Sophocle – Œdipe Roi – 31

La problématique – la contestation des oracles –  que j’identifie dans la pièce de Sophocle, est-elle dans le texte ou dans ma tête ? Pour être plus concret, est-ce que le spectateur assis sur les gradins du théâtre des Grandes Dionysies, il y a 2500 ans, s’il est un spectateur « dans mon genre », comprenait la même chose ? « Dans mon genre », c’est-à-dire celui pour qui rien de ce qu’écrit Sophocle serait un non-décidé, même si une création dit forcément plus que la conscience qui guide la main qui écrit. Plus, oui, mais, sauf à constituer la problématique elle-même, jamais le contraire de ce pour quoi elle écrit.

Seulement, ce pour quoi est écrit Œdipe Roi n’est pas explicité. Sophocle ne dit nulle part : je l’ai écrit pour dire ceci. C’est une pièce de théâtre – pas un manifeste ni un essai – jouée devant une société établie sur une conception/explication théocratique obligée du monde : il y a, sur l’Olympe et un peu partout, des dieux qui interviennent, en particulier par les oracles, et les hommes doivent les prier et célébrer leurs cultes pour les honorer et les amadouer afin qu’ils ne se mettent pas en colère.

Tel est le discours inscrit dans la tête et le corps du spectateur athénien du 5ème siècle avant notre ère.

2500 ans plus tard, il y a encore dans le ciel une divinité qui intervient dans le monde, à l’extérieur par des apparitions, des miracles, ou à l’intérieur par la grâce divine, et les hommes, pour le remercier, lui demander quelque chose ou le prier de ne pas se mettre en colère, s’adressent à lui par des prières et célèbrent des cultes.

La différence, majeure, entre la société athénienne d’alors et la société française d’aujourd’hui, est que la théocratie est devenue une option.

Mais, à l’Athénien enveloppé de théocratie et à moi, Français vivant dans une société laïque, se pose la question de la nature et de l’exercice de la liberté de l’homme, avec ou sans oracles.

Œdipe Roi raconte cette histoire, écrite par un Athénien, jouée dans un théâtre athénien, une histoire qui se déroule non à Athènes, mais à Thèbes, en Béotie.

Pour les Athéniens, les Béotiens sont des personnages grossiers, peu cultivés, et la relation entre les deux cités a été le plus souvent conflictuelle, dans le cadre des guerres médiques (contre les Perses) ou la guerre du Péloponnèse (431 -> 404, contre Sparte, la grande rivale d’Athènes) pendant laquelle Sophocle (495-406) écrit, entre autres, Œdipe Roi. Il a alors plus de 70 ans, a exercé les plus hautes fonctions politiques et militaires, et participé à la guerre qui, à l’intérieur ou hors du cadre de la lutte contre les Perses, ne cesse d’opposer entre elles les cités et leurs alliés. Il a été le contemporain de Périclès et vécu le moment de l’histoire où Athènes, au sommet de sa puissance est à la tête d’un « empire » (quelques cités et îles) qui s’effondrera à la fin de la guerre.

Que vient faire Œdipe de Thèbes au milieu de tout ça ? Il n’a rien du « Béotien » et le problème auquel il est confronté, l’oracle, est celui des Athéniens. Ce que raconte son histoire, par quelque bout qu’on la prenne, est tout sauf l’illustration d’un bon ordre du monde dont la peste récente, l’actualité des guerres et des conflits quasi permanents rappellent que tout ne va pas très bien.  

Si tout, dans la pièce, va aller de plus en plus mal, ce n’est pas du fait des hommes, père et fils, puisqu’ils s’évertuent à trouver des solutions pour que le malheur annoncé ne se produise pas.

Aristote qui aimait beaucoup le théâtre de Sophocle, en particulier Œdipe Roi, explique (dans sa Poétique) que la tragédie permet ce qu’il appelle une catharsis, c’est-à-dire une purification par l’expression de la pitié et de la terreur suscitée par le théâtre. La pitié pour ce que souffrent Œdipe et les siens, la terreur par la mort et la mutilation.

Est-ce, essentiellement la pitié et la terreur que Sophocle cherche à susciter en racontant une histoire qui n’a rien à voir avec la vie réelle, mais qui est déterminée par le réel de l’oracle et dans laquelle une partie des personnages proteste ?

Si les spectateurs connaissent la suite de l’histoire des enfants d’Œdipe (Antigone a été créée avant Œdipe Roi) ils ignorent le sort que Sophocle réserve à Œdipe. Il le dévoilera dans sa dernière pièce qui ne sera jouée qu’après sa mort et qu’il intitule Œdipe à Colone. Colone est le village où est né Sophocle, dans la banlieue d’Athènes. Œdipe le Béotien y sera accueilli par Thésée, fondateur mythique d’Athènes dont il est alors le roi, et il apporte avec lui le bonheur pour la cité qui l’accueille. Tandis que ses enfants s’entretuent et meurent à Thèbes où il refuse de revenir malgré la demande et les menaces de Créon, il disparaît dans un endroit secret que seul connaît Thésée.

Si Sophocle conduit le Béotien arbitrairement maudit des dieux à Colone pour apporter le bonheur à Athènes qui vénère les mêmes dieux, n’est-ce pas pour dire à ceux qui ne l’avaient pas perçu, qu’Œdipe Roi est une incitation à la pensée critique ?

Œdipe Roi n’obtint pas le premier prix au concours des Grandes Dionysies.

