La cynique comédie

J’ai lu les 20 propositions du plan de paix pour Gaza de D. Trump et B. Netanyahou. La question de l’Etat palestinien est abordée dans l’avant-dernière proposition, et de cette manière: « À mesure que le redéveloppement de Gaza progressera et si le programme de réforme de l’Autorité palestinienne est fidèlement mis en œuvre, les conditions pourraient enfin être réunies pour ouvrir une voie crédible vers l’autodétermination et la création d’un Etat palestinien, que nous reconnaissons comme étant l’aspiration du peuple palestinien. »

B. Netanyahou a dit et répété à maintes reprises qu’il ne voulait pas d’un Etat palestinien – le dernier projet de colonisation de la Cisjordanie a pour objet explicite de le rendre impossible –  « À mesure que…. Si…. Les conditions pourraient… ouvrir une voix crédible vers… »  évoquent donc la quadrature du cercle, ou alors, ce qui revient au même,  elles sont l’expression de l’hypocrisie de la loi du plus fort.

La 2ème est un sommet de cynisme : « Gaza sera réaménagée dans l’intérêt de la population de l’enclave, qui a déjà suffisamment souffert. » Il n’est pas précisé si D. Trump et B. Netanyahou essuient une larme.

Le 18 propositions précédentes consistent essentiellement à évacuer les Palestiniens au profit d’un « Comité de la paix » présidé par D. Trump lui-même et en personne, puisqu’il rêve du prix Nobel de la paix, avec d’autres sommités internationales dont Tony Blair, remarquable, comme on le sait, pour son choix d’aider George W. Bush – sans mandat de l’ONU  –  à la recherche des armes de destructions massives irakiennes et aussi son désintéressement. Il aidera sans doute son successeur à réaliser sa Riviera sur le territoire de Gaza : proposition 10 : « Un plan de développement économique de [Donald] Trump pour reconstruire et dynamiser Gaza sera élaboré en réunissant un panel d’experts ayant contribué à la naissance de certaines des villes modernes florissantes du Moyen-Orient. De nombreuses propositions d’investissements réfléchies et des idées de développement passionnantes ont été élaborées par des groupes internationaux bien intentionnés et seront examinées pour parvenir à un cadre de sécurité et de gouvernance qui attire et facilite ces investissements, qui créeront des emplois, des opportunités et un espoir pour l’avenir de Gaza. »

Comme Les propositions et les idées sont passionnantes et que ceux qui vont les réaliser sont bien intentionnés, il n’y aucune raison de s’inquiéter.

Enfin, et ce n’est pas anodin (proposition 8) : « L’entrée de l’aide et sa distribution dans la bande de Gaza s’effectueront sans ingérence des deux parties, par les Nations unies et ses agences, ainsi que le Croissant-Rouge et d’autres institutions internationales non associées à l’une ou l’autre des parties. »

Autrement dit, une fois encore, ce n’est pas l’ONU qui mandate Trump, mais Trump qui mandate l’ONU. T. Blair est donc bien à sa place.

Le message ainsi envoyé est celui de la prééminence de la force sur le droit.

L’instant de ma mort – Maurice Blanchot (8)

A propos de « Je crois qu’il s’éloigna – virgule », (article précédent) je soulignais un illogisme, indiquant ainsi un mode de lecture en quête de vraisemblance rationnelle. Dans le même article, à propos de la ponctuation de Blanchot, j’évoquais la précision de la touche de peinture. Mais, si l’illogisme est pertinent, si la référence à la peinture l’est aussi, n’y a-t-il pas une contradiction entre les deux, dans le sens où, par exemple, l’impression (soleil levant, entre autres)met en jeu tout autre chose que la vraisemblance et la rationalité ?

