Le tragique et la tragédie :  Électre – Sophocle (14 – conclusion 2 – fin )

Le regard de P. Mazon sur le théâtre athénien est emblématique d’un type de culture, académique, bourgeoise dans le sens du besoin de cloisonnements et de catégories nécessaires à la certitude et au statu quo. Une lecture qui évacue le discours et fait du récit sa propre fin. Chercher le discours dans le récit c’est convenir que l’essence de l’art est questionnement, autrement dit reconnaître le processus du contradictoire, dangereux pour tout ordre établi. L’histoire de l’impressionnisme en est un exemple.

Cette évacuation le conduit à invoquer dans ses notes et commentaires – j’en ai cité quelques-uns – de prétendues maladresses de Sophocle pour expliquer ce qui ne rentre pas dans le cadre formel, à savoir la psychologie du personnage, la vraisemblance ou la composition du récit, tous paramètres essentiels pour ce type de lecture qui édicte un jour la règle des trois unités (temps, lieu, action) censées prévenir les tentatives de débordement. La critique en son temps du Cid par l’académie témoigne de la vanité de cette entreprise de contrôle.

Cette lecture aboutit à des contresens. Par exemple, associer Antigone et Électre dans la catégorie « courage », Ismène (sœur d’Antigone) et Chrysothémis (sœur d’Électre) dans la catégorie « faiblesse ». Une illustration du degré zéro de l’analyse que produit le rejet du discours.

Antigone est agie par le principe de la philia comme Créon par celui du distinguo politique qu’il lui a substitué.  La philia n’a rien à voir avec un sentiment, d’où le contresens majeur, significatif du rejet du discours, de la traduction du vers 523 « Je suis de ceux qui aiment, non de ceux qui haïssent », traduction de 1955 maintenue dans les éditions suivantes. Je rappelle le sens littéral  « En vérité, je suis née non pour haïr également  (sunechtein > sun ou sum = avec, en même temps) [mes deux frères] mais pour partager avec eux le lien de philia (sumphilein) ».

Le seul acte choisi est son suicide voulu par Sophocle par lequel il sort de la logique du tragique Chant-du-bouc qui voudrait qu’Antigone meure de son enfermement. L’effondrement final de Créon confirme la vanité des deux principes.

En revanche, Électre n’est pas agie par la philia mais par le ressentiment de surcroît intéressé qui l’enferme malgré elle – ce qu’elle reconnaît –  dans une plainte continuelle dont le Chœur, sa sœur et sa mère soulignent la récurrence fatigante et délétère,

Parler de faiblesse à propos d’Ismène et de Chrysothémis n’a aucun sens. Elles sont l’une et l’autre l’expression du rejet du tragique en tant que non maîtrisé auquel elles substituent dans des contextes de récit différents, le discours de la vie dicté par l’intelligence et la pensée. « Accomplir ce qui dépasse la mesure n’est pas avoir une pensée ». (67, 68) dit littéralement Ismène à Antigone, et on a vu que Chrysothémis (= règle d’or)  oppose de manière plus forte encore et plus argumentée ce désir de la vie à celui de la plainte sans fin de sa sœur.

Si la lecture académique ignore le discours qui sous-tend le récit du théâtre antique, c’est parce que l’objet de sa critique est d’une actualité constante, à savoir la liberté de l’homme, sa responsabilité. C’est en quoi il nous concerne aujourd’hui.

Oreste, lui aussi agi dans Les Choéphores (Eschyle), sombre dans la folie et, dans la pièce de Sophocle, Électre jouit du plaisir morbide de la double la mise à mort : son excitation obscène quand Oreste frappe sa mère puis Égisthe me fait penser au personnage d’Emma Small de Johnny Guitar (Nicholas Ray – 1954), en particulier lorsqu’ elle déclenche l’incendie de la maison de Vienna, image d’une liberté qu’elle ne supporte pas, avant le double lynchage qu’elle réclame de manière obsessionnelle.

Le signe le plus intéressant de cette sortie du tragique du Chant du bouc est, à côté de sa fille Chrysothémis, le personnage de Clytemnestre dont Sophocle fait une femme-mère révoltée contre ce qui ne va plus de soi – le sacrifice d’Iphigénie par Agamemnon quitte la sphère de la transcendance pour devenir un assassinat scandaleux – et qui ne demande qu’à vivre en-dehors du cadre de ce tragique de la mort subie. Eschyle, quelques années auparavant, avait changé les Érinyes (malveillantes) en Euménides (bienveillantes), le titre de la troisième pièce de sa trilogie.

Le discours liminaire des Choéphores (Eschyle) est prononcé par Oreste qui invoque le dieu Hermès. Celui d’Électre de Sophocle par Le Précepteur qui évoque Agamemnon et la guerre de Troie.

L’un et l’autre se tiennent devant le palais, le lieu du pouvoir.

Si Agamemnon est encore invoqué dans le premier discours d’Électre d’Euripide, c’est par la bouche d’un « autourgos »  [= celui qui travaille lui-même, donc qui n’a pas d’esclave, un paysan pauvre]  devant sa maison, à la campagne.

Un nouveau pas en-dehors de la tragédie du Chant du bouc.

Cahier de vacances : la grammaire en questions (34 – conclusion – 2)

                                  Postambule

La préface a sa postface, alors pourquoi le préambule n’aurait-il pas son postambule ? Vous vous rappelez la fin du préambule : le livre que vous allez lire n’est pas un manuel de grammaire ; vous l’avez amplement vérifié. Tiens, amplement ! Voilà précisément pourquoi… Oh, précisément ! Décidément ! Décidément, encore un ! Oui, attendez, je vous explique, c’est justement… justement ! l’objet de ce postambule.

J’arrivais chez moi. J’étais devant la porte quand le téléphone a sonné. C’est souvent comme ça : au moment où vous introduisez la clef dans la serrure, dring ! ou autre chose, le téléphone ! Vous ouvrez précipitamment… précipitamment… vous courez et au moment où vous décrochez, même si on ne décroche plus,  votre correspondant raccroche, même si etc.

Cette fois, il n’avait pas raccroché. C’était lui.

Vous me semblez essoufflé. J’espère que je ne vous dérange pas ?

Je rentre à l’instant et j’ai couru de peur que vous ne raccrochiez. Hm… Plutôt que vous ne coupiez la communication. Que se passe-t-il ?

Excusez-moi, mais est-ce que vous ne deviez pas dire « raccrochassiez ou coupassiez  » ?

Je constate que l’élève a dépassé le maître.

J’ai seulement retenu ce que j’ai appris.

En tout cas, vous avez bien appris.

C’est que j’ai été bien enseigné. Voilà. J’aurais besoin d’une explication.

A propos de quoi ?      

A propos des adverbes en –ment.

Les adverbes en -ment… C’est vrai, je ne vous en ai pas parlé, mais je vous avais prévenu que je ne pourrais parler de tout.

Je le sais et je ne vous fais aucun reproche.

C’est une question qui vous préoccupe ?

Je suis en train d’écrire une lettre et j’ai coincé sur récemment. Je suis allé voir dans le dictionnaire, mais je suis sûr que j’aurai oublié demain. Quand j’ai à écrire un adverbe en –ment, je ne sais jamais s’il faut un ou deux –m, et s’il faut un –a ou un –e et j’aimerais bien que vous … m’expliquassiez… s’il y a une explication !

Il y en a une.

Vous pouvez, là, maintenant, si ce n’est pas trop long ?

Ce n’est pas long du tout. Vous y êtes ?

J’ai mon stylo à la main et mon cahier est ouvert.

Ce –ment qui sert à former certains adverbes vient du nom latin mens qui désigne les facultés intellectuelles, l’intelligence, puis la pensée, la réflexion, la disposition d’esprit – tout ce qui est mental vient de là, y compris mentir – et quand il est utilisé comme suffixe pour former les adverbe, il peut se traduire par « de manière ». Ainsi, sérieusement signifie de manière sérieuse ; vous le constatez, -ment s’ajoute donc au féminin de l’adjectif : lourde-ment, vive-ment etc.

Effective-ment. Mais pourquoi il y a parfois deux –m ?

La forme normale, c’est un seul –m, celui de –ment, d’accord ?

Oui.

La présence d’un deuxième –m est le signe que l’adjectif n’a plus sa forme féminine. Prenez récemment : le féminin de l’adjectif est récente ; l’adverbe devrait donc être « récentement ».

Et pourquoi il n’a plus sa forme féminine ?

Deux raisons possibles : soit parce que l’adjectif avait à l’origine la même forme au masculin et au féminin, c’est le cas de « vaillant », par exemple, soit par évolution de la prononciation et donc de l’écriture ; c’est le cas pour récemment.

Donc, on trouve deux -m quand il n’y a plus le féminin de l’adjectif. Et pour le -a ou le -e ?

