À qui la faute ?

Tel était l’intitulé de Répliques, l’émission d’Alain Finkielkraut, ce samedi 15/11/2025.

Je précise qu’il n’y a longtemps, même très longtemps que je ne l’écoute plus. La raison essentielle est ce que j’appellerai sa tendance, sinon son obsession, à toujours vouloir ramener l’objet de la discussion dans le cadre de ce qui n’est pas à proprement parler une analyse philosophique, mais une idéologie, celle, pour faire court, du « tout fout le camp  » qui fournit la réponse avant le questionnement (*voir un peu plus loin).

En cette fin de matinée, je consultais sur mon ordinateur les programmes de France Culture, et je suis tombé sur l’intitulé « À qui la faute ? ».

Parler de « faute » n’est pas anodin. Je préfère responsabilité. Faute est peut-être plus accrocheur… Pourquoi pas ?

Deux invités :

– Paul Gasnier, auteur de La collision (Gallimard), livre dont l’objet est l’accident provoqué par un jeune homme qui s’amusait à rouler sur la roue arrière de la moto qu’il conduisait sans permis et après avoir consommé du cannabis. Il s’appelle Saïd – né en France,  issu d’une immigration marocaine – et la victime, morte une semaine plus tard, était la mère de Paul Gasnier.

– Chantal Delsol, philosophe, membre de l’Académie des sciences morales et politiques, dont la biographie (Wikipédia) précise qu’elle est « libérale-conservatrice » et éditorialiste à Valeurs Actuelles – revue classée à l’extrême-droite.

Au début du débat, le problème de l’ »empêchement » lié à l’absence d’interdits chez le jeune Saïd, avec la référence à la formule de Camus (dans Le premier homme) à propos d’un assassinat épouvantable : « Un homme, ça s’empêche. »

Que dit Ch. Delsol ? Elle constate que les prisonniers les plus nombreux en France sont d’origine maghrébine, donc que c’est un problème de culture, que chez ces immigrés le garçon est « le roi de la piste » – elle reprendra cette formule qu’elle aime bien – alors que la fille est au contraire tenue dans des contraintes. Et, comme illustration de ce qu’elle présente comme une vérité d’évidence, elle cite le cas, pour elle exemplaire, de Rachida Dati dont les deux frères sont, dit-elle, des délinquants emprisonnés.

Là, je me dis que ces propos vont susciter une réaction du philosophe qui plus est très au fait de l’actualité. Mais non, rien.

Pourtant, il me semble qu’une première question aurait pu être posée quant à la valeur du constat de la surreprésentation carcérale présentée comme l’explication : relativement au nombre de Maghrébins vivant en France, quel est le pourcentage d’incarcérés originaires d’Algérie, du Marco et de Tunisie ?

Selon l’INSEE il y a en France 7,7millions d’immigrés, dont 950000 Algériens, 900 000 Marocains et 380 000Tunisiens, soit 2 230 000 millions de Maghrébins. Selon le ministère de la justice, il y avait en prison (décembre 2024) 97000 personnes, dont 44 600 maghrébins, soit 2% de la population maghrébine.

Question, donc, à Ch. Delsol :  si la cause de l’absence d’empêchement – dont Saïd est un exemple – est liée à la culture du « garçon roi de la piste » pourquoi n’y a-t-il pas plus d’emprisonnés ? Petites questions subsidiaires : dans quelles conditions culturelles ont été « accueillis » les immigrés de la première génération ? Et quel discours global d’enseignement est diffusé aujourd’hui dans l’école ?

Deuxième question : est-ce que R. Dati n’est pas sous le coup d’un procès pour trafic d’influence ?

Ensuite, le problème du châtiment. Saïd a été condamné à 4 ans de prison. P. Gasnier n’a pas fait appel.