C’est la réflexion que produit la lecture de la phrase suivante : « C’est dans le bois épais que tout à coup, et après combien de temps, il retrouva le sens du réel. » (12)

La question est la suivante : si, comme il est facile de le comprendre, le jeune homme qui vient de vivre ce qui était son dernier instant, se trouve désormais dans l’ état second résultant de l’indescriptible évitement de sa mort vécue  – ce qu’exprime le « sentiment de légèreté » –, est-ce que « Je crois qu’ils s’éloigna – virgule » n’est pas, dans la démarche de reconstruction, et comme la touche précise de couleur d’incertitude, une manière de rendre compte de cet état débranché du réel ?

Mais, lire ce texte comme un tableau, autrement dit évacuer tout ce qui pourrait être copie du réel, implique une coupure avec le réel qu’il raconte.

Quand, par exemple, je regarde une des nombreuses Montagne Sainte-Victoire de Cezanne (il ne mettait pas d’accent), peu importe que j’aie vu ou pas la montagne réelle. Plus exactement, s’il est intéressant de l’avoir vue pour construire la problématique du fait de la peinture –  intéressant mais non indispensable –  c’est pour confirmer que ce que peint Cezanne n’est pas la montagne. Pas indispensable non plus d’avoir regardé une photo de Dora Maar pour lire un des tableaux de Picasso intitulés Portrait de Dora Maar.

Dans cette phrase (« C’est dans le bois épais que tout à coup, et après combien de temps, il retrouva le sens du réel. ») « manquent » deux ponctuations : une virgule après « que » et un point d’interrogation après  « temps » (cf. « le sais-je » article 4). Autrement dit, Blanchot a supprimé des traits de contour. « Tout à coup » est d’intensité moindre qu’un « tout à coup entre virgules » et la question du temps n’en est pas une. Manière de signifier la transition entre l’effet de la mort et la reconnexion du « sens du réel » ?

La différence avec la Sainte-Victoire et Dora Maar, c’est qu’il ne s’agit pas d’un objet/support – parmi tant d’autres –  du regard du peintre, mais d’un événement précis, daté, inscrit dans la biographie et dans la chair de l’écrivain : je lis un récit où agissent non des personnages mais des personnes, et dans un lieu réel.  

Ce que découvre le jeune homme retrouvant le « sens du réel », ce sont des incendies généralisés (une suite de feu continu)… et « Un peu plus tard, il apprit que trois jeunes gens, fils de fermiers, bien étrangers à tout combat, et qui n’avaient pour tort que leur jeunesse, avaient été abattus. » (13)

C’est bien ça, le problème : faire coïncider la vraisemblance imposée par le réel décrit, historique, de l’événement, avec la reconstruction. Les incendies, les trois fusillés et l’information associée, tout cela est nécessairement inscrit dans une durée que ne peut pas abolir « retrouva le sens du réel » : « combien de temps », « un peu plus tard » entrent, mais difficilement, dans la reconnexion avec le réel. Comme un peu plus tôt, les paroles – « normales » ? –  retranscrites du « lieutenant nazi » qui parle un « français normal » : « Voilà à quoi vous êtes parvenu. » (10)

Comme si Cezanne collait la photo d’un randonneur sur sa montagne ou si Rimbaud précisait la tribu des Peaux-Rouges de son Bateau ivre.

L’instant de ma mort – Maurice Blanchot (7)

Les soldats du peloton ne sont pas les Allemands supposés.

« Mais voici que l’un d’eux s’approcha et dit d’une voix ferme : « Nous, pas allemands, russes », et dans une sorte de rire : « armée Vlassov », et il lui fit signe de disparaître. »

C’est un récit de forme évangélique [Entre autres, et pris au hasard : « Et voici qu’un lépreux étant venu, l’adorait, disant : Seigneur, si tu le veux, tu peux me purifier. (…) Et voici qu’on lui présenta un paralytique couché sur un lit. Et Jésus voyant leur foi, dit au paralytique : Prends courage, mon enfant, tes péchés te sont pardonnés. Et voici que quelques-uns des scribes disaient en eux-mêmes… » etc.  (Matthieu, 5 – 8,9)] dans lequel le soldat joue le rôle du sauveur.

