Sophocle – Œdipe Roi – 20

Il y a donc ce berger témoin qu’il faut aller chercher au fond de sa campagne où, après son retour du carrefour sanglant, il a supplié Jocaste de le renvoyer pour garder ses moutons.

Œdipe explique à Jocaste que s’il redit devant lui que ce sont des brigands qui ont tué Laïos, il est sauvé, mais que si, au contraire, il dit que l’agresseur est un homme seul, il est perdu.

Seulement, voilà : tout le monde, dans les gradins, sait qu’il est celui qui a tué Laïos, tout le monde sait qu’il le sait lui-même au moins depuis que Jocaste a évoqué la ressemblance des deux hommes [« Ah, c’est évident… » (cf. article 19)], et tout le monde a également bien compris que la supplication du berger n’était pas innocente.

Depuis le début, la parole divine – oracle, Tirésias – est mise en cause dans le cadre du théâtre, les discours de Jocaste et du chœur en ont fait aussi un sujet de questionnement pour les spectateurs, la parole de Créon-messager-d’oracle a rendu inaudible celle de Créon-beau-frère, bref, tout n’est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes oraculaires possibles.

A partir du moment où Œdipe a compris, la tragédie quitte la sphère dans laquelle la parole ambiguë du dieu fait croire aux hommes qu’ils sont irresponsables, pour une horizontalité où lui sera désormais substituée – dans le cadre du théâtre et de manière prudente, très prudente – la parole de l’homme responsable.

Pour commencer, et dans le cadre de l’enquête, la parole de deux hommes : d’abord celle, inattendue, d’un messager de Corinthe, puis celle, attendue, du berger-témoin que Sophocle fait arriver juste après – comme on dit, « il a du métier ».  

Ce sera le début du troisième épisode.

Le second se clôt sur une double déclaration de Jocaste :  une nouvelle fois, elle critique la fiabilité de l’oracle, puis, après annoncé qu’elle envoyait chercher le berger, elle déclare à Œdipe : « Entrons chez nous. Il n’est rien qui soit aimé de toi que je ne sois prête à faire. » (862)

Est-ce que les spectateurs s’interrogent du regard pour savoir ce qu’elle entend par là ?

Le chœur intervient alors dans une double suite de strophes et d’antistrophes aussi intéressantes que sont significatifs d’un esprit académique borné (dans le sens premier de borne : pierre qui sert à marquer les limites, qui sert de repère) les commentaires du traducteur de Budé.

(à suivre)

Sophocle – Œdipe Roi – 19

Rappel : les réponses de Jocaste convainquent Œdipe qu’il est celui qui a tué Laïos : « Ah ! désormais, c’est évident (…) »… oui, pour lui, c’est évident, pour les spectateurs aussi, évidemment, mais pas encore pour Jocaste, parce que Sophocle a d’abord besoin d’un témoignage humain… donc : « (…) mais qui vous a raconté ça*, femme ? » (754,755) [* le fait que Laïos était accompagné de quatre personnes et qu’il était sur un char à quatre roues]

« Un serviteur, le seul qui soit revenu sain et sauf » répond Jocaste qui, et toujours à la demande d’Œdipe, précise qu’il n’est plus au palais : « Dès qu’il fut de retour et qu’il te vit détenant le pouvoir et Laïos mort », il a supplié d’être renvoyé à la campagne (« le plus loin possible de la ville » – 760 -> 762)

A ce moment-là, il paraît qu’on aurait surpris dans les gradins cet échange à la fois bref et vif :

 « N’importe quoi ! Comment Œdipe aurait pu arriver à Thèbes, résoudre l’énigme de la Sphinge et être investi du pouvoir avant l’arrivée du serviteur échappé du massacre ? / Ben, c’est tout simple ! Le serviteur n’est pas fier d’avoir fui et il a la trouille de rentrer. / Mais non ! C’est tout le contraire ! Comme il va prétendre qu’ils ont été attaqués par une troupe de brigands, il n’a aucune raison de traîner, au contraire ! Alors, il devrait arriver bien avant Œdipe, échevelé, livide, à bout de souffle, et annoncer la mort du roi ! C’est bien du n’importe quoi ! / Eh ! Oh ! Vous, là ! Œdipe, vous avez vu qui c’est le bonhomme ? Il en tue quatre à lui tout seul ! Alors, c’est  pas le genre à lambiner, plutôt le genre à courir ! Et puis, sur la route, quelqu’un lui a sûrement dit qu’à Thèbes, il y a un monstre qui pose des devinettes, et les devinettes, Œdipe, il aime ça, parce que – l’index tapote légèrement la tête – y en a là-dedans ! »  

