La limite du questionnement d’Edwy Plenel

Ce mercredi 4 mars 2026, E. Plenel (entre autres cofondateur de Mediapart) était l’invité de Guillaume Erner (Les Matins de France Culture) pour parler de son livre La démocratie n’est pas l’élection.

Son propos ne concerne pas seulement la France, mais la « démocratie par la seule élection » qui produit dans le monde actuel les catastrophes dont, aux USA notamment, l’établissement d’un « pouvoir fasciste, obscurantiste, gangstériste, suprémaciste.»

A deux reprise, G. Erner l’interroge sur la mort d’Ali Khamenei (tué par les bombardements américano-israéliens) et E. Plenel lui répond que personne ne regrette la mort d’un tyran en lui faisant comprendre que ce n’est pas une question essentielle, qu’on ne règle pas les problèmes par la loi du plus fort et qu’ « il faut que les peuples se saisissent eux-mêmes de leur destin (…) Mon livre, dit-il, est un manuel de résistance à l’offensive générale contre l’égalité des droits. »

Tout son discours sur la description des dysfonctionnements actuels s’inscrit dans une cohérence que G. Erner ne parvient pas à mettre en difficulté même quand il joue le rôle de l’avocat du diable.

Le problème que j’évoque dans le titre commence à partir du moment où G. Erner l’interroge sur les solutions possibles.

E. Plenel répond que « nous avons baissé la garde » que la démocratie est un mouvement et qu’il faut chercher la réponse dans un écosystème d’autorganisation qui fait surgir de nouvelles questions.

Il prend deux exemples : celui de la lutte de Gisèle Halimi pour le droit à l’IVG et celui de l’émergence, en 2024, du Nouveau Front Populaire né de la base, à l’initiative notamment du journaliste François Ruffin – devenu depuis député.

Et que dit-il alors ? Qu’après ce rebond démocratique, ils (la gauche) reprennent ce qu’il appelle « la course des petits chevaux », autrement dit la compétition électorale, fratricide,  qui fait replonger dans la même défaillance démocratique.

Puis, quand G. Erner lui demande où il situe la cause de cette faiblesse de la gauche, il répond « le mitterrandisme. »

Là se situe la limite qu’il ne franchit pas.

Elle peut se traduire par cette double question qui constitue le début d’une problématique qu’il ne cherche pas à construire : pourquoi le rebond démocratique avorte-t-il ? Pourquoi le mitterrandisme fonctionne-t-il ?

Autrement dit, pourquoi la solution qu’il propose ne marche pas ?

Autrement dit encore :

–  si G. Erner – il n’est pas le seul – pose la question de la mort de Khamenei, ce n’est pas parce qu’il imagine que son interlocuteur pourrait la regretter, mais parce que, tout au fond, il croit, il pense ou il voudrait bien que le problème iranien – partant, les problèmes politiques en général – se réduise à un individu qui serait la cause.

– et si E. Plenel ne pose pas la question « pourquoi ma solution ne marche pas ? », c’est parce que, tout au fond, il croit, il pense ou il voudrait bien que le problème du dysfonctionnement de la démocratie se résolve essentiellement par des initiatives populaires, ce qu’on appelle la base, – il prend l’exemple du succès de Zohran Mamdani à New-York – dont il dit que les secrétaires de la CFDT et de la CGT sont les expressions.

Mais les faits – dont la course des petits chevaux succédant à l’initiative populaire –  lui répondent que c’est une illusion, que ça ne marche pas.

Ceux qui sont intéressés par la construction d’une problématique sur cette question peuvent lire « le commun aujourd’hui », ici dans le blog.

Apologie de Socrate (4)

Les accusateurs qu’il estime les plus dangereux, explique-t-il aux jurés,  ne sont pas les trois hommes qui ont déposé la plainte, mais ceux qu’il n’est pas possible de nommer – à une exception – parce qu’il s’agit d’un discours insidieux, martelé depuis des années, qui a donc imprégné les esprits désormais convaincus que Socrate est un danger public, en ce sens qu’il met en cause la religion et pervertit la manière « normale » de penser (18 b, c, d).

Lorsque j’enseignais Diderot en classe de première, je demandais aux élèves s’ils avaient une idée de ce qui pourrait expliquer qu’il ait été emprisonné (trois mois) pour avoir écrit (1749) la « Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient ».

