La pernicieuse question

Écoutez au moins les cinq premières minutes de l’émission Sans préjuger (France culture – samedi 27/09/2025 – 12 h 45) animée par Nathan Denvers que son parcours a conduit chez CNews, la chaine de V. Bolloré qui diffuse l’idéologie d’extrême-droite.

Le thème du jour a des allures de philosophie : « Israël-Gaza : peut-on rester artiste en temps de guerre ? ». Une question (elle n’est pas la pernicieuse annoncée) dont on a la réponse depuis longtemps – cf. entre autres, les fascicules « Poésie », publiées clandestinement pendant l’Occupation, et aussi les tentatives de théâtre dans les baraquements des camps de la mort nazis.

Voici l’introduction, nettement lue, une succession de clichés : « Comment raconter ce qui ne se raconte pas ? Comment donner à vois une souffrance qu’aucune image aussi insoutenable soit-elle ne saurait contenir ? Comment rendre compte d’une mécanique dont aucune explication ne pourra justifier le scandale, ce non-sens tragique que constitue la guerre ?(…)

Pour en arriver, sans transition, à ceci : «  Depuis le 7 octobre et le début de la riposte israélienne à Gaza… » 

Toujours sans transition, il développe ensuite des lieux communs sur l’art, l’artiste, le rapport de l’un et l’autre avec la guerre, présente enfin ses deux invités [ Amos Guitaï, cinéaste franco-israélien et Jadd Hilal, écrivain franco-palestino-libanais] puis, après avoir ajouté une touche émotionnelle, pose la question que je qualifie de pernicieuse : « J’aimerais partir d’une question très très simple, très concrète, très incarnée : souvent on dit, même vingt-cinq ans après, que faisiez-vous le 11 septembre [2001les quatre attentats islamistes contre les USA], comment vous avez appris ce qui se passait, comment avez-vous découvert les images des tours jumelles qui s’effondraient, qu’est-ce que vous avez ressenti, qu’est-ce que vous avez éprouvé, comment avez-vous continué votre journée ? (Et, une nouvelle fois sans transition]  Amos Guitaï, le 7 octobre, est-ce que vous pouvez nous raconter à quoi a ressemblé votre journée, ce jour-là ? »

Voilà comment le refus de la problématique [Nathan Denvers est agrégé de philosophie] conduit à la perversion de la pensée : vous avez remarqué le détour par l’intitulé faussement profond, [une question, elle, vraie : en quoi l’art permet-il de résister ?],  par le déroulé des lieux communs [j’ai abrégé], pour en arriver à ce « Depuis le 7 octobre… » qu’il tente de faire accepter via le 11 septembre comme un « début » pour installer le débat dans ce « début » par le « ressenti émotionnel » censé le faire accepter..

Il se fait alors « ramasser », très gentiment, et par Amos Gitaï et Jadd Hilal qui refusent de tomber dans le piège et qui expliquent, l’un et l’autre, en quoi le 7 octobre n’est pas un début.

Vous, qui lisez le blog, n’aurez pas de mal à imaginer le plaisir que procure l’harmonie.

Le récit de D. Trump, de N. Sarkozy et le dialogue

Marie Boëton, grand reporter au journal La Croix L’Hebdo était invitée de Nicolas Herbeaux (Les matins du samedi – France culture – 27/09/2025).

À propos d’une enquête internationale auprès des jeunes de 16 à 26 ans, elle vient de publier un article intitulé Il nous faudrait un Poutine. Un sur deux de ces jeunes n’est pas convaincu que la démocratie soit un bon système. La plupart de ces 50%, garçons ou filles, hommes ou femmes, de toutes les catégories sociales, est plutôt d’extrême-droite et non diplômée, ne vote pas, ne s’informe pas par les journaux, la radio ou la télé, mais suit des Youtubeurs sur Internet, et considère que les médias et les contre-pouvoirs (syndicats, justice…) sont des entraves à l’action publique.  

Ils souhaitent donc un « homme fort », comme V. Poutine ou D. Trump, qui, s’ il est « à moitié fou » (disent-ils) décide, –  « trois minutes et pam ! » cite la journaliste –  et peu importe la légitimité des décisions prises.