Il paraît aussi qu’un spectateur fort âgé, barbu et souriant, se serait alors retourné pour leur rappeler gentiment qu’il s’agissait d’un conte, et un « chut » général aurait redirigé l’attention vers la scène où Œdipe demande si on peut faire revenir au plus vite le serviteur rescapé du massacre.

Et à Jocaste qui cherche à comprendre, il raconte que son père ên = était*[et non pas « est » comme traduit Budé] Polybe, de Corinthe, et sa mère Mérope. * Etait, oui, jusqu’à ce moment où il est en train de réaliser que l’homme qu’il a tué est Laïos, mais surtout, il y a ceci qu’il révèle pour la première fois : à Corinthe, un homme qui avait trop bu « au cours du vin » (on le buvait, mélangé d’eau, à la fin du repas, après avoir mangé) l’a appelé « enfant substitué », une manière de dire qu’il n’était pas le fils de Polybe et Mérope. Très perturbé, il est allé les questionner, ils ont protesté contre ces propos, mais ça n’a pas suffi à le convaincre et il a décidé d’aller consulter Apollon à Delphes.

« Phoibos (= le brillant, un des qualificatifs d’Apollon) m’a renvoyé m’ayant méprisé pour ce pour quoi j’étais venu (= il a refusé de me répondre), mais il a prédit au misérable que j’étais que je m’unirais à ma mère, que je ferais voir aux hommes une descendance intolérable et que je serais le meurtrier du père qui m’avait engendré. » (788 -> 794) D’où sa décision de ne pas retourner à Corinthe, sa rencontre des cinq hommes au carrefour des deux routes etc.

S’il a bien conscience du caractère dramatique de sa situation  [ « Je souille dans mes mains l’épouse de l’homme, mains par lesquelles je l’ai tué. Ne suis-je pas mauvais de nature ? Ne suis-je pas tout entier impur ? (…) Est-ce que cela ne vient pas d’un dieu cruel, pourrait-on penser et dire à juste titre à propos de cet homme [moi] ? »], il ne parvient pas encore à se décider à établir le lien entre « père » et Laïos, « mère » et Jocaste : même s’il sait que ce n’est plus vrai, son père était encore Polybe et sa mère Mérope.

Donc, Apollon ne lui a pas répondu – il a traité la question par le mépris – et il faut vraiment imaginer une divinité cruelle pour concevoir un tel scénario…

Est-ce qu’on est seulement dans un conte ?

Le spectateur fort âgé et barbu qui a entendu, balance la tête, mais comme je le vois de dos et qu’il ne se retourne pas, je ne peux que deviner l’esquisse de son sourire tandis qu’il tend un doigt en direction du Coryphée qui déclare alors :  « Cela nous effraie, puissant Œdipe, mais tant que tu n’as pas obtenu de renseignement du témoin, garde espoir ».

(à suivre)

Une autre spécialité bretonne.

Sophocle – Œdipe Roi – 18

J’annonçais que la réaction d’Œdipe au discours censé être apaisant de Jocaste sera le contraire de ce qu’elle escomptait : « T’ayant entendue, femme, me saisissent l’égarement de mon âme et l’émotion de ma pensée. » (726,727)

Donc, la panique. Ce qui la déclenche, ce n’est pas « L’enfant étant né, trois jours n’étaient pas passés, Laïos ayant attaché ensemble les articulations de ses pieds… » (718 cf. article 17), une information qui, normalement, aurait dû l’intriguer (Œdipe = pieds gonflés), mais le lieu où Laïos a été tué :  « au croisement de deux chemins » (716, id.)

Un indice pour signifier où se situe la responsabilité : non dans le cadre de l’oracle où a été conçue la procédure de son abandon, mais dans l’acte qu’il a commis en-dehors de l’intention oraculaire.