A. Finkielkraut dit « moi j’aurais fait appel » au motif – et il invoque Simone Weil en estimant utile de préciser qu’elle n’est pas une « philosophe Bolloré » – qu’ « une peine insuffisamment sévère est insuffisamment éducative. »

* C’est là l’exemple que j’annonçais au début de l’article : A. Finkielkraut est philosophe, il connaît l’état du système pénitentiaire, la surpopulation carcérale et le constat mille fois établi, non seulement de l’inefficacité éducative de l’incarcération, mais encore de son impact délétère…  et malgré cela, qu’il connaît, sa réaction – elle n’est pas spontanée, il a lu le livre et préparé son émission, – est le renvoi quasiment viscéral à ce mythe d’une société où n’aurait pas existé pas le laxisme d’aujourd’hui qu’il invoquera un peu plus tard. La manière dont il en parle semble indiquer que c’est une autre de ses obsessions, qui est aussi celle de l’ex-ministre B. Retailleau, invoquant lui aussi le laxisme à propos de l’assassinat par un élève d’un lycée de Nantes d’une autre élève par plus de quarante coups de couteau.

Enfin, s’agissant de la problématique de la responsabilité, si « libre-arbitre » a été prononcé [ « Quand il n’y a plus que des déterminismes, ça ne va pas du tout. Il a son libre-arbitre » dit la philosophe Chantal Delsol à propos de Saïd, sans que le philosophe Alain Finkielkraut ne la reprenne], je ne suis pas sûr que « liberté » l’ai été.

Et pourtant, l’un et l’autre philosophes, ont lu Spinoza.

Mais lui n’a pas les réponses avant les questions.  

Génération Z

Génération Z – en abrégé Gen Z – est le nom donné à ceux qui, nés il y a une trentaine d’années, manifestent aujourd’hui au Maroc, au Bangladesh, en Afrique de l’Ouest, à Madagascar, au Pérou, au Népal…

Z est aussi l’abréviation de zoomer qui évoque entre autres la rapidité caractéristique des écrans de l’Internet.

Le discours de la Gen Z n’a pas de structure ni de colonne vertébrale politiques, il est aussi bien progressiste que nationaliste et conservateur. « Pragmatique » disent certains analystes. Ce qui est visé n’est pas l’instauration d’un autre système économique et social, mais, dans les cas les plus aigus, l’équivalent du « Dégage ! » relatif (les rois du Népal et du Maroc ne sont pas mis en cause) des printemps arabes.

Ce discours est intéressant pour ce qu’il révèle de l’état de la société mondiale.

Il y a presque 60 ans, la jeunesse européenne était en ébullition et c’est en mai, à Paris puis dans l’ensemble du pays que le mouvement fut le plus puissant.

Ceux qui commencèrent à manifester étaient des étudiants et plus jeunes que la Gen Z. Ce qui les conduisit à dépaver les rues du Quartier latin, ce n’était pas le désarroi que crée l’absence de perspectives, mais le besoin d’ouvrir les fenêtres d’une société étouffante où, par exemple, le gouvernement du général de Gaulle cédant à la pression de l’Église catholique, censurait le film de Jacques Rivette La Religieuse, une adaptation du roman de Diderot. L’équivalent des conditions qui conduisirent Louis XIV à interdire le Tartuffe de Molière.

Les mots d’ordre furent d’abord d’une révolution d’utopie : « Il est interdit d’interdire », « Faites l’amour pas la guerre », « Sous les pavés la plage » invitaient à réaliser l’irréalisable, comme peut le chanter la poésie de « l’imagination au pouvoir ». Rimbaud n’était pas loin.

Si les usines s’arrêtèrent, si de Gaulle se rendit subrepticement en Allemagne pour s’assurer du soutien de l’armée, c’est qu’au bout, tout au bout des problèmes économiques et sociaux, il y avait l’hypothèse d’une alternative au capitalisme, le socialisme, voire le communisme. La peur exorcisée aux élections de juin – la droite obtint une victoire écrasante – le parti communiste représenté par un ancien ouvrier-pâtissier frôla la sélection pour le second tour de la présidentielle de 1969.  Trois ans plus tard, la gauche s’unissait en proposant Le programme commun de gouvernement, avant que le parti socialiste ne prenne ses distances pour pouvoir remporter l’élection présidentielle de 1981. On sait la suite.

