Humour et ironie… suite.

À propos de l’exemple d’ironie que j’ai imaginé (article précédent).

Confronté à ses strates les plus sombres (le racisme et ce qu’il enveloppe en est la pire), l’homme utilise tous les moyens pour s’y conformer, dont le langage pour créer les ruses les plus tordues.

Le racisme fonctionne sur la base du syllogisme qui n’est pas un type de raisonnement fiable.

Rappel :

– Tous les hommes sont mortels (prémisse majeure), or Socrate est un homme (prémisse mineure), donc il est mortel (conclusion).

– Tout ce qui est rare est cher (majeure), or un trèfle à quatre feuilles est rare (mineure), donc il est cher)

La validité du syllogisme dépend de la validité de la majeure énoncée comme un postulat, vrai dans le premier exemple, faux dans le second (la rareté n’est pas réductible au champ commercial).

Appliqué à l’esclavage des Africains :  

Le blanc est le critère d’humanité.

Or ceux dont il s’agit sont noirs.

Donc ils ne sont pas des hommes.

L’objectif est de valider l’esclavage : s’ils ne sont pas des hommes, ils sont (comme) des animaux.

Quand les verrous fonctionnent, la majeure du racisme est implicite : personne ne se risque à proclamer ouvertement que le blanc est le critère de l’humanité – une affirmation que nuance le discours dominant actuel aux USA .

Dans le contexte de l’esclavage où les verrous ne sont pas construits, la majeure est explicite : les noirs n’ont pas d’âme (l’âme est blanche comme Dieu) donc ils ne sont pas humains donc on peut les réduire en esclavage.

Le discours simple de l’ironie  (l’idéal présenté comme le réel qui en est l’opposé) se développera autour de = Voyez comme ces nègres sont plus blancs que blancs !  

Ce discours simple n’existe qu’à partir du moment où se manifeste un questionnement qui révèle que le critère ne va plus de soi.

Compte tenu de la faiblesse du critère – les esclavagistes couchent avec les femmes noires esclaves – le discours simple court le risque d’être perçu comme le simplisme idéologique qu’il est.

La différence entre l’humour « plat » qui dénote le réel noir « Ceux dont il s’agit sont noirs depuis les pieds jusqu’à la tête » et l’ironie « lyrique » imaginée (qui semble le dénoter) « C’est extraordinaire comme ces êtres noirs, absolument noirs,  mais oui ! sans la moindre petite partie blanche,  sont l’image exacte de Dieu, qui, comme tout le monde le sait, a la belle couleur de la suie de nos cheminées ! » est dans la majeure inversée : Dieu noir ( idéal perverti signalé par la petite touche de blanc) est un inacceptable qui valide l’inacceptable du réel noir.

Oui. C’est vraiment tordu.

Humour et ironie

« Faut-il prendre l’époque au sérieux ? ».

Tel était l’intitulé des débat des Matins (France Culture – 15/01/2026).  G. Erner avait invité Laelia Véron, enseignante-chercheuse en stylistique et langue française à l’université d’Orléans, et Raphaël Llorca, essayiste et communiquant.

Tous les trois ont réussi le tour de force de parler d’humour et d’ironie pendant quarante minutes sans jamais définir l’un et l’autre, comme si les deux mots qu’ils ont employés sans distinction étaient synonymes.

Cette confusion conduit ainsi l’enseignante-chercheuse – manifestement de gauche – à assurer que l’humour n’est pas, comme on le croit généralement, un marqueur de gauche mais peut être aussi pratiqué par l’extrême-droite.

Ce n’est pas anodin.

Dire que l’humour peut être un mode d’expression d’extrême-droite revient à lui ôter implicitement ce qui constitue son essence, à savoir l’obsession de l’identité.

L’exemple qu’elle a pris en fin d’émission permettra de comprendre.

Il s’agit du célèbre texte de Montesquieu (De l’Esprit des Lois – Livre 15 – ch.5) intitulé « De l’esclavage des nègres » présenté par elle comme ironique et dont elle dit qu’il a pu être compris au premier degré, c’est-à-dire comme une apologie de l’esclavage alors qu’il en est la critique : il y a là une contradiction, en ce sens que ce qui lui confère une ambiguïté possible est précisément l’humour.

Bergson explique très bien que l’humour consiste à décrire le réel comme s’il était l’idéal, alors que l’ironie est le procédé inverse qui consiste à décrire l’idéal comme s’il était le réel.

