Le degré zéro et la prise d’étranglement

L’un concerne le racisme dans la police, l’autre, l’interpellation physique.

Les deux récentes déclarations du ministre de l’Intérieur Christophe Castaner (rappel : ministre – latin minus – désigne celui qui est moindre, au-dessous, au service de…) sont une double illustration de la démagogie (rappel : démos – grec – désigne le peuple – et agein – toujours grec – signifie conduire) qui consiste à diriger le peuple par tous les moyens.

En l’occurrence, le  principe du degré zéro  et l’interdiction de la prise d’étranglement étaient censés satisfaire ceux qui protestent contre les excès de la violence policière.

Le résultat est doublement nul : aucun des protestataires n’est dupe et les syndicats policiers protestent violemment.

En tant qu’institution, la police est un mode d’expression de notre société. Comme toutes les autres institutions. Un miroir plus ou moins grossissant.

Ce qui la caractérise :

– la violence. Non seulement celle de ceux qui sont interpellés, mais celle de ceux qui interpellent. Pourquoi devient-on violent ? On sait, à peu près, dans les grandes lignes, pour ce qui est de la violence transgressive. Mais aussi : pourquoi devient-on policier, CRS…  ? L’uniforme, le pistolet, la matraque… ? Le respect et le maintien de l’ordre ?

– justement, l’ordre. L’ordre de quoi, exactement ? Oui, l’ordre républicain. La loi. Mais, dans une manifestation autorisée, où est, par exemple, la limite matérielle, concrète, entre l’ordre républicain et son contraire ? Quels trottoirs, quels gestes, quels mots… autoriseront ou pas un coup de matraque, une grenade lacrymogène, un tir ?

Le comportement policier individuel et collectif – autrement dit, l’appréciation du « jeu » de et dans la machine règlementaire – est en grande partie conditionné par le discours de la société à un moment donné. On continue à parler de race. De faciès. Si se dire raciste est délicat, on peut assurer ne pas être raciste mais… On sait que la couleur de peau détermine les risques d’interpellation pour contrôle d’identité.

Depuis un certain temps déjà, certains brandissent la menace du « grand remplacement ». Et plus de la moitié des militaires et policiers ont voté pour le FN/RN au premier tour de la présidentielle de 2017 (selon une étude du Centre de recherches politiques de Sciences Po).

La vidéo montre à l’évidence que Derek Chauvin a tué consciemment George Floyd.  Plus de huit minutes le genou sur le cou d’un homme qui ne présente aucun danger et qui dit qu’il va mourir.

Pourquoi n’a-t-il pas été gêné d’être filmé ?

Parce qu’il estimait agir « normalement ». Plusieurs plaintes avaient été déposées contre lui. Sans suite pour la plupart. Pour les autres, aucune sanction importante. Il était toujours policier et estimait sans doute être dans le « jeu » d’appréciation autorisé par la société. Il avait raison. Du moins, jusqu’aux manifestations dont l’ampleur a conduit l’attorney à mieux regarder la vidéo – tout le monde peut être distrait – et à requalifier l’accusation initiale.

Juger de la responsabilité de D. Chauvin, c’est, aussi, interroger les USA qui vivent encore dans un « ordre » qui n’a pas décidé de tenter d’éradiquer le racisme historique : l’esclavage, comme, chez nous la colonisation, n’est pas objet d’une analyse critique qui serait objet d’enseignement.   

Chez nous, la démagogie/infantilisation de Ch. Castaner est une variante, inquiétante ici par son degré d’irresponsabilité, de celle qui anime souvent la pratique du pouvoir politique : la « racaille et le Kärcher, La princesse de Clèves…  » de N. Sarkozy, l’affaire Leonarda de F. Hollande, la guerre du virus d’E. Macron… entre autres marques de faiblesse.

Littérature 3 (Rutebeuf – Verlaine)

* Ajout : Je vous invite à lire l’article complémentaire publié le 04/01/2023. Je précise : vous êtes plus de 1600 à avoir sélectionné cet article…. Quelqu’un pourrait-il m’expliquer ce qui l’a conduit à faire une telle recherche et comment il a eu connaissance de cet article ?

Rutebeuf (13ème siècle), trouvère (poète du nord <> troubadour poète du sud) compositeur de « dits » (histoires), de « mystères » (théâtre religieux), est surtout connu aujourd’hui pour La complainte Rutebeuf, mise en musique et interprétée par Léo Ferré (sous le titre Pauvre Rutebeuf), et de nombreux autres chanteurs (Marc Ogeret, Joan Baez…).

                                                      Que sont mes amis devenus

                                                     Que  j’avais de si près tenus

                                                                 Et tant aimés

                                                       Ils ont été trop clairsemés

                                                        Le vent je crois les a ôtés

                                                             L’amour est morte

                                                   Ce sont amis que vent emporte

                                                     Et il ventait devant ma porte

                                                              Les emporta (…)

Cette première strophe de la Complainte (l’intégralité se trouve facilement sur Internet) pour :

1 – la problématique de l’impuissance, du désarroi, face à ce qui pourrait être la fatalité, le « pas de chance », le « c’est comme ça », « on n’y peut rien ».

2 – les sons et les harmoniques de la construction poétique.