Le discours de la Génération Z est symptomatique du désarroi planétaire dont le langage n’utilise plus les mots du langage positif d’une utopie commune, mais ceux de la seule négation : « Dégage ! », qui renvoie au vide, est aussi le mot d’ordre de l’extrême-droite contre ceux qui n’entrent pas dans le cadre d’une prétendue identité nationale gravée dans le marbre.

Il ne s’agit pas de nostalgie. Au-delà de ses démesures du Quartier latin, Mai 68 fut un moment exaltant de notre histoire commune en ce sens qu’il permit une expression de ce que peut être le peuple.

L’inégalité : idée insaisissable ?

L’invité de l’émission Questions du soir (France Culture – 18 h 15 – 6/11/2025) état l’historien américain Darrin McMahon, professeur au Dartmouth collège (New Hampshire) et auteur de l’essai « L’égalité, histoire d’une idée insaisissable ».

La journaliste introduit ainsi la discussion : « Si nous sommes capables de penser les inégalités (…) qu’en est-il de l’égalité ? Cette notion que l’on croit comprendre est plus insaisissable qu’il n’y paraît, ses contours n’ayant cessé de se transformer au cours de l’histoire. (…) Aujourd’hui, alors que les inégalités ne cessent d’augmenter les inégalités partout dans le monde, comment la réimaginer et surtout est-elle atteignable ? »

Les explications qui suivent sont des constats : la longue liste des inégalités (physiques, sociales, économiques etc.) témoigne de l’ampleur du problème posé par l’égalité que D. McMahon explique ainsi : « Pour égaliser quelque chose, pour faire des comparaisons, il faut les imaginer avant, donc c’est plus complexe [que le repérage des inégalités, très visibles], c’est pas là, ça commence dans notre tête, puis par-delà ces idées-là, nous créons une image sociale et ça devient réel. »

Bref, « On peut parler de l’égalité universelle mais elle n’est jamais universelle. »

Dès lors, la question, essentielle, mais elle n’a pas été posée,  pourrait bien être : pourquoi l’idée d’égalité est-elle née dans la tête de l’humanité, et, précise l’historien,  depuis l’époque des chasseurs-cueilleurs ? Corollaire : pourquoi pas dans la tête des animaux ?

Autrement dit, et si l’on pousse le questionnement jusqu’à la problématique : d’où vient l’insatisfaction humaine dont témoignent au niveau le plus caricatural les campagnes électorales ? Aucun candidat d’aucun parti ne dit jamais : je m’engage à ne rien changer, restons-en là, mais, au contraire : voici ce que j’améliorerai si vous votez pour moi, et en particulier pour corriger les inégalités.

Ou encore, pourquoi les sociétés animales sont-elles stables, qu’est-ce qui explique qu’elles, ont trouvé un équilibre – avec leurs inégalités – et pas les sociétés humaines ?

L’historien frôle la problématique en disant que Fraternité est la compagne d’Égalité, associée à Liberté dans le triptyque de la République française. Frôle, en ce sens qu’il ne pose pas la question de l’unité des trois mots.

Le champ de la philosophie n’est donc pas ouvert et c’est ce qui fait le plus souvent défaut à ce genre de discussion limitée à la description des phénomènes et à leur histoire.

J’ai expliqué ailleurs, dans le blog, comment ces trois mots sont l’expression de ce qui constitue la spécificité humaine objective  : relativement au type de conscience de l’homme  (à la fois biologique et psychique, de la mort) et à son discours (depuis l’âge de trois ou quatre ans), l’être humain sent et expérimente que sa liberté réside dans la construction d’un rapport avec cette double conscience, qu’à cet égard tous les êtres humains sans exception sont égaux, et que tous, sous ce rapport, sont des frères de solitude – mourir est une expérience incommunicable. Liberté Égalité et Fraternité ne sont donc pas des valeurs, mais des principes.

Ce réel conduit donc à la question de la gestion commune de cette spécificité que les sociétés n’ont toujours pas décidé de reconnaître.

