Introduction à la lecture de l’Ethique de Spinoza (5)

Définition IV : « Par attribut j’entends ce que l’entendement perçoit d’une substance comme constituant son essence. »

L’homme par son entendement (intelligence, faculté de comprendre) perçoit la substance non en elle-même mais par des expressions d’elle-même que Spinoza nomme attributs : en d’autres termes les attributs « disent » la substance, son être.

Ainsi – l’idée sera précisée plus loin –   la pensée et l’étendue  sont les deux seuls attributs perceptibles par l’homme : la substance étant infinie, il y a une infinité d’autres attributs – ce qui rejoint l’hypothèse moderne de formes de vie élaborées possibles, différentes de la nôtre. La pensée n’est pas de la même essence que l’étendue et réciproquement, et l’une et l’autre rendent compte de la substance dont ils constituent tous les deux l’essence. (voir le commentaire de la Définition V).

Donc, si, par définition, les attributs sont infinis puisqu’ils procèdent de la substance qui est infinie, et si en tant qu’humains nous n’en percevons que deux, la pensée et l’étendue, c’est parce que nous sommes pensée (esprit) et étendue (corps)  et rien d’autre.

Commentaire : peu à peu se précise l’idée de l’éternité. Si mon esprit  et mon corps témoignent de l’essence de la substance dont ils sont les attributs, si la substance est infinie et éternelle, mon esprit et mon corps le sont aussi. La mort de l’individu que je suis en tant qu’organisation éphémère me plonge donc dans l’éternité.

Il y a donc la substance, puis ce qui la manifeste, les deux attributs qui nous concernent en tant qu’humains et par lesquels nous l’appréhendons.

Ce que propose Spinoza n’est pas ce qu’on pourrait appeler un intellectualisme, autrement dit un jeu de l’esprit qui se plaît à naviguer dans de pures abstractions : substance désigne bien un réel dont nous participons et que nous ne pouvons connaître que par les attributs et par ce qui va être énoncé dans la définition suivante, à savoir les modes.

Définition V : « Par mode, j’entends les affections d’une substance, c’est-à-dire ce qui est en autre chose, par quoi en outre il (= ce qui est en autre chose)  est conçu. »

Nous percevons donc une substance par ses attributs et par des modes, autrement dit des affections

Mode est à prendre dans le sens étymologique de manière, façon d’être.

Quant à l’affection, elle est une modification : quand nous sommes affectés par un quelque chose (il est forcément extérieur à nous) nous subissons une ou des modifications qui touchent notre corps et notre esprit.

> Pour tenter d’expliciter ces deux dernières définitions, je vous propose de prendre le concept « nombre » et de lui donner la même fonction que celle de substance.  

Donc, nous supposons que « nombre » est une substance dont nous savons qu’elle recouvre un infini : je peux le constater par ses attributs, autrement dit par ses expressions : ainsi, les grains de sable de la plage, l’addition, les étoiles etc., attributs qui témoignent de l’infini et qui sont eux aussi infinis (je peux toujours ajouter « 1 » aux grains de sables, à l’addition, aux étoiles et leur liste est également sans fin). Ils sont les expressions de la substance « nombre » dont je n’ai aucune connaissance sinon par eux.

Je vous propose maintenant d’examiner plus précisément un attribut de « nombre » qui me servira d’appui dans ma tentative d’explication, à savoir la forêt, réelle ou métaphorique (= une forêt de propositions).

« Forêt », comme sable, addition, étoiles, est donc un attribut, une expression de la substance « nombre ».

Que seront les modes de Spinoza transposés à la « substance nombre »  et à son attribut « forêt » ?

Les modes seront, par exemple, ce que créent les branches et des feuilles en mouvement dans la  forêt ; elles affectent par leur mouvement la « substance nombre » en ce sens qu’elles sont en autre chose que lui (elles sont dans l’attribut « forêt ») : en effet, le mouvement des branches et les feuilles ne me dit pas ce qu’est l’essence de la « substance nombre », (non plus du reste que leur immobilité : le nombre n’est ni mouvement ni immobilité) mais il ne m’est pas perceptible en dehors de la forêt : le mouvement des branches et des feuilles de l’arbre seul est, dans sa matérialité et dans ce qu’il suggère, très différent du mouvement de la forêt, et cependant, cet arbre seul (=1) et ceux qui composent la forêt (jusqu’à l’infini) sont les attributs de la « substance nombre ».

Autrement dit, le mode « branches et feuilles en mouvement » est produit dans l’attribut « forêt » qui constitue l’essence de la « substance nombre » ; ce mode diffère dans son existence et dans son essence de la « substance nombre » qui, en effet, n’est pas constitué du mouvement en question, ni de l’immobilité.

Donc, quand je perçois le mouvement des branches et des feuilles, je n’ai pas la perception de la « substance nombre », mais celle de la forêt en-dehors de laquelle il n’existe pas ; c’est la forêt qui me conduit à percevoir la « substance nombre ».

Commentaire : pourquoi Spinoza ne s’exprime-t-il pas plus « simplement » ? Pourquoi oblige-t-il à passer par des explications ?

Ce qui importe, c’est l’objet même de la démarche philosophique : les questions que l’homme se pose sont toujours en relation avec l’énigme que peut constituer pour lui-même sa propre existence, au point qu’il peut en venir à se suicider, faute de ne pouvoir trouver une réponse satisfaisante.

L’esprit en action dans la pensée et le corps en action dans l’étendue nous constituent en tant qu’humains. 

Le corps s’exprime dans un discours qui n’est pas « simple », que l’on pense aux perturbations banales ou aux maladies.

La « simplicité » demandée pour l’esprit pourrait bien être une forme du déni du discours du corps.  

Le langage philosophique est analogue à celui de l’art (une tentative de comprendre), avec la différence que si l’art utilise des signes qui lui sont propres (la touche de peinture, la note de musique), la philosophie, comme la littérature et particulièrement la poésie, n’a d’autre outil que le langage des mots dont la fonction est d’abord d’être utilitaire donc immédiatement intelligible. « Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement » dit Boileau en un temps où la  monarchie absolue (Louis XIV) ne laisse pas de place au doute ou au questionnement : le palais de Versailles (comme l’alexandrin qui rythme la poésie du 17ème siècle, celui de Spinoza) ne soulève aucun questionnement de sens,  il est la représentation architecturale d’équilibre symétrique de l’immortalité proclamée du régime. 

En d’autres termes, se demander pourquoi Spinoza ne s’exprime pas plus « simplement », revient à se demander pourquoi Cézanne ne représente pas la montagne Sainte-Victoire telle qu’elle est.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :