« Le vertige identitaire » d’Alain Chouraqui

Alain Chouraqui, directeur de recherche émérite au CNRS, président-fondateur de la Fondation du Camp des Milles* – Mémoire et éducation, fondateur de la chaire Unesco Éducation citoyenne, sciences de l’homme et convergence des mémoires, était l’invité de La grande table des idées (France Culture 12 h 50) ce 30 mai 2022 pour son essai Le vertige identitaire (Actes Sud, mars 2022).

*Le camp des Milles installé en 1939 dans une ancienne tuilerie située sur le territoire de la commune d’Aix-en-Provence fut d’abord destiné à enfermer des « indésirables », en particulier les ressortissants allemands considérés comme des ennemis… alors que la quasi-totalité d’entre eux avait fui le régime nazi pour se réfugier en France. Le gouvernement de Pétain y enferma ensuite des juifs dont 2000 furent envoyés, et de sa propre initiative, en août et septembre 1942 – donc avant l’invasion de la zone libre par l’armée allemande –   à Auschwitz via Drancy, y compris – et malgré les réticences tactiques des autorités allemandes –  les enfants de moins de 16 ans.

« Selon A. Chouraqui des processus sociétaux se reproduisent à différentes périodes et chez différents peuples. Partout, c’est « la même combinaison de mécanismes individuels, collectifs et institutionnels » qui se déclinent en différentes étapes. Ces dernières constituent un engrenage « toujours nourri par l’extrémisme identitaire« . Selon lui, nous nous situons aujourd’hui à l’étape médiane de l’engrenage : crispation identitaire, brutalisation du débat et des actions… Notre démocratie est « sur une ligne de crête ». « (page de France Culture)

Si je suis d’accord avec la notion de  « mécanismes » dont il décrit les étapes de développement et avec l’idée  « je m’intéresse moins aux personnes, même aux mouvements politiques qui expriment les tendances sociétales, qu’à ces tendances sociétales qui permettent à ces partis ou à ces hommes de s’exprimer », je pense que sociétal ne rend pas suffisamment compte de la nature exacte du problème dans le sens où il mésestime l’importance de l’individu dans la problématique identitaire ; c’est pourquoi je distingue les petites machines permanentes des peurs et angoisses individuelles et la grande machinerie conjoncturelle des peurs et angoisses collectives.

Alain Chouraqui précise que la question identitaire est légitime (= ce que nous sommes en tant qu’homme, Français, peuple etc.) mais qu’elle devient mortifère quand elle devient obsessionnelle, vertigineuse, la cause étant la perte des repères qui conduit certains à croire à un « sauveur ». D’où l’importance du chef dans l’idéologie de l’extrême-droite**.

Relativement à ce qu’est l’identité, son analyse (telle qu’elle a été explicitée dans l’émission) souffre à mon sens de la même carence que pour les mécanismes.

Il importe de distinguer l’identité ontologique de l’identité sociale.

La première (ontologique concerne le fait d’être) est intrinsèque de l’individu en tant qu’être humain : qui suis-je ? est la question à laquelle chaque individu est confronté et pour laquelle il doit trouver sa propre réponse. Cette question vient de la conscience spécifique qu’il a de sa mort.

La seconde concerne le fait de l’être social et que représente par exemple la carte nationale d’identité : je suis un homme ou une femme, né à tel ou tel endroit, en telle ou telle année, dans tel ou tel pays etc.

Cette identité administrative qui ne me dit pas qui je suis sert ordinairement de substitut dans le sens où elle fait croire que qui je suis se réduit à ce que dit ma carte d’identité.

Je dirai donc que le vertige identitaire collectif se produit à partir du moment où ce rôle ordinaire substitut/tranquillisant n’est plus efficace à cause d’une crise dont le caractère de gravité (économie, climat, guerre… donc mort) fait surgir de manière aiguë la question ontologique.

Le déni qui autorisait la réduction de l’identité ontologique à l’identité sociale devient inacceptable : ma carte d’identité me hurle maintenant que je ne suis pas ce qui est écrit dessus ; je me bouche alors les oreilles et je hisse le déni au degré supérieur paradoxal de substitution, à savoir une ontologie de groupe, de religion, d’ethnie, de « race » etc. dont la pureté originelle fantasmée a pour but de me faire oublier ma contingence.

C’est à ce moment du processus que les petites machines d’angoisse et de peur individuelles se connectent les unes aux autres dans un nombre suffisant pour permettre la mise en route d’une grande machinerie collective mortifère.

La suite du processus est connue : l’autre est d’abord un ennemi précis (le juif en est la figure historique la plus connue) avant de devenir progressivement « ce qui n’est pas moi ». (cf. « Comment peut-on être persan ? » – Montesquieu)

** Le fait que « le chef » de l’extrême-droite en France soit une femme peut expliquer ses limites électorales. Que se passerait-il s’il était un homme ?