Camus…. Suite

Le point de vue d’Hélène pose la question de « l’angle de lecture ». S’il s’agit de choisir tel ou tel élément du récit pour expliquer le discours, oui, bien sûr. Tout ce qui est imaginé par l’auteur le constitue en effet plus ou moins directement. Ce qui implique que l’élément choisi ne soit pas considéré en-dehors du champ de ce discours, pour lui-même. Pour m’en tenir à « l’Arabe ».  La question n’est pas de savoir pourquoi Camus ne lui donne pas un nom, mais pourquoi il décide que Meursault ne lui en donne pas – il pouvait très bien ajouter au scénario les ingrédients qui le rende possible. C’est dans la cohérence de ce personnage, le narrateur, qu’il faut donc poser cette question, comme toutes les autres relatives aux différents événements. Meursault ne le tue pas parce qu’il est un Arabe, non seulement parce qu’il n’y a rien qui laisserait seulement supposer un acte raciste, mais surtout parce que « racisme » lui est aussi étranger que toutes les valeurs conventionnelles attachées aux événements et aux personnages qu’il rencontre, et c’est cela qui lui vaut la condamnation à mort : il est condamné non parce qu’il a tué – ça c’est l’événement-prétexte –, mais parce qu’il n’a pas le droit d’être l’étranger qu’il est, qui met en péril l’existence de la société. Son crime essentiel est d’avoir fumé une cigarette devant sa mère morte. A cet égard, le réquisitoire que Camus fait tenir au procureur est un chef-d’œuvre, et pas seulement dans le contexte de l’idéologie vichyssoise.  Le meurtre de l’Arable est un geste inadéquat du personnage relativement au problème qu’il rencontre avec la chaleur et le soleil, en ce sens qu’il « vise » l’extérieur alors que la cause est intérieure. « J’ai secoué la sueur et le soleil. J’ai compris que j’avais détruit l’équilibre du jour, le silence exceptionnel d’une plage où j’avais été heureux. Alors, j’ai tiré encore quatre fois sur un corps inerte où les balles s’enfonçaient sans qu’il y parût. Et c’était comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur » (fin de la première partie).

François Ozon et L’Étranger d’Albert Camus

J’ai quitté un instant mon dernier (?) article sur Œdipe Roi pour jeter un coup d’œil au numéro du Monde numérique d’aujourd’hui. En particulier, un article consacré aux films français en compétition au festival de Venise. Une adaptation par François Ozon de L’Étranger d’Albert Camus en fait partie.

Voici ce qu’il dit : « Tout le monde me demandait : « Alors, maman est morte », tu vas le mettre où ? Je me suis dit que le seul moyen de déjouer cette attente, c’était que la première phrase de Meursault soit : « J’ai tué un Arabe ». Pour moi c’est ce qui ressort de plus choquant quant à la lecture d’aujourd’hui. »

Je n’ai évidemment pas vu le film, mais cette déclaration semble annoncer un contre-sens. La problématique du roman n’est ni le colonialisme ni le racisme (l’action se passe à Alger, Meursault, le personnage principal, tue un Arabe) qui ne sont que des éléments supports du récit. Le livre a été publié en 1942 et « la lecture d’aujourd’hui » n’a pas à en modifier la problématique : la possible absurdité des critères de la vie sociale, notamment dans le contexte de ces années-là.

Ce n’est pas « maman est morte » qui compte, mais la manière dont est relaté l’événement :

« Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile : « Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. » Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier. »

L’essentiel est dans la juxtaposition qui sert à  exprimer l’absence  d’émotions, et, en regard de la gravité « obligée » de la mort de la mère, l’ambiguïté de « Cela ne veut rien dire ».

Tout le reste – les obsèques, la relation avec Marie (mariage), Raymond (proxénétisme), le meurtre, le procès, la condamnation à mort et la représentation de l’exécution – est un moyen de construire la problématique du sens.

C’est en quoi mettre le meurtre de l’Arabe au premier plan revient à tordre le texte pour le faire entrer dans un cadre qui n’est pas celui de Camus.

Je retourne vers Œdipe Roi… où le même problème s’est posé.

Sophocle – Œdipe Roi – 30

Sophocle fait venir sur scène Antigone et Ismène pour un discours – qui était encore d’actualité chez nous il n’y a pas si longtemps –  : Œdipe explique que si ses deux fils – Étéocle et Polynice – ne manqueront de rien puisqu’ils sont des garçons, les filles, elles, seront en grande difficulté parce qu’aucun homme ne voudra les épouser.

Les spectateurs connaissaient la suite : dans le cadre de la guerre pour le pouvoir, les deux garçons s’entretueront, Ismène sera tuée et Antigone se suicidera.

Si on met bout à bout l’interdit des relations sexuelles entre Laïos et Jocaste, les conséquences des actes d’Œdipe pour la cité, pour Jocaste et pour ses enfants, on obtient le schéma de la stérilité, enclenché par la double démarche de Laïos et d’Œdipe à Delphes.

Est-ce que les spectateurs faisaient le lien ? Est-ce qu’ils se posaient la question sinon de la validité, du moins de l’intérêt de la connaissance des intentions des dieux ?

Le dialogue qui suit le long discours pathétique d’Œdipe à ses filles complique encore les choses :

– Œdipe : Sais-tu moyennant quoi je m’en irai ?

– Créon : Tu vas me le dire, et alors je le saurai.

– Œdipe : Que tu me fasses accompagner en exil.

– Créon : Ce que tu me demandes, c’est une réponse du dieu.

– Œdipe : Mais j’en suis au point d’être très odieux/hostile*aux dieux.

– Créon : C’est pourquoi tu l’obtiendras aisément (1517 ->1519)

*l’adjectif echthistos signifie l’un ou l’autre : alors, odieux, oui, on l’a constaté, même si on ne sait pas pourquoi : qu’est-ce qui, avant même sa naissance, pourrait expliquer la haine des dieux ? En revanche, on voit très bien des raisons qui expliquent son hostilité.

Quoi qu’il en soit, dans ce rapport d’hostilité objective ou subjective la réponse de Créon – positive – est sans rapport.

La fin du dialogue :

– Œdipe : Tu dis ça, réellement ?

– Créon : De ce que je ne pense pas, je n’aime pas parler en vain.

– Œdipe : Eh bien, emmène-moi tout de suite. *

– Créon : Alors viens, mais abandonne tes enfants.

