Journal – 22 – L’apesanteur, l’engrenage et le maelström (21/02/2025)

Le Hamas a restitué quatre corps d’otages, dont l’un n’est pas celui de Shiri Bibas, la maman d’Ariel et Kfir, ses deux enfants morts pendant leur détention.
Au-delà de la souffrance vécue par les otages et leurs familles, on entre dans l’univers kafkaïen. Rien n’a de sens, ou, plutôt, les critères, les références qui permettent de tenir debout ont disparu, tout flotte comme dans un monde d’apesanteur.
B. Netanyahou dénonce les « sauvages » et le Hamas explique les morts et la confusion des corps par la violence d’un bombardement israélien.
Dans le même temps, des bombes artisanales placées dans des bus (vides) ont explosé à Bat-Yam, dans le sud de Tel-Aviv. Sur l’une était inscrit « Vengeance pour le camp de Tulkarem », un camp de réfugiés de Cisjordanie occupée par Israël . Les services secrets israéliens ont révélé qu’un de ceux qui ont servi au transport des explosifs est un juif israélien.
Tout et son contraire sont possibles. Le Hamas a pu tuer les otages, ils ont pu l’être par un bombardement israélien, les bombes, qui n’ont blessé personne, ont pu être posées par des Palestiniens aidés par un Israélien qui soutient leur cause, ou par des Israéliens extrémistes afin de durcir l’action militaire contre le camp : l’armée y a déjà détruit 50 maison, 280 magasins et, en Cisjordanie, 55 Palestiniens ont été tués depuis le début janvier, plus de 900 depuis octobre 2023.
Qu’est-ce qu’on fait de tout ça ? On : nous, les individus.
L’Union européenne continue à nourrir l’engrenage par des annonces d’armement mais sans le moindre discours qui aide à comprendre le processus mis en route il y a une trentaine d’années. E. Macron n’est pas en reste qui annonce des efforts de guerre et réunit les responsables politiques pour créer ce qu’on connaît bien, l’union que l’on baptisera « sacrée » pour, comme on l’entend ici et là, « préparer l’opinion publique ».
Personne ne sait où est le seuil de l’irréversible dans l’engrenage avant le maelström.
Ce que nous pouvons faire, c’est, au minimum, refuser d’émettre par nos paroles, notre comportement, nos gestes, notre manière d’être, les signes du désarroi existentiel qui incite à la fuite en avant. Nous sommes l’opinion publique et nous pouvons manifester par tous les signes possibles, que nous n’acceptons pas d’être « préparés ».
En complément, ma contribution, en réponse à un lecteur du Monde qui présente les tentatives de déstabilisation en Ukraine par les USA comme la cause de l’invasion. Il termine ainsi : « La Russie n’a donc fait que riposter (légitime défense) à une agression rampante (dont négation de l’identité russe dans les territoires que Staline avait inclus dans les frontières de l’Ukraine). Cette guerre était bien une guerre américaine et l’Ukraine l’idiote utile. »

« Une chose est la responsabilité occidentale dans le maintien de l’OTAN après la disparition du Pacte de Varsovie et le refus d’engager un dialogue avec la Russie pour établir un nouveau rapport de coexistence – c’est un des déclencheurs du processus qui aboutit à Poutine. Une autre est l’acte d’invasion militaire de l’Ukraine, autrement dit la guerre physique, en ce sens qu’il s’agit d’une violation de limites. Rien à voir avec les tentatives d’influence sur les populations – dont celles des USA en Ukraine – qui sont monnaie courante (la Russie n’est pas en reste) et qui n’ont pas de visées territoriales. Autrement dit, la Russie n’a pas été l’objet de plans d’invasion, ni par l’OTAN ni par l’Ukraine. Le seul risque, pour Poutine, est la mise en cause, par l’élection interne, politique, du mode de capitalisme qu’il a mis en place avec la forme de pouvoir chargé de le développer. La guerre physique qu’il a déclenchée est le corollaire de sa dictature, le signe de sa faiblesse politique . »

Journal 21 – Le mensonge en politique – (20/02/2025)