Son constat : ils sont dans l’anxiété, considèrent que la justice sociale dans la démocratie actuelle n’existe pas, et ils ont besoin d’une « protection ». Comme il n’y a pas d’état social de droit (cf. les inégalités, la précarité etc.), ils disent que l’état de droit est une illusion. Elle a parlé avec quatre d’entre eux, dont deux ingénieurs, et a constaté qu’il n’y a pas de dialogue possible. Une des jeunes lui a dit : « Je ne mange pas tous les jours et vous me parler de liberté fondamentale ! » – ce n’était peut-être pas le meilleur angle pour tenter un dialogue.

Si les inégalités, la précarité ne constituent pas un fait nouveau, l’absence d’alternative au capitalisme – confondu ici avec la démocratie – produit depuis trente ans ce rejet de tout ce qui n’est pas  « action directe », comme les décisions de Trump à grands coups de gros stylos.

Le récit du président américain, désinhibé (discours à l’ONU, inimaginable il y a seulement quelques mois), délirant à propos de tout et de n’importe quoi (récemment son conseil aux femmes enceintes de ne pas prendre de paracétamol qui serait cause d’autisme), raconte une histoire « vraie » parce qu’elle s’oppose à celle qui a été racontée jusqu’ici, et qu’elle l’est par un presque octogénaire « vieil homme indigne » aux cheveux teints et au lourd regard méprisant.

La désinhibition caractérise aussi le discours de N. Sarkozy, condamné à la prison : « Ce qui s’est passé aujourd’hui est d’une gravité extrême pour l’Etat de droit, pour la confiance qu’on peut avoir pour la justice. La haine n’a décidément aucune limite. J’assumerai mes responsabilités et s’ils veulent absolument que je dorme en prison, je dormirai en prison. Mais la tête haute. Je suis innocent. Cette injustice est un scandale. Ceux qui me haïssent à ce point pensent m’humilier. Ce qu’ils humilient aujourd’hui, c’est la France. »

Propos très grave, surtout si l’on se réfère à la longueur et à la précision de l’instruction, au déroulé du procès (voir les explications invraisemblables sinon provocantes des deux ex-ministres) et au verdict qui, malgré les faisceaux d’évidence, évacue pourtant les accusations « corruption, recel de détournement de fonds publics, financement illégal de campagne » puisque les preuves matérielles n’ont pas pu être apportées et pour cause – l’argent liquide est aussi utilisé pour ne pas laisser de traces.

A ce propos.  

Au cours du journal de 12 h30 (samedi 27/09/2025) la journaliste Éva Kling commente les réactions hostiles à la juge qui a condamné N. Sarkozy et elle diffuse ce commentaire de Thomas Ménagé, député RN du Loiret qui, s’il condamne les menaces contre la juge, ajoute : « Il y a des magistrats qui font leur boulot avec objectivité, et il y a des magistrats, comme dans tous les métiers, qui sont des mauvais magistrats en l’occurrence puisqu’ils font de la politique ils n’arrivent pas à faire fi de leurs opinions . »

Pourquoi soit cette journaliste, soit celui ou celle qui a recueilli le commentaire du député ne lui demande sur quels faits, quelles déclarations il s’appuie pour dire qu’il s’agit d’un jugement politique ?

Faute du seul récit susceptible de donner une colonne vertébrale au désarroi collectif et particulier – notamment des plus jeunes – , à savoir le récit d’un commun redéfini, s’accumulent les récits du Moi d’abord, du Moi l’Amérique, du Moi la France en tant que préludes au récit du fascisme, à terme, de la guerre patriote.

