrait encore démontrer ; mais admettons-le comme une évidence, même si nous ne savons pas si l’insistance suffit à créer du complexe. Je préfère m’en tenir à l’explication de tout à l’heure qui me paraît mieux rendre compte du réel (ce qui est vrai pour tous) et des réalités (ce qui est propre à chacun) qui ne sont que très rarement simples parce que l’un et l’autre sont à l’image de l’homme qui entreprend de les décrire et qui n’est lui-même que très rarement simple, pour autant qu’il puisse jamais l’être. Je vous le disais, toutes les grammaires ne disent pas exactement la même chose là-dessus. J’ouvre mon parapluie, il pleut est appelée complexe par ma grammaire et simple par d’autres. Ce sont des questions sans grand intérêt.

Sauf qu’elles font encore des têtes bien pleines… Quand même, est-ce qu’on utilise car et parce que de la même manière ?

Non.

Alors, ils ne veulent pas dire exactement la même chose ?

Je vous l’ai dit, ce sont des problèmes de nuance. Est-ce à cause de leur sens ou à cause de leur usage ? Et quand j’aurai dit que l’un est indissociable de l’autre, et constaté qu’on utilise couramment parce que et plus rarement car, je ne pourrai rien en conclure de définitif ; et, ou et mais sont d’un usage banal, donc et ni peut-être un peu moins, or plutôt utilisé à l’écrit, comme car… mais tous sont appelés conjonction de coordination.  On les apprend par cœur et on a l’impression d’avoir enseigné ou de savoir quelque chose, mais quoi ?

C’est vrai, personne ne s’appelle Ornicar. Et propositions indépendantes, principales et subordonnées, c’est encore une simple question de nuance ?

Le tragique et la tragédie : Électre – Eschyle : Les Choéphores (8)

Le dialogue entre la mère (Clytemnestre) et son fils (Oreste) qui va la tuer a deux dimensions : dramatique dans le règlement de comptes, tragique en ce sens qu’Oreste a conscience d’accomplir un geste qui ne convient pas.

Voici ce dialogue :

Clytemnestre (elle sort du gynécée à la suite des coups frappés sur la porte par le serviteur) :  Que se passe-t-il ? Quel est ce cri dont tu emplis la maison ?

Le Serviteur : Je dis que les morts tuent le vivant.

Clytemnestre :  Malheur à moi ! Je comprends l’énigme que tu dis : nous allons périr par la ruse, comme nous avons tué. Quelqu’un me donnerait vite une hache meurtrière, que nous sachions si nous sommes vainqueurs ou vaincus ; car c’est à ce degré de malheur que j’en suis arrivée.

Oreste ouvre la porte du palais. Pylade est à ses côtés. Le corps d’Égisthe à ses pieds.

Oreste : C’est toi que je cherche ; lui, il a son compte.

Clytemnestre :  Malheur à moi ! Tu es mort, très cher et vaillant Égisthe !

Oreste : Tu as de l’affection pour cet homme ? Eh bien, tu seras couchée dans la même tombe ; morte, tu ne le trahiras pas.

Clytemnestre : Arrête, ô mon fils, respecte, enfant, ce sein duquel toi, souvent somnolent, tu as trait pour tes gencives un lait nourrissant.

Oreste : Pylade, que ferai-je ? Craindrai-je de tuer ma mère ?

Pylade : Hé, que deviendront les oracles de Loxias [Un des noms d’Apollon] prédits par la Pythie, les serments loyaux qui donnent confiance ? Regarde tous [les hommes] sans exception comme des ennemis plutôt que les dieux.

Oreste : J’estime que tu as raison et tu me conseilles parfaitement bien. [À sa mère] Suis-moi, je veux t’égorger près de lui. Vivante, en effet, tu l’as estimé meilleur que mon père. Morte, dors avec lui, puisque tu aimes cet homme, et qu’il fallait aimer celui que tu hais.

Clytemnestre : Moi, je t’ai nourri et avec toi je veux vieillir.

Oreste : Alors que tu as tué mon père, tu vivras avec moi ?

Clytemnestre : Moira [=la Destinée] est en partie cause de cela.

Oreste : Alors Moira a aussi arrangé cette mort.

Clytemnestre : Tu ne crains rien des malédictions maternelles, mon enfant ?

Oreste : M’ayant mis au monde, tu m’a lancé dans le malheur.

Clytemnestre : C’est dans une maison hospitalière que je t’ai envoyé.

Oreste : Deux fois vendu alors que je suis d’un père libre.

Clytemnestre : Quel prix ai-je reçu en échange ?

Oreste : J’ai honte de te le reprocher en le nommant clairement.

Clytemnestre : Parle aussi des errements de ton père.

Oreste : N’accuse pas celui qui supporte des fatigues alors que tu es assise dans ta maison.

Clytemnestre :  C’est une souffrance pour les femmes d’être éloignées de leur mari, mon enfant.

Oreste : Le travail du mari nourrit les femmes inactives dans leur maison. 

Clytemnestre : C’est pour tuer ta mère que tu es venu, mon enfant.

Oreste : C’est toi, qui te tues toi-même, ce n’est pas moi.

Clytemnestre : Fais attention, prends garde aux chiennes de ressentiment de ta mère. [Les Érinyes = de l’ordre du remords]

Oreste : Comment fuir celles de mon pères, si j’abandonne ?

Clytemnestre : C’est en vain que je suis là pour chanter le thrène [chant rituel des morts], vivante, devant un tombeau.

Oreste : Le sort de mon père détermine ta mort.

Clytemnestre : Ah, j’ai enfanté et nourri ce serpent !

Oreste : La crainte de tes songes est une prédiction vraie. Tu as tué celui qu’il ne faut pas, souffre aussi ce qu’il ne faut pas.  (885 > 930)

Ce dernier vers finit sur la note tragique du non-maitrisé de la mort qui, à mon sens, caractérise le tragique. P. Mazon, qui ne partage sans doute pas ce point de vue, traduit : « Tu as tué ton époux, meurs sous le fer de ton fils », alors qu’il n’y a dans le texte, ni époux, ni meurs, ni fer, ni fils.

Eschyle fait annoncer ce tragique de manière quasiment triviale sinon obscène par le Serviteur – on a vu qu’il est agité – en ce sens que « Je dis que les morts tuent le vivant » perd, dans sa bouche, la dimension philosophique qu’il pourrait avoir et qu’il apparaît comme un jeu de mots.

