Rugby… et dialogue

« Rugby : survoltés, les Bleus écrasent les All Blacks et marquent leur territoire, à deux ans de la Coupe du monde. » (A la Une du Monde – 21.11.2021)

Ma contribution :

De quoi est-il question ? « Les bleus écrasent… marquent leur territoire… ils ont marqué les organismes, un match (…) qu’on raconte des étoiles dans les yeux… les Bleus ont senti le souffle des Blacks sur leur nuque » (article) « Quel combat ! » (commentaire).

J’ai regardé avec la même tension que tous, enfin levée par le sifflet final. Une catharsis comme celle de la tragédie ? Mais la violence des chocs réels et ce qu’on sait des traumatismes ? Et, notamment en regard de celle, chantée dans le film Casablanca pour recouvrir le chant nazi, qu’est-ce que cette Marseillaise hurlée, braillée, dans les tribunes ? Que disent,  de la  compétition sportive et à travers elle, ces discours patriotiques, plus ou moins explicites, en face  de l’universalité des problèmes gravissimes que rencontre aujourd’hui l’humanité ? Une simple parenthèse anodine, intemporelle ? Un coup de fraîcheur ? Mais le commentaire* du président de la République  et son « La Gagne ! » conclusif ?

* « Deux victoires des Bleus aujourd’hui en rugby face aux mythiques joueurs néo-zélandais ! Nos équipes de France féminine et masculine finissent invaincues de leur tournée d’automne. LA GAGNE ! »

Une réponse d’un lecteur :

On sait tous que les matchs sportifs internationaux sont une parenthèse cathartique en effet; et cela est vrai dans tous les pays du monde; en quoi notre pays devrait faire exception ? Au pire , ces moments n’ont aucun effet car ils ne détournent en rien des turpitudes du monde, une fois refermé, au mieux ils sont salvatoires et bénéfiques pour prendre du recul; relâcher notre esprit, le faire vibrer au son d’une même communauté.

Ma réponse :

La catharsis de la tragédie grecque a pour moteur une fiction convenue : les acteurs, masqués, jouent à éprouver ce qu’ils racontent. Ici, les acteurs éprouvent ce qu’ils jouent. Ce n’est pas une corrida, la finalité n’est pas la mort, certes, mais la violence – même contenue par des règles strictes – est une composante importante d’un affrontement visant l’écrasement de l’autre (cf. les mots et métaphores de l’article) caractérisé notamment par les mêlées qui rappellent la lutte des mâles (cf. « marquent leur territoire »). L’argument du « tout le monde le fait » évacue le problème que je pose non sous l’angle de l’exception que devrait être la France (je ne dis pas cela), mais sous celui de sa dimension patriotique/politique, éthique aussi, compte tenu du contexte particulier. Je ne sais si ces moments n’ont « aucun effet » ni si les « vibrations » d’une communauté  unie « contre » sont aussi positives que vous le dites. De quelles passions peuvent-ils purger ?

Seconde réponse du même lecteur :

La lutte territoriale individuelle ou collective fait partie de la biologie comportementale de nombreuses espèces dont l’homme; elle fût logée dans notre striatum par l’évolution et comme elle confère un avantage reproductif indéniable, elle n’est pas prête de nous quitter. Le refoulement de ce comportement est illusoire ; ce serait dénier notre animalité; même si il faut bien sûr le canaliser. C’est part rapport à cette pulsion que le sport ( le rugby notamment) est cathartique (ici employé dans un sens plus large que votre définition) ; il nous purge partiellement de ce sentiment à bon compte.

Ma seconde réponse :

 Je comprends très bien votre point de vue. Ce qu’il me pose comme question c’est la part de liberté  dont nous disposons en regard de la dimension d’animalité que vous évoquez et de la loi de l’évolution. Quant à la question du territoire et de ce qu’il implique pour l’individu et la collectivité, il est possible de lui opposer l’importance du commun de l’espèce, à savoir la conscience du double discours (corps/esprit) que nous avons de notre fin et les chemins de contournements que nous construisons pour ne pas l’écouter. Le besoin de compétition (en rapport sans doute avec celui du besoin de frontière) à laquelle est parfois réduit le sport pourrait en être un et je tenais à souligner ce qui me semble être un hiatus entre la prégnance nouvelle de ce discours (cf. la pandémie et le climat qui mettent en jeu la survie de l’espèce) et le spectacle qui continue avec le même discours. Catharsis ou opium… Je ne sais pas.

Et sa troisième réponse – les quotas du Monde ne me permettent pas de continuer le dialogue.

Jean Pierre: je n’opposerais pas liberté et animalité; il faut dépasser la vision de Descartes sur l’animal; les études éthologiques démontrent un continuum entre les espèces. Si nous étions si libres et sages, nous prendrions les mesures que nous impose l’état de la planète. Notre cortex, siège de nos capacités cognitives, est sous la dépendance d’un système de récompense neurologique qui nous pousse vers ce qui nous sert à court terme, même si nous appelons cela parfois liberté..; le but ultime est la recherche de territoire, de nourriture, de sexe et de status social, comme l’ensemble des mammifères à des degrés divers. Pour ces divers objectifs, notre nature humaine, de part ses facultés intellectuelles, ne se distingue des autres espèces que par la complexité des stratégies mises en oeuvre. Les catharsis et ou exutoires .. sportifs ou pas, font partie de ces dernières.

Réponse d’un autre lecteur  :

A la télé, on n’entend pas le choc des carcasses les unes contre les autres, les cris, les bang et les bing. .Il faut être près du terrain pour ça…et alors, on a une autre vision du rugby… le seul vrai sport d’équipe.. En outre la télé ne donne que des plans détaillés, depuis la tribune on voit l’ensemble et des équipes et du terrain, ce qui permet d’anticiper des situations, bien éclairant.

Ma réponse :

On entend tout à la télé – même les propos de l’arbitre – et on voit tout en gros plan. Ce qui change beaucoup si l’on pense que, pour le spectateur, le spectacle est, sans la télé et les gros plans, une totalité dont il ne perçoit que la surface. Même si l’on est dans les tribunes, est-il possible d’oublier ce qu’on a vu, par ailleurs, à la télé ?

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