1- Le poème (la complainte a la dimension tragique du destin) présente le narrateur comme dépossédé du pouvoir d’agir dans ses rapports d’amitié, perdue en dépit de l’intensité (tant) de son investissement physique (tenus) et affectif (aimés) pour la conserver. L’épicentre est le vent, métaphore d’une force invisible malintentionnée contre laquelle on ne peut rien. (cf. ci-dessous le poème de Verlaine).

2 – Si l’on compare : a – Que sont devenus mes amis ? (prose) et b- Que sont mes amis devenus  (poésie – pas de ponctuation) :

a-  la question porte sur sont devenus (auxiliaire être + participe passé pour former le passé-composé) qui est l’épicentre.

b-  la question ou exclamation se dédouble et porte à la fois sur sont  et sur devenus :

sont, séparé du participe, sonne d’abord comme le verbe être, et que sont comme un qui sont :« que sont mes amis »  apparaît fugitivement comme un possible épicentre.

devenus prend une dimension nouvelle puisqu’il est/devient alors l’épicentre, sans que disparaisse le premier. Un peu comme ce qui se passe par exemple dans les fugues à plusieurs voix de Bach.

Autrement dit : 

a- on attend une réponse précise : le signifié (le sens, très clair, de la question) fait disparaître le signifiant (la construction) qui n’a pas de fonction esthétique.

b- l’interrogation/exclamation est une expression de la problématique (amour/amitié s’en vont et on n’y peut rien) dont la réponse est « dans le vent » (cf. Bob Dylan). Le signifié est modifié/enrichi par les harmoniques (vibrations autour de la note, ici l’interrogation/exclamation) créées par la dissociation de l’auxiliaire et du participe.

3 – Amour, masculin au singulier et féminin au pluriel, est aussi féminin au singulier chez La Bruyère, Molière, La Fontaine, Racine… La poésie qui utilise les mots comme des éléments musicaux peut les modifier librement.

Morte est une rime dite « féminine » (le –e final ne se prononce pas mais il se laisse entendre) caractérisée par la résonance qui prolonge le vers tout en conservant les quatre syllabes (l’a/ mour/ est/mort(e)), comme « empor/te » et « por/te » pour les huit syllabes (cf. sonne l’heure / je demeure dans Le Pont Mirabeau) : résonance qui fait écho celle du rapport amitié/amour.

Les emporta, est une rime dite masculine : pas de résonance, un son mat, c’est fini.

***

                                                            Chanson d’automne 

                                                             Les sanglots longs

                                                                  Des violons

                                                                 De l’automne

                                                             Blessent mon cœur

                                                               D’une langueur

                                                                    Monotone

                                                               

Tout suffocant

                                                               Et blême quand

                                                                 Sonne l’heure

                                                                Je me souviens

                                                              Des jours anciens

                                                                   Et je pleure

                                                               

Et je m’en vais

                                                               Au vent mauvais

                                                                Qui m’emporte

                                                                   Deçà, delà

                                                                   Pareil à la

                                                                 Feuille morte

                                                            (Poèmes saturniens)

Verlaine aimait les vers impairs pour ce qu’ils permettent de non fini, de résonance :

                                                  De la musique avant toute chose

                                                     Et pour cela préfère l’impair

                                               Plus vague et plus soluble dans l’air

                                              Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.

                                                                (Art poétique)

Chaque strophe de Chanson d’automne est composée de deux structures de 11 syllabes  chacune terminée par une rime féminine (automne, monotone, heure, pleure, emporte, morte) qui entraîne au-delà de la 11ème syllabe, sans aller jusqu’à l’alexandrin (vers classique – Corneille, Racine, Molière…  –  de 12 syllabes aux structures paires).

Même problématique de la mauvaise étoile, du destin, même procédé d’écriture, à six siècles d’intervalle, dans des sociétés (Moyen-âge, fin du 19ème siècle) qui sont très différentes.

Pas les hommes.

Le sens de la statistique et des classements

Hier, 6 juin, A la Une – version numérique du Monde : « Avec 34021 décès officiellement recensés, le Brésil est désormais le troisième pays le plus endeuillé au monde, derrière les Etats-Unis et le Royaume Uni. »

En France, 29065 morts.

Dit autrement :

– Brésil : 34021 morts, 212 millions d’habitants, soit 0,016 %

– France : 29065 morts, 67 millions d’habitants, soit  0,043 %

Que signifient ces comparaisons qui – pourcentages en moins – font régulièrement la une des médias ?

Il s’agit de compétition. Comme pour les J.O. 

Avec la différence que monte sur la plus haute marche celui qui perd. Et celui qui perd est celui qui a le plus.

Les comparaisons plongent dans l’irrationalité (cf. les pourcentages) et l’absurdité : nous serions meilleurs, en valeur absolue, que les Brésiliens, que les Américains (USA) et que les Britanniques… plus ou moins sous-entendu parce qu’ils ont élu des présidents ou un premier ministre, disons « problématiques ».

La question qui n’est que rarement abordée, si elle l’est,  et qui me semble essentielle, est celle du rapport à la Nature : Bolsonaro (Brésil), Trump (USA) et, avant son hospitalisation, Johnson (Royaume Uni), ont tenu, plus ou moins explicitement, le discours « le mieux armé naturellement gagne, le plus faible meurt ».

Cette question, nous l’avons en nous, plus ou moins enfouie.

Il serait utile qu’elle sorte et qu’on examine ce qu’elle signifie.

Epistémologie

Ce nom est formé de deux mots d’origine grecque : épistèmôn, le savoir, et logos, la parole, le discours dans leur sens le plus large.