Contribue à ce décalage, dans la situation particulière qu’il faut imaginer d’un acteur / fils brandissant une épée au-dessus d’un acteur /mère, la disparité des « arguments » échangés, en particulier celui-ci « C’est une souffrance pour les femmes d’être éloignées de leur mari, mon enfant / Le travail du mari nourrit les femmes inactives dans leur maison. ») qui participe plutôt d’un débat que d’une mise à mort.

Cette ambiguïté apparaît encore dans la réaction du Coryphée après qu’Oreste a entraîné sa mère dans le palais pour l’égorger :

« Je gémis sur le double malheur de l’un et l’autre. Mais puisque le courageux Oreste a comblé la mesure de nombreux meurtres, maintenant nous préférons que cet œil de la maison ne tombe pas, complètement anéanti. » (931 > 934)

Il y a dans ce discours l’ébauche d’une auto-persuasion – tout va bien, tout est réglé –  que va développer le Chœur dans la transition suivante et qu’infirmera la conclusion de la pièce.  

Cahier de vacances : la grammaire en questions (9)

3 – les secondes définitions

Appuyons-nous sur l’origine des mots (étymologie) simple et complexe.

(Raclement de gorge) Hm… des mots latins, je suppose ?

Ah, je vois que vous avez retrouvé votre langue ! Je préfère ça. Oui, ce sont des mots d’origine latine : simple vient de semel (une seule fois) et de plicere (plier) : ce qui est simple est donc plié une seule fois, sans détours ; quant à complexe, il vient du verbe plectere (entrelacer, tresser) et de la préposition cum (avec) ; ce qui est complexe, donc entrelacé, tressé, c’est un ensemble d’éléments qui demandent à être… comme… embrassés par la pensée.

La phrase simple, sans détours, ça, je comprends, mais la complexe… non, je ne vois pas très bien… embrasser par la pensée…hm…

Quelqu’un dans vos bras : simple ou complexe ?

Hm… Je vois ce que vous voulez dire…  Oui… Alors, si je vais au bout, finalement, le simple, est-ce que ça existe ?

Vous commencez à devenir philosophe avec vos questions. Si vous mettez en cause le simple, vous courez le risque d’être accusé de couper les cheveux en quatre et de chercher la difficulté là où elle n’est pas. Tout à fait entre nous, c’est une bonne question. Voici une réponse possible, celle de la Grammaire du français contemporain publiée par Larousse il y a quelques années déjà. Une grammaire de référence. Je précise quand même que les grammairiens ne sont pas tous d’accord, nous allons voir ça de plus près en avançant dans notre entretien. Voici la définition : « Quand une proposition, à elle seule, constitue une phrase, on dit qu’elle est indépendante ou que c’est une phrase simple. Les ensembles de propositions qui sont sur un plan d’égalité ou qui sont dans un rapport de dépendance constituent des phrases complexes. » Et cette Grammaire précise à propos de complexe : « qui se compose d’éléments différents, combinés d’une manière qui n’est pas immédiatement saisissable. » Bref, complexe évoque une certaine difficulté qui demande de l’attention.

D’accord. Votre Grammaire parle de propositions. Qu’est-ce que c’est ?

Elle explique qu’une proposition est une « Unité syntaxique élémentaire de la phrase, généralement construite autour d’un verbe. »

Et une unité syntaxique ?

Une unité est un élément qui forme un tout indissociable.

Ce ne serait pas possible de dire tout ça plus… simplement, enfin, autrement, juste pour voir ?

Je peux essayer si vous voulez.

Je veux, allez-y.

Je vous rappelle d’abord qu’une phrase est un message plus ou moins développé, selon ce qu’on a à dire.

Oui, ça, j’ai bien compris, c’est très clair.

Le message peut contenir une ou plusieurs informations.  Je prends un exemple, vous allez voir, il est vraiment très simple : je suis dehors, il se met à pleuvoir, j’ouvre mon parapluie. Vous voyez ?

D’accord, c’est simple.

Je peux l’exprimer en disant, soit : Il pleut, j’ouvre mon parapluie, soit : J’ouvre mon parapluie, il pleut. Pour ma démonstration j’utiliserai l’une ou l’autre des deux constructions, peu importe, puisque ce qui m’intéresse c’est le rapport entre les deux événements. Ça va ?

Oui.

Bien. Si je vous dis : J’ouvre mon parapluie, je vous communique une seule information et si je vous dis : J’ouvre mon parapluie, il pleut, je vous en communique deux. Chacune des informations constitue ce qu’on appelle une proposition. La phrase du premier exemple est composée d’une seule proposition et la seconde de deux. C’est clair ?

Comme un ciel sans nuages.

Je peux encore dire : J’ouvre mon parapluie car il pleut ou J’ouvre mon parapluie parce qu’il pleut. Ces différentes organisations obéissent à des règles qui constituent ce que l’on appelle la syntaxe, c’est-à-dire « la partie de la grammaire qui décrit les règles par lesquelles les unités linguistiques se combinent en phrases. »

Syntaxe est encore un mot latin ?

Non, grec. Quand vous avez un y à l’intérieur d’un mot, il y a de fortes chances que ce mot vienne du grec ; syn signifie avec et taxe désigne l’organisation, l’ordre des choses.

Un taxi, ça vient de là ?

Oui. C’est un véhicule équipé d’un taximètre, un appareil qui mesure un certain ordre des choses, en l’occurrence une durée de transport. Une syntaxe est donc une mise en ordre, et, en grammaire, c’est la mise en ordre des constituants des propositions de la phrase.

Et vos exemples, là, ce sont des phrases simples ou complexes ?

Selon la grammaire citée, J’ouvre mon parapluie est une phrase simple puisqu’il y a une seule proposition, alors que les autres exemples sont des phrases complexes puisqu’elles contiennent chacune deux propositions.

Je comprends, c’est très clair.

Ah bon ? Vous comprenez que J’ouvre mon parapluie est simple et que J’ouvre mon parapluie, il pleut est complexe ?

Ben… c’est que dit votre Grammaire, non ?

C’est ce qu’elle dit, oui, mais vous ?

Quoi, moi ?

Oui, est-ce qu’en entendant, J’ouvre mon parapluie, il pleut vous vous dites : ah, oui, tiens, ça c’est complexe ?

Euh… non.

Ces deux informations, je les présente de manière identique ou pas ?

Identique.

Alors pourquoi parler de complexité ? Vous vous rappelez que complexe évoque une difficulté ? Et vous vous rappelez aussi la définition de cette Grammaire : est complexe ce « qui se compose d’éléments différents, combinés d’une manière qui n’est pas immédiatement saisissable. » ?

Oui.