La voyelle est celle que vous auriez normalement avec la forme féminine : savante donne savamment, et intelligente, intelligemment. C’est différent pour les adjectifs qui se terminent en –i ou –u, comme hardi, résolu ; ils ont perdu le -e du féminin qu’on a progressivement cessé de prononcer et il n’y a pas eu besoin d’un second –m puisque la prononciation ne changeait pas beaucoup. Il y a des exceptions, comme gaiement qui a conservé le -e…

Gaieté est féminin, les femmes sont plus gaies que les hommes,  ça doit être pour ça.

Vous avez l’air très en forme… et quelques adjectifs en -u dont l’accent circonflexe témoigne de la disparition du –e, comme continûment. Je précise encore que vous pouvez ajouter ce suffixe –ment à quelques noms… à la vache, par exemple.

J’aime les vaches !

Moi aussi, et vachement celles de l’Aubrac pour leurs yeux et celles de Salers pour leurs cornes.

Alors, pourquoi on dit « Ah, les vaches ! » ?

Sans parler des vacheries, des coups de pied en vache…

Oui, mais pourquoi ?

Pourquoi ? Pourquoi ? Je n’en sais rien.

Allez,  faites un effort ! Vous avez bien une petite idée !

Mais non, je ne me suis jamais posé la question avant que vous ne me… téléphonassiez ! Vous voyez, moi aussi, j’apprends vite… Pourquoi « Ah, les vaches ! » ? Est-ce qu’on ne le disait pas en parlant de la maréchaussée ?

C’est quoi ?

Le nom des gendarmes qui étaient à cheval parce  que maréchaussée a désigné d’abord les personnes qui s’occupent des chevaux. Maréchal vient de là.

Vous trouvez pas bizarre « Ah les vaches ! » pour des gendarmes à cheval ?

La maréchaussée a fini par désigner la police.

Et alors ?

Je ne sais pas… Regardez la forme générale de la vache, c’est quand même une esthétique particulière, sa démarche gracieuse, aussi la manière élégante dont elle fait pipi – ah, la vache qui pisse ! – … la légèreté de sa course, son meuglement si harmonieux, son regard d’intelligence quand passe un train… et aussi parfois son coup de pied.

Quel rapport avec la police ? Et puis, les chevaux aussi donnent des coups de pied et le hennissement vaut le meuglement. Et je ne parle pas du braiement ! Ou braiment ?

L’un ou l’autre. Il y a aussi le coup de pied de l’âne.

Je ne vous toujours pas le rapport avec votre maréchaussée. Et vous ?

Je ne le vois pas non plus.

Hm… Cela dit, on pourrait fabriquer des adverbes avec d’autres animaux.

Par exemple ?

Eh ben, on pourrait dire : je me faufile « anguillement », Je dors « loirement ». C’est joli non ?

Assez, oui.

Vous disiez que le mens latin a donné aussi mentir ?

Oui, pourquoi ?

Je viens d’imaginer quatre autres adverbes : je vais en Irak bushement, en Libye sarkozyment, en Ukraine poutinement et en Palestine nétanyahoument. Qu’est-ce que vous en dites ?

Que c’est de l’humour noir. Très noir.

Hm… Et celui-ci ?  Ce sera le dernier : je pense trumpement ?

Ça, je dirai que c’est une antiphrase.

Nous en sommes restés là.

                                         —-

Cahier de vacances : la grammaire en questions (33 – conclusion – 1)

                                    Épilogue

Votre déjeuner avec le directeur ?

Hm…

Ce n’était pas bon ?

C’était une nourriture ni bonne ni mauvaise, mais radicalement différente de celle qu’on nous servait au lycée. Représentez-vous un réfectoire immense, bruyant comme une foire d’empoigne, vingt-cinq tables en un double rang d’oignon, huit convives par table,  soit deux cents adolescents serrés les uns contre les autres, armés chacun d’une fourchette et d’un couteau, soit deux cents fourchettes et deux cents couteaux heurtant deux cents assiettes, sans compter les petites cuillères. Émergeant des cuisines dans un monte-charge, les plats déposés sur les premières tables étaient encore chauds, un peu moins sur celles du milieu, tièdes sur les dernières. Ce n’était pas de la cuisine raffinée, loin de là, mais vous savez quoi ?

Dites.

Nous étions quelques-uns qui déjeunions deux fois, au premier et au second services. L’intendant avait fini par s’en rendre compte en faisant ses additions et ses soustractions, de sorte que les contrôles avaient été renforcés et que nous avions dû nous contenter d’un seul repas. Adolescents aux dents acérées en pleine croissance, nous aurions dévoré n’importe quoi et je vous assure que les plats repartaient parfaitement nettoyés !

Pas ici ?

Les élèves ont le choix entre des entrées, des plats, du fromages et des desserts. J’ai constaté que beaucoup de nourriture repartait à la cuisine.

Ils sont trop difficiles, c’est ça ?

Non. C’est le même type de problème que pour le goûter. Vous vous rappelez ?

Oui, le pain avec le chocolat, et les friandises. Alors, ils sont trop gâtés ?

Non plus. Pourquoi voulez-vous expliquer par des étiquettes ? Ce qui inadéquat, c’est le restaurant libre-service. L’enseignement public et laïque est l’expression d’un commun.

Ah… Vous seriez partisan du même menu pour tous  ?

Tout ce qui est vécu à l’intérieur de l’école doit être conçu en tant que mode d’expression de ce commun.

Vous seriez partisan de l’uniforme ?

Je parle de la vie. Pas du masque.  

Et avec le directeur, comment ça s’est passé ? Hm ? Pas très bien ?

Même problème d’inadéquation.

À propos de quoi ?

Il s’est plaint du niveau de ses élèves. Il trouve qu’il baisse.

Et vous n’êtes pas d’accord ? Vous trouvez qu’il monte ?

C’est un mauvais débat. Le niveau ne baisse pas plus qu’il ne monte, il est ce qu’il est. Baisser ou monter par rapport à quoi ?

Eh bien, par exemple, le nombre des élèves qui ne savent pas bien lire en sixième, comparé à celui d’il y a dix, vingt ou trente ans. Vous ne trouvez pas que c’est un bon marqueur ? C’est comme l’orthographe ou le calcul. Hm… Ce n’est apparemment pas votre avis J’ai même l’impression que ça vous énerve.

Pour que la comparaison soit valable, il faudrait que les échantillons de population scolaire et les paramètres des critères soient les mêmes. Avant 1975, il y avait un examen d’entrée, la plupart des élèves de CM2 n’avaient pas accès au second degré des lycées.

Ceux qui entraient en sixième étaient triés sur le volet. C’est vrai. Au fait, qu’est-ce que c’est, ce volet ?

C’est un tamis. Et ces élèves qui avaient obtenu leur entrée en sixième représentaient une toute petite partie de la population scolaire. Les codes de langage écrit et parlé leur étaient familiers parce qu’ils avaient été établis pour eux. Alors que vaut la comparaison avec les élèves des collèges où ils sont tous admis ? Les codes du langage ordinaire ne sont plus les mêmes, et plus encore avec les écrans et internet,  mais, le plus important, c’est que  le discours d’enseignement qui était adapté à cette minorité n’a pas bougé, vous l’avez constaté comme moi à propos de l’enseignement de la grammaire. C’est ce qui explique l’essentiel des difficultés actuelles de l’école. Les problèmes matériels qui font descendre les lycéens dans la rue en sont le corollaire, pas la cause. Comme la dégradation du statut des enseignants. Et ils en sont responsables quand ils continuent à tenir un discours désormais inaudible pour le plus grand nombre.

Vous avez dit ça au directeur ?

Pour justifier la baisse de niveau, il me disait que ses élèves de CM2 ne parviennent pas tous à comprendre les trois fonctions des adjectifs qualificatifs. Des générations les ont apprises par cœur sans chercher plus loin. Vous vous les rappelez, vous ?

Oui, oui, bien sûr : épithète, attribut et… ah… j’ai oublié la troisième… Vous allez encore dire que ça n’a pas de sens ?

Les adjectifs qualificatifs ne sont ni attributs, ni épithètes, ni ce que vous avez oublié : comme tous les autres adjectifs, ils ne servent qu’à une seule chose : apporter une précision à un nom. C’est leur seule « fonction ».

S’ils ne sont ni attributs ni épithètes, ni…  ça y est, j’ai retrouvé : mis en apposition…  alors, qu’est-ce qu’ils sont ?Il faut bien qu’ils soient quelque chose !

« Attribut », pour vous, qu’est-ce que c’est ?

Attribut… ben… c’est quand il y a le verbe être. C’est ce qu’on m’a appris.

Et quand il n’y est pas ?

Si l’adjectif est à côté du nom il est  « épithète », sinon, il est séparé du nom par une virgule et il est « mis en apposition ».