L’instant de ma mort – Maurice Blanchot (6)

Il va être fusillé quand survient le « miracle » :

« À cet instant, brusque retour au monde, éclata le bruit considérable d’une proche bataille. Les camarades du maquis voulaient porter secours à celui qu’ils savaient en danger. Le lieutenant s’éloigna pour se rendre compte. Les Allemands restaient en ordre, prêts à demeurer ainsi dans une immobilité qui arrêtait le temps. »

Là encore, la phrase n’est pas celle du simple récit : la proposition elliptique du verbe (brusque retour au monde), la postposition du sujet (le bruit) et l’antéposition de l’adjectif (proche)  sollicitent l’attention pour autre chose que le fait lui-même. L’équivalent mental de brefs « arrêts sur image » : ainsi, l’effet d’accélération dramatique de « À cet instant » (équivalent atténué du « soudain » purement narratif) est bloqué par la proposition elliptique qui suit.

L’instant – la mort imminente – est celui du monde intérieur du personnage qui n’est pas précisé : il n’y a ni « le jeune homme » ni le « je » de l’homme âgé : marque de la distanciation du tragique, corollaire de la « légèreté extraordinaire » antérieure. « Brusque retour au monde » (l’extérieur) indique le re-branchement du moi-mort-intérieur au vivant identifié avec la violence brute (« éclata ») mais que l’antéposition de l’adjectif atténue : « proche bataille » a la résonance du conte = c’est grave, oui, mais c’est comme si ce n’était pas vrai.

L’explication proposée par la phrase suivante (« Les camarades » et « celui » accentuent la distanciation) est comme fournie par un tiers qui serait là en surplomb pour rappeler le contexte et la situation de résistant du jeune homme – « porter secours », de basse intensité,  évoque plus la réponse à un incident qu’une action de guerre.

Le miracle est aussi ce qui conduit le lieutenant à ne pas commander le tir (une ou deux secondes) et à s’éloigner. « Pour se rendre compte » flotte aussi dans le même espace d’atténuation.

La dernière phrase évacue pratiquement le récit, en ce sens que la pensée sollicitée à la fin semble être celles des Allemands.

Ce qui est créé ici, comme l’ensemble du texte, c’est un objet littéraire, dont la fonction est de solliciter non l’empathie mais une démarche esthétique.

J’ai expliqué dans les articles précédents, et dans ma réponse à Robert, la gêne que je ressens parfois. Elle est liée, pour une part,  à ce que je sais de l’histoire personnelle de Maurice Blanchot. L’idée (la sienne), évoquée dans la dernière phrase de ma réponse, que « l’écrivain n’a pas de biographie » sera l’objet de la conclusion.

L’instant de ma mort – Maurice Blanchot (5)

Le paragraphe suivant me fait également balancer entre l’authentique de la littérature (la recréation – ici celle de l’événement présenté comme un fait réel)  et l’artifice (une fable).

Voici la première phrase : « À sa place, je ne chercherai pas à analyser ce sentiment de légèreté. » [rappel : «… une sorte de béatitude (rien d’heureux cependant),  – allégresse souveraine ? »]

Le problème est posé par le choix du futur chercherai.

Dans le langage habituel, « à la place » est suivi du conditionnel parce qu’il contient le « si » implicite de l’irréel = si j’étais à sa place, je ne chercherais pas (mais je n’y suis pas).

Le futur oblige à comprendre un présent de réalité :  = Comme que je suis / étant / me mettant… À sa place,  je ne chercherai pas

Je le disais dans l’article précédent, la littérature permet la recréation qui n’est pas le souvenir pur et simple. Comme le dit Paul Klee de la peinture, « Elle ne reproduit pas le visible, elle rend visible ».

Ce refus de l’analyse du « sentiment de légèreté » est contradictoire avec « Allégresse souveraine ? Rencontre de la mort avec la mort ? » (fin du paragraphe précédent).

Même chose avec ce qui suit :  « Il était peut-être tout à coup invincible. Mort – immortel. Peut-être l’extase. Plutôt le sentiment de compassion pour l’humanité souffrante, le bonheur de n’être pas immortel ni éternel. »

Tout repose sur le présent du « Je » (ne chercherai pas) qui écrit. Deux hypothèses : je-moi, aujourd’hui, cinquante ans après, ou, je-moi me plaçant dans l’instant du jeune homme, cinquante ans avant ?

Si le futur est adéquat dans la première hypothèse, il ne l’est pas dans la seconde puisque, dans l’instant de la mort, il n’y a plus de futur, surtout pas celui de la durée de la recherche.