L’intitulé du billet politique de Stéphane Robert (8 h 15 – France Culture) était intitulé « Peut-on tolérer le mensonge en politique ? »
L’intitulé pose, entre autres, cette question : quelle est la spécificité de la politique qui en fait un domaine à part ?
La suite du billet y répond ainsi : « Est-ce qu’un mensonge en politique est systématiquement condamnable ? » Il cite alors Hannah Arendt* sans préciser où s’arrête la citation : « Le mensonge a toujours été considéré comme un moyen parfaitement justifié, parce que la vérité des faits est tyrannique, elle refuse toute discussion, il s’est passé ça et pas autre chose, ce n’est pas discutable. Or l’essence de la politique, c’est l’inverse, c’est la discussion et c’est la prise en compte des opinion, ça permet de construire une vérité à peu près acceptable par tout le monde. L’arrangement avec la vérité est donc au cœur de la politique. Ça ne doit pas pour autant rendre le mensonge acceptable en toutes circonstances, car le mensonge est aussi un instrument de tyrannie. »
Que signifie l’opposition entre la « vérité des faits » et la « prise en compte des opinions » et en quoi cette prise en compte serait-elle l’essence de la politique ?
On est en pleine confusion.
La discussion politique ne concerne pas la « vérité des faits » mais les choix entre diverses options.
Par exemple : discuter du « droit du sol » ne repose sur aucune « vérité des faits » mais sur tel ou tel principe qui ne repose pas, lui non plus, sur une « vérité des faits » mais sur une philosophie, une éthique… Discuter de l’âge de la retraite ne repose pas sur une « vérité des faits » (par exemple le rapport entre les actifs et les retraités) mais sur les choix possibles de taux d’imposition, de cotisations etc. que rend nécessaire cette vérité arithmétique.
Comme mensonge politique, il prend l’exemple de la déclaration de D. Trump qui affirme que V. Zelensky n’est soutenu que par 4% de la population ukrainienne alors qu’un sondage estimé fiable et que connaît D. Trump, indique 57%.
Question : pourquoi S. Robert « oublie » de rappeler que D. Trump affirme aussi que V. Zelensky est un dictateur puisqu’ il n’y a pas eu d’élections depuis quatre ans et qu’il est responsable de la guerre.
Il n’en parle pas parce que sa théorie du mensonge politique le coince dans l’impasse où le conduit son adhésion à la thèse d’H. Arendt.
L’absence d’élection présidentielle en Ukraine est une « vérité de fait ». Donc D. Trump ne ment pas. Il ment quand, pour ne pas reconnaître cette « vérité de fait » ( = la guerre, pour des raisons faciles à comprendre, ne permet pas l’élection), il porte les deux accusations contre V. Zelensky qui n’a évidemment pas déclenché la guerre d’agression de V. Poutine qui prétendait que l’Ukraine était un régime néonazi.
Son mensonge « politique » n’est donc pas justifié par une quelconque tyrannie de la vérité (reconnaître que l’état de guerre ne permet pas l’élection n’a rien du « tyrannique » invoqué) mais il est celui d’un principe qui n’a rien à voir avec la vérité d’un fait, à savoir « mes intérêts d’abord ! » (idem pour Gaza) et qui induit « la fin justifie les moyens ».
*Hannah Arendt (1906-1975), d’ascendance juive, est une philosophe allemande naturalisée américaine. Sa relation (amoureuse et intellectuelle) avec le philosophe allemand Martin Heidegger (membre du parti nazi jusqu’en 1944 – ses Cahiers noirs publiés en 2014 témoignent de son antisémitisme) peut rendre problématiques ses analyses. »

Journal -20 – Le vautour et l’Anti-Œdipe – (19/02/2025)