– Œdipe : Non, ne me les prends pas. **

– Créon : Ne veuille pas tout dominer. Car ce que tu as dominé n’a pas accompagné ta vie. ***

Difficile, là encore, de trouver une cohérence :

* quel rapport avec le « tu l’obtiendras aisément ? » précédent ?

** Dans son discours précédent, parlant de ses filles, Œdipe demandait à Créon de prendre soin d’elles en précisant : « Tu restes leur seul père. » (1503)

*** de ce qui a constitué sa vie, qu’a réellement « dominé » Œdipe, sinon dans le cadre de ce qui lui était imposé et qu’il ne dominait donc pas ?

Le dialogue est celui d’un réel « hors sol » d’où est exclue la « logique » –  dans le sens du logos= parole, discours – humaine.

Le sens part dans tous les sens.

Pour clore la pièce, le Coryphée s’adresse ainsi au Chœur qui quitte l’orchestra : « Ô habitants de la patrie thébaine, regardez : cet Œdipe qui fut savant en énigmes fameuses et qui fut un homme très puissant, dont personne de la cité ne regardait le destin sans envie, voyez vers quelle flot d’effrayante misère il est venu, si bien que, pour un mortel, c’est son dernier jour qu’il faut considérer et n’estimer personne heureux avant qu’il n’ait franchi le terme de sa vie sans avoir éprouvé de la douleur. »

Est-ce que la dernière phrase pouvait résonner à l’oreille des spectateurs – sans doute pas celle de tous, et peut-être pas sur le moment – comme le non-sens qu’elle présente comme une pensée ? Est-ce qu’un dernier jour de souffrance – ou plusieurs – suffisent à dénier le bonheur d’une vie ?

J’ai beaucoup de mal à concevoir que Sophocle partageait ce qu’il fait dire à ce personnage qui n’est jamais dans la pièce l’expression d’une pensée construite.

P. Mazon (Budé) apporte peut-être sans le vouloir une réponse.  Voici son commentaire du discours du Coryphée : « Cette phrase résume l’idée essentielle de Sophocle sur la destinée humaine. Cette sentence, qui est un lieu commun de la philosophie grecque, (…) accompagne, dans un rythme trochaïque assez rare à cet endroit, la lente sortie des choreutes. »

Une vraie perle d’étroitesse d’esprit, sinon de bêtise. La parenthèse (…) contient trois références (Eschyle, Euripide et Hérodote) donc censées illustrer la « philosophie grecque » – il me semble qu’Empédocle, Héraclite, Pythagore, Socrate, Platon, Aristote et les autres échangent quelques sourires et des regards obliques – et on est très heureux d’apprendre que le rythme trochaïque est, à cet endroit, assez rare, sans que cette rareté ne suscite la moindre question chez ce spécialiste qui, on l’a constaté, a les réponses avant les questions.

La pensée de Sophocle n’a rien à voir avec ce qu’en dit notre illustre membre de l’Institut et s’il a choisi un rythme inhabituel pour conclure sa tragédie, c’est peut-être bien pour susciter un questionnement.

Le moment de conclure est arrivé.

(à suivre)

Encore le gris.

Sophocle – Œdipe Roi – 29

La fin de la pièce met en scène cinq personnages : Œdipe, Créon, le Coryphée et les deux filles d’Œdipe – Antigone et Ismène qui ne sont pas nommées et qui ne parleront pas.

Après la mort de Jocaste et la mutilation d’Œdipe, Créon  « (…) est resté, seul, à ta place, gardien du pays. » (Le Coryphée – 1418)

Voici une partie du dialogue entre les deux personnages :

Œdipe :  Jette-moi le plus vite possible hors de ce pays, où* je ne serai fréquentable par aucun des mortels.

*l’adverbe de lieu hopou n’indique pas un mouvement. On peut comprendre, comme les traducteurs le font, le lieu où il sera après avoir été banni et  où il sera donc infréquentable (mais cela ne correspond pas à la suite de l’histoire), ou bien Thèbes où il se trouve et où il n’est effectivement plus fréquentable.   

Créon : Sache que je l’aurais fait si je n’avais eu besoin d’apprendre du dieu ce qu’il fallait faire

Œdipe : Mais sa sentence s’est clairement manifestée, mettre à mort le parricide, l’impie que je suis.

Créon : C’est bien ce qui a été dit ; mais vu la nécessité où nous sommes, il vaut mieux demander ce qu’il faut faire.

Œdipe : Enfin quoi, vous allez consulter pour un misérable ?

>> Créon : Et en effet, toi, tu pourrais maintenant accorder ta confiance au dieu.*

>> Œdipe : A la vérité c’est sur toi que je m’appuie et c’est vers toi que je me tournerai. ** (1436 -> 1446)

>> Ces deux vers sont une indication importante pour identifier le discours de Sophocle et la problématique de la pièce. Et la traduction de P. Mazon (Budé) vient malgré lui l’expliciter : une fois encore, il est question de l’oracle.

Quant à la manière dont il faut traiter Œdipe, Créon a déjà rapporté la réponse au début de la pièce :  tuer le meurtrier de Laïos, ou le bannir. C’est donc clair, sans ambiguïté et c’est ce que rappelle Œdipe.

Si Sophocle remet l’oracle dans la discussion et selon deux points de vue opposés, ce n’est pas pour modifier le récit – Œdipe va être banni et l’argument de Créon est complètement artificiel (« vu la nécessité où nous sommes »… ? )  – mais pour confirmer son discours relatif à l’oracle et à la responsabilité humaine.

Tel est le sens de ces deux vers – je donne en grec transposé les premiers mots et leur traduction littérale :

* kai gar su nun (su = pronom de la 2ème personne du sg et au nominatif = sujet) = et en effet toi maintenant…. tu pourrais accorder ta confiance au dieu

**kai soi gé épiskèptô (soi = même pronom de la 2ème personne du sg, cette fois au datif = complément du verbe qui suit : episkèptein = s’appuyer sur + datif) = et (c’est) sur toi (que) à la vérité je m’appuie.