Ce qui suit qui ne peut être que je-moi, cinquante ans après. Les suggestions sont celles d’une analyse qui, parce qu’elle a été rejetée, résonne plus comme du jeu d’énigme que comme des idées ( Mort – immortel (…) pas immortel ni éternel).

L’approche est progressive : « invincible. Mort – immortel » est explicable d’abord (Peut-être) par l’extase ( = se tenir hors de : soi / événement), puis (Plutôt) par la compassion expliquée par le bonheur… qui se heurte quand même au « rien d’heureux cependant » du paragraphe précédent.

« Désormais il fut lié à la mort, par une amitié subreptice » indique un rapport intéressant à la fois par son paradoxe (la mort est généralement vue comme l’ennemie)  et, par subreptice (= qui se glisse par-dessous => contre la volonté) qui invite à penser à ce qu’est l’amitié.

Je relis le paragraphe et je retrouve la même impression désagréable (c’est vrai et c’est faux, c’est beau et c’est du toc) dont je sais qu’elle est liée à l’événement et au passé de l’écrivain.

Il y a cette question que je n’aime pas, qui n’est pas venue au moment de la lecture, mais au cours de l’explication et qui s’explique sans doute par cette impression désagréable : est-il vraisemblable que le jeune homme qui fait écrire « un lieutenant nazi » connaisse les signes qui indiquent les grades de l’armée allemande (ici : SS-Obersturmführer) ? Pourquoi pas, plus vrai, « un officier nazi » ?

L’agression de Benfeld, ou contribution à la question de l’identité nazisme = communisme

Le rappel des crimes communistes (Staline, Pol Pot…) revient systématiquement dans les contributions des lecteurs du Monde lorsqu’il est question du renouveau de l’idéologie d’extrême-droite et du fascisme.

Ce n’est pas toujours seulement une manière de mettre l’un et l’autre dans le même sac de condamnation, c’est aussi parfois une manière détournée de dire son accord avec ce renouveau.

Au collège de Benfeld (Bas-Rhin), un garçon de 14 ans a poignardé une professeure de musique – elle est hors de danger – avant de tenter de se suicider (il est entre la vie et la mort).

Les investigations ont conduit la procureure de la République à déclarer que cet élève de 3ème était en « grande difficulté sociale » et qu’il avait une « fascination » pour Hitler et les armes.

J’ai envoyé cette contribution au Monde : « Est-ce que quelqu’un aurait connaissance d’une agression analogue commise par un individu dont la « grande difficulté sociale » produirait une « fascination » analogue pour Lénine ou Staline ou Castro ou Pol Pot ? Une question qui pourrait être utile si l’on cherche la différence essentielle entre les deux totalitarismes, l’un et l’autre meurtriers. »

Une réponse : « Tous ces noms de génocidaires sont largement ignorés par cette jeunesse décervelée et psychiatrisée, si ça peut vous rassurer… » à laquelle j’ai répondu par cette question : « Pourquoi n’ignorent-ils pas Hitler ? » 

La réponse est intéressante pour ce qu’elle signifie du refus – il est assez général – d’opposer la parfaite cohérence entre le discours théorique et les actes nazis  et la tout aussi parfaite incohérence entre le discours théorique et les actes communistes.

L’instant de ma mort – Maurice Blanchot (4)

Les deux paragraphes qui suivent sont l’expression la plus significative de l’ambiguïté de l’écriture, entre authenticité et artifice littéraires, esthétique et paillettes.

Le premier.

« Je sais – le sais-je –que celui que visaient déjà les Allemands, n’attendant plus que l’ordre final, éprouva alors un sentiment de légèreté extraordinaire, une sorte de béatitude (rien d’heureux cependant),  – allégresse souveraine ? La rencontre de la mort et de la mort ? »

Le « Je » est celui de l’écrivain qui a choisi la distanciation par le dédoublement. Celui qui, là, dans le texte,  fait face aux fusils qui vont le tuer, n’est pas l’homme de 37 ans devenu celui de 87 ans qui raconterait un souvenir, mais l’homme de 37 ans recréé dans l’instant, pour la connaissance de ce que la fusillade mortelle interdit d’exprimer. Je le disais dans le premier article, l’instant de ma mort est un impossible. Ce qui est proposé n’est pas de l’ordre du récit autobiographique (dans le genre « voici ce que j’ai ressenti, éprouvé ») mais de la création littéraire : que peut le langage pour dire de ce qui, dans l’instant de ma mort, ne put pas être vécu autrement qu’en-dehors du « dicible » que permet le seul vivant ?