Ils ne « voyaient » pas. Je précisais qu’il fallait chercher du côté de la morale. Ils ne voyaient toujours pas,  parce que, pour eux, la morale se situait dans la sphère de la transcendance, donc sans lien avec la matérialité du corps. L’hypothèse qu’un aveugle de naissance puisse avoir une conception différente du bien et du mal parce qu’il est privé du sens de la vue n’allait pas de soi.  Je ne suis pas sûr que la perception du problème soit beaucoup plus nette aujourd’hui.

Socrate avait été tourné en ridicule dans Nuées (Nephélaï), une comédie d’Aristophane.

Aristophane, contemporain de Socrate, détestait les politiciens, les démagogues, la guerre dont il les rendait responsables et sa critique – sur le mode de l’ironie et de l’humour au vitriol – visait ce qu’il percevait comme une déliquescence du respect des valeurs. Quelque chose dans le genre « tout fout le camp » à replacer dans le contexte de la guerre, entre Athènes et Sparte, dite « du Péloponnèse », une guerre longue (431-404) et dévastatrice pour les plus démunis – en particulier les paysans obligés de venir se réfugier en ville dans des conditions de vie très précaires – alors que d’autres en tiraient des bénéfices. Il semble que ce type de situation n’ait pas été limité à cette période ni à cette région du monde.

Nuées fut représentée en 423, un an après une trêve d’un an conclue avec Sparte.  

La guerre n’étant plus au premier plan de l’actualité,  Aristophane dénonça dans sa comédie ceux qui, en amont, étaient les responsable intellectuels de la déliquescence, les sophistes.

Les sophistes (les plus connus : Protagoras, Gorgias, Prodicos, Hippias… n’étaient pas athéniens) enseignaient à Athènes la rhétorique à ceux des jeunes gens dont les parents pouvaient payer les leçons.  Un art de parler dénoncé (par Socrate en particulier – avec l’exception notable de Protagoras) pour sa dimension formelle, artificielle, sa maîtrise du langage sans préoccupation de formation à la vertu citoyenne. Autrement dit, l’apprentissage d’une technique qui permettait de soutenir n’importe quelle thèse et son contraire.

Ce que dénonçait Nuées, c’était l’entreprise de sape des sophistes qu’Aristophane incarne, dans le registre de la comédie, par Socrate, caricatural non seulement par sa pratique du langage, mais, et surtout, par son rejet des dieux du panthéon grec.

Ce qui faisait « fonctionner » cette représentation faussée du Socrate réel, c’est qu’elle apparaissait plus ou moins confusément comme une expression de ce qui constitue toujours le danger le plus grave pour les sociétés, surtout la société théocratique, à savoir le matérialisme : si cette philosophie (la matière comme explication du monde) n’était pas celle de Socrate (elle était plus ou moins explicite dans la pensée de ceux qu’on appelle les présocratiques – elle était celle de Diderot), elle était (et est encore) la cible privilégiée en tant qu’elle était (et est toujours ) fortement déstabilisante… comme était, pour d’autres raisons, tout aussi déstabilisante la démarche socratique, d’où l’amalgame.

Voici comment Socrate résume (à la manière d’une accusation officielle) la calomnie qui le poursuit depuis des années : « Socrate agit illégalement et il s’occupe indûment à rechercher les choses [= ce qu’il se passe] sous la terre et dans le ciel, à rendre la parole inférieure supérieure et à enseigner ces mêmes choses à d’autres. C’est à peu près cela. Et c’est cela que vous avez vu vous-même dans la comédie d’Aristophane, un Socrate porté tout autour de la scène déclarant qu’il se promène dans les airs et débitant une série d’autres niaiseries auxquelles je n’entends rien, ni peu ni prou.  » (19 b)  

La caricature ne visait pas le Socrate réel qui ne se préoccupait pas de cosmologie, mais un mode de pensée aussi dérangeant pour les individus et la collectivité que pouvait être, sans doute plus que sa pensée elle-même, le mode de vie, la manière d’être d’un homme que connaissaient les Athéniens pour le rencontrer quotidiennement en ville.