C’est beau comme du catéchisme.  « Je trouve le steak dur ». Qu’est-ce que vous dites de « dur » ? Je vous écoute. Je précise qu’à midi j’ai choisi le poisson. Entre parenthèses, il était trop cuit.

« Dur » est à côté du nom « steak », et il n’y a pas le verbe être, donc il est épithète.

Il n’est donc pas attribut ?

Ben non… Quoi ! Il l’est ?

Il est à la fois ce qu’on appelle « attribut » et « épithète ».

Il ne peut pas être les deux !

Vous savez ce que veut dire « attribut » ?

C’est…  ce qui est attribué, non ?

Un attribut, c’est ce qui est propre à quelque chose. Est-ce que tout adjectif, quelle que soit sa « fonction », n’est pas propre à un nom ? Et que veut dire « épithète » ?

Je ne me rappelle plus.

C’est un composé de deux mots grecs qui veut dire « placé à côté ».

Ben, « dur » est placé à côté de « steak »,  il est donc épithète.

C’est une « fonction » ou une place ?

Ben…

Vous voyez bien que c’est une place, pas une « fonction ». Dans la phrase que je vous propose, « dur » est placé à côté du nom steak, et il a la « fonction » que la grammaire appelle « attribut ».

Mais il n’y a pas le verbe être !

Vous ne le voyez pas, mais il y est. Dire « je trouve le steak dur », c’est dire : Je trouve que… Allez-y, continuez !

 Je trouve que… le steak est dur. Ah, d’accord… Expliquez-moi ce nouvel embrouillamini.

Il faut commencer par rappeler, et nous l’avons déjà vu, que le nom adjectif signifie « ajouté à », en l’occurrence, ajouté à un nom. Pourquoi ajouter un « adjectif » à un nom ? Pour en préciser le sens. Préciser quoi exactement ? S’il y a un possesseur, l’adjectif est alors possessif, une question, il est interrogatif… et vous irez voir la liste dans votre manuel de grammaire, je vous ai dit que je n’en dressais pas. Je m’en tiendrai à l’adjectif dit « qualificatif » qui précise donc une qualité, une manière d’être, un état… La question n’est pas celle de la place, mais celle du rapport avec le sens de la phrase. De deux choses, l’une : ou bien le sens de la phrase repose sur l’adjectif, ou bien l’adjectif n’apporte qu’une simple précision. C’est dans le premier cas qu’il est dit « attribut » ; quand je vous dis « je trouve le steak dur », vous comprenez que c’est pour « dur » que j’ai construit la phrase. En revanche, si je vous dis, « je trouve le steak dur immangeable », ce n’est plus pour « dur », mais pour «immangeable ».

Si c’est  « immangeable » qui est attribut, « dur » qu’est-ce qu’il est ?

Il n’a plus de valeur particulière. Les grammairiens ont décidé de l’appeler épithète, parce que, comme vous dites, « il faut bien qu’il soit quelque chose » dans le cadre du discours des « fonctions ».

Vous, vous dites quoi ?

Pourquoi, à propos de « dur », faudrait-il dire autre chose qu’il apporte une information sur steak ? Je complète l’exemple : « Racorni, le steak dur est immangeable ».

Vous êtes sûr que c’est du poisson que vous avez mangé ? C’était pour rire. Qu’est-ce que vous proposez ?

Trois adjectifs qui apportent à « steak » des précisions d’importance différente  : « immangeable » est essentiel parce qu’il constitue le sens de la phrase, « racorni » est une mise en relief, « dur » est une simple précision. Je veux bien conserver attribut, épithète et mis en apposition,  à condition qu’on explique qu’ils n’indiquent pas des fonctions.

Hm… Vous ne dites plus rien ? Alors…  C’est fini ?

Oui.

Vraiment ?

Nous n’avons ni tout examiné, ni tout répertorié, mais je vous avais prévenu.

C’est vrai. Quand même…  Ça va me manquer… Je peux vous poser une dernière question.

Oui.

Qu’est-ce que je vais dire à mon prof s’il me dit « le COD c’est ce qui répond à la question « quoi ? ».

Vous lui direz la même chose qu’au policier anonyme et mécanique qui vous adresse de son bureau anonyme une amende que lui a transmise sur son ordinateur le radar fixe qui vous a photographié par derrière, en pleine nuit, sur une route à quatre voies, déserte à cette heure, où vous dépassâtes de six kilomètres la vitesse autorisée. Vous ne direz rien ni à l’un ni à l’autre, parce que ni l’un ni l’autre n’ont une oreille qui puisse entendre.

Le policier derrière son écran, oui,  je comprends, mais le maître ! Il n’a pas l’oreille pour entendre ?

S’il l’avait, il ne tiendrait pas ce discours.

Quand même,  si on leur expliquait, très calmement ?

Je n’en sais rien,  je ne les connais pas. Je sais seulement qu’ils sont enfermés dans un système rigide qui fait agir comme des machines. Nous y sommes tous, plus ou moins. Mais ne croyez pas une seconde qu’il existe une seule personne, oui, une seule personne qui soit satisfaite, encore moins heureuse de fonctionner dans la mécanique du non-sens.

Ah… Alors, peut-être qu’un jour ils entendront ?

Peut-être.

Bon. Je lui dis ou je ne lui dis pas ?

Pesez bien les mots que vous utiliserez et soyez attentif à votre phrase. Calmement, disiez-vous.  Peut-être finira-t-il par entendre.

J’ai envie d’essayer.

C’est le plus important.

  Cahier de vacances : la grammaire en questions (33)   

  5 – temps simples et temps composés à l’impératif

À la fin de l’article précédent vous demandiez si l’impératif comprend des temps simples et des temps composés. La réponse est oui.

Vous m’avez expliqué que l’impératif sert à donner des ordres.

Va, cours, vole et nous venge !

Hm… Où est-ce que je l’ai entendu… C’est pas d’hier….

Je vous aide. L’exhortation d’un père à son fils pour qu’il le venge d’un affront.

Le Cid ! Corneille ! Rodrigue et…. j’ai oublié le nom du père.

Don Diègue.

Ah oui, Don Diègue…  Bon, là, c’est clair. Ce que je voulais dire… S’il y a des temps composés, est-ce qu’il y en a du passé ?

Oui.

Mais comment on peut donner un ordre pour le passé ?

Ayez fini votre travail avant midi.

Ayez fini… Ah, oui… On va dire qu’il est sept heures et que… Oui, d’accord… C’est comme le futur-antérieur de l’indicatif. Votre passé du futur.  Ayez, c’est l’impératif présent de l’auxiliaire avoir à la deuxième personne du pluriel du pluriel et fini c’est le participe passé de finir ?

Oui.

La grammaire va donc l’appeler passé-composé.

Non. Seulement passé.

Ça m’aurait étonné ! Et vous ? Je suppose que vous le gardez ?

Il correspond au sens. Ayez est la deuxième personne du pluriel. Vous vous rappelez les autres ?…

Il y a déjà la seconde du singulier dans votre très vieil exemple cornélien…

Imaginez que Don Diègue propose à son fils de l’accompagner.

Ah…  Allons, courons, volons et nous vengeons ! Ça sonne quand même moins bien. Donc deuxième du singulier et du pluriel, et première du pluriel. Et pour la première et la troisième, comment on fait ?

On utilise la modalisation du subjonctif, avec, sous-entendu, il faut que.

Que j’aie fini, qu’il ait fini, qu’ils aient fini…  Et avec être, vous avez un exemple pour le passé ?

Soyez partis avant midi.

Sois et soyons aux autres personnes. D’accord. J’ai quand même une question. Pourquoi on ne met pas de -s à la deuxième du singulier de va, vole et venge, et pourquoi on en met un à cours ?

Il n’y a pas de -s en latin à l’impératif de tous les groupes. Alors, pourquoi un -s dans les verbes en -ir ? Imaginez « vien, sor, cour, fini… ». Vous vous rappelez l’analogie ? Je viens… Viens !  Pour les verbes en -er, il y a l’exception phonétique de Parles-en,  manges-en, songes-y, vas-y… par exemple, au jardin, mais… va y cueillir les roses.

Le jardin, les roses… On est en pleine poésie…. Et au conditionnel, il y aura aussi des jardins et des roses ?

6 – temps simples et temps composés au conditionnel

Il y a tout ce qu’on peut imaginer dès qu’on sait en conjuguer les temps. Il y en a seulement deux, un présent et un passé, mais un passé qui peut prendre deux formes, que la grammaire appelle « passé première forme » et « passé deuxième forme ».

Encore et toujours des questions de formes !

Certaines grammaires disent que le conditionnel n’est pas un mode mais un temps du futur.

Ah bon ?  Et vous ?

Nous en avons déjà parlé à propos de la probabilité, de l’incertitude et des irréels du présent ou du passé. Vous vous rappelez ?

Oh que oui ! Si Pierre vient, s’il venait, s’il était venu. Je peux même vous dire que c’est la leçon 24.