Alors quand vous entendez J’ouvre mon parapluie, il pleut est-ce que la manière dont je présente les deux informations comporte une difficulté de compréhension ? Si je reprends la définition, est-ce que c’est immédiatement saisissable ou pas ?

Non, il n’y a pas de difficulté, oui c’est immédiatement saisissable.

C’est encore un exemple du décalage entre la grammaire officielle qu’on enseigne dans les écoles et le réel : la grammaire qui s’intéresse à la forme vous dit que la phrase est complexe et vous, qui vous intéressez au sens, vous comprenez qu’elle est simple.

Et vous, vous dites quoi ?

Je dis qu’il faut définir les notions simple et complexe à partir du sens, du réel du vivant, et non à partir des considérations de formes.

Alors qu’est-ce qui est simple et qu’est-ce qui est complexe selon vous ?  Et votre réel du vivant, qu’est-ce que c’est exactement, vous pouvez le préciser ?

C’est le matin, vous avez bien dormi, pas le moindre mal de tête, d’estomac, de foie, d’intestin, de rate, vous vous sentez en pleine forme pour commencer la journée.

Et ?

A votre avis, c’est du simple ou du complexe ?

Ah, c’est ça ! Eh bien, je dirai que c’est du simple.

Et pourquoi ?

Parce que… non, je ne sais pas expliquer.

C’est simple parce qu’il y a une unité du vivant ; « être bien » signifie qu’il n’y a pas de dissociation des composants de ce que vous êtes ; tout fonctionne de manière harmonieuse, le discours de votre corps est un. Quand je vous dis J’ouvre mon parapluie, il pleut ou Il pleut, j’ouvre mon parapluie, je vous envoie chaque fois un message qui contient deux informations, deux propositions dont chacune représente de manière égale un élément du message qui se déroule sans heurt parce que j’ai choisi d’énumérer les deux informations en les juxtaposant. Je pourrais imaginer d’autres informations complémentaires et les accumuler ainsi indéfiniment sans que ma phrase ne cesse d’être simple pour autant.

Alors, quand je suis malade, le discours devient complexe ?

Malade, cela veut dire qu’il y a une rupture d’unité, qu’un ou plusieurs des composants de votre corps se manifestent en solo ; vous avez perdu la sensation d’unité et la souffrance d’un organe mobilise votre attention sur la complexité de ce que vous êtes. Ce qui était perçu comme simple, un, devient multiple, complexe dans le sens où vous percevez maintenant les rapports entre les composants de votre corps, vous les embrassez.

Alors une phrase complexe, c’est quoi ?

Prenons les trois phrases suivantes : J’ouvre mon parapluie, il pleut, J’ouvre mon parapluie car il pleut et J’ouvre mon parapluie parce qu’il pleut. Chacune d’elles est formée de deux propositions, juxtaposées dans la première, reliées par car dans la seconde et par parce que dans la troisième. Notre grammaire dit que ces trois phrases sont complexes parce qu’elles contiennent plus d’une proposition.

Et vous ?

Je dis d’abord, comme vous, qu’à première lecture J’ouvre mon parapluie, il pleut ne me paraît pas complexe, mais simple. Je constate ensuite que les deux autres phrases contiennent un mot de liaison différent, car et parce que qu’il faut définir. Après nous verrons si cette grammaire a raison d’appeler complexe des phrases dont les propositions sont juxtaposées ou reliées avec des mots de nature différente : car est une conjonction de coordination et parce que une conjonction de subordination.

Je les sens d’origine… latine, non ?

Vous sentez bien. Commençons par le premier : conjonction. C’est un mot composé de con-… qui est un dérivé de la préposition latine cum qui signifie avec, ensemble.

J’ai eu peur… Attendez, vous m’avez dit qu’en grec c’était syn, non ?

Oui. Les mots qui commencent par syn- (syntaxe, syndicat) ou sym- (sympathie, symbole) ou syl- (syllabe, syllogisme) sont d’origine grecque, ceux qui commencent par con– (connaissance, concurrent) ou com- (compagnon, combattant) ou col-(collègue, collection) ou co-(copain, coresponsable) ou cor- (corruption, correspondre) sont d’origine latine ; les uns et les autres indiquent que quelque chose se fait avec, ensemble. Une conjonction est donc un mot qui dans une phrases relie (jonction vient de jungere qui signifie joindre) deux éléments, deux mots ou deux propositions.

Et vous avez dit qu’il y a des conjonctions de coordination et des conjonctions de subordination ?

Oui. Je commence par les premières… de coordination. Co- d’abord…

Avec.

Oui. Et ordination qui vient du latin ordo (le rang, l’ordre, la ligne). Coordination signifie donc qu’on a organisé des choses ensemble. Il a été décidé qu’une conjonction de coordination relierait des éléments de même nature et de même importance. C’est le dénommé Claude Favre, seigneur de Vaugelas, un aristocrate grammairien du 17ème siècle qui l’a décidé. Donc, dans la phrase J’ouvre mon parapluie car il pleut, comme les deux propositions sont reliées par car qui est une conjonction de coordination, elles ont la même valeur : la grammaire de Vaugelas qui est encore enseignée aujourd’hui dit qu’elles sont indépendantes l’une de l’autre.

Pas vous ?

Une seconde. D’abord, la liste de ces conjonctions de coordination. Il y en a sept.

Oui,  et je les connais par cœur : Mais où est donc Ornicar ?

C’est un procédé commode pour les mémoriser, à condition de ne pas oublier que « où » n’indique pas un lieu et s’écrit ou (= ou bien) et que « est » n’est pas le verbe être et s’écrit et ! Mais, ou, et, donc, or, ni, car

Je le savais. Alors, ces propositions sont indépendantes ou pas ?

Attendez encore que je vous explique les conjonctions… de subordination.

Ordination, vous m’avez expliqué ce que ça veut dire, mais sub ?

Un mot latin qui signifie sous, en dessous. Une conjonction de subordination relie donc deux propositions dont la seconde est en dessous de la première.

En dessous ?

Elle dépend de la première, si vous préférez, un peu comme un subordonné peut dépendre de son chef. Je reprend l’exemple J’ouvre mon parapluie parce qu’il pleut ; parce que étant une conjonction de subordination, il pleut est donc une proposition dite subordonnée à J’ouvre mon parapluie qui est donc appelée proposition principale. Nous verrons cela plus en détail un peu plus loin.

Le tragique et la tragédie : Électre – Eschyle : Les Choéphores (7)

Le personnage d’Égisthe n’apparaît dans cette pièce que le temps des 14 vers de son bref dialogue avec le Coryphée, avant les 6 syllabes du cri qu’il pousse, derrière la porte du palais, au moment où il est tué.