Le discours récurrent sur l’insuffisance ou le mythe des « corrections des inégalités » (à l’école notamment) et l’interminable débat sur la fin de vie en sont des témoignages.

Ce déni a pour résultat la mise en œuvre de stratégies de contournement, le plus souvent délétères.

Les conditions de la mémoire

L’objet de La fabrique de l’information de ce vendredi 7 novembre (14 h 00) était la mémoire des attentats du 13 novembre 2015 (alentours du Stade de France à Saint-Denis, terrasses de cafés des 10ème et 11ème arrondissement, salle du Bataclan, 11ème arrondissement).

Participaient à l’émission une sociologue-historienne, un maître de conférence en sciences de l’information et de la communication, l’auteur d’un film de fiction sur ces événements et une cinéaste réalisatrice de documentaires.  

L’entretien a porté sur les récits et les problèmes relatifs à la mémoire des rescapés de ces attentats.

La question que pose mon intitulé – les conditions de la mémoire – est celle du rapport entre l’événement et sa cause, autrement dit en quoi comprendre la cause participe de la construction de la mémoire douloureuse d’un tel traumatisme.

Supposons qu’un avion se soit accidentellement écrasé sur la salle de spectacle à cause d’un incident technique. Est-ce que la mémoire – pour m’en tenir à elle seule – liée à « accident » serait analogue à la mémoire liée à « massacre par kalachnikov » ?

Dans les deux cas, il y a pour les victimes un non-sens immédiat, même s’il n’est pas de même nature, alors qu’il y aurait un sens évident si la scène se déroulait en temps de guerre, que l’avion ait été abattu par un missile et que les mitrailleurs soient des ennemis reconnus comme tels.

La différence est que dans le cas de l’accident en tant de paix, il n’y a pas d’intentionnalité, alors qu’il y en a une dans le massacre.

Le pourquoi de l’accident n’a pas donc d’autre réponse qu’un enchaînement de dysfonctionnements matériels, alors que celui du massacre oblige à une réflexion qui tente de comprendre ce qui peut conduire deux hommes à s’armer de kalachnikov pour venir mitrailler un public réuni dans une salle de spectacle.

Est-ce que cette compréhension nécessaire n’a pas aussi une incidence sur le processus de gestion du traumatisme ?

Cette problématique n’a pas été abordée au cours de l’émission.

Un musée pour le terrorisme

Le « Musée-mémorial du terrorisme » sera installé dans une aile d’une caserne désaffectée du 13ème arrondissement de Paris.

L’objet, explicité sur le site de ses concepteurs  ; « Le Musée-mémorial du terrorisme est unique au monde car il aborde l’histoire et la mémoire du terrorisme sur plus d’un demi-siècle et non un seul attentat ou un seul type de terrorisme comme les autres musées comparables. Notre ambition est de créer d’un même mouvement, un mémoriel pour les victimes et un musée d’histoire et de société pour comprendre ce phénomène inscrit dans notre quotidien et pourtant mal connu. »

Une précision (Wikipédia) : « Le musée devrait être consacré à l’ensemble des victimes et des actes de terroristes depuis 1974, date de l’attentat du drugstore Publicis. »

Le premier problème immédiatement posé est celui de la définition du mot « terrorisme » qui, si j’ai bien compris, désignera les attentats du genre de ceux qui ont été commis par exemple contre Charlie-Hebdo et au Bataclan.

Le second est celui de « musée », en ce sens qu’il va proposer des documents et des objets, du genre – je l’ai entendu à la radio – la boucle de ceinturon d’une victime tuée au Bataclan.

Le projet précise : « Mais honorer les victimes, c’est aussi comprendre pourquoi elles ont été la cible d’actes terroristes et donner du sens à leur épreuve. »

Donc, la question du sens.

Les personnes qui ont été tuées au Bataclan l’ont été parce qu’elles étaient là, l’équipe de rédaction de Charlie-Hebdo à cause de la ligne éditoriale du magazine qui avait conduit à publier les caricatures de Mahomet.