Un mot savant, oui, mais pas si compliqué et qui a l’utilité du garde-fou.

L’épistémologie est un discours (de type « examen critique ») sur le savoir. En d’autres termes : je sais quelque chose, mais sur quoi repose ce savoir, quelles sont la valeur, la fiabilité des outils qui l’ont rendu possible ?

Ce qui implique la relativité reconnue du savoir et la possibilité également reconnue de l’erreur.

Aujourd’hui, 4 juin, à midi, sur France Info, un journaliste interrogeait un spécialiste sur les nouvelles connaissances que nous avons du coronavirus, notamment la faible contagiosité des petits enfants révélée par de récentes études pédiatriques.

Le journaliste, excité, agité, logorrhéique (« la parole qui coule »), lui posa avec insistance la question de la pertinence des protocoles mis en place pour la réouverture des écoles à partir du 13 mai. En gros, est-ce que le gouvernement n’en avait pas trop fait ? La tonalité de la question, répétée, insistante, invitait à abonder dans ce sens.

Le spécialiste, dont j’ai admiré la patience et la maîtrise, a rappelé calmement le b.a.-ba de la démarche scientifique et le rapport des mesures de précaution avec l’état de la connaissance à un moment donné.

France-Info est une radio de grande écoute et le journaliste m’a donné l’impression de vouloir être le porte-parole démagogique d’une opinion qui sait, et qui est persuadée que les politiques sont des incompétents.

Cette même chaîne de radio – entre autres médias – avait quelques semaines plus tôt rappelé le mauvais procès fait, en 2010, par des journalistes, des politiques, à Roselyne Bachelot, alors ministre de la santé, pour ses commandes jugées alors excessives de masques et de vaccins en prévision de la pandémie de grippe A… qui ne s’est pas produite.

Sans la pandémie du coronavirus, ce procès lui collerait encore à la peau, et celui fait au gouvernement de ne pas avoir su stocker des masques* n’aurait pas lieu.

Peut-être serait-il utile pour ces chaînes d’informations en boucle, dans la course permanente, le raccourci, le schématisme, de redécouvrir l’importance de l’épistémologie appliquée à l’exercice du métier de journaliste.

* Le déni gouvernemental  de ce manque d’anticipation – c’est une autre question –  n’a pu qu’alimenter le discours d’incompétence des politiques et favoriser les procès aujourd’hui intentés à certains ministres.

Le genou

Le latin humus (terre) a donné homme (habitant de la terre) et humilité.

La mort de George Floyd, Américain noir,  a été provoquée par le genou, appuyé sur son cou, d’un policier, Américain blanc.

Poser un genou à terre est une marque d’humilité.

Le 25 mai, à Minneapolis, l’humilité fut humiliation.

Le genou sur le cou.

Enterrer.

Littérature 2 (Montesquieu – Molière)

                                                       La question de l’épicentre

Je prends le terme dans son sens  sismologique, à savoir le point central d’un tremblement de terre, pour l’appliquer à la littérature : y-a-t-il dans une œuvre littéraire, un épicentre à partir duquel se développent les ondes du sens ?

Pour Le pont Mirabeau, (cf. article : littérature 1 – 29/05/2020) je dirai « je demeure ».

Deux exemples, très différents.

Le premier est une simple phrase extraite du chapitre 5 du Livre XV, intitulé De l’esclavage des nègres du livre de Montesquieu De l’Esprit des lois (1748).  Il est possible de prendre n’importe quelle autre phrase ou le chapitre lui-même.

La voici :

« Le sucre serait trop cher si l’on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves. »

Précision : Montesquieu n’est pas hostile au principe de l’esclavage, il ne le condamne pas,  il considère même qu’il est indispensable, notamment pour des raisons économiques.

Dans ce chapitre, il feint de donner la parole à un propriétaire d’esclaves censé justifier la servitude, et, bizarrement, l’argumentation est présentée de manière que  les « raisons » ne soient pas recevables. Le ton employé est tantôt celui de l’ironie tantôt celui de l’humour. Est-ce que Montesquieu n’aurait pas été très à l’aise avec sa justification de l’esclavage ?

Alors où est l’épicentre de la phrase ?

Réponse ?

Trop.

Trop cher pour qui ? Pour l’acheteur.

Pourquoi trop cher ? Parce que le propriétaire de la sucrerie lui ferait payer le salaire versé à l’ouvrier substitué à l’esclave.

Et pourquoi le lui ferait-il payer ? Parce qu’il voudrait conserver le taux de plus-value  que permet l’esclavage. (cf. l’article : le corps de la femme – 16/05/2020)

En revanche, s’il diminuait ce taux,  le sucre pourrait devenir un peu plus cher, mais il ne serait plus trop cher

Montesquieu, sur ce point, n’est pas en avance.

Deuxième exemple : la pièce Tartuffe (1664-1669) de Molière.

Rappel : un homme déjà âgé, père de deux adolescents (une fille et un fils) nés d’un premier mariage, remarié à une femme bien plus jeune, introduit chez lui un directeur spirituel dont il veut faire son héritier et auquel il souhaite donner sa fille en mariage. Ce directeur spirituel est en réalité un escroc qui n’a de dévotion que l’apparence et qui est intéressé par les biens, la fille et la femme de celui qu’il a réussi à circonvenir (l’Imposteur est le sous-titre de la pièce).