Voici ce dialogue qui suit la mise au point de la stratégie qu’a imaginée Oreste avec la complicité du Coryphée : inciter Egisthe à le rencontrer sans gardes.

Égisthe : « Je suis là, non sans être appelé, mais appelé par un messager. Je suis informé que des étrangers sont venus apporter une surprenante nouvelle nullement désirable, la mort d’Oreste ; et ce serait une charge terrible à supporter pour notre maison, blessée et mordue par un précédent meurtre [celui d’Agamemnon]. Comment savoir si cela est vrai et réel ? Ou alors est-ce que ce sont des propos épouvantés de femmes, propos qui s’élancent en l’air et s’évanouissent comme des vanités ? Qu’en dirais-tu afin que ce soit évident pour mon esprit ? »

Le Coryphée : Nous avons entendu la nouvelle ; mais entre à l’intérieur [du palais] et renseigne-toi auprès des étrangers. La puissance des messagers n’est rien en comparaison de l’homme qui de lui-même cherche à se renseigner sur place.

Égisthe : « Pour cette raison, je veux à mon tour voir et interroger le messager ; soit qu’il se soit trouvé lui-même près du mort, soit qu’il tienne l’information d’une rumeur obscure. Ce qui est sûr, c’est qu’il ne risque pas de tromper mon esprit clairvoyant. » (838 > 854)

Égisthe est ainsi présenté comme un homme sans initiative ni assurance, et qui a besoin d’aide : le premier vers (= je suis là parce qu’on m’a dit de venir) est une paraphrase d’aboulie et sa demande au Coryphée (une Choéphore, donc une femme) le précipite dans le piège dont l’appât est andra (l’homme – connotation de virilité – se renseigne par lui-même).

Cette faiblesse fait apparaître par contraste la force de Clytemnestre avec laquelle il partage le pouvoir à Argos. Alors qu’elle, est sortie du palais pour accueillir Oreste et Pylade, lui est là, venant de l’extérieur, non de sa propre décision comme Eschyle le précise avec insistance (1ère phrase), et s’il pénètre dans le palais, c’est en suivant le conseil du Coryphée.

À la fin d’Agamemnon – la première pièce de la trilogie – son personnage était caractérisé par la passivité et la lâcheté : il laissait Clytemnestre tuer Agamemnon pour ne pas être suspecté et le Coryphée se moquait de lui : « Hardi, fais le beau, comme un coq auprès de ta poule ! » (1670)

 Les seules 6 syllabes qu’il crie au moment de sa mort (« Éè, otototoï » – 869) témoignent, en même temps qu’elles indiquent la rapidité avec laquelle il est tué, et de son impuissance et de sa faiblesse (contraste avec ce qu’il affirmait avec assurance : « Ce qui est sûr, c’est qu’il ne risque pas de tromper mon esprit clairvoyant. »)

L’annonce affolée de sa mort par un serviteur agité qui frappe à la porte du gynécée (appartement des femmes) est d’une tonalité entre le drame et la comédie

« Hélas ! Hélas, hélas ! Le maître est frappé, hélas encore une fois, trois fois hélas ! Égisthe n’est plus ! Allons ! ouvrez le plus vite possible les portes et tirez les verrous du gynécée ! Il faudrait un homme dans toute sa force – mais non, inutile pour secourir un tué ! Quoi ?  Iou ! Iou ! C’est des sourds que j’appelle à grands cris et j’adresse des paroles vaines à des gens qui dorment ! Où est Clytemnestre ? Que fait-elle ? Il semble que son cou, sur le fil du rasoir, va tomber frappé avec justice. » (875 > 884)

L’assassinat de Clytemnestre sera plus compliqué.

Cahier de vacances : la grammaire en questions (8)

III – A la recherche de la phrase simple et de la phrase complexe

1 – Attention !

Je ne dirai pas tout, je vous préviens… Vous ne répondez rien ? Je vois s’imprimer sur votre front l’expression de l’incompréhension… Écoutez, à quoi bon répéter ici les listes déjà établies, refaire les énumérations déjà faites et si bien faites dans les si nombreux manuels de grammaire ? Ce n’est pas que je sois ennemi des dénombrements : j’ai déjà expliqué que toute phrase contient deux composants et que nous disposons de cinq moyens pour donner des compléments d’information à un nom… Vous voyez : deux et cinq, c’est un commencement… Vous ne dites toujours rien… Mais s’il est important de compter, il convient d’abord de compter sur soi, surtout quand il s’agit de trouver du sens. Une nomenclature renvoie à une technique et une technique offre des procédés. Je n’ai rien contre. Je me demande seulement dans quelle mesure leur apprentissage peut suffire à donner du sens.  Je crois lire sur votre visage que vous aimeriez un exemple. Bien. En voici un sur lequel je ne m’attarderai pas outre mesure puisque j’ai annoncé que je ne dirai pas tout. Vous verrez dans les manuels de grammaire qu’une phrase peut être déclarative (…), interrogative (?), exclamative (!). Si je voulais, je pourrais très bien faire noter sur votre cahier de textes : « Pour demain : Une phrase peut être déclarative etc. » Le lendemain, parce que vous êtes consciencieux et obéissant, vous réciteriez : « Une phrase peut être déclarative… » Vous avez un sourire qui semble indiquer que vous avez connu ça… mais vous ne dites toujours rien…

 Je poursuis donc mon soliloque en abordant le problème autrement, avec cette question : si la phrase que je prononce ou écris est un message, qu’est-ce qui, en moi, peut en être l’émetteur ? Ma tête ? Mon corps ? Les deux ensemble ? Vous avez l’air perplexe… Je veux simplement souligner le rapport bien connu entre la pensée et la sensibilité, et celui, un peu moins bien accepté, entre le conscient et l’inconscient ; autrement dit, qui parle ou qui écrit quand je parle ou j’écris ? Vous comprenez ? Si j’en juge par votre lent hochement de tête, j’ai l’impression que oui…

Bien. Voyons ce qui se passe avec la phrase exclamative (!) : Aie ! Vous me marchez sur le pied !  Mais non, vos pieds sont bien là où ils doivent être et ce n’est qu’un simple petit exemple imaginaire pour un début de réflexion.

D’abord Aie ! qui fait partie des petits mots appelés interjections qu’on utilise pour exprimer des sensations fortes (là, c’est le corps qui parle), puis Vous me marchez sur le pied !  une phrase colorée de protestation et élaborée par la tête pour justifier le cri poussé, parce qu’à la différence des animaux, nous autres, bipèdes, nous pouvons expliquer nos rugissements.