A la confiance au dieu, Sophocle substitue donc l’appui sur l’homme.

Mazon traduit « kai soi gé épiskèptô » ** par « Je l’en crois » = Œdipe  croit le dieu, autrement dit, un contresens qui ne s’explique pas par une méconnaissance de la langue – Mazon connaît le grec mieux que personne et il n’y a ici pas la moindre difficulté – mais, comme il ne peut être que délibéré, par le refus de la problématique = le discours de Sophocle ne peut pas être critique de ce qui constitue le socle idéologique de la société athénienne et qui constitue encore celui de l’époque de Mazon.

Cela dit, l’« erreur » de traduction est tellement énorme que je me suis demandé s’il n’y avait pas une faute d’impression, si le « je l’en crois » n’était pas en réalité « je t’en crois ». Mais outre que ce ne serait pas très bon, il y a une note de P. Mazon, qui concerne le vers précédent et qui est la justification de sa traduction dont il sait bien qu’elle est fausse : à propos de « Et toi maintenant, tu pourrais accorder ta confiance au dieu » il écrit : « Œdipe n’a pas voulu croire au dieu – ou plutôt à Créon qui lui apportait la parole d’Apollon. C’est bien ce qu’implique la réponse d’Œdipe. » Autrement dit : « Je m’appuie sur toi » revient à dire « je l’en crois », et si Sophocle ne le dit pas explicitement, c’est qu’il est maladroit, comme P. Mazon l’a déjà fait remarquer,  parce qu’il n’est pas possible qu’il ne respecte pas, comme lui, le fondement, religieux, de la société.

C’est une illustration de la manière dont, pour les sociétés occidentales, ce qui est « grec ancien » a pu constituer un mythe.

Autre élément de la problématique : avant ce dialogue, Créon indique au Chœur comment il faut régler le problème posé par Œdipe :

« Emmenez-le (avec l’idée de « prendre soin ») au plus vite dans sa maison ; c’est en effet aux parents seuls qu’il incombe principalement de voir et de traiter avec piété les malheurs de la famille. » (1429 ->1431)

Créon est un des deux personnages-clés d’Antigone (l’autre est Antigone), qui fut composée et jouée en 442, une vingtaine d’années avant Œdipe Roi (autour de 420).

Dans Antigone, Créon, qui détient le pouvoir – après la mort de Jocaste et la mutilation d’Œdipe – personnifie un principe (le critère de la morale d’Etat) auquel Antigone oppose un autre principe, le critère de la « philia », qui n’est pas l’amour (comme certains le croient et le traduisent), mais la famille en tant que structure essentielle, et en-dehors de toute référence à une dimension affective.

Les deux principes sont « perdants ». (cf. les articles)

Œdipe Roi, donc écrite et jouée après Antigone, raconte une histoire qui se déroule avant… et dans laquelle Créon tient, quant au sort d’Œdipe, le discours de la « philia » qui lui aussi sera perdant.

J’expliquerai cela dans la conclusion, qui ne saurait tarder.

(à suivre)

Une nouvelle gauche américaine.

Un article à la Une du Monde numérique (24/08/2025) explique que le nouveau mot d’ordre des Démocrates est Abondance (titre à grand succès d’une nouvelle bible de la tech). Il s’agit, dit l’article, de bâtir plus, produire plus, développer, aller plus vite. On pourrait être tenté de hausser les épaules en disant qu’il n’y a rien de nouveau.

Ce qui est nouveau, c’est que ce discours – au fond celui de la réponse par la technologie – intervient dans le contexte de désarroi planétaire qui se manifeste dans les événements actuels révélateurs de chaos : le plus emblématique, plus que l’agression russe, est sans doute la politique de dévastation du gouvernement israélien. Voir des Juifs – je pense surtout aux deux ministres extrémistes fondamentalistes du gouvernement – descendants de ceux des Juifs qui ont réchappé à l’holocauste nazi pratiquer une politique qui s’apparente à une extermination, y compris par la famine, a quelque chose d’irréel. Aucun scénariste, même le plus anti-juif, ne l’aurait et ne l’a imaginé.

La conquête de l’ouest dans sa réalité et ses mythes visait un « plus » territorial.

Celle d’aujourd’hui n’a de territoire que le mythe de la fuite en avant du toujours plus capitaliste. « La question de base, c’est : de quoi voulons-nous davantage ? » expliquait au gouverneur (démocrate) de Californie l’un des deux auteurs du livre Abondance.

Il ne s’agit pas seulement de s’opposer à l’écologie de la décroissance – ça c’est l’argument-prétexte – il s’agit de faire croire à nouveau non au rêve américain, mais qu’on peut croire à ce rêve pour tenter d’échapper au cauchemar du changement climatique et à la désespérance.

La différence avec le discours de Trump, c’est l’abondance pour tous, comme celle du paradis des contes où tout est à profusion et accessible à tous.

Ce discours joue sur la prise de conscience que les « Great again et First » ne sont qu’un leurre visant à détourner le regard du réel, celui de l’enrichissement de l’individu Trump, et vise à faire croire qu’Abondance est le nouveau commun (donc de gauche) américain qui remplace la lutte pour la justice sociale, contre les discriminations… qui a eu pour résultat la double élection d’un américain à la fois milliardaire et délinquant.