Vous m’épatez.

Je dois vous avouer que comme je savais qu’on parlerait du conditionnel, j’ai un peu revu mes notes. Je vous épate peut-être moins.

Vous m’épatez davantage. Je trouve que supprimer le conditionnel en tant que mode est au minimum un appauvrissement. Il me semble que j’ai déjà pris l’exemple de la salière.

La salière ?

Vous voyez la différence entre Vous me passerez le sel et Vous me passeriez le sel ?

Très bien ! Vous me passerez, je ne l’entends pas très bien, alors qu’avec Vous me passeriez, je tends le bras sans hésiter.

Considérer Vous me passeriez comme un temps de l’indicatif au même titre que le futur revient à supprimer les harmoniques de la modalisation. Cela dit, le conditionnel n’existe pas en latin.

Ah bon ? Comment ils faisaient ?

Ils utilisaient le subjonctif. Vous me passeriez est l’expression d’une réalité.

Alors, d’où vient le conditionnel en français ?

Pour dire j’aimerai, en latin, donc le futur, on disait amabo. La forme a été comprise comme l’association de l’infinitif amare, aimer avec habeo, j’ai, donc, j’ai à aimer, puis j’aimer-ai. Pour le conditionnel, on a pris les désinences de l’imparfait d’avoir. Si vous me demandez pourquoi je vous renverrai à la question des analogies.

Je vous demande seulement comment on forme le conditionnel passé.

Il y a donc deux formes que la grammaire appelle première et deuxième. Voulez-vous retourner au jardin cueillir les roses ?

Volontiers !

Au présent, je cueillerais. Ce devrait être « cueillirai » au futur et « cueillirais » au conditionnel. Les formes cueillerai et cueillerais s’expliquent, une fois de plus, par l’analogie avec le présent, cueille, une réponse à la question que vous n’avez pas posée. Les deux formes du passé : j’aurais cueilli pour la première, j’eusse cueilli pour la seconde.

Hm… Attendez un instant…

J’attends.

J’aurais cueilli,  pas de problème, c’est le présent de l’auxiliaire avoir avec le participe passé de cueillir. Le problème, c’est j’eusse… qui… comment on dit…  ah oui, qui m’interpelle ! Vous avez remarqué, vous aussi, que certains verbes deviennent à la mode ? Convoquer, par exemple ; pour dire qu’on cite un auteur ou qu’on y fait allusion, il faut dire qu’on le convoque…Hé, vous, là-bas, dans le jardin, Ronsard ! Convoqué ! Et il y en a encore un autre… ah oui, porter ! Les politiques portent beaucoup ces temps-ci.

Je ne vous savais pas si sensible.

Et je ne montre pas tout ! Ce qui m’interpelle avec votre j’eusse, c’est… Si je ne m’abuse, la base du parfait, eu, plus les deux –s, ça ressemble furieusement au subjonctif imparfait du verbe avoir, et avec le participe passé, on dirait bien le plus-que-parfait du subjonctif de la grammaire, votre passé de l’imparfait, non ?

Vous ne vous abusez pas.

Alors, pourquoi l’appeler « passé deuxième forme » du conditionnel ?

Il n’y a pas deux formes de conditionnel passé, mais une seule : j’aurais cueilli ; quant à j’eusse cueilli, il s’agit effectivement du plus-que-parfait du subjonctif qu’on peut utiliser à la place du conditionnel passé. Je reviens au latin. Comme je vous le disais, les hypothèses y étaient exprimées au moyen des temps du subjonctif, notamment par le plus-que-parfait. Utiliser ce temps à la place du conditionnel passé est donc une survivance qu’on trouve exclusivement dans la langue littéraire qui peut même l’employer dans les deux propositions : Si je l’eusse voulu, j’eusse cueilli des roses.

Une seconde… Je compte…  Douze syllabes… Je me demande qui vous avez convoqué. Je vais essayer avec être… Je serais allé et je…fusse allé. C’est ça ?

C’est ça. Je termine notre entretien avec les temps simples et composés dans les trois modes, infinitif, participe et gérondif. Il n’y aura rien de nouveau dans le principe, ce sera vite fait.

On aura juste le temps avant la récré. La dernière !

  7 – temps simples et temps composés dans les trois modes

      a – infinitif

Certains disent qu’on ne peut être et avoir été.

Et vous en pensez quoi ?

Rien.

Rien ? Vraiment ?

Pour être, il faut bien avoir été, non ? Est-ce qu’être ne contient pas avoir été ?  C’était seulement un exemple d’infinitif présent et passé. Je pourrais tout aussi bien dire avoir et avoir eu.

Et ce serait aussi un exemple dont vous ne penseriez rien ?

Rien de rien !

     b – participe et gérondif

Vous les groupez ?

Oui. La cigale, chantant tout l’été, se trouvera fort dépourvue… La Fontaine me pardonnera cette transformation de La cigale, ayant chanté tout l’été, se trouva fort dépourvue…

C’est pour la bonne cause du participe présent et passé ! Avec l’auxiliaire être ?

Allez dans le jardin.

Euh… Allant et étant allé. Facile. On peut passer au gérondif.

C’est en forgeant, ou en ayant forgé, qu’on devient forgeron.

Ah, là, je ne sais pas si la sagesse des nations vous pardonnera, même pour l’amour du gérondif !

Elle ne me pardonnera pas. J’entends la cloche du déjeuner. Je vous laisse.

Nous ne deviserons pas comme les autres fois ?

Je déjeune avec le directeur. Il veut me parler.

Bon, eh bien, je mangerai tout seul sur mon banc !

Le tragique et la tragédie :  Électre – Sophocle (13 – fin 1 )

S’il fallait définir un « critère de sens » du théâtre de Sophocle, je dirais que les notes et commentaires de Paul Mazon (1874-1955), traducteur de l’Edition (de référence) des Belles Lettres, en constituent l’exact contraire. En d’autres termes, il propose une lecture de l’œuvre dont nous pouvons sans le moindre doute être certains qu’elle dit tout sauf ce qu’il en dit, et, parfois aussi, ce qu’il en traduit.  

Cet helléniste savant reconnu pose sur la Grèce antique le regard d’une culture qui, pour l’art comme pour l’économie, la politique et les « valeurs », a besoin de stabilité, qui ne déteste rien tant que le questionnement, autrement dit la construction de problématiques. La Grèce antique, Athènes en particulier, avec sa démocratie, ses statues, ses temples, ses théâtres, et ses gymnases ont constitué le matériau idéal pour construire une référence tranquillisante d’immuable et d’absolu. Le marbre demeure du marbre même dans la ruine.

La construction de problématiques dans le domaine de l’art commence par rappeler qu’une œuvre, quelle qu’elle soit, propose toujours un récit construit sur un discours, que l’un n’existe pas sans l’autre,  qu’ils sont donc indissociables.

Sophocle écrit des pièces de théâtre dont les récits concernent des histoires qu’il n’invente pas, qui sont connues avant même leur représentation, et les modifications qu’il leur apporte, à la marge du récit, sont au contraire essentielles à la construction de son discours. Le personnage de Chrysothémis, par exemple.

À la fin de sa vie, il décide de raconter non l’histoire, mais une certaine histoire d’Électre, personnage de mythologie. Lire la pièce – celle-ci comme les autres – revient donc à entreprendre une double démarche synchronique  : chercher le discours dans les mots du récit et comprendre le récit en relation avec le discours. Corollaire : la psychologie des personnages qui tente de créer une vraisemblance n’a qu’un intérêt très secondaire. Sinon pas d’intérêt du tout. Derrière les personnages qu’interprètent des acteurs masqués, se trouve l’auteur et c’est lui qui parle.

Pour donner une idée de ce que ne dit pas cette œuvre de Sophocle, je propose un large extrait de la notice écrite par Paul Mazon. Elle joue le rôle d’une préface à sa traduction de la pièce (publiée en bilingue trois ans après sa mort en 1958). Je précise que l’édition que j’utilise date de 1981et que l’éditeur n’a pas estimé utile de lui joindre une notice différente.

Ce texte vaut la peine d’être lu en tant que témoignage non seulement du regard sur la Grèce que j’évoquais, mais aussi et peut-être surtout d’une conception de la littérature, dont je ne suis pas sûr qu’elle soit obsolète, en ce sens qu’elle s’efforce de faire entrer le réel que constituent le texte et son contexte dans un schéma idéologique dissimulé sous le manteau d’un savoir académique.

Le voici.

« Il [Sophocle] a prêté à Électre une âme ardente, pareille à celle d’Antigone, qui s’est constituée gardienne de l’honneur de la maison et se voue dès lors à sa tâche avec une ferveur que rien ne décourage ; et, pour accentuer encore cet aspect du personnage, il lui a donné une sœur, Chrysothémis, qui, comme Ismène à côté d’Antigone, représentera les cœurs faibles que déconcerte vite, au moment d’agir, l’image des risques à courir. L’effet de contraste ainsi obtenu fait ressortir le personnage principal avec une éclatante franchise.