Donc, le corps réagit le premier et il exprime plus ou moins violemment ce qu’il ressent, son accord avec ce qu’il entend ou ce qu’il ressent (Oui ! Bravo ! C’est le pied !) ou son désaccord (Non ! Pas question !  Aie ! Ouille ! C’est pas le pied !), surtout si vous lui écrasez les orteils.

Vous allez sans doute me dire… mais je vous trouve vraiment très silencieux depuis la fin de la récréation… quelque chose ne va pas ?…  que le corps n’est pas forcément toujours en première ligne et que les messages ne sont pas forcément le produit d’un écrasement… Je pourrais me contenter de vous répondre que c’est de la phrase exclamative dont je vous parle et que le spécialiste de l’exclamation, c’est plutôt le corps qui pousse ses cris comme il peut quand il se sent surpris agréablement ou désagréablement.

J’ajouterai cependant que déclarer (par exemple : je vous trouve très silencieux depuis la fin de la récréation) ou poser une question (par exemple : quelque chose ne va pas ?), c’est aussi solliciter le corps ; quand je déclare, je n’ai pas exactement la même physionomie que lorsque je pose une question ou lorsque je m’exclame, et vous remarquerez en passant qu’il n’est pas toujours facile de distinguer l’interrogation de l’exclamation (la surprise exprimée par Quoi ? ou Quoi !  est à la fois l’une et l’autre). Enfin, je vous ferai observer qu’il n’y a pas de production d’idées sans un support physique, et que la pensée, si élevée soit-elle, dépend de connexions électriques et chimiques et d’une bonne irrigation sanguine de notre cerveau.

Si j’en juge à vos plis frontaux, vous êtes en train de vous dire que c’est encore de la philosophie mêlée de connexions neuronales et que je m’éloigne de mon sujet qui est la grammaire…

  C’est que vous avez gardé des traces de ce qu’on vous a raconté ici ou là et que vous vous êtes imaginé que la grammaire vit en vase clos avec des formules magiques et qu’elle est une abstraction sans relation avec la vie réelle. Vous voulez un exemple ? Eh bien, prenez le simple et le complexe et vous verrez si la grammaire n’a pas de relation avec la philosophie !

2 – les premières définitions

« Simple »… Je clique et je fais défiler… Voilà, j’y suis : simple «  Adjectif 1°Ce qui n’est formé que d’un seul élément… 2°Ce qui n’a besoin de rien d’autre pour produire l’effet attendu… 3°Ce qui est constitué d’un petit nombre d’éléments qui s’organisent de manière claire (par opposition à complexe)… 4°Ce qui est facile à comprendre, à suivre, à exécuter, à appliquer. » (Larousse)

Ces différentes définitions abrégées suffisent à montrer que ce qui est simple ne l’est peut-être pas autant qu’on aurait pu le croire. Non ? Et je ne vous ai cité ni les repas simples, ni les simples soldats, ni les gens simples, ni les esprits un peu simples…

Je serais donc tenté de dire que le sens de simple est assez complexe.

Reclic… « Complexe » : « Adjectif. Qui se compose d’éléments différents, combinés d’une manière qui n’est pas immédiatement saisissable. »

Là, pas moyen de faire défiler le texte : à part le sens particulier que prend le mot en algèbre, c’est la seule définition du dictionnaire. Cette fois, il est manifeste que la définition de simple est complexe et que celle de complexe est simple. Vous semblez surpris… Pourtant, je vous avais prévenu : dès qu’on se met à vouloir comprendre… Tenez : entre dire J’ai tout compris et dire Je n’ai rien compris, qu’est-ce qui est le plus confortable pour celui qui le dit ? Qu’il soit préférable de comprendre, oui, bien sûr, mais si vous dites J’ai tout compris (le discours du simple), vous courez le risque qu’on vous demande d’expliquer, et là commencent les complications inhérentes à toute ouverture de bouche ; on commence par se racler la gorge pour se mettre à l’aise et puis on cherche le premier mot qui va capter l’auditoire…Tout cela est fatigant. En revanche, si vous dites Je n’ai rien compris (le discours du complexe), vous restez tranquillement assis dans votre silence, vous attendez qu’on vous explique à nouveau et…

Bon sang ! Mais c’est bien sûr ! C’est exactement ce qui est en train de se passer depuis notre retour de la récréation ! Vous vous contentez de phrases sans mots (vos mimiques, vos rides d’incompréhension… oh ! j’ai bien compris, allez !) et moi je parle, je parle, j’explique !… Vous voyez : votre discours est très simple à lire sur votre visage et le mien apparemment très complexe à entendre… De là à imaginer que tout cela est fait exprès…             

Le tragique et la tragédie : Électre – Eschyle : Les Choéphores (6)

Le personnage qui accueille Oreste accompagné de Pylade est sa mère, Clytemnestre, qui ne le reconnaît pas. Il explique, et les précisions qu’il apporte sont importantes, être un voyageur venant de Daulis, en Phocide [côte nord du golfe de Corinthe], et qu’il a été chargé par un homme rencontré sur le chemin, un certain Strophios, lui aussi de Phocide, d’annoncer à ses parents la mort de leur fils Oreste, et de leur demander où ils souhaitent que soit enterrée l’urne qui contient ses cendres.  (674 > 690)

Annoncer sa propre mort renvoie au fantasme d’être mort en ne l’étant pas [ce qu’illustrent par exemple les « dernières volontés »], fantasme compliqué de la perversité curieuse d’imaginer les commentaires que suscite chez les proches sa propre disparition, et plus encore quand il s’agit, comme ici, de sa mère.

Que pouvons-nous imaginer de l’attente des spectateurs, quant à la réaction de la femme/épouse qu’ils ont vue dans la première pièce (Agamemnon), l’épée à la main rougie du sang d’Agamemnon et de Cassandre qu’elle vient de tuer, et qu’ils ont entendue objecter aux lamentations du Chœur le meurtre de sa fille Iphigénie ? De celle de la femme/mère qui a rejeté Électre et ne reconnaît pas son fils ? Soulagement de la crainte d’une vengeance ou affliction de la mort de son enfant ?