L’humour s’exprime donc de manière sobre (comme le simple constat du réel) alors que l’ironie a besoin de rhétorique (comme le discours de l’idéal).

Quand Montesquieu écrit « Ceux dont ils s’agit [les esclaves africains] sont noirs depuis les pieds jusqu’à la tête » il décrit le réel : les Africains sont noirs. Autrement dit, il s’agit d’une simple dénotation.

La problématique est celle du pourquoi ? et pour quoi ? de cette dénotation.

Le raciste la prononce comme une preuve (d’infériorité, voire de non-humanité) parce que le critère (de supériorité,  d’humanité) est, pour lui, le blanc.

L’antiraciste peut la prononcer pour en signifier l’absurdité… mais seulement devant des personnes pour qui la hiérarchie des couleurs et la notion de race sont des non-sens. D’où la possible ambiguïté.

Ce qui permet de savoir que la phrase de Montesquieu ressortit à l’humour – et non à l’ironie qui serait quelque chose comme : « C’est extraordinaire comme ces êtres noirs, absolument noirs,  mais oui ! sans la moindre petite partie blanche,  sont l’image exacte de Dieu, qui, comme tout le monde le sait, a la belle couleur de la suie de nos cheminées ! »  – c’est le contexte de son discours qui est l’antithèse du racisme.

L’extrême-droite ne pratique pas l’humour, mais l’ironie, comme l’illustra l’exemple de Trump se moquant d’E. Macron et qui fut qualifié d’humour.

Si l’extrême-droite ne pratique pas l’humour, c’est parce que le réel ne peut jamais être pour elle un idéal distancié de son obsession identitaire : en revanche elle utilise l’ironie pour marquer la distance (pour elle scandaleuse) entre cette obsession idéalisée et le réel qui, du fait de la présence de l’autreétranger, doit être purifié par son expulsion.

La méchanceté

Comment je m’en sors ? La question, volontairement brute, est celle que me pose l’état du monde dès que j’ouvre les yeux et les oreilles. L’Ukraine, l’Iran, les Palestiniens – pour m’en tenir au plus hurlant – mais aussi les conditions dans lesquelles sont extraites en Afrique les terres rares indispensables à nos smartphones (reportage sur Arte), mais encore, à la frontière de la Birmanie et de la Thaïlande, l’asservissement par des criminels chinois associés à des milices birmanes de centaines de personnes qu’ils attirent par des offres d’embauches et qu’ils obligent en les séquestrant à trouver sur l’Internet des proies pour des escroqueries financières (37 milliards de dollars par an, selon l’ONU).

Et je peux aligner pratiquement sans fin les exemples de la méchanceté humaine dans l’infiniment grand et l’infiniment petit du monde actuel.

Je viens de relire le chapitre 6 (livre II) des Essais que Montaigne a intitulé « Des coches » (l’équivalent de nos voitures).

Il faut l’imaginer dans sa tour-librairie (bibliothèque) – la seule construction d’origine à côté du château reconstruit, aux poutres gravées de citations grecques et latines, la plume à la main, lisant et écrivant, alors que le pays est ravagé par les guerres de religion, une épidémie de peste, et qu’il a appris le massacre des Amérindiens par les Européens.

Toutes choses égales, c’est le même monde de violence, de cruauté, de méchanceté, qu’il connaît bien pour avoir assisté lui-même à la mise à mort d’un hérétique brûlé vif, exercé deux mandats de maire de Bordeaux, avoir servi d’intermédiaire entre catholiques et protestants au péril de sa vie, avoir été attaqué par des bandits de grand-chemin, dépouillé et laissé en vie grâce à sa « bonne mine » et à sa capacité à conclure un pacte de rançon avec ses agresseurs.

Dans sa tour, libéré de tout souci financier, il s’en sort non par des concepts, des constructions théoriques, mais, à partir d’événements et de faits, par la pensée écrite sans cesse relue, corrigée, rectifiée, enrichie, et jusqu’à sa mort.

Un travail de pensée inductive.

Dans ce chapitre, il part des coches – il explique pourquoi il n’aime pas les utiliser – et aboutit…  aux massacres des peuples et des rois du Mexique et du Pérou : « Jamais l’ambition, jamais les inimités publiques ne poussèrent les hommes les uns contre les autres à si horribles hostilités et calamité si misérables ».