Il faut néanmoins reconnaître que cette figure d’Électre est loin d’avoir l’attachante noblesse qui fait la beauté de celle d’Antigone. C’est bien pourtant le même sentiment qui anime les deux héroïnes. (…) Une épigramme souvent citée (…) semble indiquer que beaucoup d’anciens considéraient Antigone et Électre comme les œuvres maîtresses de Sophocle et les plaçaient au même rang. Ce jugement est-il bien équitable ? L’émotion n’a pas la même qualité dans les deux pièces, et celle que procure la lecture d’Antigone est plus vive, et plus pure à la fois. (…) Le personnage répond bien au goût instinctif de Sophocle pour les « intraitables » (…) Jamais la maîtrise de Sophocle « homme de théâtre » ne s’est plus hardiment affirmée que dans Électre. L’éclat du style égale ici la hardiesse et la sûreté du mouvement dramatique. Et malgré tout, on ne peut le nier, Électre est sans doute de toutes les pièces conservées de Sophocle celle qui au fond nous touche le moins. Cela tient-il à ce que le sujet a pour nous de brutal ou de répugnant ? Certainement non, puisqu’Eschyle a sur tirer du même thème un indiscutable chef-d’œuvre. Cela tient bien plutôt à ce que Sophocle semble n’y avoir vu pour lui qu’un prétexte à déployer sa virtuosité sans y mettre beaucoup de lui-même (… ) Et, si même on regarde Électre de plus près, on y découvrira vite, sous une apparente perfection technique, des inégalités gênantes. (…) Sophocle aurait été fort âgé quand il a composé Électre (… ) À cette date [415 avant notre ère], il a quatre-vingts ans. Il ne possède plus le sens exquis de la mesure dont témoignent Antigone et Œdipe Roi. Il s’abandonne à la facilité. Il croit moins aux légendes qu’il met en scène. Enfin et surtout, il laisse un peu la rhétorique prendre chez lui le pas sur la poésie  ». » (p.132 > 135)

Ce discours est intéressant en ce sens qu’il parle de tout autre chose que de ce dont il est censé parler, la pièce elle-même.

Préoccupé par la seule psychologie des personnages (âme ardente. éclatante franchise du personnage… attachante noblesse…) et de Sophocle (goût instinctif… sans y mettre beaucoup de lui-même… Il croit moins aux légendes… ) qu’il n’hésite pas à juger (prétexte à déployer sa virtuosité… Il ne possède plus le sens exquis… Il s’abandonne à la facilité…) – c’en est presque comique – il est complètement étranger à la lecture des signes du discours – le savant qu’il est ne pouvait ignorer la sémiologie –, et focalise sa critique sur des critères qui permettent de repérer la « perfection technique » « le sens exquis de la mesure ».  

Dans un second et dernier (?) article, je rappellerai l’essentiel de la lecture que j’ai proposée.

L’affaire J. Bardella

L’essentiel n’est pas constitué des révélations publiées par Médiapart mais des dénégations de l’intéressé. C’est ce qu’ont souligné nombre de réactions : mais pourquoi ne dit-il pas que ce sont des « erreurs de jeunesse » ? Comme le demande un des élus du RN, quel adolescent n’a pas « dessiné au compas une croix gammée » ? Une question qui revient à valider les révélations en même temps qu’elle est un aveu personnel et qu’elle rejoint, à l’insu de son auteur, la problématique de ce qui constitue l’idéologie d’extrême-droite en général, le FN/RN en particulier.

Ne pas recourir à l’argument d’erreur de jeunesse, c’est reconnaître, in fine, la vérité non d’une contingence mais d’un état dont la distanciation tactique n’est pas toujours possible – elle ne l’a pas été – parce qu’il est d’essence passionnelle (au sens littéral de ce qui est subi).  

Pour que ces révélations aient un impact, il faudrait qu’elles soient accompagnées du discours d’explication – toujours absent –  de la pathologie collective que représente le FN/RN, à savoir qu’il n’est pas un parti politique, mais l’expression électorale d’un désarroi existentiel désormais planétaire, aggravé du surplus d’angoisse que produit le changement climatique.

Cahier de vacances : la grammaire en questions (32)     

Les deux autres temps du subjonctif,  oui.

b – antériorité au présent et au passé

     > passé et plus-que-parfait

Je prenais l’exemple Je regrette que cette question n’ait pas été posée.  Le regret est le réel actuel, d’où l’indicatif et le présent, et l’absence de questionnement est une réalité, d’où le subjonctif. Comme elle est antérieure au moment de la formulation du regret, j’appellerai ait posée « passé du présent » plutôt que passé.

Comme à l’indicatif, le passé-composé de la grammaire.

Oui.

C’est cohérent. Donc, au subjonctif elle va l’appeler aussi subjonctif passé-composé.

Non. Elle l’appelle subjonctif passé.

Ah ? Passé tout seul ? Mais le subjonctif imparfait indique aussi le passé ! Comment on fait pour s’y retrouver ?

Et il y en a encore un autre, le quatrième temps du subjonctif. Je reprends mon exemple et je le transpose dans le passé : Il y a huit jours, je regrettais, ou j’ai regretté ou je regrettai que cette question n’eût pas été posée.

N’eût pas été posée… c’est  ?

C’est le troisième temps du passé de la modalisation subjonctif que la grammaire appelle plus-que-parfait et que j’appellerai…

Laissez-moi trouver… Vous allez l’appeler passé de l’imparfait, comme à l’indicatif.

Hm, hm.

Et je suppose qu’il est lui aussi en voie de disparition ?

C’est un plaisir de travailler avec vous.

Sérieux ?

Oui. Vous pouvez résumer ?

En résumé, nous avons quatre temps, présent et passé que vous appelez passé du présent, imparfait et plus-que-parfait que vous appelez passé de l’imparfait. C’est comme à l’indicatif, c’est cohérent… Ce qui n’est pas le cas de tout le monde !

Vous développez ?

Les deux premiers temps pour indiquer la postériorité ou l’antériorité dans le présent…  C’est ça ? Hm… Je commence à aimer les mots comme ça…  Les deux autres pour indiquer la même chose dans le passé. Si j’ai bien compris, on utilise de moins en moins l’imparfait et le plus-que-parfait, pour ne pas dire qu’on ne les utilise plus, ce qui veut dire qu’il ne reste plus que les deux premiers ?

Vous avez bien compris.

Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas les enseigner.

J’ajoute que le principe de formation des temps composés est le même qu’à l’indicatif. Vous vous rappelez ?

Il faut mettre l’auxiliaire au présent pour former le passé, et à l’imparfait pour former le plus-que-parfait. C’est ça ?

C’est parfait, si j’ose dire.

Osez. Pour que ce soit plus que parfait, j’aimerais bien faire le point sur les auxiliaires. Je peux essayer ? Bon. Pour être. Deux temps simples. D’abord, subjonctif présent… Hm… Je…

Je vous rappelle que le subjonctif est nécessairement amené par je souhaite, je veux, je crains etc. au moyen de la conjonction que.

Ah oui, merci ! Donc, que… je sois, tu sois, ils soit, nous soyons, vous soyez, ils soient. C’est bon ?  Maintenant, l’imparfait… Il faut le radical du passé-simple… Le passé-simple, c’est je fus… Donc, que je fusse, tu fusses, il fût, nous fussions, vous fussiez, ils fussent. Correct ? Et hop ! voilà pour des deux temps simples. Maintenant les deux composés.

Vous devriez d’abord rappeler la conjugaison de l’auxiliaire avoir dont vous aurez besoin pour les composés de être.

Ah… Hm… Utiliser avoir pour conjuguer être… C’est pas un peu bizarre ? Ça ne m’a pas frappé à l’indicatif, mais là, maintenant, oui. À l’indicatif on dit par exemple j’ai été. C’est le passé-composé, votre passé du présent. Bon. Pourquoi on ne dit pas je suis été ? Ça ne serait pas plus logique ? Non ? Vous ne dites rien ?

Je réfléchis à la manière de répondre. Restons à l’indicatif. Quand utilisons-nous le verbe être, tout seul, pas comme auxiliaire,  dans son sens d’être ?

Hm… Pas souvent, oui, nous en avons déjà parlé… Je pense donc je suis… Donc, ça veut dire qu’il y a toujours quelque chose après ? Par exemple…  Je suis…  intéressé par cette question.

Ce que vous appelez « quelque chose après », la grammaire l’appelle prédicat. Un terme savant créé à partir du verbe latin praedicare qui signifie proclamer, dire en public… De là vient prédicateur.

Alors, « intéressé par cette question », c’est un prédicat ?

Hm hm.

Je ne vois pas bien le rapport avec proclamer ou le prédicateur…Vous ? Je commence à connaître votre sourire.