COMMUN (8) : récréation en forme de conte

Je ne l’ai pas découvert tout de suite. C’est après la première tasse de café que je m’en suis rendu compte. J’avais senti un léger mal de tête et j’ai voulu dire, tiens, j’ai mal à la tête, mais je ne suis pas parvenu à dire j’ai. J’avais ouvert la bouche, comme d’habitude, émis une sorte de chuintement pour prononcer j’ et je suis resté bloqué, bouche bée. J’ai essayé de recommencer. Même résultat. Je parvenais à dire seulement j’ mal à la tête.  Je suis allé dans la salle de bain, je me suis planté devant le miroir et j’ai essayé à nouveau, pour voir. Je n’ai rien vu que ma bouche ouverte et vide. J’ai fermé les yeux un bref instant. Quand je les ai rouverts, j’ai retrouvé mon visage dans le miroir. J’ai eu la vague impression d’un flou mais je n’y ai pas prêté attention. Une nouvelle tentative a donné le même résultat. Qu’est-ce qui t’arrive ? me suis-je demandé. J’ai pensé au café, mais je ne voyais pas très bien quel rapport il pourrait y avoir, et puis c’était le café que je bois tous les matins. J’ai pensé aussi à ce que j’avais mangé la veille, mais il était tout aussi absurde d’imaginer que l’estomac ou l’intestin puissent interdire de prononcer ai. J’ai alors tenté de dire, je n’aime pas avoir mal à la tête. J’ai ouvert la bouche, prononcé normalement je n’aime pas mais avoir n’est pas sorti avant mal à la tête.

C’était donc avoir qui posait un problème. Je pouvais encore le penser mais plus le dire.

Je suis allé interroger mon moteur de recherche en tapant ; pathologies liées au verbe avoir. Rien.

J’étais désemparé mais ne plus pouvoir prononcer le verbe avoir ne constitue pas un motif suffisant pour sécher le stage dit de mise à niveau sans plus de précisions.

Travailler dans une banque en ligne comme conseiller en gestion de portefeuille est un travail très particulier puisqu’on ne rencontre jamais personne. On parle au téléphone avec des gens le plus souvent mécontents parce qu’ils ont passé dix minutes à écouter en boucle une musique régulièrement interrompue par des messages enregistrés qui fournissent des informations inutiles et assurent que tout est mis en œuvre pour réduire le temps d’attente. Après le mécontentement, c’est l’inquiétude des taux de rendement, des ventes et des achats d’actions. Au bout de quelques semaines, surviennent des symptômes de stress. J’en sais quelque chose. D’où la remise à niveau imaginée par le DRH.

J’ai salué mes collègues en leur demandant s’ils allaient bien. La manière dont j’ai posé la question devait être inhabituelle parce qu’ils ont froncé les sourcils avant de hocher la tête. J’avais préparé des formules sans verbe avoir et c’est sans doute cette concentration qui avait une incidence sur ma manière de parler.

Le conférencier, un type d’une quarantaine d’années d’allure décontractée et qui donnait toujours l’impression d’avoir une idée derrière la tête,  a rappelé le thème annoncé à la fin de la séance d’hier : l’équation capitaliste. C’est quoi ? m’étais-je demandé.  En ramassant mes affaires, j’avais interrogé mon voisin qui avait émis des signes d’ignorance. J’avais cherché sur Internet, sans rien trouver.

Assis sur le bord du bureau, il a commencé par préciser que le capitalisme n’était pas réductible aux formes industrielles et commerciales apparues à la fin du 18ème siècle mais qu’il était l’expression d’un invariant humain. On a échangé des regards interrogateurs. Cet invariant, a-t-il continué sans s’émouvoir de nos mimiques, s’exprime par une équation d’identité : être = avoir +. C’est ce que j’appelle l’équation capitaliste.

Je me suis senti pris d’une sorte de vertige dont je suis vaguement sorti au moment où il expliquait ce qu’était un objet, dans le sens grammatical, a-t-il précisé.

– Quand j’utilise le verbe être, j’établis un rapport d’identité. Par exemple : « Pierre est un collégien ». En revanche, si j’utilise le verbe avoir, j’établis une distinction radicale entre sujet et objet. Par exemple : Pierre a un vélo.

Il s’est interrompu un court instant. Je me sentais comme entre deux eaux.

– Maintenant, soyez attentif, a-t-il continué se mettant debout. Nous disons communément : j’ai un corps. Ce qui implique une distinction entre le sujet « je » et l’objet « corps ». Nous disons pareillement « J’ai un esprit », ce qui implique la même distinction. La question est donc celle-ci : si « je » n’est ni un corps ni un esprit, qu’est-il ?

Il y eut un silence.

– Quelqu’un a-t-il une réponse spontanée à proposer ? a-t-il demandé.

Nous nous sommes regardés. Personne ne s’est risqué à dire quelque chose.

– Je vous mets sur la voie avec une nouvelle question, a-t-il repris : qu’est-ce qui peut inciter l’être humain à collectionner ? Aussi bien des bijoux, de l’or, des capitaux, des actions boursières que des boîtes d’allumettes, des bouchons, ou des conquêtes amoureuses ?