Et c’est bien cette accusation que reprendront, vingt-quatre ans après la première représentation de la pièce (elle n’obtint que la troisième place au concours des Grandes Dionysies), les trois accusateurs qui demanderont la peine de mort, signe de l’importance du danger que représentait cette vie matérielle (j’y reviendrai) pour l’ordre moral.

Apologie de Socrate (3)

La vérité.

Socrate conclut son introduction avec deux adjectifs employés seuls et au neutre pluriel, ce qui en fait des noms : le premier, indéfini,  dikaia* (« des choses justes »), le second combiné à un article talèthè (« les choses vraies = la vérité ») en demandant aux juges de « considérer ceci et d’y appliquer votre attention, à savoir si je dis des choses justes [dikaia] ou pas ; car c’est ce qui constitue la qualité du juge [distinguer ce qui est juste de ce qui ne l’est pas], celle de l’orateur étant de dire les choses vraies. [talèthè] » (18 a)

*L’adjectif dikaios signifie « conforme aux convenances, au droit », et, au neutre pluriel précédé de l’article, le droit. Comme il est utilisé ici sans l’article, il a la résonance des deux significations (les convenances et le droit).

Il s’agit donc de savoir si la vérité qu’exposera Socrate sera jugée conforme ou pas… mais à quoi exactement ?

Un peu plus tôt, à propos du langage qu’il allait utiliser, il disait (cf. article précédent) qu’ « il croyait* justes les choses qu’il disait. »

* Le verbe utilisé (pisteuein) signifie la confiance accordée ; la traduction la plus exacte serait, dans l’explicite et l’implicite : je me fais confiance pour dire (sans recourir aux artifices de la rhétorique) des choses conformes à la vérité que je promets de dire, sachant que cette vérité est celle de ma vie – les chefs d’accusation ne visaient pas des faits particuliers mais son mode de vie.

On touche là à un élément fondamental de la philosophie de Socrate : l’identité entre la parole et la vie : son langage dans le tribunal sera le même que le langage de sa vie hors tribunal, il n’y a pas de différence de vie et d’expression entre l’homme qui comparait et l’homme hors-comparution.  

Cette identité permet de répondre à la question implicite du premier article : comment être sûr que le texte de Platon qui est une reconstruction du discours de Socrate est conforme à celui qu’il a prononcé au tribunal ?

Qu’il ait assisté au procès, qu’il ait écrit l’Apologie peu de temps après, que les témoins encore vivants et nombreux puissent être une garantie de vérité, tout cela ne suffit pas. Ce qui est déterminant, c’est la vérité de Platon.

Il avait 19 ans quand il commença à fréquenter Socrate, il en avait 28 au moment du procès et la quasi-totalité de ses textes sont des dialogues dans lesquels intervient Socrate dont la recherche de la vertu* passe par celle de la cohérence. Comment son Apologie pourrait-elle ne pas être celle de celui qui fut son maître ?  Il ne s’agit pas de l’exactitude des mots – l’Apologie était écrite pour des lecteurs qui connaissaient l’issue – mais de celle de la démarche questionnante de Socrate.

*Je reviendrai plus loin sur le sens du mot.

Ce qui sera déterminant dans le discours qui va suivre, c’est précisément le questionnement de l’objet du conforme.

C’est ce qui conduit Socrate à distinguer deux types d’accusateurs.

Apologie de Socrate (2)

Un matin du printemps 399, Socrate quitte sa maison pour se rendre au tribunal « Héliée » installé dans un coin de l’agora (place centrale d’Athènes).

Le soir, le procès terminé (Apologie 40 a), alors que vient d’être prononcée sa condamnation à mort, il explique à ceux des juges qui ont voté pour son acquittement que son « daïmôn » intérieur (j’y reviendrai) qui se manifeste habituellement à lui quand il est sur le pont de faire quelque chose d’inadéquat, ne s’est manifesté ni au moment où il est sorti de chez lui, ni quand il montait au tribunal, ni pendant qu’il parlait. Il en déduit que ce qui lui arrive est sans doute un bien et que regarder la mort comme un mal est une erreur.

Je pourrais dire que Socrate est tout entier dans ce discours en tant qu’il ne correspondait en rien au discours habituel et qu’il exprimait la cohérence d’une pensée et d’un mode de vie opposés aux principes qui définissaient la vie de la Cité.