Sa première réaction n’est ni l’une ni l’autre :

« Ah ! Tu viens de dire que nous sommes dévastés de fond en comble. Ô inéluctable Malédiction de cette maison, comme tu observes tout, et comme réduisant à néant les choses bien établies par des flèches qui vont droit au but, tu me prives des miens [philôn > de philos),  moi, l’accablée d’infortunes ! Et maintenant, Oreste – il se tenait sagement les pieds hors de cette fange funeste – oui, maintenant, lui qui était l’espoir d’une belle fête de Bakkhos [baccheias] capable de guérir les maux de cette demeure, il efface cet espoir quand il [l’espoir] apparaît. * » (691 > 699) 

*Au moment de l’assassinat d’Agamemnon, sa nourrice a soustrait Oreste à sa mère et à Égisthe pour le remettre à ce Strophios de Phocide (c’est ce nom qui suscite l’espoir), le père de Pylade qu’Oreste fait semblant de ne pas connaître.

Cette réaction directe de Clytemnestre – une autre, indirecte, sera indiquée u  peu plus tard – n’est pas de l’ordre des sentiments filiaux, elle concerne la philia – le lien de famille, du sang : en tant que mâle, Oreste était la dernière chance de régénérescence ** de la famille.

** baccheia (de Bakkhos, la divinité -> Bacchus) fait imaginer ce que pourrait, devrait être le moyen de mettre fin à la malédiction qui frappe les Atrides : la démesure vitale d’énergie de la Nature (représentée dans les fêtes célébrant Bakkhos) annulant la démesure mortifère olympienne. C’est Eschyle qui parle ici à travers le personnage de Clytemnestre, dans une proclamation qui heurte P. Mazon (Éditions des Belles Lettres) dont la traduction de « belle fête de Bakkhos » par « pure allégresse » a quelque chose du « Couvrez ce sein que je ne saurais voir ! » (Molière – Tartuffe (III, 2).

La seconde réaction est indiquée par la nourrice qui sort du palais après que Clytemnestre y est rentrée : « Devant les serviteurs elle a affiché un air de tristesse, mais à l’intérieur de ses yeux, elle dissimule un rire, car pour elle tout finit bien, alors que pour cette maison, c’est la ruine complète qu’annoncent clairement les étrangers. » (737 > 741).

Si la Nourrice ( le Coryphée la nomme Kilissa = Silicienne – région au sud de la Turquie actuelle) reprend le même discours de ruine – c’est une réalité objective dans le cadre du principe de la philia –, elle exprime longuement sa souffrance et sa tristesse en rappelant les soins qu’elle a donnés à Oreste depuis le jour de sa naissance : le sentiment d’amour n’existe pas à l’intérieur du monde régi par le principe de philia des grandes familles dans le cadre du pouvoir politique, en tout cas il ne s’y manifeste pas.

Une prestation du Chœur fera la transition avec le double assassinat. Le texte qui en est très altéré incite Oreste à accomplir ce qui doit l’être.

Cahier de vacances : la grammaire en questions (7)

e- analyse de l’ensemble verbal

« Le maçon (…) construit avec beaucoup de soin et un imposant outillage, près de la ville de Guernica, un mur mesurant trente mètres de long et deux mètres de haut qui sera peint en blanc afin que soient gravés les noms de toutes les victimes de la guerre ainsi que l’a décidé le gouvernement espagnol après avoir consulté le peuple par un referendum auquel il a répondu favorablement avec une large majorité. »

Le verbe est construit, et ce qu’on appelle « complément d’objet » est un mur.

Oui, et vous avez dit que vous expliquerez plus tard ce que vous pensez de ce complément. J’ai l’impression qu’il vous énerve.

Ce n’est pas lui qui m’énerve. Je préciserai plus tard. En attendant, repérons les informations qui concernent construit : avec beaucoup de soin et un imposant outillage.

Avec beaucoup de soin… ça précise… comment il construit. C’est ça ?

Vous pouvez essayer de préciser en comparant avec un imposant outillage.

L’outillage, c’est des instruments… beaucoup de soin c’est… la façon, la manière dont il construit le mur. C’est ça ?

Oui, un renseignement sur la manière de construire et un autre sur les moyens utilisés. Près de la ville de Guernica.

C’est une information sur le lieu.

Afin que soient gravés.

Là, on apprend pourquoi le maçon construit le mur.

Pas pourquoi, non, mais pour quoi, en vue de quoi, dans quel but.

Ah… et pourquoi, ça serait… ?

 Pourquoi renverrait à la cause de la construction qui serait annoncée au moyen de parce que ou de puisque. Comme l’a décidé.

Je ne vois pas bien.

Comme compare la décision et la réalisation ; les noms seront gravés conformément à la décision du gouvernement.

Vous pouvez résumer ?

Et même avec un peu plus de précisions : cet ensemble verbal nous renseigne sur l’action (construit), sur l’objet de l’action (un mur), puis nous apprend  la manière dont le maçon le construit (avec beaucoup de soin), avec quels moyens (un imposant outillage), puis le lieu où il le construit (près de la ville de Guernica), ensuite les caractéristiques de ce mur, ses dimensions (mesurant trente mètres de long et deux de haut), sa couleur (qui sera peint en blanc), le but ou la finalité de sa construction (afin que soient gravés), enfin la conformité de la réalisation avec la décision (comme l’a décidé le gouvernement espagnol).

Est-ce qu’il a des règles à respecter pour équilibrer l’ensemble du composant actif/passif et l’ensemble verbal ?

     f- équilibre et autres compléments d’information du nom

Il n’y a pas de règles ; c’est vous qui devez être attentif et précis quand vous écrivez ou quand vous parlez.

Il y a des gens qui parlent comme s’ils n’allaient jamais s’arrêter. J’en connais.

J’en connais aussi. Ce sont peut-être les mêmes. Dans un débit très lent ou très rapide, ils ajoutent sans fin des compléments d’informations qui s’emboîtent les uns dans les autres comme votre poupée russe.

C’est énervant. Surtout quand ils émettent entre chaque mot des bruits du genre « euh ».

À propos des compléments d’information qu’on peut apporter à un nom, je vous ai appris que vous aviez à votre disposition les noms, les adjectifs, les propositions relatives. Vous sentez-vous encore l’esprit éveillé pour connaître deux autres moyens ?

Mais oui ! Lesquels ?

Si je vous dis : Voici la liste des objets à acheter, comment analysez-vous à et acheter ?

Acheter, je sais que c’est un verbe, mais à… je me rappelle seulement qu’il ne faut pas le confondre avec a.

Ce n’est pas très difficile : a, il a ou elle a, c’est le verbe avoir à la troisième personne du singulier ; à, sert à relier un mot à un autre, vous voyez, je viens de l’utiliser deux fois dans ma phrase d’explication. C’est encore une préposition.

Je me rappelle que c’est un mot latin qui veut dire placé devant. Dites… Ce à est placé devant acheter, d’accord, mais il est aussi derrière objets… Alors pourquoi on l’a appelé préposition ?