Nouvelle consultation du regard. Nouveau silence. Il a regardé sa montre et j’ai jeté un coup d’œil à la mienne. L’heure était pratiquement écoulée et je ne m’en étais pas rendu compte.

– On se revoit demain. Je vous demande de réfléchir à ces deux questions : qui est « je » s’il n’est ni un corps ni un esprit, autrement dit pourquoi ne disons-nous pas, je suis un corps et je suis un esprit ? Et d’où vient ce besoin d’accumulation ?

Je suis rentré chez moi, j’ai sorti de mon sac le carnet sur lequel j’avais écrit les exemples et les questions, j’ai lu et relu, sans rien trouver. La sensation d’entre deux eaux s’était modifiée. J’avais l’impression d’être attiré vers le fond, de couler.

Je suis allé dans la salle de bain pour me passer de l’eau sur le visage. Je me suis approché du miroir et j’ai dû me retenir au lavabo pour ne pas m’effondrer. Si je voyais clairement derrière moi l’image du petit meuble où je range les affaires de toilette, la mienne, l’image de mon visage, avait disparu, laissant au centre du miroir le contour d’une forme grise.

Alors, j’ai pris mon portable et j’ai appelé le DRH pour lui annoncer ma démission.

Le faux Tartuffe de Ivo Van Hove

(cf. article du 27 avril)

La pièce de Molière est une comédie : le rire suscité par les mots et les situations s’oppose au caractère dramatique sinon tragique de la mise en scène d’Ivo Van Hove et de la musique d’Alexandre Desplat.

Le parti pris du metteur en scène est explicité dans un document remis aux spectateurs : la pièce raconte le passage du monde ancien de la famille (incarné par Madame Pernelle) à celui de la modernité.

Sur quoi s’appuie cette lecture ?

Rien, dans la pièce ne justifie ce point de vue que Van Hove illustre à la fin de la représentation par la mort de Mme Pernelle – pure invention, de même que son agression par Orgon –  et la famille nouvelle (les personnages ont quitté le noir et blanc tragique pour des vêtements colorés et Elmire est enceinte – la comédienne caresse ostensiblement le simulateur de grossesse glissé sous sa robe rouge pour ceux qui n’auraient pas bien compris – lourde finesse didactique qu’on retrouve dans les messages lumineux affichés sur un grand écran).

Ce besoin du metteur en scène de se mettre en avant le conduit à inventer un préambule tout aussi gratuit et de surcroît faux : on voit arriver sur scène un pauvre hère vers lequel accourt Orgon qui se tourne vers la coulisse pour appeler à deux reprises « maman ! ». On comprend qu’il s’agit de Tartuffe que Van Hove fait déshabiller entièrement puis laver dans une baignoire. Le récit de la rencontre entre les deux hommes que Molière fait raconter à Orgon n’a rien à voir avec ce qui s’apparente à un contre-sens :  Orgon n’introduit pas Tartuffe chez lui par bonté d’âme, mais parce qu’il en a besoin.

L’idée d’une attirance homosexuelle Orgon/Tartuffe n’est pas nouvelle (cf. Planchon au TNP dans les années 70) mais elle lourdement explicitée dans une gestuelle niaise qui suit la scène de dénonciation de Damis.

Quant à Elmire, Van Hove ne fait pas non plus dans la dentelle : elle a très envie de coucher avec Tartuffe comme il le montre dans la première rencontre quand elle ignore la présence cachée de Damis qui les surprend à moitié nus.

Dans la second scène de séduction Van Hove a remplacé la toux répétée indiquée par Molière par ce qui ressemble à des premiers cris d’orgasme et le jus de réglisse est toujours très finement remplacé par une évocation spermatique.

Si le texte de Molière peut permettre l’hypothèse d’un certain plaisir d’Elmire à jouer avec Tartuffe, c’est dans une finesse autre, celle de la suggestion.

A cet improbable objet créé par Ivo Van Hove, je préfère le Tartuffe de Molière.

COMMUN (7)     

En 1970, j’avais vu L’aveu, le film de Costa-Gavras dans lequel Yves Montand interprète le personnage d’Arthur London, ancien vice-ministre des affaires étrangères de Tchécoslovaquie, un des quatorze accusés du procès de Prague en 1952. Tous étaient des responsables du Parti Communiste Tchécoslovaque, et parmi eux, Rudolf Slansky,  qui en avait été le secrétaire général. Ils étaient accusés de menées contrerévolutionnaires, de trahison, des accusations fabriquées de toutes pièces qui masquaient des rivalités internes et des problèmes d’ordre géopolitique : tous les accusés étaient juifs et la politique de Staline – sa paranoïa se nourrissait d’antisémitisme – avait changé à l’égard d’Israël auquel la Tchécoslovaquie avait livré des armes.

Le problème essentiel que pose ce type de procès concerne ce qui se « joue » lorsque l’individu s’accuse de crimes imaginaires et revendique pour lui-même la peine de mort, ce qui fut le cas pour Slansky.