Si le terrorisme vise à installer la terreur, c’est-à-dire recouvrir la vie quotidienne de la chape de plomb de la peur permanente, on peut dire que l’attentat contre Charlie-Hebdo peut être terroriste en ce sens qu’en visant la liberté de la presse, il vise les rédactions en général qui vont s’autocensurer.

Même remarque pour l’attentat contre l’Hypercacher de la Porte de Vincennes qui pourrait être une menace pour tous les magasins de ce type.

L’attentat contre le Bataclan – comme pour tous ceux qui ont visé une population indifférenciée, et mis à part ce qu’ont vécu les victimes dans le temps de l’agression – produit une sidération considérable – cf. les réactions à la vue des avions percutant les tours de Manhattan – mais pas la terreur : le moment de sidération passée, la vie reprend.

La terreur implique donc la durée, autrement dit une puissance permanente.

Ainsi, on peut dire que l’objectif de la Résistance était d’installer chez l’occupant nazi un climat de terreur qui répondait à celui qu’il installait (via la Gestapo et la milice de la Collaboration) dans la France occupée.

Le massacre commis par le Hamas le 7 octobre a provoqué une sidération – la vie en Israël a continué –, alors que ceux commis par les Israéliens, en rendant la vie quotidienne aléatoire, a installé la terreur chez les habitants de Gaza.

Cette analyse n’est apparemment pas celle des concepteurs du musée-mémorial qui va donc entériner non seulement la confusion admise comme une évidence, mais surtout le déni de ce qui peut produire de tels actes sur lesquels est collée l’étiquette explicative « terrorisme » qui n’explique rien.

L’absence du questionnement

On la trouve dans l’épopée homérique (Iliade, Odyssée) qui ignore  : pourquoi ? Ulysse aurait pourtant des raisons de poser la question aux dieux : dix ans que les uns ou les autres lui dressent des obstacles sur le chemin du retour sur son île ! Job aussi, sur son fumier, mais lui ce serait Dieu à qui il l’adresserait.

Pourquoi ? c’est la question du sens. Mais pourquoi vous me faites ça ? auraient-ils pu demander. Ou alors : Non, mais qu’est-ce que j’ai fait ? Seulement, voilà : la question finit un jour ou l’autre par se transformer en un boomerang qui revient vous poser la question redoutable de vos choix, bref, de votre liberté. Et ça…

Homère et ceux qui ont écrit le Livre de Job (Ancien Testament) ne racontent pas l’Histoire de leur temps, ils racontent celle du petit enfant, de l’enfant que nous étions quand nous étions tout petits et qui ne disparaît pas quand nous sommes devenus grands. Il est toujours là, et il pointe son nez quand ça ne va pas bien et qu’il faut des réponses pour essayer de s’en sortir. Il est toujours là, oui, mais il n’est plus exactement l’enfant qu’il a été et l’adulte le sait bien qui sait aussi que construire des réponses n’est pas confortable.

Le plus commode, c’est quand même les réponses d’évidence  toutes prêtes, comme pour Ulysse le monde des dieux, pour Job le monde de Dieu et pour le tout petit enfant le monde de ses parents.

Deux exemples.

1 – Il y a eu récemment en Angleterre une agression au couteau commise dans un train. Le Monde en a rendu compte avant même que ne soient connus les détails. Il était alors question de deux Noirs.

L’adulte dit : attendons de savoir. 

L’enfant, lui, dit : non, inutile d’attendre, je sais déjà.

Attendre pour savoir, c’est courir le risque que les Noirs ne soient pas ceux qu’ils devraient être pour que tout soit bien en ordre. Les bons, les méchants, tout ça.

Les commentaires, nombreux, qui ont été envoyés au journal étaient rarement ceux de l’adulte. Et aucun de ceux qui avaient la réponse de l’enfant n’a publié un correctif d’adulte.

2 – Un article rend compte aujourd’hui de deux journées d’échange entre des usagers de l’école, à la demande d’une principale d’un collège confronté à la violence installée désormais dans la plupart des établissements scolaires. Ce dont rêvent certains profs, à en croire les témoignages, c’est… de pouvoir enseigner.