C’est un des objets de la littérature (cf. Proust) que de vivre totalement après coup, par récupération et recréation, ce qui, dans l’instant, n’a pu l’être que partiellement, superficiellement. La certitude de la mort – rien ne peut arrêter les balles – est l’équivalent tragique des affections ordinaires qui limitent la perception de l’instant qu’on vit, banal ou pas.

Rapporté à cet instant unique et ultime « Je sais » est le signe d’un essentiel non disparu. Mais l’entre-tiret – le sais-je – et l’absence du ? de la question produisent ce que je sens comme un inauthentique, un jeu :  « Je sais, mais je ne suis pas sûr de savoir et je ne suis pas sûr de n’être pas sûr » tel est pour moi le sens de cette construction bancale qui se veut profonde. Elle me produit une gêne, sinon une irritation, parce qu’elle ne correspond pas à la confidence « éprouva alors un sentiment de légèreté extraordinaire, une sorte de béatitude » que le passé-simple fait sonner juste et vrai en l’établissant comme une certitude (pas de refoulé enfoui), justifiant ainsi le « Je sais », et conférant au « savoir » par ses deux compléments la dimension de l’être global. (cf. Rimbaud : « Je sais les cieux crevant en éclairs… » – Le bateau ivre – articles 09/06/2024 etc.)

La parenthèse « rien d’heureux cependant » et le questionnement « allégresse souveraine ? » sont une invitation à penser ce que peut être cet état hors du cadre bien connu des couples « angoisse, peurs / courage, lâcheté ». Un juste et vrai que vient contrarier la question : « La rencontre de la mort et de la mort ? » : les deux articles définis créent ce que je ressens comme une problématique artificielle (« ma mort et la mort » ou l’inverse, serait une tout autre chose qui exclut la tentation de la fausse pudeur, sinon de la coquetterie), et invitent à plonger dans une pensée confuse.

Je retiens, de l’instant de la mort,  la possibilité du détachement.

La manifestation de Glendale

Le compte-rendu que donne Le Monde (23/09/2025) de l’hommage rendu à Charlie Kirk – assassiné pour des motifs qui seront peut-être élucidés par les médecins – a quelque chose d’une science-fiction particulière : celle d’une régression, impensable, du moins à ce degré, il y a une dizaine d’années.

Les propos des porte-parole du mouvement MAGA évoquent un Moyen-Âge de croisade, avec la différence qu’ils balaient des siècles d’une évolution qui semblait l’avoir enfermé dans les oubliettes de l’histoire humaine, et que son expression principale, qui se réclame de Dieu, ne cherche même pas à dissimuler le sentiment de haine qui l’anime. Après avoir déclaré que Charlie Kirk était « Le meilleur évangéliste pour la liberté américain », D. Trump a ajouté, devant des milliers de partisans « évangéliques » qui connaissent la Bible (cf. «Vous avez appris qu’il a été dit: Tu aimeras ton prochain, et tu haïras ton ennemi. Mais moi, je vous dis: Aimez vos ennemis » – Évangile de Matthieu – 5. 44 ) « C’est là que je suis en désaccord avec Charlie. Je hais mes adversaires. Et je ne leur souhaite pas le meilleur. Je suis désolé ! » Autrement dit, malgré la violence de ses anathèmes (cf. article du 20/09/2025), Charlie Kirk n’avait pas atteint le niveau de haine suffisant.