Dès le début de la pièce Molière informe le spectateur que Tartuffe est un hypocrite. Il mobilise tous les personnages pour le lui faire comprendre. Les deux abusés –  Orgon (le père) et Madame Pernelle (sa mère) – sont les seuls à ne pas voir l’évidence… ou plutôt à ne pas désirer la voir.

La pièce, jouée devant le roi à Versailles, eut un grand succès, mais fut très vite interdite. Des questions politiques couplées avec de fortes pressions de l’église. Il fallut cinq ans de lutte et de remaniements avant que l’interdit ne soit levé.

Pourtant, il n’y a pas la moindre ambiguïté, du moins dans les discours : tous les personnages sympathiques font l’apologie de la vraie foi, joyeuse et tolérante, et dénoncent l’hypocrisie de ceux qui utilisent la religion à des fins perverses.

Pour convaincre son mari (Orgon), sa femme (Elmire) qui a déjà subi une tentative de séduction de Tartuffe (elle a vainement tenté de l’utiliser pour le faire renoncer au mariage avec sa belle-fille), lui propose d’être le témoin de la perversité de son soi-disant saint homme : elle donnera rendez-vous à Tartuffe au salon et fera semblant d’accepter ses avances. Orgon, qui se sera caché sous la table, se montrera quand il aura réalisé qui il est vraiment.

Orgon finit par accepter. Elmire reçoit Tartuffe. Il est d’abord sur ses gardes, puis, très vite, après s’être assuré que personne n’est caché dans le petit cabinet attenant – il ne pense pas à la table –  exige de passer à l’acte. Orgon ne bouge pas, malgré les toussotements répétés de sa femme. En dernier recours, elle demande à Tartuffe d’aller vérifier qu’il n’y a personne dans le couloir. C’est quand il a quitté le salon qu’Orgon se résout à sortir.

Alors, où est l’épicentre ?

Sachant qu’un auteur est maître de son intrigue et qu’il fait ce qu’il veut, pourquoi Molière ne fait-il pas sortir Orgon – il a pris soin de préciser que son jugement n’est pas altéré, qu’il a toute sa tête –  dès que Tartuffe a clairement révélé son intention de coucher, là, sur place, avec sa femme ? Pourquoi ne le fait-il pas sortir quand il entend qu’elle est sur le point de devoir céder (« Tant pis pour qui me force à cette violence ») ? Et pourquoi fait-il sortir Tartuffe avant de faire sortir Orgon ?

Réponse ?

L’épicentre est sous la table.

Il est l’impuissance. Orgon la gère comme il peut, en faisant souffrir les autres (« Faire enrager le monde est ma plus grande joie ») et en se faisant souffrir lui-même (accroupi sous la table, prêt à laisser violer sa femme). Il ne sort qu’après que Tartuffe a révélé son impuissance (« c’est un homme, entre nous, à mener par le nez ») qu’il était chargé d’occulter en tant que substitut.

L’église pouvait difficilement accepter que soit dévoilé sur la scène du théâtre (considéré par elle comme un lieu diabolique) le rapport entre la religion et la faiblesse humaine.

Le marquis de Sade naîtra un siècle plus tard. Sacher-Masoch, deux.

Molière était en avance.

Littérature 1 (Apollinaire)

La part des anges – expression que Ken Loach a choisie comme titre pour l’un de ses films – désigne la partie volatile d’un alcool en train de se stabiliser. Pour agréable qu’elle soit, elle attire nécessairement vers l’essentiel que représente le matériau qui la produit. Le nez ne suffit pas. Il faut la bouche, la gorge, les gencives, l’estomac, il faut avaler.

Les activités liées à l’ordinaire de la vie nous confrontent souvent à cette part des anges dont nous ne parvenons pas toujours à identifier le matériau originel. On court beaucoup et souvent, non ?

Une des causes de l’insatisfaction (cf. l’article – 20/05/2020) se trouve peut-être là.

La recherche de ce matériau solide, sur lequel nous savons pouvoir nous appuyer, peut conduire à la littérature : ce qui est écrit pour dire autre chose que l’écume des jours ou… de la mer et qui invite à s’immerger.

Nous en avons tous fait l’expérience, sur nos bouts de papier d’enfance, nos poèmes d’adolescence, nos journaux intimes où nous nous sommes confrontés à la difficulté du langage  quand il doit dire autre chose qu’inutilement raconter l’ordinaire…

La littérature utilise les mots et les phrases comme le compositeur les notes de musique, le peintre les touches de couleur.

Et c’est bien là le problème. Eux, disposent d’un langage dont le sens est à construire (do, ré ou mi, rouge, bleu, jaune ne signifient rien, ou pas grand-chose, par eux-mêmes), alors que l’écrivain doit se coltiner avec le sens connu des mots définis par l’usage et le dictionnaire.

Surtout le poète. Et en plus, lui colle à la peau  l’image stéréotypée de l’inspiré (l’ « enthousiaste » – littéralement inspiré par les dieux –  que décriait Platon), du romantique aux cheveux dénoués volant au vent, chantant sa mélancolie, son désenchantement, sanglotant, pleurant son malheur ou s’extasiant devant un coucher de soleil…  Finalement quelqu’un comme nous. Mais qui a besoin d’en rajouter avec des trémolos dans la voix. Il est parfois comme ça. Comme nous.

La poésie est d’abord et avant tout rythme et musique. S’il n’est pas possible d’oublier le sens des mots, les faire entendre dans une phrase construite autrement permet de les dépouiller, plus ou moins, de leur dimension utilitaire.