Je dirai aussi que, s’agissant de la mort, au moins, ce discours est toujours d’actualité.

Si la plainte déposée contre lui requérait la mort, elle ne visait aucun acte délictueux, mais une conception de la vie dont le libellé voulait signifier qu’elle constituait un danger vital pour Athènes.

Socrate n’écrivait pas, ne professait aucune doctrine, ne proposait aucun programme. En public – dans la rue, sur l’agora – et chez les particuliers où il était invité, il cherchait en permanence à instaurer un dialogue dont l’objet était de révéler non une vérité, mais, relativement à la vie individuelle et collective,  les contradictions du discours ordinaire.

Autrement dit, il construisait avec ses interlocuteurs une dialectique dont il ne donnait pas la résolution.

Il en résultait leur déstabilisation, in fine la mise en cause d’un ordre établi sur des savoirs qui apparaissaient dès lors comme de simples croyances, sinon des erreurs.

Confrontée à un tel danger, la société se défend d’abord par la déformation.

C’est ce que Socrate va commencer par expliquer dans l’introduction de sa défense.

Dans l’enceinte fermée d’une palissade qui délimite le tribunal où il comparait pour la première fois de sa vie – il a 70 ans – il parlera devant l’archonte-basileus qui dirige les débats (l’équivalent d’un président de cour d’assises) et les 501 (ou 502) jurés qui devront décider de son innocence ou de sa culpabilité. Il a refusé de recourir à un logographe (un spécialiste qui compose un discours de défense que lira l’accusé), donc de se défendre seul face à ses trois accusateurs : Anytos, une personnalité politique et un « industriel » (il possède une importante tannerie),  Mélétos, poète, et Lycon, orateur, l’un et l’autre sans grand talent – l’Histoire ne retient leurs noms que par Socrate – , derrière lesquels s’abrite Anytos qui ne veut pas apparaître au premier plan.

Le procès ne dépassera pas la journée et le verdict sera sans appel.

Les accusateurs viennent de s’exprimer et l’archonte lui donne la parole.

[Je traduis au plus près du texte]

« Ce que vous, Athéniens [= les jurés, qu’il appellera aussi «juges »], avez éprouvé venant de mes accusateurs, je ne le sais pas. Moi, en tout cas, par leur fait, il s’en faut de peu que j’aie oublié qui je suis, tant ils ont parlé de manière persuasive. Cependant, de vrai, pour ainsi dire, il n’ont rien dit. »(17a)

Et il va insister sur un point qui, 2500 ans plus tard, est toujours d’actualité : celui du langage tel qu’il est utilisé, pour les tribunaux athéniens par les logographes, dans les nôtres par les avocats.

En d’autres termes, pourquoi l’accusé ne doit-il pas s’expliquer de lui-même ? Si l’on préfère, pourquoi le recours à la rhétorique, à l’éloquence ?

Et à la réponse qui vient spontanément, comme une évidence, il faut imaginer le questionnement de Socrate.

Il suggère l’explication : « Vous m’entendrez parler à l’aventure avec les mots qui se présenteront ; je crois en effet que sont justes les choses que je dis et que personne de vous n’attende autrement. »(17c)

Autrement dit, la simple vérité n’a pas besoin d’autre langage que le simple langage de la vérité.

Encore faut-il décider de la dire.

C’est ce qu’il va faire.

Apologie de Socrate (1)

Apologie de Socrate est l’intitulé d’un texte écrit par Platon vers 396 avant notre ère. Il faut le comprendre dans le sens plaidoyer prononcé par Socrate pour sa défense dans le procès qui, en 399, aboutit à sa condamnation à mort et à son exécution.

S’il n’en est pas le verbatim (le discours réel), s’il est une construction de Platon, si le procès n’eut pas pour ses contemporains l’importance qu’il a pour nous, autrement dit si nous ne le regardons pas avec les mêmes yeux,  le texte platonicien qui en rend compte n’en propose pas moins la problématique de la démocratie dont nous ne savons toujours pas ce qu’elle est.

J’ai expliqué (cf. Le commun aujourd’hui – 23/11/2025) la différence majeure d’analyse entre Platon et nous : pour lui, ce procès est cohérent avec la démocratie qu’il faut donc rejeter comme système politique, alors qu’il est pour nous l’expression d’une contradiction, en ce sens qu’un procès pour « délit de pensée » ressortit aujourd’hui à la dictature, contradiction d’autant plus forte qu’Athènes est pour nous, comme elle l’était pour Platon,  la cité créatrice de la démocratie.

La différence de perception du procès importe finalement peu au regard d’un invariant humain qui explique pourquoi ce texte nous intéresse 2500 ans après son écriture.

L’Athénien des 5ème et 4ème siècle n’est pas essentiellement différent de qui nous sommes aujourd’hui, même si le cadre structurant est autre :  Athènes, comme les autres cités grecques, était régie par un système théocratique : la distinction entre religieux et profane n’existait pas, la vie collective et privée se déroulait tout entière sous l’œil des dieux. Je dis que ce n’est pas décisif en ce sens que nous ne sommes pas sortis de ce cadre, non seulement du fait de la mémoire – la laïcité est un fait récent, français, qui suscite toujours des controverses chez les autres et chez nous – mais du fait de la persistance et du religieux dans nos démocraties (notamment le fondamentalisme qui rêve de théocratie) et de régimes théocratiques.

J’ai plusieurs fois souligné ici le constat de cette constance humaine dans la construction du rapport avec l’autre et l’objet selon les mêmes paramètres de violence et d’accumulation.  Il n’est pas inutile de rappeler que, dans le cadre de la philosophie qui nous sert de références plus ou moins ambivalentes – Kant, Hegel, Nietzsche, Marx, Heidegger… – et non malgré elle,  les hommes ont dans le même temps de son écriture pratiqué le trafic d’esclaves, exterminé des peuples autochtones, se sont massacrés par millions dans les deux guerres mondiales du 20ème siècle et, pour la première fois dans l’histoire humaine, ont construit des camps d’extermination humaine industrielle. À l’heure où j’écris ces lignes, les guerres sont toujours permanentes avec leurs lots de massacres, de tortures, de destructions.

Au 5ème siècle, Athènes qui avait construit un empire ne se comportait pas autrement avec ceux qui contestaient son hégémonie.

Je propose donc de lire l’Apologie de Socrate en tant qu’œuvre contemporaine.

* Je l’ai enseignée et traduite – en partie – dans des classes de premières et terminales, jusqu’au jour où j’ai décidé de la traduire intégralement de manière à pouvoir la lire sans la traduction de l’édition bilingue. J’ai donc calligraphié le texte que j’ai fait relier.

La première photo est celle du livre, La seconde est celle du dessin effectué par mon fils reproduisant une statue (supposée) de Socrate. La troisième celle de la page-titre « Platôn – Apologia Sôcratous ». La quatrième la première des 108 pages du livre.

Se « satisfaire de la mort de Khamenei » ?

« La France ne peut que se satisfaire de la mort de Khamenei, dictateur sanguinaire.» a déclaré le porte-parole du gouvernement. (Journal de France Culture – 12 h 45 – 01/03/2026)

Venant d’un gouvernement censé être « responsable » – dans le sens « apporter des réponses adéquates » – cette déclaration est irresponsable au moins pour deux raisons :

– cette mort est le résultat d’une action militaire qui viole le droit international.

– elle laisse entendre que le « guide suprême » est l’explication de la dictature République Islamique d’Iran et de ses crimes.

Autrement dit, elle accrédite l’opinion selon laquelle un individu est la cause première – donc qu’il suffit de s’en débarrasser pour régler le problème – et qu’une intervention militaire étrangère décidée unilatéralement peut apporter la solution.

Soutenir un tel point de vue revient à méprise les Iraniens qui auraient donc accepté passivement cette dictature pendant des décennies, et ils l’auraient subie parce qu’ils seraient ou faibles ou impuissants ou stupides ou les trois à la fois.

Si un tel régime – comme en Russie et ailleurs – peut se maintenir au pouvoir aussi longtemps, ce n’est pas d’abord pour des raisons policières, mais parce qu’il « convient ». Khomeini fut accueilli à son retour d’exil par une foule enthousiaste – je prends le mot dans son sens premier « sous l’emprise de la divinité ».

Il y a dans le substrat des pays dominés par la religion – en l’occurrence musulmane – l’acceptation d’un « si Dieu le veut » qui ponctue chacune des phrases, non seulement des dirigeants, mais des dirigés et aussi des massacrés (cf. Gaza).

Le God bless America en est un autre exemple.

La prononciation de « Epstein »

Rappel : dans une réunion à Lyon (suite à l’agression et la mort de Quentin Deranque) J-L Mélenchon (LFI) s’est lancé dans ce qui s’apparente à une digression : « Sauf s’il s’agit de l’affaire « èpchtaïne ». Ah, je voulais dire « èpstine », pardon. Ça fait plus russe, « èpstine », hein…  Alors maintenant vous direz [parlant d’Einstein] « ènnstine »au lieu d’ènnchtaïne, parlant de Frankenstein [ personnage du roman de Mary Shelley]  « frankenstine au lieu de « frankenchtaïne ». Eh beh voilà, non ? Tout le monde comprend comment il faut faire… »

Les partis politiques ont réagi en disant qu’il s’agissait d’un propos à visée antisémite [ = la prononciation « ine » évacuerait la résonance juive de « eine »].

Lui rétorque : « J’ai ironisé sur la volonté de vouloir faire avec “Epstine” un nom pour “russifier” le problème. Consternante réaction de ceux qui y voient de l’antisémitisme »,

Le débat implique deux questions :

1 – que dit-il « objectivement » ?

2 – qu’entendent non seulement ceux qui sont présents mais aussi l’opinion publique qui – il le sait – sera informée dans un contexte forcément polémique ?

1 – sa réponse à l’accusation d’antisémitisme ne tient pas dans le sens où, si j’en crois ce que j’ai trouvé sur Internet, en russe le nom se prononce èsptaïne.

2 – oui, mais, peu importe, pour l’oreille lambda, « ine » a une résonance russe.

On ne s’en sort pas, sauf à poser la question qui me paraît essentielle : pourquoi s’est-il lancé dans ce qui apparaît comme une digression ?

Elle s’inscrivait dans la mise en cause des médias (hostiles à LFI) qui fut un objet important du discours : la prononciation d’Epstein (à la russe, dit-il) en étant un exemple.

Mais, si l’on suit son point de vue, pour quoi les médias voudraient-ils russifier le nom ? Pour quoi d’autre, sinon pour faire oublier qu’il est un nom juif ? Et pour quoi le faire oublier, sinon pour dissimuler la « dimension juive » de l’affaire ?  Mais prêter une telle intention aux médias valide la « dimension juive » un constituant important de l’antisémitisme (cf. la récurrence historique du « complot juif »).

Comme il n’est pas possible de soutenir l’hypothèse qu’il serait ou inculte ou naïf ou qu’il n’aurait pas conscience de ce qu’il dit et de la manière dont ce sera diffusé et entendu, ce qu’il dit objectivement, c’est : je veux qu’on parle de l’antisémitisme.

La problématique ne se construit pas à partir de la question « est-il ou n’est-il pas antisémite ? » mais de ce que signifie la création d’un tel débat ? J’entends au-delà de la stratégie de déplacement du problème (l’agression et la mort de Quentin Deranque).

Ce qui est dénié – je ne parle pas seulement de la France – est  [cf. l’article « L’IA et le miroir »] la nature du désarroi dont le particularisme nouveau est que l’existentiel humain n’est plus seulement – comme il pouvait être présenté par le fascisme des années 30 et l’est encore –– un problème contingent soluble par l’élimination [de « l’autre »], mais qu’il apparaît vide de tout sens possible, absurde, par la combinaison de l’absence d’alternative à un capitalisme « pour toujours » [cf. Trump] et de la mutation climatique dont il est la cause.

Autrement dit, le propos de J-L Mélenchon n’est pas une digression : il est une des expressions politiciennes actuelles du refus de la problématique que les êtres humains doivent construire et, depuis la fin des années 80, sans les deux échappatoires historiques de transcendance, à savoir reconnaître le commun humain objectif et répondre à ses exigences.

De ce point de vue, ce propos est irresponsable : en tant qu’il ne sollicite ni la raison ni la pensée, il contribue au désarroi par le recours à l’irrationnel et au passionnel qu’exploite l’extrême-droite.