Ceux qui ont choisi de l’appeler ainsi ont dû penser qu’il est plus associé à acheter qu’à objets.

Hm… Vous avez un autre exemple ?

Si vous voulez : Le plaisir d’étudier

la grammaire !

Je pensais à l’intérieur d’une noix. Vous avez déjà regardé de près ?

Non, les noix, je me contente de les manger avec du pain ou une pomme ou les deux.

Eh bien, prenez le temps d’en examiner une et lisez ce qu’en a écrit Francis Ponge dans Le Parti pris des choses.

Je note. Dans Le plaisir d’étudier…, la préposition, c’est d’ ?

Exactement de ; on a enlevé le e pour que ce soit plus commode à prononcer. On appelle cela une élision.

Et ce de serait plus placé devant étudier et moins derrière plaisir ?

Apparemment.

Tiens… Pourtant si je dis Le plaisir de… , comme ça, là, sans préciser, je vois bien que je peux mettre beaucoup de choses derrière… Bon, je n’insiste pas. Alors, dans La liste des objets à acheter et Le plaisir d’étudier les noix on dira qu’acheter et étudier sont les compléments d’information des noms objets et plaisir ?

Oui. Vous savez désormais qu’un verbe peut aussi apporter un complément d’information à un nom.

Il y avait déjà le nom, l’adjectif ou la proposition relative, l’adverbe mais ça se discute, maintenant le verbe.

Vous pouvez essayer de les mettre tous les cinq dans une seule phrase ?

Une seconde que je réfléchisse… Voici le merveilleux journal des sports d’avant-hier, à lire et relire, et que j’ai acheté deux euros

C’est une belle phrase. Je vous écoute.

Je me lance : merveilleux, c’est l’adjectif, un, des sports, c’est le nom, deux, avant-hier, un adverbe mais ça se discute, trois, à lire et à relire, les verbes, quatre, et que j’ai acheté deux euros, la relative avec son relatif que, cinq. Alors, qu’en dites-vous ?

Je dis que vous êtes également très fort !

Merci. Mais… Qu’est-ce que j’entends ?

La cloche de la récréation.

                                         —

Première récréation

Promenons-nous dans la cour ; il paraît que le mouvement du corps facilite la circulation de la pensée. Tenez, ce que nous venons de faire ensemble me donne envie de vous parler des mots, de leur formation, plus exactement de la formation de certains mots.

Euh… oui, pourquoi pas, c’est une manière comme une autre de passer la récréation ; il y en a qui jouent aux gendarmes et aux voleurs, d’autres qui jouent au foot ou aux billes, nous, nous parlons de la formation des mots ; chacun son truc ; alors, quels sont ces certains mots dont vous voulez me parler ?

Les mots « artificiels ».

Parce qu’il existe des mots « artificiels » ?

« Artificiel » est composé de deux mots latins, le nom ars (le savoir-faire, le talent, le métier, la profession)et le verbe facere (faire), et il désigne une fabrication. C’est le contraire de naturel et…

Parce qu’il y a aussi des mots naturels ?

Oui, si l’on met « naturels » entre guillemets pour souligner l’ambiguïté de ce qu’on appelle « naturel » : qu’est-ce qui est vraiment « naturel » dans l’espèce humaine ?

On dit pourtant : « Chassez le naturel, il revient au galop » !

On le dit, oui, mais du « naturel » humain, vous en connaissez, vous ?

Ben…  Je me souviens d’un chanteur qui avait écrit une chanson qui disait « Je suis un homme, quoi de plus naturel en somme ? ».  Mais bon. Alors, les mots « naturels » qu’est-ce que c’est ?

Je les appelle « naturels » pour indiquer que leur origine se perd dans la nuit des temps, comme s’ils étaient nés comme ça, naturellement, sans être fabriqués par des spécialistes ; par exemple, « formidable » vient d’un mot latin qui signifie « redoutable, effrayant » et qui peu à peu a perdu de sa force ; ce mot vient lui-même d’un mot grec (mormô) qui désignait une figure grimaçante de femme dont on se servait comme d’un épouvantail pour les enfants.

Et je suppose donc que ce mot grec vient lui-même d’un autre mot d’une autre langue qui vient lui-même… Mais l’origine, le tout début, c’est où et quand ?

Je ne suis pas certain que la question de l’origine première soit vraiment une bonne question.

Vous dites ça pour vous défiler ?

Mais non ! La langue grecque, comme la langue latine viennent de ce qu’on appelle l’indo-européen qui n’est pas une langue mais un socle commun ; par exemple, un Albanais, un Arménien, un Français, un Italien, un Grec et bien d’autres parlent des langues qui ont une origine commune géographiquement située entre l’Europe et l’Inde, d’où son nom.

Vous voyez bien qu’il y a une origine.

Je contestais la question de l’origine première. Les mots que j’appelle « artificiels » sont créés de toutes pièces par des spécialistes pour désigner, par exemple, des activités nouvelles ; on peut en retrouver le sens avec l’étymologie.

C’est quoi l’étymologie ?

C’est un nom composé de deux mots grecs qui signifie « science du vrai » puis « origine » ; par exemple, un cosmonaute est un marin (du latin « nauta ») de l’espace (du grec « cosmos »), un pédiatre (mot grec) soigne les enfants alors qu’un pédicure (mot latin) soigne les pieds.

Il est important de ne pas se tromper de porte ! Donc, pour artificiel, il n’y a pas besoin des guillemets de « naturel » ?

Il s’agit de mots que des spécialistes créent à un moment donné. Cette création est intéressante pour ce qu’elle peut révéler des idéologies.

Ah bon ? Vous avez un exemple ?

Les Soviétiques ont appelé cosmonautes et les Américains astronautes ceux qu’ils envoyaient dans l’espace.

Cosmonaute, vous m’avez dit que c’était marin de l’espace, alors astronaute, c’est marin de quoi ? Des étoiles ?

Oui.

Où est-ce que vous voyez de l’idéologie ?

Cosmos est grec, alors qu’aster est latin, et le latin était et est encore la langue de l’église ; et puis, cosmos est un terme scientifique, alors qu’étoile scintille de mille connotations plus ou moins religieuses et mystiques ; si vous rapprochez cela de la lutte idéologique d’alors entre l’URSS et les USA, vous pouvez trouvez un début d’explication. Mais, tenez, j’ai un autre exemple plus intéressant : si je vous dis que je suis bibliophile ou philatéliste ou philosophe, non seulement vous ne serez pas choqué mais vous m’envierez beaucoup d’aimer les livres (biblion, en grec), les timbres (ateleia, encore en grec) ou la sagesse (sophia, toujours en grec).