Mais quel besoin de faire ça ? Quel besoin de littérature,  de poésie ?

Méchante question née du massacre scolaire.

Oubliez l’école. Aucun écrivain n’a jamais écrit pour être expliqué en classe.

Ils sont des hommes, des femmes, comme vous et moi, confrontés au sens de la vie, à un événement difficile à vivre…

Vous, comment faites-vous dans ces cas-là ?

Un exemple : Le pont Mirabeau.

Il fut écrit par Guillaume Apollinaire en  1912. Sa relation – tumultueuse, parfois violente –  avec le peintre Marie Laurencin venait de s’achever et il souffrait de cette séparation. Il passait le pont Mirabeau pour la rencontrer. Jusque-là, c’est simple, pour tout dire banal. La question qui « s’est posée » à lui – elle n’apparaît pas forcément sous une forme explicite –, et qui « se pose » à tous ceux qui se trouvent confrontés à une expérience analogue, est « comment je m’en sors ? ». Les plaintes, les larmes, les cris, le désespoir, le suicide ?

Apollinaire propose une réponse autre.

Voici le texte (24 vers) :

Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu’il m’en souvienne
La joie venait toujours après la peine

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont  je demeure

Les mains dans les mains restons face à face
Tandis que sous
Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l’onde si lasse

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont  je demeure

L’amour s’en va comme cette eau courante
L’amour s’en va
Comme la vie est lente
Et comme l’Espérance est violente

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont  je demeure

Passent les jours et passent les semaines
Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont  je demeure

(publié dans Alcools, 1913)

Si vous faites abstraction du refrain, le poème commence et se termine par le même énoncé qui semble être celui d’une évidence. Semble, oui, parce que personne ne dit jamais « sous le pont Mirabeau coule la Seine »… précisément parce que c’est inutile, sauf pour celui qui demanderait « Tiens, au fait, qu’est-ce qui coule sous le pont Mirabeau ? »… mais personne ne le demande jamais, parce que personne ne sait qu’il existe un pont Mirabeau sans savoir qu’il est à Paris. Sauf celui qui n’est jamais allé à Paris, qui ignore tout d’Apollinaire, qui ouvre par hasard le recueil Alcools et qui tombe sur ce poème. Ce qui est tout de même assez rare.

Ce vers (du latin versus : qui tourne – à la différence de la phrase de prose, la phrase poétique « tourne » régulièrement pour aller à la ligne suivante) énonce donc un inutile qui invite à demander « bon, daccord, et après ? ».

Le problème se complexifie avec le « Et nos amours » qui arrive sans qu’on l’attende. Oui, parce qu’on a l’impression que la phrase était finie et puis… apparemment pas… quoique… comme « coule » est au singulier, « Et nos amours » ne peut  pas être un deuxième sujet. Et il ne peut pas non plus être intégré dans la suite… Alors, qu’est-ce qu’on en fait ?

Rien.

Ce « Et nos amours » on le laisse comme ça, flotter entre deux eaux. Ni sujet, ni complément… Impossible de l’intégrer dans la syntaxe (suntaxis, grec, ce qui est assemblé, en ordre – règles d’organisation de la phrase), donc rien,  mais tout pour la résonance. « Et nos amours » va se nicher dans un coin de votre oreille et y rester, jusqu’à la fin du texte. Et même après. Comme le silence qui suit la musique de Mozart est encore Mozart. C’est pareil. Vous n’en avez pas fini avec le « Et nos amours ».

Lui non plus. « Faut-il qu’il m’en souvienne » résonne comme le paradoxe de la souffrance récurrente « la joie venait toujours… » (l’imparfait sert à ça) de l’amour et de la réconciliation « … après la peine ».

Oui, mais c’est fini. Alors, qu’en faire ? Jusque-là, lisez bien, trois vers de 10 syllabes, avec cette désarticulation du couple  2 et 3 et la suspension de « Et nos amours ». 10 syllabes, c’est pair, (on doit faire entendre la dernière syllabe de coule), et ce qui est pair, allez savoir pourquoi, est rassurant. Comme la tonalité majeure en musique.

Après ces trois vers pairs, deux impairs, comme une tonalité mineure : sept syllabes (vienne)… voire un peu plus parce que si les dernières syllabes de « heure » et « demeure » ne se prononcent pas (elles terminent un vers) elles résonnent après qu’on les a prononcées (c’est le propre du e final muet) : donc un peu plus que 7 et un peu moins que 8.

Un malaise qui n’en est pas un : vienne / sonne, deux subjonctifs (expression du souhait, du regret, de ce qui n’est pas le réel – comprenez « que vienne… que sonne…) qui évoquent l’horloge du temps, le moment de la séparation… de la mort ?… et deux indicatifs (expression du réel  – ni souhait ni regret) pour un choix de vie : « je demeure » plante dans la vie comme l’arbre dans la terre.

Regardez bien le coup de crayon ou de pinceau de la deuxième strophe : le passager, le transitoire (le couple et ses mains jointes pour un temps) devient le fixe de l’architecture (ce qu’on appelle une métaphore) qui laisse filer le cliché de l’eau/temps qui passent. Et le même procédé de désarticulation  des vers 2  et 3 est utilisé mais en sens contraire : « tandis que sous » n’est qu’une liaison sans autre intérêt qu’une distanciation. Rien à voir avec « Et nos amours ». Vous étiez prévenus.

