Littérature 1 (Apollinaire)

La part des anges – expression que Ken Loach a choisie comme titre pour l’un de ses films – désigne la partie volatile d’un alcool en train de se stabiliser. Pour agréable qu’elle soit, elle attire nécessairement vers l’essentiel que représente le matériau qui la produit. Le nez ne suffit pas. Il faut la bouche, la gorge, les gencives, l’estomac, il faut avaler.

Les activités liées à l’ordinaire de la vie nous confrontent souvent à cette part des anges dont nous ne parvenons pas toujours à identifier le matériau originel. On court beaucoup et souvent, non ?

Une des causes de l’insatisfaction (cf. l’article) se trouve peut-être là.

La recherche de ce matériau solide, sur lequel nous savons pouvoir nous appuyer, peut conduire à la littérature : ce qui est écrit pour dire autre chose que l’écume des jours ou… de la mer et qui invite à s’immerger.

Nous en avons tous fait l’expérience, sur nos bouts de papier d’enfance, nos poèmes d’adolescence, nos journaux intimes où nous nous sommes confrontés à la difficulté du langage  quand il doit dire autre chose qu’inutilement raconter l’ordinaire…

La littérature utilise les mots et les phrases comme le compositeur les notes de musique, le peintre les touches de couleur.

Et c’est bien là le problème. Eux, disposent d’un langage dont le sens est à construire (do, ré ou mi, rouge, bleu, jaune ne signifient rien, ou pas grand-chose, par eux-mêmes), alors que l’écrivain doit se coltiner avec le sens connu des mots définis par l’usage et le dictionnaire.

Surtout le poète. Et en plus, lui colle à la peau  l’image stéréotypée de l’inspiré (l’ « enthousiaste » – littéralement inspiré par les dieux –  que décriait Platon), du romantique aux cheveux dénoués volant au vent, chantant sa mélancolie, son désenchantement, sanglotant, pleurant son malheur ou s’extasiant devant un coucher de soleil…  Finalement quelqu’un comme nous. Mais qui a besoin d’en rajouter avec des trémolos dans la voix. Il est parfois comme ça. Comme nous.

La poésie est d’abord et avant tout rythme et musique. S’il n’est pas possible d’oublier le sens des mots, les faire entendre dans une phrase construite autrement permet de les dépouiller, plus ou moins, de leur dimension utilitaire.

Mais quel besoin de faire ça ? Quel besoin de littérature,  de poésie ?

Méchante question née du massacre scolaire.

Oubliez l’école. Aucun écrivain n’a jamais écrit pour être expliqué en classe.

Ils sont des hommes, des femmes, comme vous et moi, confrontés au sens de la vie, à un événement difficile à vivre…

Vous, comment faites-vous dans ces cas-là ?

Un exemple : Le pont Mirabeau.

Il fut écrit par Guillaume Apollinaire en  1912. Sa relation – tumultueuse, parfois violente –  avec le peintre Marie Laurencin venait de s’achever et il souffrait de cette séparation. Il passait le pont Mirabeau pour la rencontrer. Jusque-là, c’est simple, pour tout dire banal. La question qui « s’est posée » à lui – elle n’apparaît pas forcément sous une forme explicite –, et qui « se pose » à tous ceux qui se trouvent confrontés à une expérience analogue, est « comment je m’en sors ? ». Les plaintes, les larmes, les cris, le désespoir, le suicide ?

Apollinaire propose une réponse autre.

Voici le texte (24 vers) :

Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu’il m’en souvienne
La joie venait toujours après la peine

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont  je demeure

Les mains dans les mains restons face à face
Tandis que sous
Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l’onde si lasse

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont  je demeure

L’amour s’en va comme cette eau courante
L’amour s’en va
Comme la vie est lente
Et comme l’Espérance est violente

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont  je demeure

Passent les jours et passent les semaines
Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont  je demeure

(publié dans Alcools, 1913)

Si vous faites abstraction du refrain, le poème commence et se termine par le même énoncé qui semble être celui d’une évidence. Semble, oui, parce que personne ne dit jamais « sous le pont Mirabeau coule la Seine »… précisément parce que c’est inutile, sauf pour celui qui demanderait « Tiens, au fait, qu’est-ce qui coule sous le pont Mirabeau ? »… mais personne ne le demande jamais, parce que personne ne sait qu’il existe un pont Mirabeau sans savoir qu’il est à Paris. Sauf celui qui n’est jamais allé à Paris, qui ignore tout d’Apollinaire, qui ouvre par hasard le recueil Alcools et qui tombe sur ce poème. Ce qui est tout de même assez rare.

Ce vers (du latin versus : qui tourne – à la différence de la phrase de prose, la phrase poétique « tourne » régulièrement pour aller à la ligne suivante) énonce donc un inutile qui invite à demander « bon, daccord, et après ? ».