Sophocle – Œdipe Roi – 28

Œdipe apparaît le visage ensanglanté (l’acteur a mis le masque adéquat) et commence alors le kommos  =  coups qu’on se donne sur la poitrine pour exprimer la violence d’une souffrance -> au théâtre : le chant de deuil, dialogue émotionnel entre les acteurs et le Chœur, introduit par cette déploration/interrogation du Coryphée :

« Ô malheur terrible à voir pour des hommes, ô malheur le plus terrible que j’aie jamais rencontré ! Quelle démence, ô infortuné, est venue jusqu’à toi ? Quel dieu a bondi sur ta malheureuse destinée du bond le plus puissant ? » (1297 -> 1302)

Œdipe, tout entier dans l’expression du désarroi et de l’égarement, ne répondra qu’après ce second questionnement :

Le Coryphée : « Ô quelles choses terribles as-tu faites ? Comment as-tu eu le courage de mutiler tes yeux ? Lequel des dieux t’a excité ? »

Œdipe : « C’est Apollon, oui, c’est Apollon, mes amis, qui a produit des malheurs, mes malheurs, ces infortunes qui sont les miennes ! Mais* personne ne m’a frappé de sa main, c’est moi*, avec courage. Car que faudrait-il que je voie, moi pour qui rien ne serait doux à voir ? » (1327 ->1335)

*Sophocle oppose ce qui vient de l’extérieur (Apollon, les malheurs) et la décision de l’acte = même dans les conditions les plus contraignantes, l’homme dispose de la possibilité de décider. (Cf. encore, le suicide d’Antigone). Je ne vois pas de différence essentielle entre ce que dit Sophocle et la formule de Sartre « Nous n’avons jamais été aussi libres que sous l’occupation allemande. »

La cécité choisie par Œdipe, l’exacte opposée de celle de Tirésias « esclave du dieu », rejette la réalité de l’oracle que Sophocle rend donc désormais théâtralement invisible :

« Que me serait-il possible de voir que je puisse aimer ? Ou encore est-il une parole agréable que je puisse entendre, mes amis ? » (1337 ->1339)

Autrement dit, le monde perceptible par les deux sens qui en donnent la connaissance première n’est plus acceptable en tant qu’il est une construction oraculaire.

Suit le dialogue sur le mode de l’irréel du passé (=ah, si… !) qui renvoie ici non à une mauvaise décision mais à la cause externe.

Le Coryphée : « Malheureux autant de ta pensée que du malheur ! Comme j’aurais aimé que tu n’aies rien appris ! » (1346)

Œdipe : « Qu’il périsse celui qui prit mes entraves cruelles sur l’herbe d’un pâturage, [référence étrangement bucolique à la montagne du Cithéron où il fut abandonné : une manière de montrer ce qu’est le monde sans l’oracle ?) me préserva du meurtre et me sauva ! Il ne fit rien qui fût favorable, car si j’étais mort alors, je n’aurais pas été une telle affliction pour ceux que j’aime, et pour moi. »

Le Coryphée : Moi aussi j’aurais voulu qu’il en soit ainsi.

La réponse que Sophocle met dans la bouche d’Œdipe est problématique :

Voici les trois vers (1357, 1358,1359) grec/transcription/traduction littérale :

 Οὔκουν πατρός γ´ ἂν φονεὺς

(Oukoun patros g’av phoneus)

Donc de mon père meurtrier

ἦλθον, οὐδὲ νυμφίος

(èlthon, oude numphios)

Je ne serais pas venu, et jeune époux

βροτοῖς ἐκλήθην ὧν ἔφυν ἄπο. 

(brotois eklèthèn hôn ephun apo)

Pour les mortels je n’aurais pas été appelé par lesquels je suis né.

Budé traduit ainsi : « Je n’eusse pas été l’assassin de mon père ni aux yeux de tous les mortels l’époux de celle à qui je dois le jour. »

Se pose le problème suivant : le sens « logique » attendu dans le 3ème vers, est  effectivement « de celle par laquelle je suis né ». Or Sophocle n’écrit pas hès [la forme du pronom relatif féminin singulier quand il est complément du nom : « génitif »] mais hôn, forme du pluriel. Et il n’y a qu’un mot au pluriel dans la proposition : les mortels (brotois).

Alors, de deux choses, l’une :

soit on considère que Sophocle s’est trompé, ou qu’il s’agit d’une fantaisie poétique (mais pour quoi ?), ou alors on évacue l’obstacle, et on traduit  « de celle » (= Jocaste), ce qui correspond au « bon sens ».

soit on considère qu’il a utilisé cette forme du pronom pour dire autre chose que le « bon sens ».

Ce qui implique une relecture.

le premier vers signifie : « meurtrier de mon père je ne serais pas venu*.« 

*èlthon est au temps « aoriste » (= passé simple) qui, accompagné de la particule an prend la valeur d’un irréel du passé. Le verbe erchomai dont il provient ne signifie pas être : il indique un mouvement soit physique (venir dans tel ou tel lieu) soit psychique (en venir à faire quelque chose, entrer dans un processus), mais dans ce cas, et même chez les poètes, il ne se construit pas directement avec son complément. Ici, il est construit directement avec phoneus (meurtrier), et il est à la première personne du singulier de la voix active.

On peut donc comprendre : Je ne serais pas venu (ici, à Thèbes, en tant que) meurtrier de mon père. [« assassin » (Budé) qui indique une préméditation n’est pas adéquat].

le troisième vers dans lequel le verbe [eklèthèn – précédé de la négation oude (= et ne pas) lui aussi au même temps]  est à la voix passive, peut se comprendre : et pour les mortels de qui je suis né, je n’aurais pas été appelé jeune époux.

Autrement dit, une fois de plus (cf. les articles précédents) Sophocle sort Œdipe du cadre oraculaire  [d’où  « mortels par qui je suis né » et non de la mère tragique oraculaire] pour signifier que le « bon sens » n’a pas sa place dans une histoire dont, par les nombreuses invraisemblances qu’il a imaginées (id.), il s’est appliqué à montrer aux spectateurs qu’elle est une histoire de fous… dans le cadre oraculaire.

Œdipe poursuit : Mais en réalité je suis impie, fils de parents impies, et j’ai fait des enfants du même sang que ceux dont je viens, malheureux que je suis ! S’il existe un malheur pire que le malheur, c’est lui, c’est ce malheur qu’Œdipe* a obtenu par la volonté des dieux.

*ce dédoublement est peut-être une manière de différencier Œdipe-objet (oracle/transcendance) du Œdipe-sujet (homme/immanence).