Distanciation accentuée encore dans la strophe 3 par l’opposition du contingent (l’amour particulier qui rejoint la loi de l’amour fugace) au permanent du présent qui regarde devant lui. Personnification de l’Espérance dont la force est soulignée par la prononciation de vi-o-lente.

Les subjonctifs de la strophe 4 (passent) font écho à ceux du refrain et, comme dans le refrain, l’indicatif (reviennent) tord le cou à la nostalgie ou au désespoir qui pourraient inciter à se jeter à l’eau.

« Je demeure » termine le poème après la reprise du premier vers dont le sens a évolué au fil de cette construction de la permanence et de la force du vivant. Le pont est toujours là, sinon là pour toujours. Il est.

Apollinaire, puissant, fort, aimant boire, manger, les copains (Picasso…), la fête… était tout sauf rassurant pour une femme à qui il demandait de partager sa vie.

Avant Marie Laurencin, il y eut Annie Playden, une Anglaise rencontrée en Allemagne et qui prit le bateau pour l’Amérique de manière à mettre l’océan entre eux.

Ce qui a donné, entre autres, La chanson du Mal-aimé.

C’est une autre histoire.

Mais c’est le même homme ancré dans le vivant tenace nourri de la beauté du langage reconstruit pour une esthétique qui donne à la vie… la joie.

Jusque dans les tranchées de la guerre de 1914-18.

C’est la grippe dite espagnole qui le tuera deux jours avant l’armistice.

Le détournement du Front Populaire

Le philosophe fort médiatisé Michel Onfray et le journaliste/producteur Stéphane Simon annoncent la création d’un magasine (« une nouvelle revue pour les jours d’après », disent-ils – toutes les citations sont proviennent des sites Internet consacrés à ce projet) qu’ils ont choisi d’intituler Front Populaire.

Ce titre ne peut pas ne pas rappeler 1936.  Deux ans après la manifestation du 6 février 1934 organisée par la droite antiparlementaire et les ligues d’extrême-droite,  les socialistes de la SFIO, les Radicaux et le Parti communiste s’étaient unis en un Front Populaire. Ils remportèrent les élections et constituèrent un gouvernement dirigé par Léon Blum (le PC avait décidé de ne pas y participer) qui fit voter la reconnaissance syndicale, les congés payés, la réduction du temps de travail à 40h par semaine, les conventions collectives etc.

Stéphane Simon, qui assure que l’élite journalistique est discréditée, explique  qu’il n’y a pas de rapport entre ce magasine et 1936 : « C’est certes une référence historique, mais c’est bien plus que ça. Il faut lire les deux mots séparément, front et populaire ».

Cette explication dont la mauvaise foi fait sourire (il n’y a rien de commun entre la ligne éditoriale du magasine et ce que recouvre l’union politique de 1936… quant à la dissociation des deux mots… !) est une illustration du jeu/suicide de la roulette russe auquel s’adonnent certains de ceux qu’on appelle « intellectuels ».

Ce n’est pas tant l’impact qu’ils peuvent avoir – il n’est pas négligeable – que ce que ce jeu révèle d’un état d’esprit qui se répand de manière plus ou moins sournoise et souterraine.

« Qu’un homme de gauche ne puisse accepter une vérité de droite témoigne qu’il est une personne fondamentalement malhonnête et rien d’autre » dit M. Onfray qui dit avoir abandonné le clivage droite/gauche. Sur ce point, il est en parfait accord avec E. Macron dont il déteste – le mot est faible – la pensée et l’action politiques… fondées sur cet abandon.

Je cherche désespérément ce que peut recouvrir le concept « vérité de droite », par la même occasion, celui de « vérité de gauche » ainsi que le rapport entre ce type d’assertions et la philosophie…

Les fondateurs de la revue dénoncent la sauvagerie de la mondialisation, le dévoiement de l’Europe, l’arrogance des gouvernants, l’appauvrissement des classes populaires, la collusion des médias et du pouvoir, la casse de l’hôpital public, la sécession des territoires perdus de la République  et s’adressent à ceux qui défendent un retour de la politique française, et qui sont des souverainistes de droite et de gauche contre ceux qui défendent l’état maastrichtien, les libéraux.

Un discours qui rejoint celui du Front National et qu’applaudissent sa présidente et sa nièce.

Là, commence le jeu de la roulette.

Le cadre à la fois dramatique et ludique de ce jeu, celui du rire hystérique et de la désespérance, est dessiné par certains personnages, notamment Elisabeth Lévy et sa revue Causeur, destinée surtout à ceux « qui ne sont pas d’accord ». En 2002, pour le second tour des présidentielles qui opposa J. Chirac et J-M. Le Pen, elle avait eu cette formule « l’antifascisme ne passera pas ! ». On s’amuse comme on peut.

Ce qui rassemble autour de la table ces adeptes intellectuels du jeu, c’est la nostalgie d’un temps où la France était souveraine…  Et comme la perte de souveraineté est associée à des casses sociales évidentes (cf. ci-dessus, le catalogue), la nostalgie établit donc une relation de cause à effet : retrouver la souveraineté, c’est mettre fin aux dysfonctionnements.

Il est bien connu que pendant le règne de Louis XIV où la souveraineté de la France était entière, totale, les classes populaires n’étaient pas pauvres et l’hôpital public fonctionnait parfaitement…  et cela, pendant les siècles qui ont suivi, jusqu’au traité de Maastricht où tout s’est cassé la figure.