Jocaste lui fournit les précisions qu’il demande (la localisation du carrefour, la date de l’événement et la description de Laïos), dont « Son aspect n’était pas très différent du tien » (743) est comme l’écho (innocent) de la malignité divine qui déresponsabilise et que souligne le cri « Ô Zeus [origine première de tout oracle], que veux-tu faire de moi ? » (738)  

Le personnage de Jocaste est ici le signe de l’équivoque, en ce sens que ce qu’elle dit lui échappe – rien ne justifie une explication par la perversion – et que plus elle informe, plus Œdipe s’effondre, non plus cette fois dans le délire du complot, mais dans ce qui est encore le champ de l’oracle.

C’est pourquoi elle ne peut pas réaliser la portée de ce qu’elle répond à ce qui lui est demandé. D’où sa réaction en face de la panique : « Comment parles-tu ? [Et non « que dis-tu ? » (Budé)] J’éprouve de la crainte, t’ayant observé à distance*, puissant Œdipe ». (746)

* aposcopein : observer de loin, à distance.  La distance n’étant pas d’ordre physique – ils sont l’un à côté de l’autre – elle ne peut exprimer qu’une distanciation par rapport au cadre dans lequel se situe encore Œdipe : « Je crains terriblement que le devin n’ait vu. » (747)

La dernière information qu’il obtient de Jocaste (le nombre des accompagnateurs de Laïos) confirme ce qu’il a compris… mais ce n’est pas suffisant pour que le problème change de cadre : c’est un double témoignage humain qui permettra de quitter celui de l’oracle pour celui de la responsabilité.

(à suivre)

L’eau en mouvement :

Sophocle – Œdipe Roi – 17

Rappel : Œdipe vient de dire à Jocaste que, dans le cadre d’un complot politique (on sait qu’il s’agit d’un délire), Créon l’accuse du meurtre de Laïos et qu’il a envoyé le devin, son complice, pour l’en informer. (cf. article 16)

Jocaste commence alors le discours équivoque – dans le sens où va être sollicitée la pensée du spectateur, comme on va le voir dans cette première phrase dont les traducteurs ne tendent pas exactement compte, une fois de plus.

« Eh bien, libère-toi des choses dont tu parles, prête-moi attention, et sache que pour toi* un mortel ne possède en rien l’art de la divination. » (707->709)

* le vers 708 se termine par soi, pronom de la seconde personne du singulier sous la forme (un datif, pour ceux qui connaissent) qui se traduit par « pour toi ».  Les trois traducteurs évacuent le pronom et donnent donc à l’affirmation une portée générale. Budé, par exemple : « Tu verras que jamais créature humaine ne posséda rien de l’art de prédire ».

Si, au bout du compte, on aboutit au même sens, les traducteurs ne respectent pas la démarche de Sophocle qui consiste à inviter le spectateur à sortir du conte pour formuler lui-même la conclusion (= ce que je dis pour Œdipe de la vanité de l’oracle, vous pourrez par vous-mêmes en faire une vérité générale) et ils semblent oublier que mettre en cause directement la fonction oraculaire n’est pas sans risques, même par la bouche d’un personnage, d’autant qu’il est associé au pouvoir (cf. Précédemment : Créon  : « Tu gouvernes partageant le pouvoir également avec elle ? » Œdipe : « Tout ce qu’elle désire, elle l’obtient de moi » 579,580).

En quoi le discours est-il équivoque, et en quoi cette équivocité incite-t-elle à penser ?

La réalité du récit que connaît le spectateur tend à prouver le contraire de ce que vient d’affirmer Jocaste puisque, dans le conte, en effet, Œdipe tue son père comme l’avait prédit l’oracle – tel qu’il est rapporté, il ne fait pas mention de la relation avec la mère.

Voici la preuve que Jocaste apporte à ce qu’elle vient de dire : « En effet, un oracle arriva jadis à Laïos, je ne dirai pas de Phoibos (autre nom d’Apollon) lui-même, mais de ses serviteurs, à savoir que son sort serait de mourir de la main d’un fils qui naîtrait de moi et de lui. Or, ce qu’on dit, c’est que ce sont des bandits étrangers qui l’ont tué au carrefour de deux chemins. » (711 -> 716)

Le réel des oracles, dont celui d’Apollon à Delphes, les Athéniens le connaissent très bien – je l’ai rappelé dans les premiers articles : une prêtresse débite un discours incompréhensible que traduisent des prêtres.