Il est l’écrivain du passage de la pensée : le coche, c’est aussi le char royal, mais le char royal, c’est le roi, mais le roi, c’est ce qu’il devrait être « À le prendre exactement, un roi n’a rien proprement sien ; il se doit soi-même à autrui » et qu’il n’est pas, sauf, en l’occurrence le roi du Mexique et celui du Pérou dont il peint la dignité et le courage au moment où ils sont cruellement assassinés (en particulier le supplice du grill) par les chrétiens venus les convertir et prendre leur or.

L’écriture comme moyen d’évacuer un malaise sans utilité.

Zaïd

Zaïd (prénom masculin = abondance, croissance, persévérance) est le premier enfant né en 2026 – à la maternité d’Avignon. Le journal La Provence qui a publié l’information a reçu plusieurs centaines de protestations dont « Ses petits doigts cherchent déjà le manche du couteau », « un petit gnoul ! », « on aurait dû l’avorter ». (cf. Mediapart) Les parents ont porté plainte.

J’ai toujours en mémoire une des photos prises par les membres des Einsatzgruppen (les unités nazies chargées de l’extermination des juifs en URSS) : un homme en uniforme braque son pistolet sur la tête d’une femme qui porte dans ses bras son petit enfant, au bord de la fosse où elle va tomber avec lui.

On ne sait pas qui est cet homme, on ignore comment il a pu vivre après les avoir tués, combien de temps aura tenu la justification.

Malgré la censure du gouvernement, on sait que de nombreux soldats israéliens qui sont intervenus à Gaza sont atteints de troubles mentaux, que certains se suicident.

S’ils ne tuent pas, les propos cités plus haut valent les balles. Outre les actes possibles aujourd’hui, dans un contexte politique où les verrous d’interdit auront officiellement sauté, la chasse sera ouverte, comme elle l’est aux USA.

L’émission Avec philosophie de ce matin (12/01/2026 – France Culture) avait pour objet les Essais de Montaigne, notamment le chapitre 31 intitulé Des Cannibales (il concerne les peuples qui vivaient alors au Brésil) : « Nous les pouvons donc bien appeler barbares, eu égard aux règles de la raison, mais non pas eu égard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie. » Dans le même chapitre : « Nous embrassons tout, mais nous n’étreignons que du vent. »

Une problématique de l’IA

J’en commence la construction par ces deux questions, voulues à dessein limites  :

– dans sa réalité matérielle de machine construite par l’homme, est-ce que l’IA pourra décider d’appuyer sur le bouton marche/arrêt ?

– est-ce qu’elle pourra se construire elle-même ?

Dans la connaissance du corps à des fins médicales, l’IRM est un outil qui permet des explorations décisives auxquelles l’IA va apporter, s’il ne les apporte déjà, des compléments tout aussi décisifs.

La différence entre IRM et IA tient dans le « I » : Imagerie pour l’une, Intelligence pour l’autre, à savoir la capacité de combiner des données pour produire un discours. Si l’IRM produit une Image qui doit être lue et interprétée, l’IA est capable de lire et interpréter l’Image.

Est-ce que l’homme qui, aujourd’hui, lit l’Image pourra, demain, se contenter de la lecture qu’en aura faite l’IA ? Est-ce que l’homme qui écrit l’ordonnance pourra se contenter d’imprimer celle de l’IA ? Et est-ce que l’opération médicale pourra être réalisée par le robot dirigé par l’IA ?

En d’autres termes, l’espace qu’ouvre le I de l’IA ajoute au vertige qu’ouvre celui de la pensée humaine s’explorant elle-même la dimension jusqu’ici mythologique ou littéraire de la créature échappant à son créateur : Adam et Ève (Dieu), l’Apprenti sorcier (Goethe) et la créature de Frankenstein (Marie Shelley) acquiescent ostensiblement.

Je bascule dans l’essentiel, avec l’exemple de la confrontation – organisée par l’Obs – entre Hervé Le Tellier (écrivain, auteur notamment de L’Anomalie – prix Goncourt 2020) et l’IA. Objet : écrire une fiction policière de trois mille signes dont la première phrase serait : “Il aperçut dans son bureau le corps sans vie de l’écrivain” et la dernière : “‘Tout est pardonné’, pensa-t-elle avant de disparaître”.