Stephen Miller, chef adjoint de l’administration et idéologue de la Maison blanche, tient un discours tout aussi désinhibé : « Nous sommes la tempête et nos ennemis ne peuvent comprendre notre force, notre détermination, notre résolution, notre passion (…). Nous sommes du côté du bien, nous sommes du côté de Dieu.  Nous défendons ce qui est bon, vertueux et noble. A ceux qui essaient de susciter de la violence contre nous (…), vous avez quoi ? Vous n’avez rien. Vous n’êtes rien. Vous êtes le vice, vous êtes la jalousie, vous êtes la haine, vous n’êtes rien. Vous ne pouvez rien construire, rien produire, rien créer. »

Il est même envisagé d’intenter des actions en justice contre des responsables démocrates, et même d’interdire le parti,  puisqu’il va de soi que l’assassin – de milieu républicain et de religion mormone – ne peut avoir été que le bras armé des antifas et des démocrates.

Et, je l’ai constaté avec le même effarement, il y a, dans le pays de Montaigne, de Diderot, de Voltaire, de Hugo, des lecteurs du journal Le Monde qui applaudissent.

L’instant de ma mort – Maurice Blanchot (3)

Le récit se poursuit ainsi :

« Dans la grande maison  (Le château disait-on), on frappa à la porte plutôt timidement. Je sais que le jeune homme vint ouvrir à des hôtes qui sans doute demandaient secours. Cette fois hurlement : « Tous dehors. » (p.7 – à propos du nombre de pages, j’ai corrigé une erreur liée à la pagination de l’éditeur : le texte est composé non de 17 pages mais de 9).

« Plutôt timidement » et l’interprétation « des hôtes qui sans doute demandaient secours » sont rendus surprenants par « Cette fois hurlement ». L’explication sera rétrospective : le soldat qui frappe n’est pas allemand mais un Russe de « l’armée Vlassov » (combattants hostiles au communisme, alliés de l’armée allemande) et le hurlement est celui d’un lieutenant nazi.

Quand même, l’image d’un soldat frappant timidement une porte ne va pas de soi. La certitude du « Je sais » [temps de l’écriture, cinquante ans plus tard] entrouvre une porte sur le rapport du jeune homme avec l’interprétation du réel – le coup de crosse contre la porte est plus vraisemblable – et ajoute au récit la dimension émotionnelle de la connaissance d’un moi rêveur qui n’a pas disparu cinquante ans plus tard, ne serait-ce que dans sa reconstruction.

Est-ce que le « honteusement » [«  Un lieutenant nazi, dans un français honteusement normal, fit sortir d’abord les personnes les plus âgées (…) p.10] est le jugement du jeune homme ou celui de l’écrivain ? Rapportée à la maîtrise de la langue, quelle est la faute qui produit cette honte ? Et la honte pour qui ?

Sans doute un jugement de l’écrivain, si je considère le détachement du « jeune homme » : « Cette fois il (le lieutenant) hurlait. Le jeune homme ne cherchait pourtant pas à fuir, mais avançait lentement, d’une manière presque sacerdotale. » (10)

Sacerdotale, renvoie au prêtre (sacer : sacré / dare : donner). Le jeune homme a été et est peut-être toujours encore celui de la foi catholique nourrie des rituels peuplés d’hommes processionnant en soutanes et chasubles. Presque est la nuance apportée par l’écrivain qui tente de suggérer une explication, ou bien qui l’imagine.

Quand le lieutenant lui fait comprendre qu’il va être fusillé le « jeune homme » devient « l’homme déjà moins jeune (on vieillit vite)… » (10), ce qui donne maintenant à jeune une signification autre que celle de l’âge – « jeune homme » ne s’applique pas à un homme de 37 ans – et renvoie ainsi à la première phrase du texte.

Face au peloton, il obtient que sa famille retourne à l’intérieur de la maison, ce qu’elle fait en « un long et lent cortège, silencieux, comme si tout était déjà accompli. » (11)

La comparative conditionnelle  [« comme si tout était déjà accompli »] est une scène-écho de la crucifixion du Christ : « Quand il eut pris le vinaigre, Jésus dit « Tout est accompli. » (Évangile de Jean – 19,30), une phrase que connaît tout chrétien, surtout quand il est un catholique fervent.

Est-ce est une pensée de « l’homme déjà moins jeune » ou une reconstruction de l’écrivain ?