Le Coryphée : Je ne vois pas comment je peux dire que tu as pris une bonne décision. Il était préférable que tu n’existes plus plutôt que vivant aveugle. * »

Œdipe : Ne me dis pas que les décisions que j’ai prisses n’étaient pas les meilleures et ne me donne pas de conseils ! * » (1347 ->1370)

* La différence entre le « si j’étais mort… » qu’il prononce et le « il était préférable que tu n’existes pas » qu’il rejette tient dans la revendication de la décision = ce n’est pas à toi de me dire ce que je dois faire.

Il justifie ensuite la pertinence de ce qu’il a choisi : mourir, c’était revoir (dans les Enfers) le père qu’il a tué et la mère qu’il a épousée, ne pas se mutiler, c’était voir les enfants qu’il a eus de sa mère : deux impossibles, autrement dit l’affirmation d’une vie possible en-dehors du malheur oraculaire, donc en les occultant : « Surtout, s’il était possible de boucher la source sonore qui passe dans mes oreilles, ne pourrais-je pas fermer mon malheureux corps afin qu’il soit aveugle et qu’il n’entende rien ? Que l’esprit* habite en-dehors des malheurs est doux ! »

* pourquoi P. Mazon traduit-il phrontis (=soin, souci, marnière de penser, pensée) par « âme » qui se dit psuchè… [phrontis fait écho au noos du Coryphée (1346) et ils renvoient l’un et l’autre à l’activité de l’esprit] ?

Il termine son discours ainsi : « Allons, estimez digne de toucher un homme malheureux ; croyez-moi, ne craignez pas : car, mon malheur, il n’est à part moi aucun des mortels susceptible de le porter. » (141,1415)

Autrement dit, je ne suis pas un « cas social ».

(à suivre)

Sophocle – Œdipe Roi – 27

Il y a la fin et la manière dont elle est racontée. La fin, c’est d’abord le suicide de Jocaste et l’automutilation d’Œdipe. L’un et l’autre sont des signes, autrement dit des équivoques. La mort étant inévitable, la mort réelle ou symbolique du héros, quel qu’en soit le mode d’expression, n’est pas nécessairement un message négatif, le signe d’une défaite. (Cf. le suicide d’Antigone)

La mort, dans la fiction – mais aussi dans le réel – peut être le signe critique d’une aliénation sociale : le héros cesse d’être un héros parce qu’il atteint le seuil limite au-delà duquel il n’y a d’autre alternative que la révolution. Autrement dit, la vie héroïque mise en scène – et elle est héroïque parce qu’elle conteste sans crainte de la mort un ordre, un interdit, un irréalisable – n’est plus possible telle qu’elle était vécue. Molière ne tue pas Dom Juan , il le fait disparaître – il n’y a pas de cadavre sur la scène.

La pendaison de Jocaste n’est pas décrite par Le Messager. Il raconte seulement sa découverte par le regard Œdipe, avant qu’il ne se mutile : une manière de dire que ce que l’un et l’autre font est l’affaire du couple, et du couple seul en tant qu’unité de contestation, et par sa vie et par sa fin.

C’est ce qu’explique Sophocle par la bouche du Messager : « Ces malheurs-ci* [suicide et mutilation] ont jailli des deux, non d’un seul, mais ce sont des malheurs communs à un homme/mari et à une femme/épouse. Leur bonheur ancien était jusque-là un bonheur comme il convient [dikaiôs < dikè : l’usage, la règle] ; mais aujourd’hui, gémissement, malheur, mort, honte, les noms de tous les maux tels qu’aucun n’est absent. » (1280 ->1285)

*Ce que ne comprennent pas les deux traducteurs qui tordent le texte pour le faire entrer dans les catégories morales du bien et du mal :

Biberfeld : « Ils se sont laissé aller à de telles horreurs, tous les deux, pas seulement lui, Ils ont été pris, le mari ainsi que sa femme, dans le même malheur. »

Sophocle écrit : « ces malheurs-ci » (tade désigne ce qui vient de se produire et non l’inceste ancien), et « ont jailli des deux » ne signifie pas « ils se sont laissé aller ».

Budé : « Le désastre a éclaté non par sa seule faute mais par le fait de tous les deux à la fois » : ek = à partir de (« jailli à partir/venant des deux ») marque l’origine, la provenance, il n’indique pas une faute et « désastre » est une surinterprétation, contradictoire de surcroît avec la traduction – exacte – de la fin de la phrase « Leur bonheur d’autrefois était hier encore un bonheur au vrai sens du mot », exacte, oui, encore que « au vrai sens du mot » ne restitue pas vraiment le sens de dikaios.

Tant il est difficile de reconnaître non seulement la fonction du théâtre mais aussi l’identité humaine quand on la dépouille de ses oripeaux de transcendance. Difficile, sinon impossible, pour un Paul Mazon bien installé dans sa case sociale (chrétienne et académique) de comprendre que Sophocle ait pu sortir de la sienne qui, toutes choses égales, fut analogue à la sienne. Il est plus commode de dire qu’il ne sait pas toujours ce qu’il dit et que la grossièreté grecque est quand même plus épaisse que la nôtre.

C’est ce qui apparaît encore dans la traduction des derniers moments de Jocaste que raconte Le Messager : hurlant et s’arrachant les cheveux, elle court dans la chambre, ferme la porte.

Il rapporte ainsi ce qu’il entend :

« Elle appelle Laïos mort depuis longtemps, évoquant le souvenir des « semences anciennes » **, lui-même serait tué par elles, et il laisserait celle qui avait enfanté [Œdipe], *par lequel enfantant à nouveau elle aurait des enfants [Antigone, Ismène, Etéocle, Polynice] dont elle serait malheureuse. » (1245 -> 1248)

* Ce dernier vers est difficile à traduire littéralement et les traducteurs divergent.