Le vautour est un rapace nécrophage – joli assemblage des deux mots grecs nekros (mort) et phagein (manger) – c’est aussi la figure que peut prendre le capitalisme.
D. Trump, par exemple.
Il demande au président ukrainien V. Zelensky un remboursement de 500 milliards de dollars en dédommagement des aides versées par les USA pour la résistance à l’invasion russe.
L’article explicatif du Monde (19/02/2025) précise que cette somme représente deux ans et demi du PIB (produit intérieur brut) du pays… et que le total des sommes allouées par le Congrès américain à l’Ukraine se monte à 175 milliards… dont 70 milliards pour des entreprises US d’armement. Les 325 milliards de différence doivent correspondre aux intérêts. Un peu plus de 180%. Quand on aime, on ne compte pas. Surtout si l’être aimé sont les affaires et si l’on se rappelle que « les affaires sont les affaires ».
Cela dit, D. Trump est un vautour patient, comme le rapace ailé qui n’a pas besoin de fondre sur sa proie, comme fondent les autres rapaces sur les proies qui nagent, courent ou volent, puisqu’elle est déjà morte. Tant qu’elle montre des signes de vie, il décrit des cercles pour la prévenir de ne pas s’inquiéter, qu’il descendra la dépecer.
D. Trump ne demande donc pas les 500 milliards maintenant comme il le ferait à quelqu’un de bien vivant, dans le genre tu me signes un chèque et on n’en parle plus, non, le vautour a sa sensibilité, il propose seulement un contrat dont les clauses ont été révélées par un journal britannique et confirmées par l’Ukraine.: des droits exclusifs et à perpétuité sur les ressources minérales pétrolières et gazières, les ports et les autres infrastructures.
A perpétuité, s’utilise généralement pour les concessions de cimetière. Le vautour, donc.
Quel rapport avec l’Anti-Œdipe, de Gilles Deleuze et Félix Guattari ?
France-Culture diffuse cette semaine quatre émissions d’une heure (entre 10 h 00 et 11 h 00) consacrées à ce livre qui suscita de nombreuses et fortes réactions lors de sa parution en 1972, en tout cas un vrai séisme dans la pratique psychanalytique (F. Guattari était lui-même psychanalyste).
Le mythe d’Œdipe (cf. les deux articles des 16 et 18 /01/ 2023 : La littérature, le bien, le mal, Job, Œdipe, la responsabilité) prose le problème du désir en le situant dans le cadre du triangle père-mère-enfant (ici le garçon).
Les deux auteurs cassent la relation à papa-maman pour élargir le problème au capitalisme.
Là est le rapport.
Ce que j’entends dans la série des émissions de me donne envie de relire le livre dont j’avais apprécié la construction de la problématique – G. Deleuze est pour moi une référence majeure par sa capacité à saisir l’essence d’une question ou d’un problème et à faire apparaître les rouages de sa pensée que je vois fonctionner quand je l’écoute – même si je ne suis pas tout à fait d’accord avec ses conclusions.
Ce sera l’objet d’un article.

Journal -19 – L’Europe, la Russie et les USA – (13/02/2025)

D. Trump et V. Poutine sont en train de se mettre d’accord pour régler le problème ukrainien, sans tenir compte de ce peuvent dire ou penser l’Ukraine et l’Europe.
Les USA et la Russie parlent chacun d’une seule voix, alors que l’Europe s’exprime par des voix multiples souvent dissonantes et contradictoires.
Jusqu’en 1945, l’histoire européenne est une succession de guerres dont les deux dernières ont pris une dimension mondiale avec pour effet, l’intervention décisive des USA et de la Russie (URSS).
A la différence de ces deux pays, l’Union européenne n’est pas fondée sur un patrimoine cohérent et commun (récent pour l’un, ancien pour l’autre) mais sur des antagonismes successifs clos par des traités sans cesse remis en cause, dont le dernier qui la constitue aujourd’hui est essentiellement économique et financier.
L’élection de D. Trump est celle du « moi d’abord ! » qui se moque de ce qui n’est pas « moi », à moins qu’il ne lui rapporte. Dans un contexte différent, V. Poutine tient le même discours et les spécialistes sont unanimes pour dire qu’il a le soutien de la majorité de la population.
Au milieu, l’Europe est atone et impuissante, essentiellement parce qu’au début des années 90, après l’implosion soviétique et la fin de la guerre froide, elle a laissé passer l’occasion historique de se constituer autrement que, via le jeu capitaliste mortifère avec les oligarques et le maintien de l’OTAN (ce qui a contribué à provoquer les conflits dans les Balkans), dans le mépris de la Russie… qui le lui rend bien aujourd’hui (cf. la manière dont V. Poutine a manipulé A. Merkel et E. Macron).
L’ONU est plus que jamais impuissante – Ukraine, Israël, Soudan… – les décisions de la Cour Pénale Internationale sont ignorées par les USA et la Russie – D. Trump a reçu B. Netanyahou et va rencontrer V. Poutine contre lesquels sont lancés des mandats d’arrêt internationaux – et la loi du plus fort est devenue le principe dominant.
E. Macron annonce 100 milliards d’investissements (privés) pour le développement industriel de l’IA – rien sur sa problématique – en précisant, avec des trémolos dans la voix, que c’est proportionnellement plus que les 500 milliards annoncés par D. Trump pour les USA. Cocorico ! s’est-il exclamé.
Ce besoin de comparaison musculeuse ridicule est non seulement le signe d’un comportement adolescent, il nous rappelle surtout la misère culturelle et politique de l’homme enfermé dans la logique du capitalisme.