Peu importe au fond puisqu’il s’agit de littérature.

Et peu importe encore si ce qui suit – à mon sens le plus important – retranscrit ou non le réel vécu alors par celui qui va être fusillé.

L’instant de ma mort – Maurice Blanchot (2)

J’ai précisé (article 1) quel était le contexte.

Supposons qu’il ne soit pas connu du lecteur (il n’y a aucune information sur la « quatrième de couverture ») pour lequel le titre L’instant de ma mort signifie que le texte sera écrit à la première personne, celle du sujet, réel ou fictif, de « ma mort ».

Il ouvre le livre et lit la première phrase :

« Je me souviens d’un jeune homme – un homme encore jeune – empêché de mourir par la mort même – et peut-être l’erreur de l’injustice. »

La distinction entre le narrateur et « un homme jeune » ne constitue pas un problème : regarder soi comme un autre et en faire objet d’étude est une démarche fréquente dans la littérature, et pas seulement dans la littérature.

La précision « homme encore jeune » transfère l’attention de jeune à homme et ouvre ainsi la réflexion sur ce qui, dans un contexte particulier, fait passer de l’un à l’autre,  et qui n’est pas l’âge mais la gravité de l’événement.

La pensée est donc ainsi sollicitée par ce qui ne sera donc pas un simple récit.

Ce que confirme « empêché de mourir par la mort même » qui résonne comme une énigme de type soit philosophique (quelle « mort » peut empêcher la mort ?) soit littéraire (la mort même serait la mort d’un autre survenant dans le contexte particulier du tribunal de « l’erreur de l’injustice »).

Énigme si étrange qu’elle paraît à la frontière de l’artifice.   

Quand j’ai ouvert le livre, je savais quel était le contexte et j’ai hésité. Surtout à cause de la distorsion, du moins apparente en première impression,  entre la résonance de la mort même (= intérieur/discours) et l’erreur de l’injustice (= extérieur/récit), renforcée par le « peut-être » : « Je me souviens » ne suffit pas à expliquer l’incertitude puisque la cause objective de la non-fusillade, donc de la mort qui n’est pas survenue, est extérieure (cf. article 1).

Il faut alors inverser ce qui semblait intérieur /discours et extérieur /récit, avec pour effet l’impression renforcée de l’artifice.

Car, le récit simplement narratif à partir duquel peut se construire la littérature est celui-ci  : si je n’ai pas été fusillé, c’est grâce à une action de Résistance voisine et… peut-être…  mais comme il ne s’agit pas de procès mais de guerre, quelle est cette erreur de l’injustice – l’injustice en tant que concept ? mais en référence à quoi ? –  et quelle mort le fait que l’injustice soit une erreur – si c’est bien cela – empêcherait-elle ? Ou alors, si ce n’est pas l’erreur produite par l’injustice (génitif subjectif), s’agit-il de l’erreur qui produit une injustice (génitif objectif) ? Mais quelle erreur ?

L’ignorance ou la connaissance du contexte ne change rien à la difficulté de compréhension.

Je suis prêt à entrer dans le discours /récit qui dit que la mort n’est pas un corps simple, mais la complexité artificielle des mots et des formules ne constitue ni la philosophie ni la littérature.

Dans la première impression du commencement.

Comme il s’agit d’une expérience effroyable, je suis aussi prêt à considérer que ce qui a des allures d’artifice pourrait être, par le procédé de la distanciation,  et après tant d’années, une expression de la pudeur.

La suite le dira.

Guillaume Erner et les deux « Charlie »

Le billet d’humeur (6 h 57 – 12 septembre – sur l’application France Culture) de l’animateur des Matins de France Culture a suscité une forte protestation dont a rendu compte la médiatrice de Radio France. (Un entretien où il tente de s’expliquer est également disponible sur l’application).

La protestation vient de l’analogie qu’il propose dans ce billet d’humeur entre le « Je suis Charlie » du massacre de l’équipe rédactionnelle de Charlie Hebdo – 7 janvier 2015 – et le « Je suis Charlie » de l’assassinat de l’influenceur Charlie Kirk, un des porte-voix de D. Trump et du mouvement MAGA.