L’indice que sème Sophocle est cette restriction « je ne dirai pas de Phoibos lui-même, mais de ses serviteurs » qui ne peut qu’être un déclencheur de la pensée, puisque, dans le réel de la vie des Grecs, l’oracle ne peut être connu que par les serviteurs (prêtres) d’Apollon = si donc l’oracle est faux en tant qu’il a été interprété par les prêtres, comme tout oracle ne peut être qu’interprété par des prêtres… :  telle est la réflexion sollicitée qui découle de cette première partie du discours… dont l’équivoque est développée dans la suite de la narration : « L’enfant étant né, trois jours n’étaient pas passés, Laïos ayant attaché ensemble les articulations de ses pieds, l’abandonna à des mains étrangères [pour qu’il soit déposé] dans une montagne inaccessibleLà aussi, Apollon ne put faire qu’il devienne le meurtrier de son père*, ni que Laïos, c’était la chose effrayante qu’il redoutait, meure de la main de son fils*. » (717 ->722)

Equivoque développée dans le « jeu » sollicité de la pensée entre le conte et le réel : Jocaste affirme prouver l’impuissance d’Apollon – ce qui est évidemment inacceptable dans le réel – mais c’est pour ce qui concerne Laïos, c’est dans le cadre d’un conte, et dans un moment du scénario où ce qu’elle croit être sa force est, dans la réalité de ce que sait le public, sa faiblesse.

Mais voilà : le public sait qu’Œdipe n’a effectivement pas tué son père, comme le prédisait Apollon et que Laïos n’a effectivement pas été tué par son fils. Tuant pour se défendre, Œdipe ne sait pas que l’homme qui l’a agressé est son père, et Laïos ne sait pas qu’il est tué par son fils. Alors si ni l’un ni l’autre ne sait ce qui constitue l’essentiel de l’oracle, que vaut l’oracle ?

* Sophocle prend soin de préciser les deux subjectivités pour dire : si Œdipe, parce qu’il est vivant, va être confronté à un réel ignoré qu’il va découvrir, Laïos, puisqu’il est mort, ne peut pas le connaître : alors, un oracle valable à moitié ?

Voici la fin du discours de Jocaste qui enfonce le clou de l’équivoque : « Voilà ce que les paroles prophétiques déclarèrent, mais dont tu ne dois te préoccuper en rien ; car ce dont le dieu recherche la nécessité (= ce qui doit arriver), il le manifestera lui-même facilement*. » (723,724)

*Ce qui renvoie au problème de la manifestation divine par l’oracle et souligne encore l’équivocité = un ensemble de signes à décrypter.

La réaction d’Œdipe sera l’exact contraire de ce qu’elle recherchait.

(à suivre)

Sophocle – Œdipe Roi – 16

La sortie de Créon est précédée d’une strophe – mouvement du chœur sur un côté de l’orchestra – où, à la suite de Jocaste, les choreutes et le Coryphée tentent de fléchir Œdipe qui se résout donc à laisser partir son beau-frère, et elle est suivie d’une antistrophe – mouvement sur l’autre côté – où est établie la coresponsabilité de Créon et d’Œdipe quant à la dispute qui les a opposés.

C’est à la suite de ce double mouvement dialogué du chœur que Sophocle expose l’élément central de la problématique de la pièce : les problèmes sont humains et, comme celui qui est posé dans le cadre d’un conte, ils ne sont pas du ressort de l’oracle, mais des hommes. Problématique très délicate à présenter puisque la pratique de l’oracle n’est pas du domaine du conte, mais du réel.

Voici comment il s’y prend.

Le chœur termine ainsi l’antistrophe : « Puissant Œdipe, je l’ai dit et pas seulement une seule fois, sache que je me révélerais sans pensée* et sans accès à une pensée* si je m’éloignais de toi, toi qui as poussé mon pays que j’aime avec un vent favorable quand il était dans la tourmente. Aujourd’hui, sois, si tu le peux, celui qui le conduit avec bonheur. » (689 -> 696)

*dans ce même vers (690) : deux mots composés à partir de phrèn ( =la pensée), une nouvelle fois la référence au sauvetage de la cité par la pensée – il n’est pas inutile de le rappeler, Œdipe a bien précisé qu’il ne sait rien de la divination – et, de nouveau la sollicitation pour un sauvetage analogue.