Quatre photos

Depuis Noël, les huîtres de l’étang de Thau étaient interdites pour cause de pollution (après les fortes pluies), et même celles qui sont élevées en pleine mer – celles que je préfère – parce qu’elles doivent séjourner dans l’eau de l’étang après leur cueillette (je ne suis pas sûr que ce soit le terme approprié).

Elles sont de nouveau autorisées. Elles sont belles, n’est-ce pas ?

Les trois autres sont une approche de la couleur.

L’IA et le miroir

Mazarine Pingeot (philosophe) et Delphine Le Vigan (romancière) étaient les invitées des Matins (France Culture – 25/02/2026 –   7 h 40 / 8 h 20). La première publie un essai (Inappropriable, ce que l’IA fait à l’être humain), la seconde un roman (Je suis Romane Monnier). L’un et l’autre ont pour objet l’Intelligence Artificielle (IA).

Je retiens surtout le discours de la philosophe, en particulier le rapport entre les algorithmes et le langage.

[Rappel (cf. article du 11/01/2026) :  une expérience, probante, a été réalisée par l’écrivain Hervé Le Tellier quand il a accepté de concourir avec l’IA dite « générative » pour la création d’un récit dont étaient données la première et la dernière phrases [« Il aperçut dans son bureau le corps sans vie de l’écrivain » / « Tout est pardonné, pensa-t-elle avant de disparaître ».]

Elle explique que ce rapport concerne la démocratie ( menacée) en ce sens que le langage en constitue l’essence : que devient-elle si la machine qui fonctionne à partir de données statistiques peut créer un langage identique à celui de l’homme, mais sans qu’intervienne par exemple le doute à l’origine du questionnement humain ?

Je préfère construire la problématique en renversant la question pour demander non ce que « fait l’IA à l’homme » – une expression qui tend à faire de la machine un sujet autonome – mais ce que l’homme fait à lui-même, non en construisant cette machine – l’IA d’exploration est un outil extraordinaire, par exemple en médecine – mais en lui adjoignant cette fonction dite générative.

Je pars de l’hypothèse qu’elle pourrait être une forme du miroir (je l’évoquais dans l’article cité).

Pourquoi avons-nous besoin du miroir ?

« Miroir, joli miroir, qui est la plus belle au pays ? » interroge régulièrement la reine du conte de Grimm Blanche Neige et les sept nains.

Dans le livre 3 des Métamorphoses Ovide (1er siècle) raconte le mythe de Narcisse, jeune homme d’une grande beauté qui refuse l’amour – des garçons et des filles – et meurt de sa propre contemplation dans le miroir d’une eau que n’ont touchée ni les hommes ni les animaux. (Il ne meurt pas noyé, comme on le dit parfois, mais sur le bord de l’eau]

Le premier exemple – ici,  la quête de la beauté immuable – concerne l’arrêt du temps.  

Le second a pour objet le refus de l’altérité, figurée particulièrement par l’amour qu’éprouve pour Narcisse la nymphe Écho, condamnée par Héra (l’épouse de Zeus dont Écho a facilité les relations extra-conjugales) à n’être qu’une voix répétant les derniers mots qu’elle entend. Les répétitions qui intriguent le jeune homme induisent une sorte de quiproquo,  la nymphe retrouve une forme que Narcisse repousse (elle redevient alors simple voix) avant de mourir, immobilisé dans sa propre contemplation (= répétition de soi).

L’homme construit le miroir sans réaliser ce que signifie le besoin de se voir et se regarder : vérifier qu’il est bien toujours qui il est, et constater qu’il se satisfait lui-même. [Si certains animaux semblent se reconnaître dans le miroir, ils ne le recherchent pas]

Si demeurer [la plus belle = ne pas vieillir] – est un fantasme, et se satisfaire touche à la réalité objective de notre solitude essentielle, les deux contemplations de soi dans les deux histoires ont en commun l’immobilité imaginaire (conte) et physique (mythe), en réalité celle de la mort, dans les deux cas : la mort de la reine et de Narcisse.

La question est de savoir si l’IA générative (celle qui produit du langage de création) peut être l’équivalent de ce que nous cherchons dans le miroir.