Journal – 18 – Gaza et l’enfer (12/02/2025)

D. Trump a menacé Gaza de l’enfer.
Ma contribution au Monde dont l’article traite aussi des otages :

« Derrière la gesticulation pathétique du clown, le discours de Trump est celui du monde la finance et des affaires qui s’apprête à investir dans la reconstruction de Gaza dont il est difficile de se représenter comment il pourrait être un enfer pire que celui de sa réalité actuelle. Quant aux otages israéliens et aux prisonniers palestiniens, ils sont les deux expressions analogues de la démesure à la fois aberrante et criminelle dont est capable l’être humain quand il ne parvient pas à régler ses problèmes existentiels et les transfère dans l’affrontement, justifié par une idéologie ou des « valeurs », avec « l’autre ». L’infantile « Moi d’abord ! » qui devient le discours dominant est le stade ultime de l’irresponsabilité. »

Le journal publie aussi un article sur les décisions budgétaires sauvages prises par E. Musk avec le soutien de D. Trump. On les voit tous les deux dans le bureau ovale. E. Musk debout, hilare, son fils de cinq ans sur ses épaules, D. Trump assis derrière le bureau, composant le visage de dogue agressif qu’il a dû travailler devant le miroir pour bien faire comprendre qu’il est le plus fort et le plus méchant.
Et je ne parviens toujours pas à admettre que c’est le réel.

Journal -17 – la vraie révolution de l’IA – (08/02/2025)

L’IA (Intelligence Artificielle) a souvent le visage de la science-fiction, parfois celui de la « créature » de Frankenstein.
La révolution qu’on lui prête est celle des prouesses dont tous les spécialistes disent qu’elles ne sont que les prémices d’un bouleversement aux effets considérables.
J’ouvre une parenthèse qui a quand même son importance : j’espère vivre jusqu’au moment où l’on pourra disposer d’un robot équipé d’une IA qui lui permette de débarrasser la table. La dresser, j’aime bien, j’aime bien aussi ce qu’on y sert, mais la débarrasser, pas trop. Je referme la parenthèse.
La vraie révolution apportée par l’IA n’est pas d’ordre technique, mais philosophique.
Qu’est-ce qui suscite encore des réserves dans l’imaginaire des capacités de l’IA ? L’idée, ou la croyance – plus la croyance que la pensée – que l’intelligence humaine contient un inatteignable par la technologie même la plus pointue. Cet inatteignable, difficile à définir de manière précise, serait un composé de sentiments, d’intuition, bref d’un fonds exclusivement propre à l’espèce, d’autant plus précieux qu’il n’est pas sécable, dissociable. Un peu comme « caractère » peut servir à justifier les différences de comportement.
Qu’est-ce qui permet le fonctionnement de notre cerveau dont l’arrêt sert de définition à la mort ?
L’électricité. Coupez-la, il meurt, et vous en même temps. Vous en tant que sujet.
Branchez-la et vous mettez en action un réseau de milliards de connexions entre les neurones, des actions chimiques appelées synapses. C’est ça, votre existence de sujet.
Or, l’IA n’existe pas. Elle est une création des hommes. En quoi est-ce étonnant que les hommes créent des machines qui fonctionnent comme eux ? J’entendais hier – vendredi – un mathématicien renommé très investi dans l’IA et qui parlait des blocs de neurones comme l’aurait fait spécialiste du cerveau.
Oui, d’accord, mais nous ne sommes pas qu’un cerveau électro-chimique !
La peau par exemple, qui permet des sensations ?
Coupez l’électricité, elle ne transmet plus rien.
Non, la différence essentielle, est que nous, individus, avons une histoire nécessairement originale, enregistrée dans le conscient et l’inconscient, quelque part, là-haut, dans le cerveau. Cette histoire détermine notre peau, notre sensibilité et tout le reste.
Elle disparaît aussi si vous coupez le courant.
La révolution, pas pour demain, à venir, et très progressivement, c’est la reconnaissance que nous sommes une machine : pas la machine caricaturale dénoncée par ceux qui ne nous conçoivent pas sans une âme, mais la machine du matérialisme dépouillé des oripeaux que lui a collés l’idéologie.
L’IA nous conduira à mieux connaître ce qu’elle est quand elle est nettoyée de cette âme qui a contribué à en faire un objet de mépris.
Comme la plupart des créations humaines, l’IA précède la pensée censée en définir les contours et la finalité.
De ce point de vue elle nous ressemble. Notre fabrication n’a pas toujours été celle d’un choix et nous avons été propulsés dans la vie sans que personne ne nous aide à gérer le message que nous recevons vers 3 ou 4 ans « Un jour tu mourras ».
La conscience de notre grande ressemblance avec l’objet que nous sommes en train de créer nous aidera peut-être à nous le faire lire.