Une fois encore, des commentaires, nombreux, qui apportent les réponses habituelles : perte d’autorité, laxisme, classes surchargées, dégradation du statut de l’enseignant…

Aucun ne pose la question du « discours global d’enseignement », autrement dit celle de l’adéquation entre le contenu du savoir, la manière dont il est transmis et le public auquel il est adressé. On peut s’ennuyer ferme (il y a un verbe plus coloré, associé à un rat mort) en classe. Ce n’est pas nouveau. Mais avant, c’était « normal ».

L’enfant que l’adulte choisit pour parler à sa place, comme il choisit un outil,  dit : le prof ça devrait être le prof de l’autorité d’avant,  on punit ceux qui n’obéissent pas et pis c’est tout !

Bien sûr, il ne le dit pas comme ça, il fait des phrases qui ressemblent à des phrases adultes qui trouvent toutes les bonnes raisons qui permettent d’éviter ce que j’appelle… comment déjà ? Ah, oui, une problématique… Parce que, comme l’agression dans le train, c’est quand même mieux si chacun tient le discours et joue le rôle qui ont été définis une bonne fois pour toutes, comme Ulysse, Pénélope, Télémaque et les autres.

Alain Roger

Professeur de philosophie, philosophe, écrivain, Alain Roger est mort le 7 octobre.

Nous avions commencé une correspondance à la suite de la publication de son essai Bréviaire de la bêtise » (NRF – Gallimard – 2008) plus particulièrement à propos du Tartuffe et du Dom Juan de Molière qu’il évoque dans son livre. Je lui avais fait part de la lecture de que je fais des deux pièces. Il avait apprécié.

Il lut quelques-uns de mes livres (L’enseignement en milieu hospitalier, Triptyque en quatre parties, Le scénario qu’il avait aimés… et il avait trouvé l’origine du nom Walkowski que j’ai donné au commissaire-divisionnaire de mes polars), je lus son Court traité du paysage  (Folio 1997), Par de là le vrai et le faux (La Baconnière – 2016) que j’ai aimés, son roman Le Misogyne (Denoël – 1976) qu’il m’avait envoyé et que j’ai moins aimé – il ne l’aimait pas trop non plus …

Le courant passait.

Nous avions envisagé une rencontre.

Et puis, la maladie, invalidante, son repli à Belley (Ain), où il est mort.

La mauvaise foi, l’imbécillité et le mépris.

Pour la première fois depuis la création de la 5ème République, l’Assemblée nationale a voté un texte proposé par l’extrême-droite.

Une voix de majorité.

Une bonne partie des députés LR (= B. Retailleau ex-ministre de l’Intérieur) et Horizons ( = E. Philippe, ex-premier ministre et candidat à la présidentielle de 2027) ont voté avec les députés RN.

Ce texte qui n’a pas force de loi visait l’accord signé en 1968 avec l’Algérie qui établissait des conditions spéciales pour la venue d’Algériens en France.  

Avant le vote, tout le monde – les députés, les partis politiques – savait que l’enjeu n’était pas l’accord lui-même, mais, et bien qu’il y ait des problèmes avec l’Algérie*, le fait qu’il soit proposé par le RN et qu’il concerne l’immigration.

LR et Horizons ont expliqué leur soutien en prétextant le contenu de l’accord.

Les absents du socle commun ( = ce qui reste du macronisme) avaient tous de bonnes raisons de ne pas être là.

La justification politicienne du soutien est une expression de la mauvaise foi qu’est le déni conscient et assumé, en l’occurrence de l’enjeu réel : la banalisation du RN et de son idéologie. L’absence au moment du vote aussi.

La rupture du cordon sanitaire parlementaire fait donc du RN un parti comme les autres… autrement dit un parti avec lequel on peut s’allier pour gouverner. M. Le Pen a dit, et elle a raison,  qu’il ne s’agissait pas d’un tournant, mais d’une marche.