La phrase qui commence le paragraphe suivant est à nouveau source de gêne : « Je crois qu’il s’éloigna, toujours dans le sentiment de légèreté, au point qu’il se retrouva dans un bois éloigné, nommé « Bois des bruyères », où il demeura abrité par les arbres qu’il connaissait bien. »

Blanchot ponctue avec la même précision que le peintre dépose une touche de couleur.

La virgule après « qu’il s’éloigna » fait de cette proposition l’objet de « Je crois » (et de « toujours dans le sentiment de légèreté » un non-essentiel), donc un illogisme : l’éloignement, condition sine qua non de la survie, ne peut pas être une « croyance » mais une certitude d’évidence confirmée du reste par la fin de la phrase et le paragraphe suivant.

Oui, je peux aussi ne pas faire de la virgule la pause que je dis, donc ne pas laisser tomber la voix, même légèrement, mais au contraire la laisser en suspension, à la même hauteur, comme pour souligner l’importance de ce qui va suivre. Il y aurait eu, possible « Il s’éloigna, je crois, dans le sentiment… » qui affirmerait clairement l’essentiel du sentiment de légèreté.

Alors, je relis ce qui est écrit pour lire ce qui, entre les deux virgules, n’est pas une parenthèse, mais l’expression émotionnelle et rythmique, pour ainsi dire physique du sentiment à l’origine de cet état second qui produit « au point qu’il se retrouva ».

Mais je n’aime pas le verbe croire qui n’est un outil ni de pensée, ni de création littéraire. Même dans ce contexte tragique que la recréation permet de tolérer, l’homme âgé ne peut pas croire que le jeune homme s’éloigna, même si c’est comme Jésus sur les flots ou dans ses lieux de solitude.

La pernicieuse question

Écoutez au moins les cinq premières minutes de l’émission Sans préjuger (France culture – samedi 27/09/2025 – 12 h 45) animée par Nathan Denvers que son parcours a conduit chez CNews, la chaine de V. Bolloré qui diffuse l’idéologie d’extrême-droite.

Le thème du jour a des allures de philosophie : « Israël-Gaza : peut-on rester artiste en temps de guerre ? ». Une question (elle n’est pas la pernicieuse annoncée) dont on a la réponse depuis longtemps – cf. entre autres, les fascicules « Poésie », publiées clandestinement pendant l’Occupation, et aussi les tentatives de théâtre dans les baraquements des camps de la mort nazis.

Voici l’introduction, nettement lue, une succession de clichés : « Comment raconter ce qui ne se raconte pas ? Comment donner à vois une souffrance qu’aucune image aussi insoutenable soit-elle ne saurait contenir ? Comment rendre compte d’une mécanique dont aucune explication ne pourra justifier le scandale, ce non-sens tragique que constitue la guerre ?(…)

Pour en arriver, sans transition, à ceci : «  Depuis le 7 octobre et le début de la riposte israélienne à Gaza… » 

Toujours sans transition, il développe ensuite des lieux communs sur l’art, l’artiste, le rapport de l’un et l’autre avec la guerre, présente enfin ses deux invités [ Amos Guitaï, cinéaste franco-israélien et Jadd Hilal, écrivain franco-palestino-libanais] puis, après avoir ajouté une touche émotionnelle, pose la question que je qualifie de pernicieuse : « J’aimerais partir d’une question très très simple, très concrète, très incarnée : souvent on dit, même vingt-cinq ans après, que faisiez-vous le 11 septembre [2001 – les quatre attentats islamistes contre les USA], comment vous avez appris ce qui se passait, comment avez-vous découvert les images des tours jumelles qui s’effondraient, qu’est-ce que vous avez ressenti, qu’est-ce que vous avez éprouvé, comment avez-vous continué votre journée ? (Et, une nouvelle fois sans transition]  Amos Guitaï, le 7 octobre, est-ce que vous pouvez nous raconter à quoi a ressemblé votre journée, ce jour-là ? »