Pourquoi j’ai été intéressé,  et pas « je suis été intéressé » ? Peut-être parce que  « Je suis été » reviendrait à dire, je suis en même temps, là, dans le présent et dans le passé ? Un enfant pourra dire « je suis été ».

C’est plutôt mignon.

Le monde de l’épopée.

Le monde de l’épopée ? …. Vous m’expliquerez ?

Oui, plus tard. Vous conjuguez avoir au subjonctif ?

D’accord. Le présent, c’est… que j’aie, tu aies, ils ait, nous ayons, vous ayez, ils aient. C’est bon ? Et l’imparfait… Je pars du passé-simple… J’eus… Donc, que j’eusse, tu eusses, il eût, nous eussions, vous eussiez, ils eussent. C’est toujours bon ? C’était les deux temps simples. Maintenant, les deux temps composés, le passé et le plus-que-parfait… Entre nous, comme pour l’indicatif, je préfère vos passé du présent et passé de l’imparfait. Ça a plus de sens et de cohérence.

Merci.

D’abord le passé. L’auxiliaire au présent et… Alors, il y aura deux fois avoir ?

Oui.

Donc, l’auxiliaire au présent et le participe passé. Que… j’aie eu, tu aies eu etc. ? Oui ? Pour le plus-que-parfait… L’auxiliaire à l’imparfait et toujours le participe passé. Que… j’eusse eu, tu eusses…  ? Oui ? C’est ça ? À la troisième ça donne qu’il eût eu ?

Eh oui.

U, u… C’est chouette. Hm… C’était juste une petite récréation… Donc, maintenant, je peux former les temps composés de être.

Oui.

Le passé au subjonctif… Je mets avoir au présent et j’ajoute le participe passé de être… Donc, que j’aie été, tu aies été, il ait été, nous ayons été, vous ayez été, ils aient été… Le plus-que-parfait… Je mets l’auxiliaire à l’imparfait… Donc, que j’eusse été, tu eusses été, il eût été, nous eussions été, vous eussiez été, ils eussent été. Ça roule tout seul.  Et pour les deux autres modalisations… C’est quoi, déjà ?

Impératif et conditionnel.

Il y a encore des temps simples et des temps composés ?

Le tragique et la tragédie :  Électre – Sophocle (12)

Le récit, connu des spectateurs, doit se terminer par l’assassinat de Clytemnestre et d’Égisthe par Oreste. L’attention va donc se porter sur la manière dont il se produira, autrement dit sur le discours. Ce qui le caractérise, une fois encore, est le rejet du tragique du Chant du bouc, autrement dit, le rejet du type de parole qui en est un marqueur et dont Électre est la personnification.

Les premiers mots que Précepteur adresse au frère et à la sœur dès qu’il sort du palais où Clytemnestre, abusée, l’a invité à entrer,  sont une condamnation sans appel de cette parole : « Ô insensés au plus haut point et privés d’intelligence, n’avez-vous plus aucun souci de votre vie ? Ou bien êtes-vous dépourvus de toute pensée  (…) ? » (1326 >1328) / « Maintenant, arrêtez ces longs discours, ces cris insatiables qui vous réjouissent, et entrez. Tarder est un mal dans de telles circonstances, il est temps d’en finir. (1335 > 1338).

Donc, il faut mettre fin au discours d’Électre (« cris insatiables »). Or, dès qu’Oreste lui a révélé que cet homme est celui auquel elle l’a confié pour éviter qu’il ne soit tué en même temps qu’Agamemnon,  Électre répond aussitôt par une déclamation exaltée « Ô jour chéri entre tous, ô unique sauveur de la maison d’Agamemnon etc. » (1354 > 1363). Seulement, cette déclaration passionnée adressée au Précepteur a ceci de particulier qu’elle souligne en même temps l’invraisemblable ignorance – soulignée dans les articles précédents comme marqueur du discours critique – dans laquelle elle a été maintenue, notamment par le Précepteur auquel elle reproche de ne s’être pas fait immédiatement reconnaître d’elle.

Sophocle exploite alors l’ambivalence d’affects pour souligner son discours critique – on n’est pas loin de la psychanalyse : « Salut, ô Père ! Car il me semble voir mon père. Salut ! Sache que moi,  de tous les êtres humains, toi,  je t’ai haï et aimé le plus en ce jour. » (1361 > 1363)

C’est donc une sortie du discours tragique qu’il interrompt aussitôt par ce mot lapidaire du Précepteur « Ça suffit, je crois. » (1364). En d’autres termes, nous dit Sophocle,  la problématique que je propose dans cette pièce n’est pas celle-ci, en tout cas ici et maintenant, mais je vous la soumets pour plus tard   :  « Quant aux paroles qui sont au milieu*, bien des nuits et bien des jours se succèderont en nombre égal qui te feront apparaître ces choses, Électre, claires. »

Tout est dans la traduction de ces mots du vers 1364 : « τοὺς (déterminant à l’accusatif masculin pluriel)  γὰρ ( = en effet) ἐν (dans)  μέσῳ (milieu) λόγους (nom masculin à l’accusatif pluriel = paroles, discours. » (transcription : « tous gar en mesô logous ». L’accusatif utilisé ici est appelé « de relation », on le rend par les expressions « en ce qui concerne, pour ce qui est de, quant à »

P. Mazon : « Pour ce qui s’est passé dans l’intervalle ».  Remacle : « Le récit de ce qui se passa dans les moindres détails ».  Biberfeld : « Quant à ce que j’ai dit entre-temps ».

P. Mazon oublie « logous », Remacle traduit « en mesô » par « dans les moindres détails » ( ?)  et la traduction de Biberfeld renvoie à un « j’ai dit » et à un « entre-temps » énigmatiques. Les uns et les autres ont en commun de ne pas établir de lien avec ce que vient de dire Électre.

L’adjectif mesos qui désigne le milieu, peut avoir un sens d’obstacle (ce qui est au milieu peut empêcher), et il est donc possible de comprendre que les paroles ( τοὺς λόγους ) sont à la fois celles du discours habituel d’Électre qui constituent un obstacle à l’action urgente – ce que lui reprochent Oreste et le Précepteur – et celles qu’elles vient de prononcer quant à l’ambivalence de ses affects – haïr et aimer dans le même temps –, ce qui permet de comprendre pourquoi il lui faudra des jours et des nuits pour en élucider le sens. Sinon, quel pourrait être l’objet qui demande de si longs jours et de si longues nuits ?

À partir de cet instant, le dénouement s’éloigne de plus en plus du tragique pour s’apparenter à un acte peu glorieux : le Précepteur, devenu le maître d’œuvre alors qu’il ne fait pas partie de la famille, invite Oreste et Pylade à profiter de la solitude de Clytemnestre pour la tuer sans courir de risques (1368 > 1371), le dernier discours tragique d’Électre est réduit à 8 vers (1376 > 1383), la prestation du Chœur à un seul couple strophe/antistrophe ( 1384 > 1397). Sortant du palais où elle a accompagné les trois hommes, Électre demande au Chœur … de se taire ( !) et vient jouer le rôle de guetteuse pour prévenir de l’éventuel retour d’Égisthe.

La séquence de l’assassinat de Clytemnestre a quelque chose d’abject ; on l’entend pousser des cris à l’intérieur du palais tandis qu’Électre, à l’extérieur, commente les coups, encourage Oreste à la manière d’un spectateur de combat.

Elle annonce ensuite qu’Égisthe revient du faubourg et qu’il est réjoui.

Le dialogue entre les deux est un quiproquo entretenu par Électre qui joue avec la mort supposée d’Oreste dont parle Égisthe et la mort réelle de Clytemnestre dont elle, parle. Égisthe n’apparaissant qu’à la fin de la pièce et pour être tué, il est difficile de le percevoir comme objet de haine ou de vengeance. De sorte que le jeu d’Électre apparaît bancal, voire pervers, comme celui d’Oreste qui invite Égisthe à soulever lui-même le voile qui recouvre le corps qu’il croit être celui d’Oreste et pour lequel il déclare vouloir chanter le chant de deuil.

Voici ce dialogue final qui non seulement ne respecte aucun des codes du tragique mais qu’Oreste et Électre font descendre au niveau du sordide.

Égisthe (vient de soulever le voile) : Ah ! Que vois-je ?

Oreste : Qui crains-tu ? Qui ne reconnais-tu pas ?

Égisthe : Dans les filets de quels individus est tombé l’infortuné que je suis ?

Oreste : Ne te rends-pas tu compte que vivant depuis longtemps avec les morts, en conséquence tu parles comme eux ?

Égisthe : Ah… j’ai compris ce que tu dis ; il est impossible que celui qui me parle ne soit pas Oreste.

Oreste : Comment l’excellent devin s’est-il trompé si longtemps ?

Égisthe : Je suis perdu, infortuné que je suis. M’accordes-tu de dire un mot ?