Au théâtre où les codes sont connus des acteurs et du public, l’individu/acteur devient un personnage imaginaire le temps de la représentation, alors que sur la scène du tribunal politique où ils ne le sont que du seul appareil politique/metteur en scène et, plus ou moins, de l’accusé,  c’est le personnage imaginaire (le traitre) qui devient l’individu/acteur. 

Cette subversion/perversion a pour but de « révéler » que le réel de l’engagement révolutionnaire de l’accusé n’était en « réalité » qu’un jeu théâtral : l’aveu public censé renvoyer à un « réel objectif » –  « je » est censé dire le vrai en particulier s’il s’accuse publiquement en sachant qu’il va être pendu  alors qu’il n’aurait rien à perdre en dénonçant une manipulation – prouve donc la culpabilité, et l’auto-condamnation à mort en est la confirmation, validée de surcroît par la nuance du tribunal qui évite la critique  du « joué d’avance » en ne condamnant pas à mort tous les accusés (onze sur les quatorze seront pendus).

Si la scène d’aveu public n’est pas le réel, on est alors dans le délire ou chez Kafka, l’un et l’autre contradictoires avec le critère objectif de l’analyse matérialiste marxiste constitutive du Parti qui ne s’intéresse qu’au réel.

Ce jeu avec le réel s’inscrit dans la problématique du sacrifice. A l’origine, est sacré ce qui est intouchable, qui souille ou est souillé par le contact. Rendre sacré, faire un sacrifice consiste donc à exclure de la sphère humaine proprement dite un objet ou une personne.  

En l’occurrence, il importe que celui qui va être condamné à être pendu soit pour ainsi dire déjà mort, non seulement pour les autres – voir les invectives animales du procureur stalinien Vychinski : « rat visqueux », « chien enragé », « vipère lubrique » etc. – mais à ses propres yeux – ce que signifient l’aveu public et l’auto-condamnation.

Dans la sphère religieuse où la vraie vie est celle de l’au-delà et concerne l’âme, on peut comprendre le « jeu » du sacrifice du corps de l‘accusé (le diable joue le rôle de l’animal) pour le salut de son âme.

Mais ici ?

Est-ce qu’en s’accusant de crimes qu’ils n’avaient pas commis et en réclamant la mort, les responsables communistes s’étaient persuadés – au-delà de la torture physique et psychologique secrète précédant l’aveu public – d’accomplir un sacrifice expiatoire du « péché » de contrerévolution analogue au péché originel ? Au moment où ils avouaient publiquement leur culpabilité, au moment où on leur passait la corde au cou, en étaient-ils parvenus au point de se dire qu’ils étaient vraiment, forcément coupables ?  Comme étaient coupables ceux contre lesquels ils avaient joué le même « jeu » quand ils détenaient le pouvoir ?

Je laisse en suspens la question que je reformule ainsi : pourquoi Abraham n’envoie-t-il pas promener Dieu quand il lui demande de lui sacrifier son fils Isaac ?

Le film se terminait à Prague en août 1968, lors de l’invasion du pays par les chars soviétiques. Des Praguois écrivaient sur un mur « Réveille-toi, Lénine, ils sont devenus fous ! » Il était tentant d’applaudir cette « explication », mais je savais qu’elle était fausse : la folie n’avait rien à voir dans ces crimes. Les tortionnaires de 1952, les envahisseurs de 1968 ne souffraient d’aucune aliénation mentale.

Le bancal, c’était la définition du commun incluse dans communisme, plus précisément le besoin du suffixe -isme qui conduisait à enfermer le commun humain dans une sphère, partielle et relative, interdite à ceux qui étaient hostiles à la théorie qui la constituait.

(à suivre)

COMMUN (6)

Là aussi, il y avait un hic : est-ce que la lutte des classes était vraiment le moteur de l’histoire humaine ? Est-ce qu’elle était repérable dans l’histoire d’Athènes et de Rome ? Et dans celle des Egyptiens, des Perses, des Macédoniens dont les puissances s’étaient effondrées, elles aussi. Et pour le passage du Moyen-Âge à la Renaissance jusqu’à l’établissement de la monarchie absolue ? Pour la suite, oui, il était possible d’expliquer la fin de l’ancien régime par la contradiction entre les intérêts de l’aristocratie terrienne et ceux de la bourgeoisie du commerce et des affaires, mais après ? 

L’état de la Russie de 1917 ne correspondait pas à celui qui devait théoriquement rendre possible la révolution communiste, et c’est pourtant dans ce pays sans bourgeoisie ni prolétariat vraiment constitués qu’elle s’était produite.

Ce qui n’avait pas fonctionné en URSS et dans les démocraties populaires et qui avait provoqué leur implosion, venait-il de cette anomalie ? S’il s’agissait bien d’une anomalie, autrement dit si la théorie était juste, bref, si Marx n’avait pas lui aussi, construit un cadre théorique dans lequel il avait fait entrer de force le réel passé en le réinterprétant pour annoncer un réel futur qui, même de son vivant, ne correspondit pas à ses prévisions : le prolétariat ne s’était pas mobilisé pour empêcher la guerre de 1870. Et puis, pourquoi la Révolution ne s’était-elle pas produite, comme il le pensait, en Angleterre, en France ou en Allemagne qui réunissaient en principe toutes les conditions ?