C’est le personnage de Jocaste que Sophocle va utiliser pour exposer son discours.

En préambule, il lui fait commencer son dialogue avec Œdipe par un salutaire « Au nom des dieux ! » (698). Comprendre : je me couvre.

L’évacuation de l’oracle commence par quelque chose qui est de l’ordre du clin d’œil adressé aux spectateurs.

Jocaste demande à Œdipe (et le libellé de la question est très intéressant) – je traduis toujours au plus près : « Parle, [de manière qu’on se rende compte] si tu parleras clairement* accusant quant à la querelle. » = si tu diras clairement quelle est la cause de la querelle.

* la précision est importante : il ne s’agit pas seulement pour Œdipe de dire quelle est l’origine de la querelle, mais de dire clairement ce qui l’a opposé à Créon.

Et il répond : « Il déclare avoir établi que je suis le meurtrier de Laïos » (703)

C’est clair, oui, mais c’est faux : le spectateur se rappelle très bien que c’est Tirésias, et non Créon, qui a accusé Œdipe.

Ce que signifie Sophocle par cette « erreur » (du point de vue psychologique, elle se justifierait par l’animosité… même si à ce moment-là, Œdipe n’est plus dans l’orgè), c’est l’évacuation de Tirésias. Et elle est encore plus radicale quand, à la question de Jocaste [« Il (Créon) l’a appris de lui-même ou l’a-t-il appris d’un autre ? » 704], Œdipe répond : « Il a envoyé un devin malfaisant » (705)

Le devin qui a disparu physiquement de la scène est désormais disqualifié (manipulé par Créon) et moralement exclu (il est mauvais).

Le préambule finit sur cette exclusion totale.

Commence alors le discours de Jocaste qui, je le disais, expose la problématique.

(à suivre)

Sophocle – Œdipe Roi – 15

Après l’adjuration (« Arrêtez ! ») lancée par le Coryphée, Sophocle lui fait annoncer l’arrivée de Jocaste avec cette précision : « avec laquelle il faut que la dispute établie soit réglée d’une bonne manière » (632,633) et non « qu’elle vous aide à régler la querelle », comme traduit Budé. (Créon va disparaitre pour ne réapparaître qu’à la fin de la pièce).

« Il faut » exprime une nécessité liée à ce que représente le personnage et « d’une bonne manière » implique que le problème soit clairement défini.

Jocaste apporte d’emblée la précision que je traduis toujours au plus près de ce qu’entendaient les spectateurs : « Relativement à quoi, malheureux, avez-vous excité la querelle irréfléchie du langage* et n’avez-vous pas honte alors que le pays souffre ainsi de mettre en mouvement des choses mauvaises, particulières** /distinctes ? »

*Les traducteurs comprennent, eux, une querelle de mots. Or, glôssa (cf. glossaire, glossolalie), le nom grec choisi par Sophocle (il s’écrit également glôtta -> polyglotte) signifie : la langue (physique), l’organe de la parole, le langage, la langue parlée.  Et puis, de quels mots pourrait-il s’agir ? L’affrontement entre Œdipe et Créon, on l’a vu, n’est pas fondé sur un malentendu de vocabulaire – il ne s’agit pas d’une dispute sémantique – mais sur le langage oraculaire.

**De même est inadéquate les traductions de idia kaka  (ici au neutre pluriel) par « rancunes privées » ou « dissensions privées » ou « vieilles histoires »: idios est ce qui appartient en propre à, ce qui a un caractère particulier (cf. idiome, idiosyncrasie), et kakos désigne ce qui est mauvais (notre caca vient de là).

Autrement dit, Jocaste rejette d’’emblée le monde incarné par cet affrontement entre Œdipe et Créon en ce sens qu’il se déroule dans une sphère décalée du réel, en l’occurrence l’état déplorable de la cité.