Électre : Ne lui permet pas de parler davantage, au nom des dieux, mon frère, qu’il ne tienne pas de longs discours. À celui des mortels imbriqués dans le mal sur le point de mourir, quel avantage apporte un délai ?  Non, tue-le le plus vite possible, puis donne son corps aux fossoyeurs qui lui conviennent [sans doute les chiens et les oiseaux. Cf. Antigone], mais loin de nous ; cela seul aurait le pouvoir de me libérer de mon vieux malheur.

Oreste : Entre et vite ; ce n’est pas le temps de faire des discours, mais il s’agit de ta vie.

Égisthe : Pourquoi me faire entrer dans le palais ? Pourquoi, si c’est un bon acte, a-t-il besoin d’obscurité, et pourquoi n’es-tu pas prêt à tuer ?

Oreste : Tu n’as rien à décider. Vas, là où tu as tué mon père pour mourir au même endroit.

Égisthe : Faut-il absolument que ce palais voit les malheurs et aussi ceux à venir des descendants de Pélops ?

Oreste : En tout cas, les tiens. Moi, je suis pour toi le meilleur des devins.

Égisthe : Ce n’est pas l’art de ton père dont tu te vantes.

Oreste : Tu parles trop, et le chemin traine en longueur. Allez, marche.

Égisthe : Passe devant.

Oreste : C’est à toi de passer devant.

Égisthe : Tu as peur que je ne t’échappe ?

Oreste : J’ai peur que tu aies une mort agréable ; je dois veiller qu’elle te soit dure. Il faudrait que le châtiment survienne aussitôt pour quiconque désire outrepasser les lois : la mort ! Les méchants seraient moins nombreux.

Le dernier mot est celui du Coryphée dont les mots de liberté et d’ardeur sonnent faux après la scène précédente.

Le Coryphée : Ô semence d’Atrée,  que de souffrances, pour qu’au moyen de la liberté tu sois difficilement parvenu au terme de tes épreuves par l’ardeur d’aujourd’hui.

Je proposerai une synthèse dans un dernier article.

Cahier de vacances : la grammaire en questions (31)     

  4 – temps simples et temps composés au subjonctif

Qu’est-ce qui change par rapport à l’indicatif ?

La question des rapports est la même, mais il n’y a besoin que de quatre temps. Vous vous rappelez que la modalisation subjonctif n’indique pas le réel, mais une réalité ?

Oui, ce qui se passe dans la tête.

Donc, quand je dis Je souhaite qu’il y ait des buts marqués… je parle d’un match de foot… des buts seront éventuellement marqués quand le match se déroulera, dans une heure ou dans une semaine. Donc ?

Donc…  il n’y a pas besoin de futur au subjonctif.

Et s’il n’y a pas de futur, il n’y a pas non plus de futur-antérieur.

Votre passé du futur. Donc deux temps en moins. Quels sont les deux autres qui disparaissent ?

Le passé-simple et le passé-antérieur…

Vos parfait et passé du parfait…

Puisque ces deux temps indiquent le réel.

Alors, qu’est-ce qui reste ?

Deux couples de temps : deux temps simples pour indiquer une postériorité et deux temps composés pour indiquer une antériorité.

Hm… J’aimerais bien des exemples bien concrets, j’ai toujours un peu de mal avec l’abstraction.

Encore un mot.

Si vous voulez.

Partons de ce que nous savons clairement : la modalisation subjonctif sert à exprimer nos réalités respectives, c’est-à-dire ce que nous avons dans nos têtes, aujourd’hui ou hier : nos désirs, nos souhaits, nos craintes etc.

Jusque-là, ça va.

Pour exprimer ces réalités, il nous faut les annoncer, d’une manière ou d’une autre, par exemple : je désire, je souhaite ou je crains que…

Ça va toujours.

Alors, de deux choses, l’une : ou bien ces réalités sont postérieures ou bien elles sont antérieures à l’annonce qui en est faite.

Postérieures, d’accord. Ce que je souhaite, c’est forcément après… Mais antérieures ?

Lorsque vous exprimez un regret, vous pouvez faire référence à un événement qui a eu lieu ou qui n’a pas eu lieu.

Ah, oui, je comprends. L’événement, c’était avant « je regrette ».  Mais pourquoi « vous pouvez » ? Ce qu’on regrette n’est pas forcément avant ?

Vous pouvez regretter qu’un événement ne se produise pas, donc dans le futur  : Je regrette que tu ne viennes pas demain. Cela dit, l’annonce de cette mauvaise nouvelle pour vous est antérieure au moment où vous exprimez votre regret.

D’accord, pour regretter, il faut qu’il y ait quelque chose à regretter.  Oui. Quels sont les quatre temps dont on a besoin ?

Deux temps simples pour exprimer une postériorité, une dans la réalité du présent, l’autre dans la réalité du passé ; et deux temps composés pour exprimer une antériorité pour l’une et pour l’autre.

Je crois que j’ai compris l’idée, mais j’ai vraiment besoin d’exemples pour être sûr.

  a – postériorité au présent et au passé

     > présent et imparfait

Je reprends mon exemple. Nous nous apprêtons à regarder la retransmission d’un match de foot et je vous dis en m’installant confortablement dans mon fauteuil : Je souhaite qu’il y ait des buts marqués ; comme nous l’avons déjà constaté, la réalité que je souhaite, qu’il y ait des buts marqués, est postérieure à son annonce, je souhaite.

Oui, le match n’a pas encore commencé. Qu’il y ait, c’est le présent du subjonctif ?

Oui, que j’aie, que tu aies, qu’il ait … À apprendre par cœur. Supposons maintenant que je veuille rappeler ce souhait que j’avais formulé avant le match que nous avons regardé hier.

Oui, un match absolument nul.

Je dirai : Hier, je souhaitais qu’il y eût des buts marqués. Nous sommes dans le même rapport entre réel et réalité ; mon souhait est ici à l’imparfait, mais j’aurais pu dire j’ai souhaité ou je souhaitai. Je l’ai  formulé à vingt heures, donc avant le match qui débutait à vingt heures trente, et il n’a pas été réalisé.

D’accord :  qu’il y eût, c’est la postériorité dans le passé ; et eût, c’est quel temps du subjonctif ?

L’imparfait.

Hm… Je trouve qu’il ressemble au passé-simple… Et puis, je dirais plutôt : Je souhaitais qu’il y ait des buts marqués.

C’est effectivement ce qu’on dit. L’imparfait du subjonctif tend à disparaître et il est la plupart du temps remplacé par le présent.

C’est encore une question de musique ?

Écoutez ça : Il fallait que je vinsse, que tu vinsses, qu’il vînt, que nous vinssions, que vous vinssiez, qu’ils vinssent.

Oui, oui, oui… et pour vouloir ?

Il fallait que je voulusse, que tu voulusses, qu’il voulût, que nous voulussions,  que vous voulussiez, qu’ils voulussent.

Je trouve toujours que ça ressemble au passé-simple.

Vous n’avez pas tort. Pour former l’imparfait du subjonctif, vous prenez le radical du passé-simple et vous ajoutez deux -s, c’est toujours du latin,  et les désinences des personnes, avec la particularité de la troisième personne, où les deux -s ont été remplacés par l’accent circonflexe.  Essayez avec prendre. Il fallait que…

Le passé-simple, c’est… -i -u ou -in… hm…  je pris… C’est ça ? J’ajoute les deux -s et les désinences,  et ça donne… Il fallait que je… prisse… c’est ça ?… que tu prisses… qu’il prît… c’est ça ?… que nous… prissions… c’est toujours ça ? … que vous prissiez et qu’ils prissent. Oui ?

Oui.

Alors je sais former l’imparfait du subjonctif ? Pour tous les verbes en -ir  ? Oui ? Eh ben…  Et pour les verbes en –er ?

Même système, toujours à partir du radical du passé-simple. Essayez avec jouer. Il fallait que…

Le passé-simple de jouer, c’est je jouai, donc que je jouaisse… Il y a quelque chose qui ne va pas.

Ce qui ne va pas c’est que vous avez gardé la désinence -i. Enlevez-la.

Ah oui… Donc… que je jouasse, que tu jouasses, qu’il jouât, que nous jouassions, que vous jouassiez, qu’ils jouassent. C’est bon ? Oui ? Alors je sais aussi conjuguer les verbes en -er à l’imparfait du subjonctif ? Donc tous le verbes ! Oui ? Bon. Hier, je souhaitais que nous jouassions au foot… Oui ? Waouh ! Comment voulez-vous qu’on puisse parler comme ça ?

Qui vous parle de parler « comme ça » ? Le problème que je pose concerne la disparition de ces temps, leur mort. Est-ce qu’il est illusoire de penser qu’on puisse un jour réapprendre toute la langue ?

Comment ça réapprendre toute la langue ?