Le problème se complexifie avec le « Et nos amours » qui arrive sans qu’on l’attende. Oui, parce qu’on a l’impression que la phrase était finie et puis… apparemment pas… quoique… comme « coule » est au singulier, « Et nos amours » ne peut  pas être un deuxième sujet. Et il ne peut pas non plus être intégré dans la suite… Alors, qu’est-ce qu’on en fait ?

Rien.

Ce « Et nos amours » on le laisse comme ça, flotter entre deux eaux. Ni sujet, ni complément… Impossible de l’intégrer dans la syntaxe (suntaxis, grec, ce qui est assemblé, en ordre – règles d’organisation de la phrase), donc rien,  mais tout pour la résonance. « Et nos amours » va se nicher dans un coin de votre oreille et y rester, jusqu’à la fin du texte. Et même après. Comme le silence qui suit la musique de Mozart est encore Mozart. C’est pareil. Vous n’en avez pas fini avec le « Et nos amours ».

Lui non plus. « Faut-il qu’il m’en souvienne » résonne comme le paradoxe de la souffrance récurrente « la joie venait toujours… » (l’imparfait sert à ça) de l’amour et de la réconciliation « … après la peine ».

Oui, mais c’est fini. Alors, qu’en faire ? Jusque-là, lisez bien, trois vers de 10 syllabes, avec cette désarticulation du couple  2 et 3 et la suspension de « Et nos amours ». 10 syllabes, c’est pair, (on doit faire entendre la dernière syllabe de coule), et ce qui est pair, allez savoir pourquoi, est rassurant. Comme la tonalité majeure en musique.

Après ces trois vers pairs, deux impairs, comme une tonalité mineure : sept syllabes (vienne)… voire un peu plus parce que si les dernières syllabes de « heure » et « demeure » ne se prononcent pas (elles terminent un vers) elles résonnent après qu’on les a prononcées (c’est le propre du e final muet) : donc un peu plus que 7 et un peu moins que 8.

Un malaise qui n’en est pas un : vienne / sonne, deux subjonctifs (expression du souhait, du regret, de ce qui n’est pas le réel – comprenez « que vienne… que sonne…) qui évoquent l’horloge du temps, le moment de la séparation… de la mort ?… et deux indicatifs (expression du réel  – ni souhait ni regret) pour un choix de vie : « je demeure » plante dans la vie comme l’arbre dans la terre.

Regardez bien le coup de crayon ou de pinceau de la deuxième strophe : le passager, le transitoire (le couple et ses mains jointes pour un temps) devient le fixe de l’architecture (ce qu’on appelle une métaphore) qui laisse filer le cliché de l’eau/temps qui passent. Et le même procédé de désarticulation  des vers 2  et 3 est utilisé mais en sens contraire : « tandis que sous » n’est qu’une liaison sans autre intérêt qu’une distanciation. Rien à voir avec « Et nos amours ». Vous étiez prévenus.

Distanciation accentuée encore dans la strophe 3 par l’opposition du contingent (l’amour particulier qui rejoint la loi de l’amour fugace) au permanent du présent qui regarde devant lui. Personnification de l’Espérance dont la force est soulignée par la prononciation de vi-o-lente.

Les subjonctifs de la strophe 4 (passent) font écho à ceux du refrain et, comme dans le refrain, l’indicatif (reviennent) tord le cou à la nostalgie ou au désespoir qui pourraient inciter à se jeter à l’eau.

« Je demeure » termine le poème après la reprise du premier vers dont le sens a évolué au fil de cette construction de la permanence et de la force du vivant. Le pont est toujours là, sinon là pour toujours. Il est.

Apollinaire, puissant, fort, aimant boire, manger, les copains (Picasso…), la fête… était tout sauf rassurant pour une femme à qui il demandait de partager sa vie.

Avant Marie Laurencin, il y eut Annie Playden, une Anglaise rencontrée en Allemagne et qui prit le bateau pour l’Amérique de manière à mettre l’océan entre eux.

Ce qui a donné, entre autres, La chanson du Mal-aimé.

C’est une autre histoire.

Mais c’est le même homme ancré dans le vivant tenace nourri de la beauté du langage reconstruit pour une esthétique qui donne à la vie… la joie.

Jusque dans les tranchées de la guerre de 1914-18.

C’est la grippe dite espagnole qui le tuera deux jours avant l’armistice.

2 commentaires sur « Littérature 1 (Apollinaire) »

  1. « Le cours de la rivière qui va jamais ne tarit, et pourtant ce n’est jamais la même eau. L’écume qui flotte sur les eaux dormantes tantôt se dissout, tantôt se reforme, et il n’est d’exemple que longtemps elle ait duré. Pareillement advient-il des hommes et des demeures qui sont en ce monde. » Notes de l’ermitage, moine Kamo no Chômei (1155-1216)

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