Journal – 16 – Mayotte et le droit du sol – 07/02/2025)

L’Assemblée nationale a adopté une loi restreignant le droit du sol à Mayotte, grâce à une majorité composée de la droite, du centre et du RN.
Le procédé est classique : il consiste à isoler un élément d’un problème (en l’occurrence l’immigration comorienne), d’y focaliser l’attention et de voter une modification de la loi qui touche à un principe.
J’ai envoyé cette contribution au Monde :
« Il y a les chiffres, les projections, les anticipations, et aussi les peurs et les fantasmes, … et il y a l’universalisme fondé sur un réel objectif – celui de l’identité de l’espèce humaine – défini et institutionnalisé par les Lumières (aboutissement de Montaigne) dont la France se réclame en ce sens qu’elles constituent le socle sur lequel est construit le triptyque Liberté Egalité Fraternité. Ce qui a été voté à l’Assemblée n’est pas fondé sur un quelconque pragmatisme et ne modifiera rien du fait migratoire dont la problématique n’est toujours pas construite (on gère les phénomènes), mais sur un déni, ce qui a pour conséquence de valider un peu plus (après « submersion ») la thèse identitaire du «Moi d’abord ! » de l’idéologie d’extrême-droite. C’est un reniement de ce qui nous constitue en tant que peuple.

Journal – 15 – Problématique du consentement – (04/02/2025)