Voilà comment le refus de la problématique [Nathan Denvers est agrégé de philosophie] conduit à la perversion de la pensée : vous avez remarqué le détour par l’intitulé faussement profond, [une question, elle, vraie : en quoi l’art permet-il de résister ?],  par le déroulé des lieux communs [j’ai abrégé], pour en arriver à ce « Depuis le 7 octobre… » qu’il tente de faire accepter via le 11 septembre comme un « début » pour installer le débat dans ce « début » par le « ressenti émotionnel » censé le faire accepter..

Il se fait alors « ramasser », très gentiment, et par Amos Gitaï et Jadd Hilal qui refusent de tomber dans le piège et qui expliquent, l’un et l’autre, en quoi le 7 octobre n’est pas un début.

Vous, qui lisez le blog, n’aurez pas de mal à imaginer le plaisir que procure l’harmonie.

Le récit de D. Trump, de N. Sarkozy et le dialogue

Marie Boëton, grand reporter au journal La Croix L’Hebdo était invitée de Nicolas Herbeaux (Les matins du samedi – France culture – 27/09/2025).

À propos d’une enquête internationale auprès des jeunes de 16 à 26 ans, elle vient de publier un article intitulé Il nous faudrait un Poutine. Un sur deux de ces jeunes n’est pas convaincu que la démocratie soit un bon système. La plupart de ces 50%, garçons ou filles, hommes ou femmes, de toutes les catégories sociales, est plutôt d’extrême-droite et non diplômée, ne vote pas, ne s’informe pas par les journaux, la radio ou la télé, mais suit des Youtubeurs sur Internet, et considère que les médias et les contre-pouvoirs (syndicats, justice…) sont des entraves à l’action publique.  

Ils souhaitent donc un « homme fort », comme V. Poutine ou D. Trump, qui, s’ il est « à moitié fou » (disent-ils) décide, –  « trois minutes et pam ! » cite la journaliste –  et peu importe la légitimité des décisions prises.

Son constat : ils sont dans l’anxiété, considèrent que la justice sociale dans la démocratie actuelle n’existe pas, et ils ont besoin d’une « protection ». Comme il n’y a pas d’état social de droit (cf. les inégalités, la précarité etc.), ils disent que l’état de droit est une illusion. Elle a parlé avec quatre d’entre eux, dont deux ingénieurs, et a constaté qu’il n’y a pas de dialogue possible. Une des jeunes lui a dit : « Je ne mange pas tous les jours et vous me parler de liberté fondamentale ! » – ce n’était peut-être pas le meilleur angle pour tenter un dialogue.

Si les inégalités, la précarité ne constituent pas un fait nouveau, l’absence d’alternative au capitalisme – confondu ici avec la démocratie – produit depuis trente ans ce rejet de tout ce qui n’est pas  « action directe », comme les décisions de Trump à grands coups de gros stylos.

Le récit du président américain, désinhibé (discours à l’ONU, inimaginable il y a seulement quelques mois), délirant à propos de tout et de n’importe quoi (récemment son conseil aux femmes enceintes de ne pas prendre de paracétamol qui serait cause d’autisme), raconte une histoire « vraie » parce qu’elle s’oppose à celle qui a été racontée jusqu’ici, et qu’elle l’est par un presque octogénaire « vieil homme indigne » aux cheveux teints et au lourd regard méprisant.