Tout au long de mes années militantes, je retrouvais en permanence mon invariant personnel évoqué au début ; le crayon à la main, je lisais les textes théoriques et j’écoutais les analyses politiques avec une grande attention, mais aussi avec la même intuition qu’il y avait, comme dans le discours religieux, un quelque chose de bancal. J’en voyais un signe dans la longueur démesurée des rapports liminaires interminables des congrès, des conférences fédérales etc. D’où venait ce besoin de vouloir faire le tour complet des problèmes ? De signifier que l’outil explicatif fonctionnait parfaitement pour tout ? Que le débat contradictoire était dépassé ? Que tout était et devait être contenu dans le seul discours désormais pertinent, celui du Parti de la Révolution ?

Tout, jusqu’à l’art et son expression.  

Assurer à l’art une mission, surtout politique, me paraissait à la fois comme un non-sens et un contresens de la démarche révolutionnaire, en limiter l’expression, quelles qu’en soient les « bonnes raisons », une aberration du même ordre. Quand j’apprenais qu’une exposition avait été interdite en URSS ou dans une démocratie populaire, qu’un livre ou un film était censuré, qu’un artiste était arrêté pour ce qu’il avait produit, ma première réaction était l’envie de hurler, puis, le calme revenu, je me demandais quelle faiblesse intrinsèque de la théorie conduisait à considérer qu’une œuvre, même la plus antirévolutionnaire imaginable – pour autant qu’une telle œuvre existe –  puisse constituer un obstacle à ce point insurmontable qu’il faille l’interdire ou la supprimer. J’aurais aimé que la cause ne se trouve pas dans la théorie, qu’elle soit une stupidité ou une bêtise parce que l’une et l’autre sont susceptibles d’être corrigées… mais je savais que ce n’était ni l’une ni l’autre ; c’était une expression du bancal dont j’avais eu l’intuition.

Malgré tout, et en dépit de cette intuition, elle pouvait n’être qu’un élément de la dialectique constitutive du processus de construction du communisme en butte à des hostilités puissantes.

Certains justifiaient la censure en disant que l’art dont les sujets traités n’étaient pas ceux de la cause révolutionnaire était « bourgeois », le qualificatif dépréciatif ultime qui renvoyait à un esprit racorni, replié sur lui-même. Et pourtant, les créateurs dont les productions avaient résisté au temps, ceux qui étaient devenus des références, avaient souvent été critiqués sinon rejetés par la bourgeoisie de leur époque. Au 19ème siècle, par exemple, Flaubert ou Baudelaire, qui n’étaient certes pas des révolutionnaires politiques ! ou encore les Impressionnistes. Cette imputation s’expliquait-elle par l’irréductible individualité de l’artiste qui était assimilée au comportement de la bourgeoisie ? Est-ce que l’artiste ne pouvait pas être intégré au commun de la construction communiste parce qu’elle exigeait de grands sujets sociaux, patriotiques, traités en grands formats ? Des constructions massives pour les masses ?

Si mon intuition me disait que si la censure était bien une expression du bancal, encore fallait-il en identifier l’objet.

D’une part, les masses laborieuses et populaires, comme disait le parti révolutionnaire – c’est peu dire que je n’aimais pas cette expression qui diluait les individus dans un ensemble à la fois monstrueux et menaçant –, d’autre part, l’individu-artiste dont la problématique de création n’avait rien à voir avec celle que construisait le parti avec elles, donc à l’opposé de ce qu’on appelait l’art officiel chargé d’une mission prétendument éducative.

La question qui se présenta alors concernait le Tout qu’était censée englober l’exhaustivité du discours communiste et dont la logorrhée était un signe marquant. En d’autres termes, le latin totus signifiant tout sans exception, quel était le Rien, forcément individuel, en opposition duquel se constituait ce Tout et que le discours totalitaire voulait ignorer ou écarter ?

Le discours religieux était, lui aussi, totalitaire : quels que soient le nombre et l’importance des questions, aucune réponse ne lui échappait parce que Dieu, comme le deus ex machina descendant sur la scène du théâtre antique pour tout régler, était la formule magique qui englobait le Tout, excluant ainsi le Rien contenu dans l’athéisme. La question première, majeure, essentielle, angoissante, était évidemment celle de la mort à laquelle Jésus était censé apporter la réponse par une résurrection qui constituait la clef de voûte de la foi chrétienne. S’il n’est pas ressuscité, la foi est vaine disait Paul, une des références majeures du christianisme. Si le Tout était déterminé par cette question essentielle, que devenait-il quand la croyance en la résurrection s’étiolait et que se vidaient les églises ?

Pourquoi le communisme, par définition athée, avait-il besoin d’être totalitaire et quel était ce Rien antagoniste qui « justifiait » l’exclusion de l’artiste « bourgeois » ?