L’utilisation de la langue telle qu’on la parle et telle qu’on l’écrit est déterminée par des facteurs complexes, sociaux, économiques, politiques et idéologiques ; ce dont je parle ne concerne pas son évolution – elle évolue parce qu’elle est vivante, nous l’avons vu, et c’est très bien ainsi… mais, tenez, imaginons que le langage soit une maison.

C’est… une métaphore ?

Le langage assimilé à une maison, c’est en effet une métaphore ; eh bien, il y a dans cette maison des niveaux que certains des habitants se sont peu à peu appropriés et qu’ils ont interdits aux autres qui se sont alors repliés dans les autres étages ; seulement, le nombre des habitants et la composition sociale ont changé, les rapports se sont modifiés…

Vous voulez dire que les banlieues vont revendiquer l’apprentissage du passé-simple ou du subjonctif imparfait ? Qu’ils vont manifester pour pouvoir dire : Hier nous jouâmes au foot mes potes et moi, ou, Je souhaitais que tu vinsses me chercher avec ta caisse pour aller en boîte ? Décidément, vous avez un côté rêveur…

Les sociétés qui ne rêvent plus sont des sociétés tristes. Et puis, ne caricaturez pas ma pensée : je ne dis pas qu’il faudrait utiliser le passé-simple de l’indicatif ou l’imparfait du subjonctif au quotidien, de manière utilitaire pour aller acheter une baguette de pain ou un kilo de pommes de terre. Non, pas plus que je ne lis Rimbaud ou Apollinaire pour connaître les derniers faits divers ou me divertir. Mais pour choisir de ne pas utiliser le passé-simple ou l’imparfait du subjonctif, encore faut-il savoir qu’ils existent, non seulement pour pouvoir aussi choisir de les utiliser, mais pour pouvoir lire ceux qui les utilisent. Comme l’inversion du sujet dans l’interrogation. Pensez-vous que la situation de celui qui dit Tu viens ? en sachant qu’il peut dire Viens-tu est la même que celui qui l’ignore ? Un jour, peut-être, on ouvrira en grand les portes des étages de la maison dont je parle, et, soyez attentif à ce que je vais dire, Je regrette que cette question n’ait pas été posée.

Je suis attentif… Je regrette… c’est maintenant, que cette question n’ait pas été posée…  Ah, oui, c’est de l’antériorité ? Donc nous allons voir les deux autres temps ?

Le tragique et la tragédie :  Électre – Sophocle (11)

Le passage qui suit a un double intérêt : celui de l’écriture de Sophocle, et la manière dont elle peut ne pas être comprise.              

Il y a une importante différence de traitement de la reconnaissance du frère et de la sœur dans les Choéphores (Eschyle) et dans Électre :  une vingtaine de vers dans la première, cent-vingt-cinq dans la seconde.

C’est cette longueur qu’il faut examiner en tant que message envoyé au spectateur en ce sens qu’elle n’apporte rien de nouveau au récit.

Oreste et Pylade entrent avec leurs esclaves dont l’un porte l’urne dont Électre a été informée qu’elle contenait les cendres de son frère.

 Oreste demande qui pourrait la porter à Égisthe, et Le Coryphée désigne Électre avec cette précision  « Celle-ci, si du moins il faut le plus proche parent pour porter le message. » (1105) N’importe quel frère comprendrait aussitôt que cette femme est sa sœur.

Oreste ne « comprend » pas. Il ne réalise toujours pas qui elle est quand, après avoir vu l’urne, elle exprime une vive douleur (1115) et dit qu’elle pleure sur sa famille entière. (1119 >1122).  Il demande donc que l’urne lui soit confiée à elle « qui qu’elle soit » parce qu’elle ne semble pas hostile ( !), qu’elle doit être une amie ou de la même famille qu’Oreste (!). (1123 >1125)

Cette invraisemblance psychologique n’est évidemment pas le signe d’une débilité d’Oreste qui concernerait le récit, mais une nouvelle expression théâtrale du discours de Sophocle relativement au tragique, et dont la longue déploration douloureuse d’Électre (34 vers) adressée à l’urne qu’elle tient dans ses bras est un autre signe.

Sous l’angle du récit, cette longue plainte est de l’ordre du scandale, puisqu’elle est sans objet : voici une femme souffrante, désespérée par la mort de son frère dont elle croit tenir les restes dans ses bras, un frère qui est devant elle, qui l’écoute exprimer son long et profond désarroi sans chercher à la détromper.

Les commentaires de P. Mazon (traducteur de l’Édition – de référence – des Belles Lettres) sont significatifs d’une gêne qu’il commence par évacuer au moyen de l’érudition censée valoir pour elle-même : « Au contraire, Antigone, avant de mourir, se flatte d’avoir pu rendre elle-même les derniers devoirs à son frère Polynice. » (p.179) écrit-il (citation grecque à l’appui…) à propos du regret d’Électre de n’avoir pas pu enterrer son frère. « Se flatte de » est ridicule et puis, loin d’être un détail, ce n’est pas « avant de mourir ». Quand Électre serre dans ses bras la « petite urne » (cf. articles précédents) : « Corneille s’est souvenu de ce vers dans La mort de Pompée (acte II, scène 11) : « Dans quelque urne chétive en ramasser la cendre » (id), une manière de nous faire savoir qu’il a lu Corneille. Enfin: « Tous les commentateurs rappellent, à propos de la célèbre plainte d’Électre, l’anecdote du comédien Polos (Aulu-Gelle VII,5), qui, « après la perte d’un fils tendrement aimé, reparut au théâtre dans ce rôle d’Électre, et l’urne même de son enfant entre les mains, remplit toute la scène, non plus des accents que lui avait enseignés sont art, mais du cri véritable de sa douleur. »(id.)

Je ne sais pas qui sont « tous les commentateurs » mais je vois dans ce commentaire le même étalage d’érudition gratuite – quel rapport entre Polos et l’acteur qui joue Électre ? – autre illustration de la « tête bien pleine ».

Considérer cette plainte-récit en tant que discours de distanciation du tragique donne à sa grande longueur une fonction de questionnement plus que d’émotion, de même que le décalage de la remarque du Coryphée à la fin de la plainte : « Tu es née d’un père mortel, Électre, songes-y. Oreste aussi était mortel.  Alors, ne gémis pas trop. Nous tous devons supporter cela . » (1171 >1173)

Ce qui pourrait être l’expression d’un manque d’empathie, sinon de cynisme, est un rappel de ce qui constitue le personnage et qu’a déjà souligné le Chœur – la parole, dont la plainte continuelle – et un écho du mutisme d’Oreste dont sa question, étrange après qu’il a entendu la remarque du Coryphée, « Est-ce toi la célèbre Électre que je vois ? » (1177) ne peut que solliciter l’étonnement, donc le questionnement, sauf à avoir la réponse toute prête.  

Et il faudra une quarantaine de vers supplémentaires pour que le frère et la sœur se reconnaissent enfin.

Après avoir très brièvement exprimé son émotion (1/2 vers – 1124) la première chose qu’Oreste demande à sœur : « Attends en te taisant. » (1236) Puis, après une nouvelle plainte « ototototoi, totoi » [on peut laisser l’onomatopée] (1245), nouvelle incitation « Tant que l’occasion ne se présente pas, consens à ne pas parler longuement » (1259), et après avoir tenté de tempérer son exaltation ; « Laisse-là les paroles surabondantes et ne m’apprends pas que ma mère est mauvaise, ni qu’Égisthe dissipe les biens de notre père, les gaspille et les disperse inutilement. Ton discours t’empêcherait de saisir l’occasion propice. » (1188 > 1192).

Une nouvelle fois Sophocle indique que le problème d’Électre-tragique est la parole, et l’invraisemblance psychologique des exhortations d’Oreste (= tais-toi – son dernier mot avant le retour du Précepteur : « Consens à te taire») est à comprendre, une fois encore, comme l’expression du discours.

C’est ce que n’a pas compris P. Mazon qui s’en sort comme il peut en « oubliant » que les personnages ne sont pas des personnes mais des créatures théâtrales : « La reconnaissance d’Oreste par Électre, brusquée dans la pièce d’Eschyle, a été longuement retardée et ménagée par Sophocle. Oreste, après avoir fait durer, peut-être un peu trop longtemps ( !), les doutes et l’ignorance de sa sœur, se rend compte (!) que les épanchements de tendresse et les bruyantes démonstrations de joie ne peuvent que retarder l’action ( ?). Le poète n’a pas été dupe ( !) de ces « discours superflus ; il hâtera désormais les péripéties finales. » (p.185)

Sortant du palais, où Clytemnestre l’avait invité à entrer,  le Précepteur leur reproche de manière véhémente leurs discours sans fin et en le faisant conclure par ces mots « Tarder est un mal dans de telles circonstances, il est temps d’en finir. » (1337, 1338), Sophocle revient au récit.