La désinhibition caractérise aussi le discours de N. Sarkozy, condamné à la prison : « Ce qui s’est passé aujourd’hui est d’une gravité extrême pour l’Etat de droit, pour la confiance qu’on peut avoir pour la justice. La haine n’a décidément aucune limite. J’assumerai mes responsabilités et s’ils veulent absolument que je dorme en prison, je dormirai en prison. Mais la tête haute. Je suis innocent. Cette injustice est un scandale. Ceux qui me haïssent à ce point pensent m’humilier. Ce qu’ils humilient aujourd’hui, c’est la France. »

Propos très grave, surtout si l’on se réfère à la longueur et à la précision de l’instruction, au déroulé du procès (voir les explications invraisemblables sinon provocantes des deux ex-ministres) et au verdict qui, malgré les faisceaux d’évidence, évacue pourtant les accusations « corruption, recel de détournement de fonds publics, financement illégal de campagne » puisque les preuves matérielles n’ont pas pu être apportées et pour cause – l’argent liquide est aussi utilisé pour ne pas laisser de traces.

A ce propos.  

Au cours du journal de 12 h30 (samedi 27/09/2025) la journaliste Éva Kling commente les réactions hostiles à la juge qui a condamné N. Sarkozy et elle diffuse ce commentaire de Thomas Ménagé, député RN du Loiret qui, s’il condamne les menaces contre la juge, ajoute : « Il y a des magistrats qui font leur boulot avec objectivité, et il y a des magistrats, comme dans tous les métiers, qui sont des mauvais magistrats en l’occurrence puisqu’ils font de la politique ils n’arrivent pas à faire fi de leurs opinions . »

Pourquoi soit cette journaliste, soit celui ou celle qui a recueilli le commentaire du député ne lui demande sur quels faits, quelles déclarations il s’appuie pour dire qu’il s’agit d’un jugement politique ?

Faute du seul récit susceptible de donner une colonne vertébrale au désarroi collectif et particulier – notamment des plus jeunes – , à savoir le récit d’un commun redéfini, s’accumulent les récits du Moi d’abord, du Moi l’Amérique, du Moi la France en tant que préludes au récit du fascisme, à terme, de la guerre patriote.

L’instant de ma mort – Maurice Blanchot (6)

Il va être fusillé quand survient le « miracle » :

« À cet instant, brusque retour au monde, éclata le bruit considérable d’une proche bataille. Les camarades du maquis voulaient porter secours à celui qu’ils savaient en danger. Le lieutenant s’éloigna pour se rendre compte. Les Allemands restaient en ordre, prêts à demeurer ainsi dans une immobilité qui arrêtait le temps. »

Là encore, la phrase n’est pas celle du simple récit : la proposition elliptique du verbe (brusque retour au monde), la postposition du sujet (le bruit) et l’antéposition de l’adjectif (proche)  sollicitent l’attention pour autre chose que le fait lui-même. L’équivalent mental de brefs « arrêts sur image » : ainsi, l’effet d’accélération dramatique de « À cet instant » (équivalent atténué du « soudain » purement narratif) est bloqué par la proposition elliptique qui suit.

L’instant – la mort imminente – est celui du monde intérieur du personnage qui n’est pas précisé : il n’y a ni « le jeune homme » ni le « je » de l’homme âgé : marque de la distanciation du tragique, corollaire de la « légèreté extraordinaire » antérieure. « Brusque retour au monde » (l’extérieur) indique le re-branchement du moi-mort-intérieur au vivant identifié avec la violence brute (« éclata ») mais que l’antéposition de l’adjectif atténue : « proche bataille » a la résonance du conte = c’est grave, oui, mais c’est comme si ce n’était pas vrai.

L’explication proposée par la phrase suivante (« Les camarades » et « celui » accentuent la distanciation) est comme fournie par un tiers qui serait là en surplomb pour rappeler le contexte et la situation de résistant du jeune homme – « porter secours », de basse intensité,  évoque plus la réponse à un incident qu’une action de guerre.

Le miracle est aussi ce qui conduit le lieutenant à ne pas commander le tir (une ou deux secondes) et à s’éloigner. « Pour se rendre compte » flotte aussi dans le même espace d’atténuation.