Introduire ou non la notion de consentement dans la loi qui définit le viol est l’objet d’un débat qui, comme d’autres (je pense à celui sur l’aide à mourir) révèle la carence de ce qu’on appelle le système éducatif.
Voici la définition actuelle du viol : « Tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, ou tout acte bucco génital commis sur la personne d’autrui ou sur la personne de l’auteur est un viol. Il peut être commis par violence, contrainte, menace ou surprise. »
Faut-il ou non ajouter la notion de consentement ? Telle est la question.
Le consentement, c’est quoi exactement ?
Le nom dérive du verbe latin consentire (= être de même sentiment, être d’accord, décider en accord), formé du verbe sentire (= percevoir par les sens, par l’intelligence) et du préfixe cum (= avec).
Consentir, dans un rapport sexuel classique, signifie que les partenaires expriment un accord et que cet accord est perçu par l’un et par l’autre.
Question : comment se manifeste un accord et comment est-il perceptible ?
Il ne s’agit pas du passage devant un notaire ou un maire, c’est-à-dire d’un acte (considéré comme) raisonné – quel qu’en ait été le processus : la décision de signer l’acte raisonné de l’achat d’une maison ou d’une voiture, peut résulter d’un « coup de cœur ».
Il s’agit au contraire d’un acte qui implique le corps dans l’expression de sa forme d’énergie la plus puissante : une pulsion animale dans son sens étymologique [en latin, animal (de anima : l’air, le souffle) désigne l’être vivant en général.]
Alors, sauf à limiter la relation sexuelle à un « plan » décidé à l’avance, un accord explicite qui impliquerait donc un processus semblable aux exemples cités, mais sans la présence d’un tiers, reste la question déjà posée de la manifestation et de la lecture du consentement, par les sens et l’intelligence.
Comme le viol est généralement l’agression d’une femme par un homme – si le viol d’un homme par une femme est une hypothèse possible, elle peut se heurter à l’obstacle de l’absence d’érection… signe explicite et suffisant d’un « non » qui n’existe pas dans le cas inverse – la question se pose donc ainsi : comment la femme peut-elle manifester son consentement et comment l’homme peut-il lire ce consentement, compte-tenu du fait que le processus d’une relation amoureuse peut être déclenché dans un contexte émotionnel et/ou passionnel ?
Et, comme l’homme et la femme évoluent dans un contexte social, culturel, idéologique donné, autrement dit, comme – physiologie mise à part – ils ne sont pas un homme ou une femme, mais sont devenus l’un et l’autre, comment la femme pourra-t-elle ne pas dire « non », ou dire un « oui » qui ne soit pas plus ou moins dicté par de « bonnes raisons », et comment l’homme pourra-t-il non seulement percevoir que l’absence de « non » n’est pas synonyme de «oui », que le « oui » peut ne pas être celui d’un choix, mais encore se rendre compte qu’il propose un acte qui, dans le moment où il le propose, ne correspond pas au désir de la femme ?
Concrètement : un époux a envie d’une relation alors que son épouse n’en a pas le désir, mais on l’a convaincue qu’elle a un « devoir » d’épouse et elle n’est donc pas « autorisée » à dire non, sauf à être une « mauvaise épouse » et à courir le risque d’être délaissée. Est-ce que cette absence de non ou ce oui qui n’est pas le sien induit un viol ? Et si elle ne le perçoit pas comme tel ? Et si, comme on dit, elle se « donne par amour » ?
Expliquer, comme les féministes hostiles à l’introduction du consentement dans la loi : « Le consentement de sa victime n’est pas le problème du violeur. Le viol n’est pas une relation sexuelle non consentie, c’est un acte de prédation, de prise de pouvoir » ne résout rien non plus, puisque « prédation » ou « prise de pouvoir » (cf. l’exemple précédent) ne s’inscrivent pas nécessairement dans une contrainte physique brutale comme le viol sous la menace d’une arme ou par usage de drogues.
On ne s’en sort pas si on en reste dans le domaine du droit et du pénal.
Si le traitement du phénomène (le viol, comme tout crime, est ce qui apparaît d’une cause en amont) par la loi est nécessaire, il ne peut être adéquat qu’en parallèle d’un discours sur la problématique de ce que sont les rapports humains dans leur détermination par le contexte que je rappelais plus haut, et dans le cadre d’une philosophie générale dont aucun des chapitres (rapport sexe/sexualité, relation sexuelle avec soi et les autres, plaisir pour soi et partagé, puissance du corps, rapport corps/esprit, désir dans son expression et sa lecture, choix et renoncement… bref, ce qu’est la liberté spécifique de l’homme) n’est inscrit dans le programme du système éducatif.
Ce discours n’existe pas, comme il n’existe pas pour l’aide à mourir parce que nous ne parvenons toujours pas à nous défaire de l’angoisse de la problématique.

Journal -14 – La « découverte » du capitalisme – (30/01/2025)