La roulette russe ordinaire consiste à placer une vie désespérée sous la loi du hasard. Un suicide mal assumé.

Ici, le jeu consiste à légitimer l’opinion, la croyance qu’après tout… hein… les élites étant pourries… si on essayait le pire ? Pour voir. Peut-être qu’il n’y aura pas de balle dans le canon…  Avec, pour clore le bec,  l’ultime rire jaune du point de Godwin.

La proposition de M. Onfray  se veut «  populaire, girondine, proudhonienne, mutuelliste, fédéraliste, étatiste au sens expliqué par Proudhon dans sa Théorie de la propriété ».

Une proposition limpide et à l’application aussi évidente qu’une « vérité de droite ».

Le médecin et le langage

Dans le film Ridicule de Patrice Leconte,  l’abbé de Vilecourt (un mot-valise contenant vile cour, vil courtisan), prononce devant le roi Louis XV et la Cour un discours censé démontrer l’existence de Dieu. « Bravo, Vilecourt, c’est lumineux ! » le félicite le roi. L’abbé déclare alors : « Ce n’est rien, j’ai démontré ce soir l’existence de Dieu. Mais… je pourrais tout aussi bien démontrer le contraire…quand il plaira à sa majesté ! Ah, ah, ah ! ». Si cette parole entraîne sa disgrâce immédiate, c’est parce qu’elle n’est pas conforme à son statut : Vilecourt n’est pas le bouffon qui peut dire au roi tout (et son contraire) jusqu’au seuil qu’il ne doit pas franchir du « sérieux », mais un prêtre. Et le prêtre ne peut pas faire de l’existence de Dieu un simple jeu rhétorique qui remet ainsi en cause la légitimité du souverain : roi « par la grâce de Dieu », il est le seul à disposer du langage/pouvoir.

Aujourd’hui, 25 mai, commence « le Ségur de la santé » : une concertation  (300 participants en téléconférence) qui doit déboucher sur la refonte du système médical et hospitalier, promise par le président, dont la crise sanitaire a montré l’ampleur des carences.

Le cœur du problème, qui ne peut pas être et ne sera pas abordé, est celui de la pertinence de l’existence du secteur privé dans le domaine de la santé – comme, du reste, dans celui de l’enseignement.

La logique de l’entreprise privée est la rentabilité et le profit. C’est-à-dire l’exact contraire de la mission du service public de santé dont la gestion technocratique, financière, (via les Agences régionales de Santé) réunit contre elle l’unanimité des personnels soignants. C’est cette existence du secteur privé qui explique le maintien (relativement encadré) dans le cadre de l’hôpital de consultations et d’actes médicaux privés (avec dépassements d’honoraires, parfois considérables) dont l’objectif est de « fixer » les médecins qui gagneraient nettement plus dans le privé.

Le médecin, généraliste ou spécialiste, à plus forte raison le chef de service, le « patron », ont la maîtrise d’un langage dont ne disposent pas les autres personnels : le langage du corps dont nous percevons les signes (symptôme, grec sumptôma : accident, malheur) sans pouvoir les interpréter.

Le médecin a appris non seulement à les identifier mais aussi à les nommer. Et dans une langue dont une charte relativement récente (2006) lui enjoint de donner au malade hospitalisé une traduction pour une information « accessible et loyale » (principe n°3). Ce qui veut dire, que jusque-là…  Oui, depuis Molière, au moins, nous savons ce qu’il en était.

Cette maîtrise confère historiquement au médecin un pouvoir qui tient de l’absolu dans la mesure où ce qui tombe de sa bouche a une incidence considérable sur la vie du « patient » (« celui qui supporte, qui souffre ») réduit par son ignorance et sa peur  instrumentalisées par l’institution, au statut de « sujet/passif ».

L’infection par le coronavirus n’étant curable par aucun traitement – le vedettariat recherché par certains révèle surtout des problèmes d’ego –  et le diagnostic étant relativement simple à établir, la pandémie a dépossédé depuis des mois le médecin du langage/pouvoir – Internet et les médias expliquent très bien ce qu’est le coronavirus, les défenses immunitaires etc.  

Elle a  mis ainsi au premier plan les  « petites mains », celles qui n’ont pas la maîtrise de ce type de langage, celles qui sont fêtées tous les soirs à 20 h 00, celles dont l’insuffisance des salaires est maintenant bien connue et pour lesquelles le gouvernement a proposé de décerner… des médailles et des primes.

La revalorisation des salaires des personnels, les créations de postes et la remise en cause des principes capitalistes de la gestion hospitalière, en particulier la « tarification à l’activité », permettront/permettraient une amélioration du système, mais pas le changement attendu.

Le changement concerne le langage/pouvoir et ce qui le rend possible.

Le rapport patient/médecin généraliste a considérablement évolué, notamment depuis la création des cabinets médicaux pluridisciplinaires, et la charte évoquée a donné au patient hospitalisé la possibilité de participer aux choix thérapeutiques. Qu’en est-il, concrètement, dans le réel de l’hospitalisation ?

Le dialogue du médecin et du patient en tant que sujets égaux  implique que, simultanément, le médecin renonce au langage/pouvoir et que le patient puisse disposer d’un savoir qui lui permette d’évacuer ses peurs.

Une double démarche d’autant plus ardue que l’un (langage/pouvoir) et l’autre (peurs) sont corrélatifs et qu’ils ne sont pas absents des motivations du choix des études médicales.