**Sophocle utilise au pluriel l’expression palaiôn (adjectif qui signifie ancien) spermatôn, un nom qui signifie semence, germe, rejeton, enfant. P. Mazon propose « les enfants que jadis il lui donna » sans être apparemment gêné par le fait que Laïos et Jocaste n’ont eu qu’un seul enfant, Œdipe. Le dictionnaire Bailly dit qu’avec le sens d’enfant, sperma (d’où sperme) est ordinairement utilisé au singulier, rarement au pluriel et il donne la référence de ce passage de la pièce… sans plus de précisions. Biberfeld propose, sans doute parce que ce pluriel le tracasse : « Elle se rappelle le jour où ils ont fait l’amour autrefois pour avoir cet enfant », mais, dans le mythe, ils décident, à cause de l’oracle, de ne pas avoir d’enfants et ils n’ont donc pas de relations sexuelles, sauf un soir où Laïos est ivre.

Qu’entendaient les spectateurs avec le pluriel spermatôn ? Sans doute la semence envoyée par Laïos dont ils ignoraient bien sûr la composition, mais dont ils connaissent la profusion.

Sophocle ne précise pas le contenu de l’appel que lance Jocaste à Laïos, mais on peut difficilement imaginer qu’il soit celui du remerciement ou de l’extase. Je comprends la déploration d’un acte sexuel brutal, non consenti avec les conséquences que l’on sait.

Un point qui me semble important : Jocaste s’est trouvée dans la situation d’avoir des enfants avec Œdipe parce que, tient à préciser Sophocle, Laïos l’a laissée – dans le sens abandonnée. Une version du mythe dit que lorsque les deux hommes se sont rencontrés, au carrefour des deux routes, le fils revenait de Delphes et le père y retournait.

Le problème de la traduction se pose aussi quant à la mutilation que s’inflige Œdipe.

Il arrive, en fureur, raconte Le Messager, et il découvre Jocaste pendue. Il la prend dans ses bras, l’étend sur le sol, arrache les agrafes avec lesquelles elles attachait ses vêtements et se crève les yeux « déclarant à haute voix qu’ils ne pourraient pas voir les malheurs qu’il a soufferts et qu’il a accomplis, mais que c’était désormais dans la cécité qu’il pourraient voir ceux qu’il n’aurait pas fallu voir* [ses enfants], et qu’ils ne connaitraient pas ceux qu’ils auraient eu besoin de connaitre [ses parents] » (1273,1274)

*P. Mazon traduit « ainsi les ténèbres leur défendront-elles de voir désormais ceux que je n’eusse pas dû voir » ce qui est d’abord un contresens : Sophocle ne dit pas qu’ils ne verront pas, mais qu’ils verront. Seulement, comme ils verront dans la cécité, le traducteur moral en déduit qu’il ne verront pas, parce que ses verrous idéologiques l’empêchent de concevoir que le verbe voir ne se réduit pas à une fonction organique… ce dont pourtant Tirésias offre un exemple, ou plutôt, on va le voir, un contre-exemple. Ensuite, « que je n’eusse pas dû voir » ne rend pas compte du verbe « edei », à la forme impersonnelle (il aurait fallu) qui implique non l’injonction morale personnelle de P. Mazon, mais une injonction extérieure.

(à suivre)

Le gris est sans doute la couleur la plus complexe.

Sophocle – Œdipe Roi – 26

Le sens de l’exodos (= sortie, conclusion de la pièce) est en grande partie déterminé par cette dernière prestation du Chœur, en particulier par l’insistance sur la durée de la relation sexuelle entre Jocaste et Œdipe et dont la représentation n’est évidemment pas anodine : « Mais comment, enfin comment le sillon* ensemencé par le père a pu te supporter aussi longtemps, malheureux ? » (1211,1212).

*alox ne désigne pas « le champ » (Budé) mais le sillon dont les spectateurs comprenaient évidemment qu’il s’agissait du sexe de Jocaste, ce qui suscite ce commentaire du traducteur : « Cette image qui paraissait aux Grecs moins grossière qu’à nous-mêmes, se retrouve dans Antigone. Elle sera reprise aux vers 1257,1485,1487 » (p.116) Je pense comprendre pourquoi ce monsieur (Paul Mazon – 1871-1955), dont la brillante carrière commença par de « solides études au Collège Stanislas », précise sa biographie, est ainsi offusqué, pourquoi il a besoin de croire que tous le sont comme lui, mais je ne vois pas quel est cet instrument dont il dispose pour comparer le degré de tolérance à la « grossièreté » des Grecs d’alors à celui de ses contemporains. Et puis, si l’image paraît « moins grossière », elle l’est, ce qui veut dire que Sophocle, qui n’est pas toujours un très bon dramaturge (cf. article 21) est, en plus, grossier.

Si Sophocle insiste sur la durée de la relation, s’il marque le questionnement du Chœur d’une forte incompréhension (Mais comment, enfin comment…), c’est pour insister sur le paradoxe de la convenance : Jocaste et Œdipe ont construit une relation harmonieuse qui a bien fonctionné, parce que l’inceste qui est le produit de l’oracle n’existe pas plus que n’existe cette histoire.  Il existe dans la société, oui, mais cette histoire jouée dans le théâtre n’est pas un fait-divers.

C’est dans ce « jeu » entre récit et discours que Sophocle termine ce récit, mais pas son discours : la « problématique Œdipe » ne se termine pas avec Œdipe Roi.

(J’y reviendrai)

Arrive Le Messager :

« Ô vous qui de ce pays êtes tenus dans le plus grand honneur, quelles actions allez-vous entendre ! quelles actions allez-vous voir ! quel chant de deuil allez-vous chanter !s’il est vrai que, faisant partie de la même famille [au sens large, la cité], vous vous préoccupez encore de la maison des Labdacides [dans la mythologie thébaine, Labdacos est le petit-fils de Cadmos le fondateur de la cité, et le père de Laïos]. Je pense en effet que ni l’Ister [le Danube] ni le Phase [le Rion] ne pourraient purifier de leurs eaux cette maison, si grands sont les malheurs cachés qui sont révélés à l’instant même, des actes accomplis de plein gré et non involontaires ; mais parmi les choses nuisibles, celles qui affligent le plus sont celles qui se révèlent être volontaires. » (1223-1230)

Une manière de signifier que – la douleur, ici, est à prendre en tant que composant du théâtre – ce qui compte est la dimension humaine.