La fin de son intervention [« Allez, toi, rentre au palais, et toi, rentre chez toi, et ne donnez pas d’importance à une souffrance de rien du tout. »] serait presque comique (une maman qui gronde ses grands benêts d’enfants), mais la dernière proposition (le « rien » renvoie au message de l’oracle) rappelle la gravité de la problématique.  

La sortie de Créon est analogue à celle de Tirésias, mais lui, contrairement au devin, reviendra à la fin de la pièce pour un nouveau dialogue – de nature différente, cette fois – avec Œdipe.

Cédant aux demandes de Jocaste et du chœur, Œdipe se résout à laisser partir Créon qui lui adresse un message sibyllin en quittant la scène, littéralement :

« Je vais m’en aller, ayant rencontré toi ignorant*, mais parmi ceux-ci [moi] égal. »

* Ignorant (agnôtos) est utilisé sans complément. Les traducteurs comprennent « ignorant qui je suis, me méconnaissant », dans la logique d’opposition avec : « mais pour eux*, [je suis] l’homme que j’étais ». = « Je m’en vais, tu m’auras méconnu ; mais pour eux je reste l’homme que j’étais ».

Le hic, c’est que la préposition en indique le lieu où l’on se trouve = dans, parmi…  de là à traduire : pour eux…

Alors, plutôt que « ignorant qui je suis »,  on peut s’en tenir à ce qu’écrit Sophocle et faire de l’objet sous-entendu de « ignorant » ce dont il a été question jusqu’ici (l’oracle) ; l’égalité (mais parmi eux, je suis égal) serait alors relative à la reconnaissance du savoir de l’oracle qu’ignore Œdipe = sur ce plan, il y a identité entre les choreutes et moi.

J’ajoute qu’on sait que les deux hommes se connaissent depuis de nombreuses années et que l’affirmation de Créon « tu ne me connais pas » est peu crédible. Elle le devient si on la rapporte au Créon messager de l’oracle.

Ce qui est vraisemblable, c’est que cette dernière réplique de Créon devait ne pas être immédiatement compréhensible du public – la poésie dramatique de Corneille et Racine ne l’est pas toujours –   et qu’il faut lui laisser la résonance d’ambiguïté qui caractérise les oracles..

Sophocle – Œdipe Roi – 14

Sophocle fait ensuite tenir à Créon un long discours dans lequel il démontre que l’accusation de complot ne tient pas. Il explique d’abord à Œdipe pourquoi il n’a aucun intérêt à prendre sa place, puis il lui propose de le mettre à mort si les prêtres de Delphes ne confirment pas l’exactitude de son rapport.

La démonstration est convaincante au point qu’on se dit : bon, cette fois Œdipe va reconnaître qu’il délire, d’autant que le Coryphée approuve la démarche et l’invite gentiment à reconnaître son erreur.

Que répond Œdipe ? Qu’il doit agir plus vite que le traitre qui agit dans l’ombre.

Créon lui demande alors s’il désire l’exiler, et il lui répond : « Pas du tout : que tu meures, non que tu t’enfuies, voilà ce que je veux. » (623)

Le dialogue se poursuit ainsi – je traduis au plus près du texte qu’entendaient les spectateurs :

Créon : Après que tu m’auras expliqué la nature de ta malveillance.

Œdipe : Tu ne cèdes pas et tu ne me crois pas, c’est ce que tu dis ?

Créon : Je vois bien que tu n’as pas ta faculté de penser.

Œdipe : Je pense à ce qui me concerne.

Créon : Mais il faut de la même manière penser à ce qui me concerne.

Œdipe : Mais tu es mauvais de nature.

Créon :  Et si tu ne comprends rien ?

Œdipe : De même il faut obéir.

Créon : Pas à celui qui commande misérablement.

Œdipe : Ô Cité ! Cité !

Créon : La cité m’est attribuée à moi aussi, pas seulement à toi.

Le Coryphée : Arrêtez, vous les puissants* !

*anax (=maître, chef, roi) doit être traduit par un nom qui convienne à celui qui détient le pouvoir (Œdipe) et à celui qui y est associé (Créon).

Le Coryphée est positionné entre le chœur (= expression des affects ici produits par le dialogue) et les deux acteurs (= le tragédie théâtrale). Son cri exprime le malaise que génère ce dialogue détraqué et que le chœur doit exprimer sur l’orchestra par une réaction physique collective plus ou moins manifeste, comme doit l’être celle du public face à ce qui s’apparente à du chaos.