L’écrivain et la machine composèrent. L’écrivain lut le texte de la machine et eut ce commentaire spontané : Oh, la vache ! – Entre parenthèses, il y a là un sujet de réflexion sur l’utilisation métaphorique de cet animal, au singulier et au pluriel.

J’ai lu le texte de la machine dont rien n’indique qu’il n’est pas écrit par une intelligence humaine. Et c’est là, à mon sens, que se trouve le problème essentiel : quant au résultat obtenu, qu’est-ce qui différencie Le Tellier de la machine IA ?

Rien. Rien qui, pour ce texte d’imagination/création, permette de distinguer l’un de l’autre.

Il y a là quelque chose qui échappe, bien au-delà de mes deux questions-limites de technologie et de science-fiction.

Comme les autres, la machine IA a été conçue, créée et mise en route sans construction de problématique associée, avec la différence que sa spécificité – contenue dans ce qui échappe – nous pose avec plus de gravité tragique, la question de la spécificité humaine.

Elle la pose comme l’a posée et la pose toujours, et pour le même objet, l’implosion de l’expérimentation communiste (fin des années 1980) et dont nous refusons toujours de considérer que l’émergence concomitante du « terrorisme » (étiquette vide de sens) et le renouveau planétaire de l’idéologie d’extrême-droite en sont les corollaires de désespérance.

Est-ce que ce refus – un des signes du déni d’identification et de traitement de notre spécificité – est constitutif de qui nous sommes dont l’IA serait, non la métaphore, mais le dernier miroir ?

Euthanasie : la juge et les militants d’Ultime Liberté

Le jugement du procès qui s’est tenu en automne 2025 a été rendu le 9 janvier 2026 : tous les prévenus, douze personnes de 75 à 89 ans, ont été condamnés à des peines de prison (3 à 10 mois avec sursis) pour avoir aidé à l’acquisition (interdite par la loi) par des personnes qui avaient décidé de se suicider, du pentobarbital, un barbiturique qui permet une euthanasie douce.

Le jugement ne concerne pas seulement l’acquisition de ce produit mais il se réfère aussi à la loi française actuelle sur l’accompagnement de fin de vie.

La juge a notamment indiqué que les membres de l’association s’affranchissaient de tout avis médical – ils ne sont pas médecins – et qu’ils ne pouvaient donc pas informer ceux qui demandent cette aide des options thérapeutiques possibles. Elle a également relevé l’incapacité des prévenus à répondre à « ce qu’il fallait faire face à une adhérent souhaitant mourir en raison de ses difficultés psychologiques ».

En réalité, ces remarques ne concernent pas les accusés, mais ceux qui demandent une aide pour mourir. La juge leur demande en quelque sorte : Vous êtes bien sûrs de vouloir mourir ? Vous êtes vraiment sûrs ?  

Et pourquoi leur pose-t-elle cette question ? Pourquoi stigmatise-t-elle « la philosophie de liberté de mettre fin à ses jours sans condition, notamment d’âge ou de maladie [c’est la position d’un des membres de l’association], loin de ce que pratiquent la Suisse et la Belgique, et loin de ce qu’autoriserait la loi française si le texte en discussion était adopté et promulgué » ?

Ces considérations signifient que la question essentielle, celle du droit de disposer de sa vie n’a toujours pas été abordée, et que la problématique du choix (choisir implique et une renonciation et l’impossibilité du retour à la situation initiale) n’a toujours pas été construite.

Sous cet angle, ses commentaires – dictés par une idéologie ou fruits d’une pensée limitée – sont inappropriés.

La catastrophe et la guerre.

Catastrophe est un nom grec composé de deux mots : kata, qui indique un mouvement de haut en bas, et strophê, qui indique l’action de tourner. La katastrophê est donc un renversement, un dénouement (au théâtre).

Guerre ne vient ni du grec polemos (>polémique) ni du latin bellum (>belliciste, imbécile), mais du francique (germanique) werra. Allez savoir pourquoi le mot du nord a pris le pas sur les deux d’un sud qui savait pourtant ce que guerre veut dire !

Nous – les hommes d’aujourd’hui – sommes ou allons être dans l’une et l’autre, matériellement plus ou moins selon nos situations géographiques, psychologiquement plutôt plus que moins, comme d’autres en d’autres temps, pour ne pas dire les hommes et les sociétés humaines en permanence.