Quand sur ce point précis, j’essayais de définir quelle aurait dû être une politique cohérente avec l’objectif d’émancipation révolutionnaire, je répondais spontanément : non seulement laisser libre l’expression de l’individu mais encore la favoriser.

Seulement, cette idée rencontrait un obstacle : le commun étant défini par un rapport d’égalité d’accès à la possession de l’objet, comment l’articuler, d’abord avec l’expression du sujet dans le discours d’art qui pouvait proposer une autre représentation du commun, ensuite avec le système collectif de production ?

Autrement dit, est-ce que ce qui concerne l’individu/sujet pouvait être considéré comme objet de production ? Comment l’artiste allait-il être accepté par les travailleurs/producteurs puisque ce qu’il produisait se situait en-dehors de la problématique communiste du commun, donc en dehors du rapport à l’objet de consommation ? Proust aurait-il une place dans la société communiste ? On pourrait toujours me rétorquer que la question est inadéquate puisque la A la recherche du temps perdu est le produit de la société capitaliste, mais je savais l’argument faux. Même si le cadre de la Recherche était bien celui de la société capitaliste de la fin du 19ème siècle, est-ce que cela suffisait à définir l’œuvre ? Est-ce que la problématique de ce roman, son écriture même, étaient essentiellement déterminées par ce moment historique et par le capitalisme ? Autrement dit, la création artistique n’était-elle pas l’expression d’un invariant humain ? Si le rapport à l’œuvre d’art était essentiellement d’ordre historique ou sociologique, comment expliquer l’intérêt toujours vivace porté à Platon, Virgile, Rabelais, Botticelli, Léonard de Vinci, Tintoret, Le Caravage, Bach, Haendel, Mozart… ?

A nouveau, donc, cette question : pourquoi la censure ? Ou, ce qui semblait plus pertinent, de quoi avaient-ils peur ? Ceux qui croyaient au paradis et ceux qui promettaient des lendemains qui chantent.

(à suivre)

COMMUN (5)

Au renversement du rapport entre Dieu et l’homme, succéda donc le renversement du rapport entre l’innéité et les différences sociales : de la même façon que ce n’était pas Dieu qui créait l’homme, mais l’homme qui créait Dieu à la mesure de ses névroses et de ses peurs, ce n’était pas l’innéité qui créait les différences sociales, mais les différences sociales qui conduisaient à imaginer l’argument de l’innéité pour en justifier l’existence en même temps que le statu quo.

Dans les deux cas, le rejet des deux persuasions était venu de ce besoin de rechercher un réel déconnecté des deux constructions a priori, religieuse puis idéologique, autrement dit de savoir ce qu’est le réel objectif.  

Mais d’où venait ce besoin qui, depuis le début, m’avait conduit à ne pas me résigner aux thèses fatalistes du mal et du malheur auxquelles l’enfant puis l’adolescent puis le jeune adulte avaient quand même cru au point de vouloir en convaincre ceux qui ne croyaient pas ?

Autrement dit, pourquoi avais-je accepté et en même temps refusé de marcher sur la tête ?

Le souvenir des débats de spiritualité auxquels j’avais participé était lui aussi chargé de contradictions ; si les discussions avaient pu m’apparaître bancales puisque la réponse ultime (Dieu) était connue d’avance, elles avaient été aussi sources du plaisir que peut créer une belle articulation de la pensée pour elle-même. Platon, par exemple. Je ne partageais pas sa philosophie du monde réel, une entité purement intellectuelle, mais ses dialogues produisaient un plaisir du même ordre, accentué encore par la figure de Socrate.

Hegel aussi, dont lecture était beaucoup plus compliquée. La problématique qu’il proposait était du même ordre : que pouvons-nous savoir du réel en-dehors de notre esprit ? Ce qui était très séduisant, c’était sa manière de penser. Par exemple, comment savoir ce que « ici » est. Dire que « ici » est cet arbre que je vois, là, devant moi, puis constater qu’il est maintenant cette maison quand je me retourne, est à coup sûr une source d’angoisse puisque je ne sais plus à quoi me raccrocher pour savoir ce que « ici » est réellement. Je vois bien ce qu’il peut être pour moi, oui, mais en-dehors de moi,  en soi ?

Le mode de raisonnement qui conduit à montrer l’insuffisance des deux réponses par l’arbre puis la maison  obligeait à une opération intellectuelle dite dialectique ; elle passait par une première négation suivie de la négation de cette négation : la première négation (= ici n’est pas l’arbre et la maison) était la remise en cause du prétendu savoir d’évidence ; la seconde qui en découlait (= ce que « ici » est , ou quoi que ce soit d’autre, ne peut pas être défini par une négation) ouvrait la porte d’une recherche abyssale pour la résolution de cette contradiction.