Ce propos n’est pas celui d’un simple messager chargé d’informer d’un événement par un récit, il est celui d’un discoureur, celui de Sophocle.

On le retrouve encore dans l’annonce :

Le Coryphée : Ce que nous avons appris auparavant ne manque pas de susciter des gémissements profonds. Qu’annonces-tu qui s’y ajoute ?

Le Messager : Le discours le plus rapide à dire et à apprendre : notre chère divine Jocaste est morte.

Le « chère divine » du Coryphée est le complément affectif de la pensée du Messager relative à l’acte volontaire :

Le Coryphée : Ô malheureuse ! A cause de qui ?

Le Messager : A cause d’elle-même. (1236,1237)

Non de l’oracle.

(à suivre)

Sophocle – Œdipe Roi – 25

Entre cette fin du dernier épisode et l’exodos (= sortie, conclusion) le Chœur interprète pour la dernière fois un ensemble de deux strophes / antistrophes.

Voici le discours que Sophocle lui fait prononcer :

– strophe 1 :

a- « Ah ! générations de mortels ! Si je fais le bilan [littéralement : Je fais le compte en repassant dans mon esprit], ce que vous virez est égal au néant. » (1187->1189).

Une fois écartée l’hypothèse de l’antiphrase ironique (= Ah ! n’exprime que la douleur) restent deux significations possibles :

– celle, banale, de la vanité (cf. vanitas vanitatum et omnia vanitas : vanité des vanités, et tout est vanité) = vu ce qui est arrivé à Œdipe, aucune vie n’a de sens.

– celle, opposée, qui vide de sens l’existence ordinaire en regard de celle qui se déroule, là, dans le théâtre, et qui arrive à son terme = cette histoire permet de donner du sens.

C’est ce vers quoi oriente le deuxième mouvement de la strophe (j’y reviens plus loin) :

b – « Qui, en effet, quel homme porte sur lui des bonheurs autant qu’il est possible de sembler (en porter) et qui, une fois qu’il en a donné l’apparence *change autant qu’il est possible de chemin ? » (1189 ->1192)

c-  « Prenant ton sort pour exemple, Ô infortuné Œdipe, je n’estime heureux rien des [choses, êtres] mortels. » (1192 ->1195)

– Antistrophe 1 : après avoir détruit la Sphinge, il a tout eu, pouvoir, mariage, enfants. (1196 ->2003)

– Strophe 2 :

a- « Et maintenant, qui pourrait être dit plus malheureux, qui, vivant avec des fléaux cruels envoyés par les dieux, dans des souffrances avec un changement de vie ? »

b- « Ah ! cher Œdipe glorieux, pour qui un grand port (= le lit conjugal) a trouvé bon de faire tomber dans l’hymen un fils et un père »

c – « Mais comment, enfin comment le sillon ensemencé par le père [le corps de Jocaste] a pu te supporter aussi longtemps, malheureux ? »   (1204 ->1212)

– Antistrophe 2 – le chœur se tourne d’un autre côté qui n’est peut-être pas seulement physique :

a- « Le temps qui voit tout l’a découvert malgré toi : il juge ton union une non-union dans laquelle le procréant est le procréé.

b- Ah ! fils de Laïos ! Plaise aux dieux que je ne t’aie jamais vu ! Je déplore en effet combien extrêmes sont les cris qui sortent de ma bouche !

c- Mais pour dire le vrai, par toi **j’ai relevé mon souffle et par toi je baisse mon regard pour lui donner du repos. » (1213-> 1221) »

**Sophocle a utilisé deux verbes composés, l’un avec –ana (= de bas en haut, en remontant) ->  ana-pneein : relever un souffle), l’autre avec –kata (de haut en bas, en descendant – cf. catastrophe) -> kata-koiman : donner du repos, laisser dormir.

Budé, une fois encore tord le texte pour donner le sens de la psychologie / morale « normales » : « Par toi jadis, j’ai recouvré la vie, et par toi aujourd’hui je ferme à jamais les yeux. » Jadis et aujourd’hui et à jamais ne figurent pas dans la phrase.

Ce qui importe, dans l’antistrophe 2, ce sont les rapports entre -b et -c : les deux premières propositions (a, et début de b) sont juxtaposées (plainte, regret), et la troisième (fin de b :  je déplore en effet…) est relié par une conjonction (gar = en effet, car) qui annonce une explication.

Autrement dit : si je ne t’avais pas rencontré je n’aurais pas poussé les cris extrêmes (de déploration) que je regrette.

La dernière phrase (c) « pour dire le vrai » est introduite par une opposition « mais » et n’a rien de tragique : il s’agit de réveil et de repos et non de mort, comme le traduit Budé (katakomein = envoyer se coucher, donner du repos, laisser dormir)

Quel sens peut émerger du rapport entre, d’une part, les malheurs évoqués, les fléaux cruels envoyés par les dieux, le ô glorieux Œdipe et la durée de la relation sexuelle malgré l’inceste, le regret des cris extrêmes, pour dire le vrai qui évoque l’éveil et le sommeil et, d’autre par le changement de chemin* annoncé dans la strophe 1 ?

* sans complément d’objet – ce qui est le cas ici – le verbe apoklinein signifie se détourner de son chemin – et non, comme le traduit Budé, disparaître : Œdipe a été paré autant qu’on peut l’être de tout ce qui peut laisser croire au bonheur acquis et il change de chemin.

Pour moi, Sophocle envoie, via le Chœur, le message suivant : tout ce que vous avez vu, c’est du théâtre construit à partir d’un oracle. Les yeux que vous avez ouverts pour regarder ce théâtre (avec une certaine idée du bonheur humain), il est temps de les fermer pour regarder autre chose : oui, Œdipe change de chemin.

(à suivre)