Il n’est pas nécessaire d’insister sur le signes qui en témoignent. Il suffit de citer les noms de V. Poutine et D. Trump pour que s’ouvre le champ des représentations, dont celui, tentant de l’absurde – mais absurde par rapport à quoi ?

Le Monde d’aujourd’hui daté de demain – non, ce n’est pas absurde – publie sur deux pages un article intitulé « Pourquoi la guerre ? » qui propose une synthèse des réponses apportées par les « penseurs » à cette « question déchirante ».

D’Aristote ( « Nous ne faisons la guerre que pour vivre en paix ») à V. Poutine («Votre fils lui, a vécu, Il a atteint son but. Cela signifie que sa mort a un sens »,  assure-t-il à une maman dont le fils a été tué en Ukraine) en passant par Hobbes (c’est dans la nature de l’homme), Rousseau (la cause est la société), Clausewitz (« La guerre c’est la poursuite de la politique par d’autres moyens »),  Einstein (un petit nombre suffit à déclencher son processus) et Freud (conflit entre Eros – pulsion de vie – et Thanatos – pulsion de mort), la lecture permet cette réponse lumineuse à « Pourquoi la guerre ? » : on ne sait pas !

La catastrophe, ce n’est pas la guerre en tant que telle – elle en est une expression – mais ce qui conduit à son acceptation, repérable dans son commencement par un léger glissement du langage, comme ça, mine de rien, sur le terrain du discours, vieux comme l’humanité, du sacrifice, dans sons sens littéral de « faire sacré », dont l’objet est toujours le pays, la patrie. (cf. l’article « Perdre ses enfants » du 27/11/2025).

Depuis au moins 1914, on sait – selon le mot de Romain Rolland – qu’ « On croit mourir pour la patrie, on meurt pour des industriels », mais c’est un savoir qui ne sert à rien, pas plus que l’assertion de Marx « Les ouvriers n’ont pas de patrie » qui n’a empêché ni la guerre de 1870, ni celle de 1914, ni celle de 1940.

La seule chose qui puisse, à long terme, rendre la guerre sans objet, c’est savoir qu’elle est un des corollaires du refus – autre signe de la catastrophe – d’identifier et d’enseigner ce qui constitue le commun humain.

Le malaise Maduro

En-dehors de l’ensemble des questions liées à la violation du droit international, se pose celle de l’ambiguïté de Maduro en tant qu’emblème – comme Chavez, Morales, Castro etc.  –  de la révolution de « type socialiste-communiste » dans les Amériques, du Sud (Bolivie, Pérou…) et caribéenne (Cuba).

L’ambiguïté – elle explique les « oui, mais » des critiques en demi-teinte de l’agression états-unienne – tient au hiatus – entre les objectifs et le réel – qui produit le « mais, oui » de la critique en demi-teinte de la mise en œuvre politique révolutionnaire.

L’idéal – dans la multiplicité de son sens – de la gauche révolutionnaire est l’instauration d’une société fondée sur l’égalité et la justice sociales via la disparition de l’exploitation capitaliste, compliquée, pour les Amériques dont je parle, de la dimension coloniale et impérialiste.

Le succès et la popularité de Chavez – d’origine très modeste – ont été liées à la politique, promise et réalisée dans un premier temps, de redistribution des richesses produites par l’exploitation du pétrole.

Ensuite, ça ne marche pas.

L’histoire chaotique des années Chavez, puis Maduro – changements de constitution, tentatives de coup d’État, régime policier, mainmise de l’armée sur l’économie etc. – produit un exil massif, la pauvreté, la dictature.

S’il est très lourd, le poids de l’opposition capitaliste, interne et externe, ne suffit pas à expliquer l’échec économique – le pays avait des relations économiques avec la Russie, l’Iran, la Turquie, notamment – et, surtout, politique – la dernière élection de Maduro est un vol.

Le décalage entre le discours politique de liberté et d’émancipation (cf. la référence à Simon Bolivar) et la constitution d’une caste pour l’exercice du pouvoir réel exclut l’argument du soutien populaire dont l’absence manifeste explique pour une part la possibilité de l’agression états-unienne.

Le crève-cœur pour la gauche – problématique du commun – est là : pour condamner l’agression il n’est pas possible d’associer au principe du droit l’intérêt du peuple vénézuélien.