Il ne s’agit pas d’intentionnalité, mais d’acte révélateur in fine de notre essence.

L’écran du smartphone – écran désigne ce qui a pour fonction de faire obstacle – est la forme moderne du miroir en ce sens qu’il est rupture sociale et, à l’exception de quelques doigts, immobilité. La rupture sociale – déniée par l’expression « réseaux sociaux » – se complique d’une dépréciation du langage dans son écriture et son contenu en ce sens que ce qui est dit dans les « réseaux » est le plus souvent de l’ordre de l’affect brut.

Si le langage de IA générative n’est pas distinct du langage humain, cela signifie une dépréciation du langage : en effet,  si je ne peux pas distinguer le langage humain du langage artificiel, alors, que vaut le langage ?

Et si le langage constitue l’essence de la démocratie, s’il n’est plus certain qu’il soit un critère d’authenticité, alors que vaut la démocratie ?

C’est ce qui est en train de se produire, notamment aux USA et en Russie : le vrai ou le faux n’ont plus d’importance – c’est ce qu’on appelle  « post-vérité »  – , ce qui vaut, c’est la parole en tant qu’elle est prononcée par celui qui incarne le miroir, et quoi qu’il dise (cf. le discours de D. Trump sur l’état de l’union : une scène de comédie/farce ou de tragédie).

Les discours et D. Trump et V. Poutine – parvenus au pouvoir via la parole électorale humaine – sont l’un et l’autre des expressions du type de l’IA générative.

Ce qui veut dire que le développement de l’IA générative n’est pas le produit de techniciens inconscients, mais qu’elle correspond à une réalité humaine qui lui préexiste.

Une des expressions du désarroi planétaire.

Une minute de silence.

Le 17 février, les présidents des groupes de l’Assemblée nationale ont accepté la demande d’Éric Ciotti (extrême-droite) d’observer une minute de silence (… )  Comment finir la phrase ? Tel est le problème.

« Personne ne devrait mourir à 23 ans. Personne ne devrait mourir pour ses idées. En notre nom à tous, j’adresse nos pensées à sa famille et à ses proches endeuillés » a déclaré Yaël Braun-Pivet, (parti Renaissance d’E. Macron), présidente de la Chambre des députés.

Trois phrases d’un discours au degré zéro et de la pensée et de la pensée en politique.

En regard de la vie réelle, la première est une absurdité (la mort ne connaît pas d’âge), et son idéalisme de café du commerce, et à ce niveau de l’État, est un indicateur et de la misère de l’enseignement de la philosophie et du vide actuel de la pensée en politique. Question : à partir de quel âge « devrait-on mourir ? »

La seconde est plus préoccupante, d’abord parce qu’il s’agit, en l’occurrence, non de « mourir pour ses idées », mais d’une agression au cours d’un affrontement au coin d’une rue dans un contexte de violence. Et puis, « personne ne devrait mourir pour ses idées » suppose une analyse de ce qu’est une idée en politique. Je ne suis pas sûr que ceux qui, engagés dans la Résistance, ont combattu le nazisme pour défendre une certaine idée de la liberté, auraient apprécié.

Là est bien le problème de cette minute de silence : le jeune homme (cf. les deux articles « la mort d’un homme ») avait choisi le militantisme identitaire, clivant, d’exclusion, violent*, représenté à l’Assemblée par les groupes d’extrême-droite, dont celui d’Éric Ciotti allié du RN.

Que l’Assemblée ait accepté ce rituel qui doit être l’expression d’un indicible partagé par une communauté unie, est une aberration : la revendication identitaire qui constitue l’essence du fascisme sous toutes ses formes n’est pas l’expression d’une idée, mais d’une pathologie collective aiguë aux effets délétères, signe du désarroi planétaire actuel.

*Xavier Crettiez (Science-Po) invité de Questions du soir (France Culture – 19 h 00 – 24/02/2026) révèle que sur les 64 agressions politiques létales commises entre 1986 et 2026 par l’ultra-droite et l’ultra-gauche,  58 l’ont été par l’ultra-droite, 6 par l’ultra-gauche (dont 4 en 1986, par le groupe Action directe, 1 en 2010 et 1 en 2026 – celle de Lyon).