Après son adjuration, le Coryphée annonce aussitôt l’arrivée de Jocaste, épouse et mère (elle ne le sait pas encore) d’Œdipe, et sœur de Créon.

C’est le tournant de la tragédie en ce sens que son concours dans la pièce va mettre fin au délire* et faire du problème à résoudre une affaire humaine.

* Mantis (le devin), manteia (la divination) sont vraisemblablement formés à partir de la racine men (l’esprit, la pensée) d’où viendrait le verbe mainein : rendre fou.

Le délire aujourd’hui.

Délire vient du verbe latin delirare dont le sens premier, en rapport avec l’agriculture, signifie « s’écarter du sillon ». Le sens a évolué jusqu’à « extravagance » : extra, vagari =  aller çà et là, en dehors (des normes habituelles).

Je lisais dans mon Journal (Le Monde daté du 05/08/2025) un article (p.22) intitulé : « Winston Churchill, victime du nouveau révisionnisme américain ». L’idéologie qui nourrit le mouvement MAGA de D. Trump réécrit l’histoire de la deuxième guerre mondiale en présentant W. Churchill comme le mauvais, celui à cause de qui la guerre a eu lieu, parce qu’il a déclaré intempestivement la guerre à Hitler qui aurait limité sa volonté de conquête à la Pologne. Qu’il n’ait pas déclaré la guerre puisqu’il n’était pas alors premier ministre (c’était Neville Chamberlain) n’a aucune importance. Là – le déni du réel – est le délire qui englobe aussi la thèse selon laquelle il n’y a pas eu d’extermination planifiée par les nazis, mais une mortalité massive due au grand nombre imprévu de prisonniers de guerre. Autrement dit, Hitler n’est pas le mauvais qu’on croit. On approche ainsi de l’apogée délirante qui établira le chef nazi comme le bon.

La différence avec le délire d’Œdipe Roi, c’est que les délirants ne sont pas sur la scène d’un théâtre, mais installés au pouvoir dans un pays réel qui se trouve être la première puissance mondiale.

Le point commun, c’est que le délire de l’un et des autres est alimenté par un discours oraculaire (Apollon, pour Œdipe, Trump pour les MAGA = annonce de l’âge d’or).

Le réel dit que D. Trump, réélu président par une majorité d’Américains, est un milliardaire qui « fait ses affaires », un délinquant condamné par la justice de son pays, et dont la validité du discours, comme celle du discours de la réécriture de l’histoire, est le discours lui-même. Comme les dieux et Dieu.

Dans le théâtre de Sophocle, l’homme libre finira par émerger de la dialectique.

La question est de savoir si le monde actuel dont les USA sont l’expression la plus puissante et la plus manifeste, jusqu’à la caricature, peut encore être régi par une dialectique.

Sophocle – Œdipe Roi – 13

Jusqu’à l’entrée en scène de Jocaste, l’échange entre Œdipe et Créon (532 ->634) sera encore celui de l’incommunicabilité, du fait de l’orgè d’Œdipe dont Sophocle ne cesse d’indiquer qu’elle est un moyen théâtral, sans la moindre vraisemblance psychologique.  

Œdipe est donc présenté comme un bloc compact hermétique au langage de Tirésias et du Créon messager de l’oracle.

Jusqu’ici, le frère de Jocaste était le beau-frère avec lequel il entretenait de bonnes relations. Depuis qu’il est revenu de Delphes, et après l’intervention de Tirésias, il est devenu l’ennemi qui complote avec le devin « esclave de Loxias ».

Sortant du palais et apercevant Créon, Œdipe devient immédiatement ce bloc hermétique.

Les deux premiers mots qu’il lui adresse sont ; « houtos su ». Le premier est un pronom démonstratif qui était utilisé en particulier pour montrer du doigt avec une charge dépréciative, le second, le pronom personnel de la seconde personne : = « Eh toi, là ! »

Il l’accuse ensuite de vouloir l’assassiner pour prendre sa place.