Extrait de la page d’accueil des Matins de France Culture (30/01/2025) :
« Le professeur d’histoire globale à l’université de Boston, Quinn Slobodian est notre invité. Il évoque avec nous ce matin la réalité des politiques d’inspiration libertarienne. De la réélection de Donald Trump aux récentes déclarations de Bernard Arnault, il semble y avoir une immense pression capitaliste sur nos démocraties, en particulier sur la question de la justice fiscale. »
Un peu plus loin : « En voulant subdiviser le monde, les libertariens comme Peter Thiel [créateur de PlayPal] cherchent à amoindrir la force de frappe fiscale des États et à créer des espaces d’interstices favorables aux entreprises, qui n’ont pas pour première prérogative la démocratie. »
J’ai écouté l’analyse que propose ce spécialiste américain du capitalisme qui n’a pas une seule fois prononcé le nom de Marx.
Le journaliste qui l’interrogeait accentua mon impression d’entendre un découvreur d’une réalité nouvelle et un questionneur soit ignorant soit oublieux de ce dont il devait quand même avoir entendu parler dans ses études.
Ce qui se passe actuellement dans le monde n’a pourtant rien d’une nouveauté. Le capitalisme dont la raison d’être est la production de capitaux pour la production de capitaux pour la production de capitaux pour etc., se heurte régulièrement aux limites de ses moyens d’exploitation et d’expansion – ce qu’on appelle « crises » – et il cherche donc à renouveler sa stratégie dans ce qui est une fuite en avant, jusqu’à la phase ultime qui s’appelle la guerre.
Il promeut donc la « démocratie » autant qu’elle lui permet de se développer. La manière dont elle est conçue et pratiquée dans les pays occidentaux (cf. les campagnes électorales, l’absence d’éducation politique, de l’enseignement de la philosophie, des arts, entre autres moyens d’accès à la pensée critique) est une bonne illustration du mépris des « valeurs » de liberté individuelle qu’il prétend défendre.
La faille de l’analyse marxiste dans la définition du commun humain et les expérimentations désastreuses qui ont suivi continuent de proscrire le mot « commun » qui renvoie désormais à ce qui constitue la spécificité humaine dont aucune instance politique ne parle, bien qu’elle concerne au premier chef le rapport production/consommation.
D’où le développement du libertarisme, une ruse du capitalisme et un leurre idéologique qui fait se rencontrer l’extrême-droite et l’extrême-gauche dans des discours théoriques, l’extrême-droite et la droite dans la gestion politique, comme on le vient de le voir en Allemagne et en France.
Voir celui qui sera sans doute le futur chancelier allemand se faire applaudir par le parti néofasciste dont il accepte les voix, comme chez nous, le premier ministre par le RN, – l’un et l’autre applaudis par le grand patronat – a quelque chose d’à la fois irréel et pathétique.
Les Européens, particulièrement les Français héritiers des Lumières, ont une grande part de responsabilité dans l’emballement de la situation politique délétère validée par un électorat de plus en plus nombreux auquel n’est jamais soumis la problématique de la coresponsabilité dans le fait migratoire qui alimente les passions dont a besoin le capitalisme.

Journal 13 – Submersion – (29/01/2025)

C’est un bon exemple de la question « de quoi parle celui qui parle ? »
Rappel : F. Bayrou, premier ministre dont le gouvernement dépend d’une motion de censure, a utilisé l’expression « sentiment de submersion migratoire » à propos de Mayotte et, a-t-il précisé, dans d’autres territoires.
Or, submersion, fait partie du discours idéologique du RN à propos de l’immigration, ce que tout le monde sait, surtout le monde politique, F. Bayrou le premier… que les députés du RN ont applaudi.
La gauche socialiste avec laquelle il était en discussion pour tenter d’éviter la motion de censure à propos du budget qui va être discuté a donc protesté. F. Bayrou a tenté de s’en sortir en disant qu’il ne parlait que de Mayotte – ce qui est faux – et a ajouté qu’il maintenait le mot au motif qu’il préférait nommer le réel plutôt que le dénier.
Alors, de quoi parle F. Bayrou en employant sciemment un des mots marqueurs du RN ?
Ni de l’immigration à Mayotte ou ailleurs, mais de tactique politicienne.
Ils ait qu’une partie de la gauche déposera une motion de censure s’il utilise l’article 49 -3 (donc sans vote) pour faire passer le projet de budget. Pour qu’elle ait une chance de recueillir la majorité, il faut les voix de toute la gauche, donc des socialistes plus celles du RN – ce fut le cas contre M. Barnier.
Or, pour des questions de stabilité, de gestion et aussi la peur du chaos, les électeurs socialistes ne sont apparemment pas favorables au renversement du gouvernement et ils le font savoir à leurs députés.
F. Bayrou parie donc que les socialistes ne voteront pas une motion de censure déposée par LFI / communistes / écologistes, non plus que le RN auquel « submersion » donne un coup de pouce.
Ce pari politicien est de l’ordre de l’irresponsabilité politique et la seule réponse à apporter est non.