Introduction à la lecture de l’Ethique de Spinoza (6)

Définition VI : «  Par Dieu, j’entends un être absolument infini, c’est-à-dire une substance constituée par une infinité d’attributs, chacun d’eux exprimant une essence éternelle et infinie »

Dieu arrive donc en sixième position. La construction de la phrase confirme et résume à elle seule la démarche révolutionnaire de Spinoza.

La préposition latine per (à travers => par) suivie d’un nom de personne indique un moyen, un intermédiaire.  L’expression Par Dieu (per Deum), est donc censée annoncer quelque chose qui serait ou se produirait par l’intermédiaire de Dieu. Or, j’entends (intellego) modifie le sens de la préposition (elle fait de Dieu un concept à définir) et annonce une hérésie : Dieu ne peut pas être objet d’une définition particulière, subjective, « Il est ». Ce qui suit semble infirmer la subjectivité (un être absolument infini est conforme à la catéchèse) avant de la confirmer par la réduction de Dieu (hoc est  = ceci est, c’est-à-dire) au concept de substance (cf. la Définition III).

Chacun des attributs exprime une essence éternelle et infinie puisque ce qui vient de la substance/Dieu a les propriétés de cette substance. En tant qu’attributs/modes de la substance, l’étendue/corps et la pensée/esprit (avec la spécificité précisée dans la Définition II), les seuls qui nous soient perceptibles, sont donc éternels et infinis.

Plus loin, Spinoza précisera « Deus sive Natura » ce qui se traduit par « Dieu, autrement dit la Nature* ». Ce qui implique que Dieu (=> substance) n’est ni père-créateur, ni juge, n’a aucun plan, aucun désir, aucune intention de quoi que ce soit. Autrement dit, tout ce qui existe et se produit l’est non dans une visée ou pour une finalité quelconques – il n’y a pas de providence –, mais parce que c’est le propre de la substance d’exister et de se réaliser. Autrement dit encore, le Dieu de la religion monothéiste (chrétienne, juive, musulmane) est une construction humaine, il n’existe pas, il est la Nature (l’autre nom de substance) que la majuscule distingue radicalement du sens banal d’environnement. A l’époque où il écrit, Spinoza ne peut pas évacuer le nom Dieu.

*Dans l’expression Dieu, autrement dit la Nature (Deus sive Natura) l’ordre des noms est déterminant : le second terme est le point d’arrivée d’une progression de la pensée. La formule n’est pas réversible sans changement de sens : « La Nature, autrement dit Dieu » aboutit à Dieu.  

L’Explication – elle suit cette sixième définition – enfonce le clou : tout ce dont on a besoin pour définir et expliquer le Dieu du monothéisme (cause de soi, infini etc.) s’applique donc à la substance (concept). C’est la préparation à l’énoncé du Tout plus loin exprimé par la formule iconoclaste déjà évoquée,  Dieu, c’est-à-dire, la Nature.

Voici cette explication : «  Je dis infini absolument, et non pas seulement dans son genre ; de ce qui est infini seulement dans son genre, nous pouvons en effet nier une infinité d’attributs ; mais à l’essence de ce qui est infini absolument appartient tout ce qui exprime une essence et n’enveloppe aucune négation. »

Cet absolument infini enveloppe donc tous les autres infinis imaginables et tous les attributs de ces genres, eux-mêmes infinis (rappel : l’homme n’en perçoit que les deux déjà mentionnés : l’étendue-corps et la pensée-esprit).

Quelques genres qu’on puisse imaginer existants (rappel : l’équivalent de l’hypothèse moderne de formes de vie pouvant exister sur d’autres planètes dans d’autres systèmes solaires) tous participent du Tout… qui n’est pas le Dieu de la religion, mais la Nature. Nature est sur le plan de l’immanence ce qu’est le Dieu de la transcendance, autrement dit le constituant du vivant qu’il englobe sous toutes ses formes, et totalement, puisqu’il est absolument infini.

Commentaire : Dans la conception créationniste du monde, Dieu préexiste au monde qu’il décide de créer. Extérieur à ce monde, il réside dans le paradis situé dans les « cieux » (cf. la prière dictée par Jésus : « Notre Père qui es aux cieux… ») et il est animé de sentiments, de désirs, il a besoin qu’on le prie, il juge, récompense, punit, etc.

Pour Spinoza, la Nature (à laquelle est assimilé Dieu en quelque sorte « fondu » en elle) est cause de soi (cf. Définition I) ; son existence suffit à la définir, donc elle n’a besoin de rien d’autre qu’elle-même ; ce qui la constitue – son essence – s’exprime par toutes les formes (attributs, modes) du vivant ; étant la cause d’elle-même, elle est aussi la cause de tout : autrement dit, tout ce qui existe ou se produit trouve sa cause dans la Nature, dont la puissance est inhérente à son existence et relativement à laquelle rien de ce qui existe ou se produit n’est ni bon ni mauvais ni mal ni bien mais l’expression du fait d’être. Autrement dit, tout ce qui est l’est non par intention mais par nécessité.

Ce qui importe donc avant tout – et particulièrement avant tout jugement –  c’est de chercher à comprendre le rapport de causalité. Il n’y a en effet aucune hiérarchie dans la Nature : un tremblement de terre qui tue cent mille personnes est analogue au rayon de soleil qui fait lever le blé.

Comme il n’y a pas d’extérieur à la Nature (cf. Définition I : son existence enveloppe son essence), le  Dieu créateur que représente par exemple Michel-Ange sur le plafond de la chapelle Sixtine est, comme la fresque elle-même, une création de l’homme.

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