Extrait de ce billet où il justifie le rapprochement. « Charlie Hebdo est un journal satirique qui revendique le droit à l’humour mais cet humour n’est pas compris par tous. Beaucoup ont estimé qu’il s’agissait d’un humour violent, au style menaçant. Charlie Kirk a pris des positions honnies par la gauche, anti-trans, masculiniste, ultra-conservateur mais il n’a enfreint aucune loi américaine et était ouvert au dialogue même s’il avait plus d’un tour rhétorique dans son sac. Si nous sommes encore capables de dialoguer, c’est que c’est la parole qui domine, et la parole, aussi dure soit-elle, n’est pas la violence (…) Le vrai Charlie se bat pour l’opinion de l’autre et donc désormais le « Je suis Charlie » doit se conjuguer au pluriel ou bien se taire à jamais. »

C’est quand même étonnant de confusion.

1 – « Charlie Hebdo est » / « Charlie Kirk a  » : d’un côté une identité (journal satirique), de l’autre une action (a pris des positions). Pourquoi pas l’identité pour le deuxième Charlie ?

2 – « positions honnies par la gauche » : est-ce que le discours politique d’exclusion, de stigmatisation et de haine – tel est bien le discours de D. Trump que prononce Ch. Kirk – est irrecevable par la seule gauche ? Le pape François avait dit son désaccord. Et est-ce que Ch. Kirk a « pris des positions » ou bien est-ce qu’il mène un combat idéologique et politique pour apporter de l’eau au moulin du pouvoir de D. Trump ? Charlie Hebdo, lui, crtique, à sa manière, tous les pouvoirs.

3 – « il n’a enfreint aucune loi américaine » est un argument de juriste alors qu’il s’agit d’un problème idéologique et politique. Dans ses campagnes électorales, Hitler n’avait pas enfreint les lois allemandes.

4 – « il était ouvert au dialogue » n’est pas corrigé par « le tour rhétorique dans son sac » qui ajoute au contraire le sourire adressé aux prestidigitateurs. (cf. Platon et les sophistes).

5 – « Si nous sommes encore capables de dialoguer, c’est que c’est la parole qui domine et la parole, aussi dure soit-elle, n’est pas la violence. » Là, c’est le délire ou le déni. Est-ce qu’il a oublié la radio des Mille collines au Rwanda ?  Par ailleurs, le dialogue suppose un objet à discuter et un échange d’idées. Voici quelques-unes des citations de Ch. Kirk, trouvées sur Internet. « Cela arrive tout le temps dans l’Amérique urbaine, des Noirs rôdent pour s’amuser en visant des Blancs, c’est un fait. Cela arrive de plus en plus. » « Si je vois un pilote noir, je vais me dire : “Bon, j’espère qu’il est qualifié.” » « Elles [les femmes noires] sortent en disant : “Je suis là seulement grâce à la discrimination positive.” Oui, on le sait. Vous n’avez pas la capacité intellectuelle pour être prises au sérieux autrement. Vous avez dû voler la place d’un Blanc pour être considérées un minimum sérieusement. » « Nous avons fait une énorme erreur quand nous avons adopté la loi sur les droits civiques au milieu des années 1960. » « Le Parti démocrate soutient tout ce que Dieu déteste. » etc. Ce copié-collé du discours de D. Trump est-il prononcé en vue d’un dialogue calme et paisible ou est-il une incitation à la violence ?

5 – « Le vrai Charlie se bat pour l’opinion de l’autre » Une formule bizarre sans doute inspirée par celle qu’on prête à Voltaire, mais qu’il n’a jamais prononcée « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire » même si elle lui correspond. La question que posent cette position et cette phrase : se battre jusqu’à la mort pour une « opinion » qui n’est pas la sienne, suppose qu’elle concerne un essentiel. Quel peut-il être sinon le contraire de ce qu’exprime cette affirmation à savoir la tolérance, le respect de l’autre, l’absence de discrimination etc.

Et, ça, la haine, la discrimination, le racisme, ça ne se discute pas, ça se combat.