Bon, mais que devient le problème si je me dis qu’au fond, je n’ai pas vraiment besoin de savoir ce que « ici » est en soi ? Pour autant qu’il soit, et que je puisse le savoir. Ne me suffit-il pas de trouver puis reconnaître les seuls « ici » concrets, matériels, dont j’ai besoin, comme l’arbre et la maison de l’exemple ?  

Une fois encore, je sentais qu’il y avait du bancal, mais cette fois, c’était plutôt dans ma critique calée sur le côté utilitaire de la vie pratique et dont la limite m’apparaîtrait plus tard.

En opérant le rétablissement qui me mettait sur mes pieds, mes yeux cessèrent de fixer le ciel et ses épigones idéologiques pour découvrir, dans une sorte de sidération jubilatoire, vertigineuse et inquiétante, l’homme nu, les deux pieds posés sur la terre et tournant avec elle dans l’infini d’un univers éternel.

Cette révolution copernicienne n’était pas seulement théorique, elle conduisait à changer l’engagement métaphysique précédent en un engagement politique que je n’avais pas imaginé possible tant il était étranger aux deux discours de persuasion. Cette révolution posait alors la question nouvelle du besoin de convaincre inhérent à l’engagement. D’où venait cet esprit dit « militant » ?

En cessant d’être métaphysique, le commun humain devenait une contingence sociale, autrement dit un réel modifiable ; le mal et le malheur qui en étaient la matérialisation perdaient leur caractère fatal absolu pour devenir des injustices, et pour celui qui avait intuitivement toujours refusé de se résigner au double diktat religieux puis idéologique même quand il les défendait, les injustices devaient être combattues, les yeux grands ouverts.

Le monde perdit alors les teintes pastels des manteaux soyeux des personnages de la crèche de Noël pour se colorer du noir anthracite des mines de charbon et du gris de fer des ateliers auxquels le rouge de la révolution prolétarienne venait apporter un chant international libératoire.

Ce moment de bascule me fit ainsi passer d’une conviction extrême à une conviction contraire tout aussi extrême, comme le balancier lâché à partir d’une hauteur donnée va chercher une hauteur opposée analogue pour se lancer dans un processus d’oscillation qui déclenche un branle-bas de combat général et cacophonique contre les réponses anciennes aux questions posées par l’existence du monde, des autres et de soi.

A la croyance métaphysique et à l’idéologie succéda le matérialisme qui n’eut alors plus rien à voir avec l’attirance pour les objets, surtout quand ils sont de consommation, comme s’employaient et s’emploient toujours à le faire croire ceux qui n’aiment ni Epicure, ni Lucrèce, ni Diderot et encore moins Marx. Le matérialisme cessait d’être une préoccupation de bas-étage pour devenir une philosophie, une conception du monde appuyée sur la science.

Commun s’était adjoint le suffixe –isme pour s’échapper des schémas anciens et lancer ses militants dans la bataille de la libération de l’homme par la modification des rapports sociaux et des critères de possession d’argent et des biens.

Ce problème avait été réglé par la religion avec le même discours contradictoire et incompréhensible.

D’une part, disaient le vicaire et le prêcheur, il faut mépriser l’argent parce que l’essentiel est le salut de l’âme : Jésus qui avait chassé les marchands du temple à coups de fouet avait très bien expliqué qu’un riche ne pouvait pas plus entrer dans le Royaume des Cieux qu’un chameau passer par le chas d’une aiguille. Cette image me parlait parce qu’elle me renvoyait celles de ma grand-mère et de ma mère remontant leurs lunettes sur leur front, plissant leurs yeux et mouillant le fil de leurs travaux d’aiguille pour le faire passer dans ce trou dont je me demandais pourquoi il avait été conçu si étroit. Seulement, le côté surréaliste du rapprochement du petit trou et du gros animal à bosse ne contribuait-il pas à diluer le problème et à rendre acceptable le grand écart entre les principes et la pratique ?

D’autre part, en effet, l’Eglise accumulait les biens matériels, l’or et les richesses qu’elle entreposait dans ses banques, et ses soutiens majeurs étaient les hommes les plus puissants et les plus fortunés.

A ne rien y comprendre pour un esprit soucieux de la cohérence entre les discours et les actes qui finit par réaliser que la cohérence religieuse résidait dans l’efficacité du leurre agité par les prêcheurs devant les yeux apeurés des plus candides ou du discours censé rendre crédible le prétendu non-sens d’une vie misérable quand elle est sans Dieu. Ce qui, finalement, revenait au même.

Marx, lui, avait remis la dialectique hégélienne sur ses pieds pour annoncer  la bonne nouvelle du communisme et il expliquait que le moteur de l’histoire humaine était la lutte des classes, une contradiction structurelle dont la résolution procéderait de l’affrontement ultime entre la bourgeoisie capitaliste et le prolétariat ; ce serait une société humaine débarrassée de l’exploitation du travail, une société sans classes sociales où les hommes vivraient dans des relations d’égalité et qui serait le vrai commencement de l’histoire humaine : après avoir brisé les chaines des rapports de production aliénants et les idéologies qui les sous-tendaient, les hommes seraient désormais des êtres libres.

