Le détournement du Front Populaire

Le philosophe fort médiatisé Michel Onfray et le journaliste/producteur Stéphane Simon annoncent la création d’un magasine (« une nouvelle revue pour les jours d’après », disent-ils – toutes les citations sont proviennent des sites Internet consacrés à ce projet) qu’ils ont choisi d’intituler Front Populaire.

Ce titre ne peut pas ne pas rappeler 1936.  Deux ans après la manifestation du 6 février 1934 organisée par la droite antiparlementaire et les ligues d’extrême-droite,  les socialistes de la SFIO, les Radicaux et le Parti communiste s’étaient unis en un Front Populaire. Ils remportèrent les élections et constituèrent un gouvernement dirigé par Léon Blum (le PC avait décidé de ne pas y participer) qui fit voter la reconnaissance syndicale, les congés payés, la réduction du temps de travail à 40h par semaine, les conventions collectives etc.

Stéphane Simon, qui assure que l’élite journalistique est discréditée, explique  qu’il n’y a pas de rapport entre ce magasine et 1936 : « C’est certes une référence historique, mais c’est bien plus que ça. Il faut lire les deux mots séparément, front et populaire ».

Cette explication dont la mauvaise foi fait sourire (il n’y a rien de commun entre la ligne éditoriale du magasine et ce que recouvre l’union politique de 1936… quant à la dissociation des deux mots… !) est une illustration du jeu/suicide de la roulette russe auquel s’adonnent certains de ceux qu’on appelle « intellectuels ».

Ce n’est pas tant l’impact qu’ils peuvent avoir – il n’est pas négligeable – que ce que ce jeu révèle d’un état d’esprit qui se répand de manière plus ou moins sournoise et souterraine.

« Qu’un homme de gauche ne puisse accepter une vérité de droite témoigne qu’il est une personne fondamentalement malhonnête et rien d’autre » dit M. Onfray qui dit avoir abandonné le clivage droite/gauche. Sur ce point, il est en parfait accord avec E. Macron dont il déteste – le mot est faible – la pensée et l’action politiques… fondées sur cet abandon.

Je cherche désespérément ce que peut recouvrir le concept « vérité de droite », par la même occasion, celui de « vérité de gauche » ainsi que le rapport entre ce type d’assertions et la philosophie…

Les fondateurs de la revue dénoncent la sauvagerie de la mondialisation, le dévoiement de l’Europe, l’arrogance des gouvernants, l’appauvrissement des classes populaires, la collusion des médias et du pouvoir, la casse de l’hôpital public, la sécession des territoires perdus de la République  et s’adressent à ceux qui défendent un retour de la politique française, et qui sont des souverainistes de droite et de gauche contre ceux qui défendent l’état maastrichtien, les libéraux.

Un discours qui rejoint celui du Front National et qu’applaudissent sa présidente et sa nièce.

Là, commence le jeu de la roulette.

Le cadre à la fois dramatique et ludique de ce jeu, celui du rire hystérique et de la désespérance, est dessiné par certains personnages, notamment Elisabeth Lévy et sa revue Causeur, destinée surtout à ceux « qui ne sont pas d’accord ». En 2002, pour le second tour des présidentielles qui opposa J. Chirac et J-M. Le Pen, elle avait eu cette formule « l’antifascisme ne passera pas ! ». On s’amuse comme on peut.

Ce qui rassemble autour de la table ces adeptes intellectuels du jeu, c’est la nostalgie d’un temps où la France était souveraine…  Et comme la perte de souveraineté est associée à des casses sociales évidentes (cf. ci-dessus, le catalogue), la nostalgie établit donc une relation de cause à effet : retrouver la souveraineté, c’est mettre fin aux dysfonctionnements.

Il est bien connu que pendant le règne de Louis XIV où la souveraineté de la France était entière, totale, les classes populaires n’étaient pas pauvres et l’hôpital public fonctionnait parfaitement…  et cela, pendant les siècles qui ont suivi, jusqu’au traité de Maastricht où tout s’est cassé la figure.

La roulette russe ordinaire consiste à placer une vie désespérée sous la loi du hasard. Un suicide mal assumé.

Ici, le jeu consiste à légitimer l’opinion, la croyance qu’après tout… hein… les élites étant pourries… si on essayait le pire ? Pour voir. Peut-être qu’il n’y aura pas de balle dans le canon…  Avec, pour clore le bec,  l’ultime rire jaune du point de Godwin.

La proposition de M. Onfray  se veut «  populaire, girondine, proudhonienne, mutuelliste, fédéraliste, étatiste au sens expliqué par Proudhon dans sa Théorie de la propriété ».

Une proposition limpide et à l’application aussi évidente qu’une « vérité de droite ».

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