Franchissant les frontières et hors de portée des pouvoirs, le coronavirus sera peut-être un catalyseur.

 

Les signes du désarroi

Extraits d’une interview de Philippe Descola, anthropologue. (A la UneLe Monde du 22 mai). J’ai mis en italique ce que je commente.

« Un virus est un parasite qui se réplique aux dépens de son hôte, parfois jusqu’à le tuer. C’est ce que le capitalisme fait avec la Terre depuis les débuts de la révolution industrielle, pendant longtemps sans le savoir. Maintenant, nous le savons, mais nous semblons avoir peur du remède, que nous connaissons aussi, à savoir un bouleversement de nos modes de vie. »

Comment le capitalisme – un mode de fonctionnement –  pourrait-il « faire » quelque chose ? Autrement dit être sujet ? Distinct de l’homme ? « Sans le savoir » et « nous le savons » marquent une séparation entre « lui » et « nous » aussi peu pertinente que celle, prétendue, de l’homme et de la « nature » que l’anthropologue dénonce par ailleurs.

Quant à l’étrange « semblons avoir peur », il dénote une incertitude non relative à la peur supposée du remède, mais au contenu du « bouleversement » qu’il ne précise pas plus qu’en évoquant la fin de la séparation entre l’humain et le non-humain.

Il rappelle seulement que « des petits collectifs ont fait sécession (…) Ils mettent l’accent sur la solidarité entre espèces, l’identification à un milieu, le souci des autres et l’équilibre des rythmes de la vie plutôt que sur la compétition, l’appropriation privée et l’exploitation maximale des promesses de la Terre. C’est un véritable cosmopolitisme, de plein exercice. »

En quoi des petits collectifs – ils existent depuis longtemps sous des formes diverses plus ou moins en marge des sociétés – peuvent-ils constituer une réponse à la question globale, planétaire ?

La question suivante et la réponse témoignent du même « plafond de verre ».

Question : « Pourquoi le capitalisme moderne est-il selon vous devenu une sorte de « virus du monde ? » Tout est-il la faute du capitalisme, alors que ces pandémies ne semblent pas être sans lien avec les marchés d’animaux vivants et la médecine traditionnelle chinoise ? »

Réponse: « Sans doute les marchés traditionnels chinois contribuent-ils à la disparition du pangolin ou du rhinocéros. Mais les réseaux de contrebande d’espèces protégées qui les alimentent fonctionnent selon une logique parfaitement capitaliste.

Une nouvelle fois, l’un et l’autre font comme si le capitalisme était une structure douée d’autonomie, comme si le paysan chinois qui vend des animaux vivants dans les marchés traditionnels n’était pas déterminé, lui aussi, par l’équation être = avoir. Combien rapporte un pangolin ?

Et puis, qu’est-ce que le capitalisme « moderne » ? En quoi le principe de fonctionnement de l’entreprise du 21ème siècle diffère-t-il de celui de la manufacture des 18ème et 19ème siècles ?

Y-a-t-il eu un capitalisme moins « virulent ». Qu’en pensent, entre autres, les enfants qui poussaient les wagons dans les mines de charbon ? Les employés des filatures qui travaillaient de douze à quinze heures par jour, six jours par semaine, sans vacances, pour des salaires de misère et sans la moindre protection sociale ?

Question : » Devons-nous également nous abriter derrière nos frontières et nos nations ? Est-ce la fin, non seulement de la mondialisation, mais aussi d’un certain cosmopolitisme ? »

Réponse : « Si l’on parle d’une cosmopolitique au sens du sociologue Ulrich Beck, à savoir la conscience acquise par une grande partie de l’humanité qu’elle partage une destinée commune parce qu’elle est exposée aux mêmes risques, alors on voit bien qu’il est illusoire de fermer les frontières. »

Même esquive de la question essentielle – « mort » n’est jamais prononcé, comme s’il était un mot tabou –  qui consiste à limiter la conscience de la communauté de destin à « une grande partie de l’humanité » et à établir une rapport de cause avec l’exposition des mêmes risques.

Quelle est cette grande partie de l’humanité ? Quelle est la petite ? Et en quoi l’objet de cette communauté de destin est-il différent de celui de la ruche ou de la fourmilière qui savent mettre en place des systèmes de protection ?

Question : «  On parle beaucoup du « monde d’après », au risque de ne pas penser le présent. Que serait-il possible et important de changer le plus rapidement ? ».

Réponse : « On peut toujours rêver. Alors, en vrac : instauration d’un revenu de base ; développement des conventions citoyennes tirées au sort ; impôt écologique universel proportionnel à l’empreinte carbone ; taxation des coûts écologiques de production et de transport des biens et services ; développement de l’attribution de la personnalité juridique à des milieux de vie, etc. »

Une manière de signifier qu’il n’accorde aucun crédit à ce qu’il va énoncer… en vrac.

A quoi bon mettre de l’ordre dans des objets dont l’importance n’est pas en rapport avec l’ampleur du problème ?

L’accumulation – dans le journal Le Monde – de ces interviews qui, en gros, proposent les mêmes ajustements et expriment le même désarroi après les mêmes constats de dysfonctionnements, est-elle un signe…

Du désarroi du journal lui-même ?

Du désarroi de ces personnages sollicités dont les grilles de lecture ne fonctionnent plus ?

Des deux ?