Ce sera la même chose pour Cuba si l’agression se reproduit.

Les conditions de vie y sont très difficiles pour ne pas dire catastrophiques, et si le blocus des USA a pesé et pèse lourd, il n’est pas la cause essentielle, comme pour le Venezuela… comme pour l’URSS et les « démocraties populaires ».

L’absence de la problématique du commun à l’échelle planétaire produit in fine cette situation à proprement parler renversante d’un président enlevé de force dans son pays par l’armée d’un pays étranger, traduit devant un tribunal de ce pays pour une accusation lancée par le seul kidnappeur, alors que ce même kidnappeur (D. Trump) rencontre chez lui, un autre chef d’État agresseur (V. Poutine) contre lequel a été lancé un mandat d’arrêt international pour crimes de guerre.

Même ceux qui applaudissent à ce qui ressemble à un blockbuster ne sont pas épargnés par l’absurdité du monde actuel.

La justification

Avant-hier, il y avait la justification par le communisme, qui était une réalité géopolitique et qui créa le consensus général du monde capitaliste. 

Hier, par les armes de destruction massive, une affabulation, qui produisit des divergences autour de la morale des « forces du bien et du mal ».

Aujourd’hui, par le narcotrafic, prétexte que rend possible le rejet du principe du droit international, par la Russie, Israël, les USA…  et, ce qui confirme et aggrave la déliquescence, par l’absence de condamnation du coup de force par les pays européens et l’Union européenne.  

Le réel, aujourd’hui, est celui de l’implosion des critères de référence et la mise à nu, désinhibée, du cynisme des intérêts du « moi d’abord ! ».

La dissolution d’un commun international politique et juridique, la disparition de la dialectique individu /capitalisme, commun / socialisme ne peut qu’aggraver l’angoisse individuelle et son corollaire de la tentation du saut collectif dans l’abîme.

Ce que j’entends et lis dans les médias tourne dans la sphère de la description des symptômes et n’aborde jamais la problématique de l’équation capitaliste qui produit le processus chaotique actuel.

La logique et l’attaque contre le Venezuela

Logique vient de l’adjectif grec logikos (dérivé du nom logos = le discours, la parole) qui signifie ce qui convient à un discours, en particulier au raisonnement. Il indique une cohérence.

L’attaque contre le Venezuela est logique en ce sens qu’elle est cohérente avec le « discours » majoritaire états-unien qui a conduit à l’élection de D. Trump, et dont la double évacuation des critères du droit (cf. l’attaque du Capitole, les condamnations) et du réel sont les composantes majeures :  les justifications de D. Trump sont analogues celles de G.W. Bush pour l’attaque de l’Irak, avec la différence majeure de la parole : après l’avoir entendu brièvement, j’ai lu l’intégrité du discours qu’il a prononcé après l’attaque et l’enlèvement de N. Maduro. C’est à proprement parler sidérant : aucune structure, aucune analyse, mais le récit décousu que pourrait prononcer un homme embrumé ou un adolescent désinhibé en mal d’épopée de cour d’école.

Les arguments pour ou contre ce type d’intervention militaire, archiconnus et à chaque fois vainement ressassés, ne touchent pas le cœur du problème, à savoir ce qui fait émerger un D. Trump dont les actes ne peuvent être que dans la logique du discours qui l’a élu.

J’écoutais samedi (France Culture – 12 h 45) un débat sur le referendum.

Jamais ne fut posée la question de la nature du peuple, qui répond par oui ou non, ou qui élit D. Trump ou V. Poutine et dont se réclament tous les politiciens de tout bord pour justifier ce qu’ils disent ou font.

Dans sa déclaration très tardive, E. Macron invoque le bien-être du peuple vénézuélien. En ne condamnant pas l’attaque au nom du droit dont il est pourtant le garant en tant que président d’une République signataire de la Charte des Nations Unies, il la valide en même temps qu’il nourrit le discours qui a conduit à l’émergence de D. Trump et celui qui, en France, nourrit le RN.

Si l’on considère que le rapport du peuple à la population est équivalent à celui de l’esprit au corps, l’état de santé de l’humanité aujourd’hui est une pathologie neurodégénérative.

Ceux qui entouraient le président américain quand il délira son long discours de sa voix enfantine et monocorde n’étaient ni médecins ni infirmiers. Leurs attitudes et leurs regards confirmaient la gravité de la pathologie.