La dernière phrase évacue pratiquement le récit, en ce sens que la pensée sollicitée à la fin semble être celles des Allemands.

Ce qui est créé ici, comme l’ensemble du texte, c’est un objet littéraire, dont la fonction est de solliciter non l’empathie mais une démarche esthétique.

J’ai expliqué dans les articles précédents, et dans ma réponse à Robert, la gêne que je ressens parfois. Elle est liée, pour une part,  à ce que je sais de l’histoire personnelle de Maurice Blanchot. L’idée (la sienne), évoquée dans la dernière phrase de ma réponse, que « l’écrivain n’a pas de biographie » sera l’objet de la conclusion.

L’instant de ma mort – Maurice Blanchot (5)

Le paragraphe suivant me fait également balancer entre l’authentique de la littérature (la recréation – ici celle de l’événement présenté comme un fait réel)  et l’artifice (une fable).

Voici la première phrase : « À sa place, je ne chercherai pas à analyser ce sentiment de légèreté. » [rappel : «… une sorte de béatitude (rien d’heureux cependant),  – allégresse souveraine ? »]

Le problème est posé par le choix du futur chercherai.

Dans le langage habituel, « à la place » est suivi du conditionnel parce qu’il contient le « si » implicite de l’irréel = si j’étais à sa place, je ne chercherais pas (mais je n’y suis pas).

Le futur oblige à comprendre un présent de réalité :  = Comme que je suis / étant / me mettant… À sa place,  je ne chercherai pas…

Je le disais dans l’article précédent, la littérature permet la recréation qui n’est pas le souvenir pur et simple. Comme le dit Paul Klee de la peinture, « Elle ne reproduit pas le visible, elle rend visible ».

Ce refus de l’analyse du « sentiment de légèreté » est contradictoire avec « Allégresse souveraine ? Rencontre de la mort avec la mort ? » (fin du paragraphe précédent).

Même chose avec ce qui suit :  « Il était peut-être tout à coup invincible. Mort – immortel. Peut-être l’extase. Plutôt le sentiment de compassion pour l’humanité souffrante, le bonheur de n’être pas immortel ni éternel. »

Tout repose sur le présent du « Je » (ne chercherai pas) qui écrit. Deux hypothèses : je-moi, aujourd’hui, cinquante ans après, ou, je-moi me plaçant dans l’instant du jeune homme, cinquante ans avant ?

Si le futur est adéquat dans la première hypothèse, il ne l’est pas dans la seconde puisque, dans l’instant de la mort, il n’y a plus de futur, surtout pas celui de la durée de la recherche.

Ce qui suit qui ne peut être que je-moi, cinquante ans après. Les suggestions sont celles d’une analyse qui, parce qu’elle a été rejetée, résonne plus comme du jeu d’énigme que comme des idées ( Mort – immortel (…) pas immortel ni éternel).

L’approche est progressive : « invincible. Mort – immortel » est explicable d’abord (Peut-être) par l’extase ( = se tenir hors de : soi / événement), puis (Plutôt) par la compassion expliquée par le bonheur… qui se heurte quand même au « rien d’heureux cependant » du paragraphe précédent.

« Désormais il fut lié à la mort, par une amitié subreptice » indique un rapport intéressant à la fois par son paradoxe (la mort est généralement vue comme l’ennemie)  et, par subreptice (= qui se glisse par-dessous => contre la volonté) qui invite à penser à ce qu’est l’amitié.

Je relis le paragraphe et je retrouve la même impression désagréable (c’est vrai et c’est faux, c’est beau et c’est du toc) dont je sais qu’elle est liée à l’événement et au passé de l’écrivain.

Il y a cette question que je n’aime pas, qui n’est pas venue au moment de la lecture, mais au cours de l’explication et qui s’explique sans doute par cette impression désagréable : est-il vraisemblable que le jeune homme qui fait écrire « un lieutenant nazi » connaisse les signes qui indiquent les grades de l’armée allemande (ici : SS-Obersturmführer) ? Pourquoi pas, plus vrai, « un officier nazi » ?