La première parole de Créon qui suit ce délire est une demande : « Sais-tu ce que tu dois faire ? Ecoute ce que j’ai à répondre à ce que tu as dit et juge par toi-même après avoir écouté ce que j’aurai dit » (543,544)

Une demande mesurée, de bon sens, que le public ne peut qu’approuver et à laquelle Sophocle fait répondre par Œdipe :

 : « Pour parler, toi, tu es effrayant, mais pour apprendre, moi, je suis mauvais quand il s’agit d’apprendre de toi » (545, 546)

La traduction de cette phrase est un des exemples de l’acceptation ou du refus de la problématique que j’ai évoquée (le rapport à l’oracle, la question du sujet).

Les trois traducteurs comprennent la même chose :

« Tu parles bien, mais moi je t’entends mal » (Budé)

« Tu sais parler, mais je n’arrive pas bien à comprendre le sens de ce que tu dis » (Biberfeld)

« Tu es un habile parleur, mais je suis un mauvais écouteur » (Leconte de Lisle)

Voici donc le vers 545 (avec un mot en rejet au 546) composé par Sophocle avec le sens de chacun d’eux :

« Legein (parler) su (toi) deinos (terrible, effrayant) manthanein (apprendre) d’(mais) egô (moi) kakos (mauvais, méchant) sou* (de toi) » Les verbes sont sous-entendus (tu es / je suis).  *« sou » (apprendre venant de toi) est mis en rejet, une manière de souligner le rapport et que je rends dans ma traduction : « Pour parler, toi, tu es effrayant, mais pour apprendre, moi, je suis mauvais quand il s’agit d’apprendre de toi. »

Choisir le sens édulcoré des deux adjectifs (effrayant, terrible -> habile / mauvais, méchant -> inhabile) repose sur le refus de considérer ce que le personnage de Créon est devenu pour Œdipe (effrayant), ce qu’Œdipe devient par sa parole (mauvais) et évacue donc en même temps que le rejet de « sou » la question de l’inadéquation de sa réplique : le « deinos » (effrayant, terrible) ne concerne pas le contenu de ce qu’il dit (en l’occurrence le rappel banal de ce que doit être le dialogue) mais sa parole même.

Quand ils entendaient « Legein su deinos », les Grecs assis sur les gradins comprenaient, avec la syntaxe (la manière de disposer les mots) qui leur était propre, dont celle de la poésie : parler te constitue effrayant.

Rien à voir avec : tu es habile à parler.

Et quand ils entendaient « manthanein d’egô kakos /sou » ils comprenaient un rapport entre « apprendre de toi » et « être mauvais ».

Rien à voir avec : je t’entends mal.

Les seules parenthèses de vrai dialogue sont celles d’informations factuelles.

La première est significative du discours de Sophocle.

Œdipe : « Depuis combien de temps à partir de maintenant, précisément, Laïos… » (558)

Le vers 559 qui suit, prononcé par Créon, est intercalé : « Qu’a-t-il fait ? Je ne l’ai pas dans l’esprit / je ne comprends pas », ce qui implique qu’Œdipe s’est interrompu à la fin du 558, ou que Créon lui coupe la parole.

Peu importe, cela revient au même :  le « Qu’a-t-il fait ? » dénote une invraisemblance criante qui ne peut pas ne pas être perçue : depuis le début, il n’est question que de la mort de Laïos et de son meurtrier. Comment, à la question d’Œdipe qui concerne un temps écoulé et Laïos, Créon pourrait-il comprendre qu’elle concerne un acte du roi ?

Œdipe précise sa question – cohérente – … a disparu par un geste qui donne la mort ? (560) et Créon répond, littéralement : « Longs et anciens seraient mesurés les temps. » (561) = quand Laïos a-t-il été tué ? / Il y a très longtemps.

Le choix du pluriel (les temps) et des deux adjectifs (longs et anciens) vise à mettre l’accent sur une question que j’ai déjà évoquée : pourquoi le problème apparaît-il, et de manière aussi dramatique, si longtemps – le délai est donc fortement souligné – après l’événement ?

Les deux phrases de Créon sont donc, chacune dans son contexte, deux incohérences, par lesquelles Sophocle dit et redit aux spectateurs : l’histoire – vous la connaissez –  que je fais jouer sur la scène de mon théâtre défie le bon sens, c’est une histoire de fous.

(à suivre)