Vous croyez que l’envie est « naturelle » … avec des guillemets ?

Maintenant si je vous dis que je suis pédophile ? Ah ! Vous changez de physionomie et vous me regardez avec un drôle d’air !

Ben, mettez-vous à ma place ! Pédophile !

Attendez un instant avant d’appeler la police. Vous avez à la fois raison et tort d’avoir raison : étymologiquement, le « phile » de pédophile est le même que celui de bibliophile, de philatéliste ou celui de philosophe ; phile est un mot grec qui signifie « ami » et qui indique une attirance, pour quelque chose ou pour quelqu’un, mais une attirance dépourvue de tout désir sexuel.

Pourtant, un pédophile…

Eh oui, justement ! « Pédophile », qui est un nom « artificiel », récemment créé et composé avec le même « ped » que celui du pédiatre, devrait désigner une personne qui entretient avec les enfants une relation de même type qu’un bibliophile avec les livres ou qu’un philatéliste avec les timbres. Or, dans le dictionnaire Larousse vous trouverez la définition suivante de pédophilie : « Attirance sexuelle d’un adulte pour les enfants. »

C’est peut-être parce qu’il n’y a pas d’autre mot ?

Vous voulez dire qu’on a créé « pédophilie », faute de mieux, parce qu’on n’a pas d’autres possibilités ?

Oui.

Eh bien, non : il existe depuis longtemps un mot français, lui aussi issu du grec, qui indique une attirance sexuelle pour les enfants : il s’agit du nom pédérastie (composé de ped = enfant et de, eraste = amoureux) ainsi définie dans le même dictionnaire : « Attirance sexuelle d’un homme adulte pour les jeunes garçons. »  

Pourquoi a-t-on créé pédophilie pour indiquer une attirance sexuelle puisqu’on avait déjà pédérastie ?

Bonne question. Vous avez bien noté : un pédophile est un adulte attiré par les enfants alors qu’un pédéraste est un homme adulte attiré par les jeunes garçons.

J’ai bien noté, oui, mais je ne comprends toujours pas.

Un peu de patience. Savez-vous ce qu’est un homosexuel ?

C’est un homme qui en aime un autre, non ?

Homosexuel, composé de homo, un mot grec qui signifie semblable, qu’il ne faut pas confondre avec le homo latin qui signifie  homme, désigne donc une personne « Qui éprouve une attirance sexuelle pour les personnes de son sexe. » Donc un homme pour un homme et une femme pour une femme.

Ah bon ? Moi, je croyais vraiment que le homo de homosexuel, c’était l’homme… Donc homosexuel et pédéraste sont très différents.

Oui, mais dans le dictionnaire, nous trouvons à pédérastie : « Par extension : homosexualité masculine. » 

Alors, un pédéraste, c’est un homme adulte attiré par les jeunes garçons  et aussi un homosexuel, mais pas un pédophile puisqu’un pédophile peut être attiré par les jeunes filles  ?

Nous disposons d’un nom qui désigne sans ambiguïté l’attirance sexuelle pour les enfants (pédéraste) mais enfants a été réduit à jeunes garçons et, pour des raisons judiciaires, on lui a substitué un nom « artificiel » (pédophile) dont l’emploi ne coïncide pas avec le sens de phile.

Mais c’est complètement tordu ! Parce que… attendez… si je comprends bien, une femme ne peut pas être pédéraste même si elle est attirée par les jeunes garçons parce que pédéraste est réservé aux hommes ; elle ne peut donc être que pédophile, donc attirée par les enfants, mais dans les enfants il y a les garçons !  Tordu… le mot est faible ! Comment vous expliquez ça ?

Il s’agit de savoir pourquoi on a créé pédophilie pour désigner les crimes sexuels commis contre les enfants alors qu’on disposait de pédérastie.

C’est peut-être parce que pédérastie est aussi employé pour désigner l’homosexualité ?

Ce qui revient à chercher la raison de cette extension du sens de pédérastie à homosexualité ?

Il doit bien y avoir une explication ! Non ?

Vous savez comment on désigne vulgairement les homosexuels ?

Ben oui, des pédés.

Et vous vous rappelez, pédé désigne l’enfant.

Mais alors, pourquoi on appelle les homosexuels pédés puisque… attendez… vous voulez dire que cette confusion n’est pas innocente, qu’elle est utile ? Mais à qui ?

Il faut essayer d’imaginer ce qui changerait si on désignait les crimes sexuels commis contre les enfants par pédérastie, et si auteurs de ces crimes étaient appelés non pédophiles mais pédérastes.

Ce qui changerait ? D’abord, pédophilie aurait son sens normal, comme dans bibliophilie.

Ou philanthropie. Ensuite ?

Ensuite, pédérastie ne pourrait plus désigner l’homosexualité.

Ensuite ?

Ensuite, pédé ne pourrait plus désigner qu’un ou une pédéraste, autrement dit un criminel. Ou une.

Oui. Ensuite ?

Ensuite, ensuite… non, je ne vois pas.

Il y aurait une distinction affirmée et reconnue entre l’homosexualité et la pédérastie, donc une disjonction entre l’homosexualité et le crime désigné par le terme pédérastie.

Cette disjonction existe déjà : chez nous, aujourd’hui, les homosexuels ne passent pas devant les tribunaux parce qu’ils sont homosexuels !

C’est un aujourd’hui très récent. Et croyez-vous que l’homosexualité ne soit pas encore considérée comme anormale par une partie importante de l’opinion ? Et ce qui n’est pas « normal » n’est pas très éloigné de ce qui est délictueux ou criminel. C’est le cas dans certains pays. Si on a créé pédophilie, c’est parce qu’à une époque qui n’est pas si lointaine, non seulement la pédérastie n’était pas condamnée comme elle l’est aujourd’hui, mais elle était plus ou moins tolérée dans certains milieux, quand elle n’était pas revendiquée par certains intellectuels, un peu comme l’usage de l’héroïne ou de la cocaïne. Je me souviens que dans une émission littéraire grand public, Apostrophes, l’animateur avait interrogé sans la moindre gêne un écrivain sur son penchant pour les « minettes ». Un penchant qui allait de soi et qui lui vaut maintenant une mise en examen. Il serait important que les mots retrouvent leur sens. 

Je comprends.

Mais la cloche vient de retentir à nouveau, les maîtres nous adressent d’énergiques phrases sans mots,  nous comprenons très bien en associant le tintement de la cloche et les amples mouvements de leurs bras agités que la récréation est finie et qu’il est temps de retourner dans la salle qui nous est réservée.