S’y ajoute l’imbécillité (au sens premier = incapacité à la guerre) de ceux qui croient que l’électorat ne comprend pas leur calcul politicien.

C’est en tout cas l’expression du mépris du peuple politique et une caricature de la démocratie.

C’est enfin un des signes d’une déliquescence qui se manifeste aussi sur des objets apparemment anodins : les Matins de France Culture annoncent tous les jours des titres de la presse (Figaro, Libération, Humanité, Canard Enchaîné…). Il y a deux ou trois jours,  l’animatrice de l’émission a pour la première fois cité des articles de Paris Match – propriété de V. Bolloré – dont le contenu culturel est bien connu.

* L’absence de problématique sur cette question, comme sur celle plus globale de l’immigration, favorise les réactions passionnelles qui alimentent le terreau de l’idéologie d’extrême-droite qui les exploite et les amplifie.

Les discussions budgétaires à l’Assemblée nationale.

Les débats parlementaires sur le budget ne peuvent que contribuer à dégrader le rapport entre l’opinion publique et la politique.

Ils mettent en jeu des montants (centaines de milliers voire millions d’euros) sans aucun rapport avec ceux de la vie ordinaire, et les discours justificatifs de la gestion politique, quel que soit le parti, ne sont pas intégrés dans une problématique de la fiscalité.

L’impôt sur le revenu qui devrait être une des expressions fortes de la vie commune n’est pas payé par plus de la moitié des citoyens –   ce qui a pour effet d’anesthésier une partie du discours critique – et l’impôt indirect (TVA en particulier) est intrinsèquement injuste puisqu’il ne tient aucun compte des différences de revenus.

Le résultat est d’une part une singulière atrophie de l’idée même de communauté, d’autre part une justification par défaut des niches d’optimisation fiscale qui apparaissent comme l’équivalent, surtout pour une petite minorité fortunée, de la non-imposition du plus grand nombre.

Entre les ultra-riches et les plus pauvres, se trouve ce qu’on appelle les classes moyennes, sans qu’on sache trop quelle réalité exacte elles recouvrent dans leur diversité. Elles paient l’impôt sur le revenu dans un contexte inconfortable, puisque les optimisations fiscales dont elles peuvent bénéficier ne sont en rien comparables avec celles des ultra-riches dont certains parviennent à ne payer que très peu d’impôts, voire aucun, en exploitant les lois votées pour eux.

En d’autres termes, ces débats – souvent houleux mais sur des questions ponctuelles – apparaissent déconnectés de l’essentiel que représente le budget de notre communauté,  puisque nous ne sommes pas interpellés en tant que membres constituant cette communauté, mais en tant qu’individus, soit non-imposables jusqu’à tel seuil, soit imposables et rangés dans telle ou telle tranche d’imposition.

Nous sommes des contribuables non associés et il n’y a pas d’unité de peuple pour gérer ce constituant pourtant majeur de la vie commune.

 Il en irait tout autrement si tous les citoyens apportaient une contribution directe, mais ce serait un changement révolutionnaire en ce sens qu’il ajouterait à ce qui fonde le principe d’Égalité – notre communauté de conscience – une dimension politique.

Le genre de madame Macron

Rappel : une rumeur d’abord française puis amplifiée aux USA par une « influenceuse » du camp MAGA (D. Trump) dit que madame Macron est un homme.

Ce discours n’a pas pour objet la vie privée – celle des personnes publiques alimente les gazettes depuis toujours  (cf. Alcibiade, 5ème siècle avant notre ère) – mais l’identité de genre d’une personne.

Ma contribution au Monde :

« Tout le monde sait de qui le bannissement du mot genre est le cheval de bataille. Là, il concerne l’épouse du président du pays connu pour être celui des « droits de l’homme » fondé sur le principe fondateur Liberté Égalité Fraternité et incompatible avec le « Moi d’abord  ! » qui n’aime rien tant que se jouer de la concurrence égocentrique pour rappeler, par tous les moyens, même les plus abjects, qui mène le bal. »