L’agression de Benfeld, ou contribution à la question de l’identité nazisme = communisme

Le rappel des crimes communistes (Staline, Pol Pot…) revient systématiquement dans les contributions des lecteurs du Monde lorsqu’il est question du renouveau de l’idéologie d’extrême-droite et du fascisme.

Ce n’est pas toujours seulement une manière de mettre l’un et l’autre dans le même sac de condamnation, c’est aussi parfois une manière détournée de dire son accord avec ce renouveau.

Au collège de Benfeld (Bas-Rhin), un garçon de 14 ans a poignardé une professeure de musique – elle est hors de danger – avant de tenter de se suicider (il est entre la vie et la mort).

Les investigations ont conduit la procureure de la République à déclarer que cet élève de 3ème était en « grande difficulté sociale » et qu’il avait une « fascination » pour Hitler et les armes.

J’ai envoyé cette contribution au Monde : « Est-ce que quelqu’un aurait connaissance d’une agression analogue commise par un individu dont la « grande difficulté sociale » produirait une « fascination » analogue pour Lénine ou Staline ou Castro ou Pol Pot ? Une question qui pourrait être utile si l’on cherche la différence essentielle entre les deux totalitarismes, l’un et l’autre meurtriers. »

Une réponse : « Tous ces noms de génocidaires sont largement ignorés par cette jeunesse décervelée et psychiatrisée, si ça peut vous rassurer… » à laquelle j’ai répondu par cette question : « Pourquoi n’ignorent-ils pas Hitler ? » 

La réponse est intéressante pour ce qu’elle signifie du refus – il est assez général – d’opposer la parfaite cohérence entre le discours théorique et les actes nazis  et la tout aussi parfaite incohérence entre le discours théorique et les actes communistes.

L’instant de ma mort – Maurice Blanchot (4)

Les deux paragraphes qui suivent sont l’expression la plus significative de l’ambiguïté de l’écriture, entre authenticité et artifice littéraires, esthétique et paillettes.

Le premier.

« Je sais – le sais-je –que celui que visaient déjà les Allemands, n’attendant plus que l’ordre final, éprouva alors un sentiment de légèreté extraordinaire, une sorte de béatitude (rien d’heureux cependant),  – allégresse souveraine ? La rencontre de la mort et de la mort ? »

Le « Je » est celui de l’écrivain qui a choisi la distanciation par le dédoublement. Celui qui, là, dans le texte,  fait face aux fusils qui vont le tuer, n’est pas l’homme de 37 ans devenu celui de 87 ans qui raconterait un souvenir, mais l’homme de 37 ans recréé dans l’instant, pour la connaissance de ce que la fusillade mortelle interdit d’exprimer. Je le disais dans le premier article, l’instant de ma mort est un impossible. Ce qui est proposé n’est pas de l’ordre du récit autobiographique (dans le genre « voici ce que j’ai ressenti, éprouvé ») mais de la création littéraire : que peut le langage pour dire de ce qui, dans l’instant de ma mort, ne put pas être vécu autrement qu’en-dehors du « dicible » que permet le seul vivant ?

C’est un des objets de la littérature (cf. Proust) que de vivre totalement après coup, par récupération et recréation, ce qui, dans l’instant, n’a pu l’être que partiellement, superficiellement. La certitude de la mort – rien ne peut arrêter les balles – est l’équivalent tragique des affections ordinaires qui limitent la perception de l’instant qu’on vit, banal ou pas.

Rapporté à cet instant unique et ultime « Je sais » est le signe d’un essentiel non disparu. Mais l’entre-tiret – le sais-je – et l’absence du ? de la question produisent ce que je sens comme un inauthentique, un jeu :  « Je sais, mais je ne suis pas sûr de savoir et je ne suis pas sûr de n’être pas sûr » tel est pour moi le sens de cette construction bancale qui se veut profonde. Elle me produit une gêne, sinon une irritation, parce qu’elle ne correspond pas à la confidence « éprouva alors un sentiment de légèreté extraordinaire, une sorte de béatitude » que le passé-simple fait sonner juste et vrai en l’établissant comme une certitude (pas de refoulé enfoui), justifiant ainsi le « Je sais », et conférant au « savoir » par ses deux compléments la dimension de l’être global. (cf. Rimbaud : « Je sais les cieux crevant en éclairs… » – Le bateau ivre – articles 09/06/2024 etc.)

La parenthèse « rien d’heureux cependant » et le questionnement « allégresse souveraine ? » sont une invitation à penser ce que peut être cet état hors du cadre bien connu des couples « angoisse, peurs / courage, lâcheté ». Un juste et vrai que vient contrarier la question : « La rencontre de la mort et de la mort ? » : les deux articles définis créent ce que je ressens comme une problématique artificielle (« ma mort et la mort » ou l’inverse, serait une tout autre chose qui exclut la tentation de la fausse pudeur, sinon de la coquetterie), et invitent à plonger dans une pensée confuse.

Je retiens, de l’instant de la mort,  la possibilité du détachement.

La manifestation de Glendale

Le compte-rendu que donne Le Monde (23/09/2025) de l’hommage rendu à Charlie Kirk – assassiné pour des motifs qui seront peut-être élucidés par les médecins – a quelque chose d’une science-fiction particulière : celle d’une régression, impensable, du moins à ce degré, il y a une dizaine d’années.

Les propos des porte-parole du mouvement MAGA évoquent un Moyen-Âge de croisade, avec la différence qu’ils balaient des siècles d’une évolution qui semblait l’avoir enfermé dans les oubliettes de l’histoire humaine, et que son expression principale, qui se réclame de Dieu, ne cherche même pas à dissimuler le sentiment de haine qui l’anime. Après avoir déclaré que Charlie Kirk était « Le meilleur évangéliste pour la liberté américain », D. Trump a ajouté, devant des milliers de partisans « évangéliques » qui connaissent la Bible (cf. «Vous avez appris qu’il a été dit: Tu aimeras ton prochain, et tu haïras ton ennemi. Mais moi, je vous dis: Aimez vos ennemis » – Évangile de Matthieu – 5. 44 ) « C’est là que je suis en désaccord avec Charlie. Je hais mes adversaires. Et je ne leur souhaite pas le meilleur. Je suis désolé ! » Autrement dit, malgré la violence de ses anathèmes (cf. article du 20/09/2025), Charlie Kirk n’avait pas atteint le niveau de haine suffisant.

Stephen Miller, chef adjoint de l’administration et idéologue de la Maison blanche, tient un discours tout aussi désinhibé : « Nous sommes la tempête et nos ennemis ne peuvent comprendre notre force, notre détermination, notre résolution, notre passion (…). Nous sommes du côté du bien, nous sommes du côté de Dieu.  Nous défendons ce qui est bon, vertueux et noble. A ceux qui essaient de susciter de la violence contre nous (…), vous avez quoi ? Vous n’avez rien. Vous n’êtes rien. Vous êtes le vice, vous êtes la jalousie, vous êtes la haine, vous n’êtes rien. Vous ne pouvez rien construire, rien produire, rien créer. »

Il est même envisagé d’intenter des actions en justice contre des responsables démocrates, et même d’interdire le parti,  puisqu’il va de soi que l’assassin – de milieu républicain et de religion mormone – ne peut avoir été que le bras armé des antifas et des démocrates.

Et, je l’ai constaté avec le même effarement, il y a, dans le pays de Montaigne, de Diderot, de Voltaire, de Hugo, des lecteurs du journal Le Monde qui applaudissent.