(à suivre)

COMMUN (4)

Avant de creuser la question du questionnement paradoxal, il eut donc à affronter le second discours de persuasion.

L’abandon de la croyance en Dieu avait ouvert un abîme et il n’est pas très confortable de découvrir brusquement le vide sous ses pieds. Il fallait combler le trou.

Ce fut un discours de substitution à celui de la divine Providence.

Il ne recouvrait pas la totalité de ce qui avait été « expliqué » par Dieu, il n’en était pas non plus un avatar, mais il visait la cible sensible des différences intellectuelles qui allaient remplacer le mal comme objet de résignation. Il ne s’agissait plus du mal métaphysique mais du malheur considéré dans sa dimension sociale, plus précisément l’éventualité de son rapport avec les inégalités sociales.

Les différences intellectuelles se distinguaient donc du mal en ce sens qu’elles descendaient du ciel pour aborder sur la terre une problématique que l’explication religieuse écartait en asseyant côte à côte sur le même banc de fraternité, le temps d’une messe, les riches, les pauvres, les patrons et les ouvriers.

Si tout le monde semblait d’accord pour constater que le mal se manifestait plus ou moins chez tous les humains sans exception et quelles que soient leurs places dans la société, de plus en plus de voix s’élevaient pour dire que le malheur qui touchait principalement les catégories de population les plus démunies n’avait rien d’une fatalité et que les différences intellectuelles qui y étaient attachées et qui se manifestaient dès l’école maternelle s’expliquaient par les différences sociales.

Le second discours de résignation assurait au contraire que les différences constatées à l’école étaient innées – l’équivalent du mal intrinsèque de l’homme –, donc que les différences sociales n’étaient pas la cause mais la conséquence de ces inégalités intellectuelles qui étaient naturelles. Ce n’était pas parce qu’on exerçait le métier d’ouvrier ou de paysan que les chances de voir ses enfants réussir à l’école étaient très faibles sinon nulles, en tout cas exceptionnelles, non, c’était l’inverse : si on était paysan et ouvrier, c’est parce qu’on ne disposait des capacités qui permettaient de faire autre chose. Et puis, ajoutait le discours qui n’était pas tout à fait sorti de l’église, travailler de ses mains, que ce soit dans une usine ou dans les champs, n’avait rien de déshonorant, bien au contraire ! Dieu n’avait-il pas fait naître son fils chez un charpentier ? La sagesse des nations ne disait-elle pas en écho qu’il n’y a pas de sot métier et qu’il faut de tout pour faire un monde ? Et puis, au rapport évangélique entre le chameau et le chas de l’aiguille sur lequel je reviendrai un peu plus loin, correspondait celui, tout aussi problématique, de cette même prétendue sagesse entre l’argent et le bonheur.

Pour des raisons biologiques aléatoires et aussi mystérieuses que celles qui produisaient les grands et les petits, les beaux et les laids, l’intelligence pouvait donc être grande – celle des savants, des médecins, des ingénieurs, des professeurs, de tous ceux qui faisaient des études secondaires et supérieures – ou petite – celle du plus grand nombre, ceux qui ne pouvaient pas dépasser le niveau du certificat d’études de l’école primaire – et elle se transmettait en vase clos de génération en génération. C’est bien pourquoi les anciennes sociétés avaient toujours et partout réservé l’enseignement aux intelligences qui lui étaient accessibles, et que c’était pour elles qu’elles avaient logiquement construit l’école et défini les contenus de ses programmes d’apprentissage.

L’instruction pour tous n’était obligatoire que depuis la fin du 19ème siècle dans les sociétés qui contestaient l’ordre divin – est-ce que ce n’était pas mieux avant, quand chacun était à la place où Dieu l’avait mis et que les cloches de l’église rythmaient la vie ? –  la limite avait été fixée à quatorze ans, et elle concernait les connaissances minimales : savoir lire, écrire et compter était devenu nécessaire à cause, hélas ! de la priorité donnée au matérialisme sur la spiritualité, au corps sur l’âme. Tous les enfants ne parvenaient pas à acquérir ce minimum, beaucoup s’ennuyaient sur les bancs de l’école, ce qui était bien la preuve de l’inégalité toute naturelle de l’intelligence. Preuve confirmée par le fait indiscutable que les fils d’ouvriers devenaient ouvriers et les fils de paysans, paysans.

Les mathématiques étaient l’exemple par excellence de l’innéité. Même si la bosse crânienne était finalement plus une métaphore qu’une réalité matérielle, physique, il était évident qu’on arrivait au monde avec un cerveau plus ou moins apte à les comprendre. C’est bien ce que révélaient les difficultés manifestées très tôt, dès la première année de l’école primaire, par ceux qui se révélaient incapables de calculer la minute exacte à laquelle allaient se croiser deux trains partis à des heures différentes de deux gares éloignées et ne roulant pas à la même vitesse, ou le nombre de litres d’eau perdus en un mois par un robinet mal fermé ou défectueux qui laissait tomber une goutte toutes les secondes et demie. Ces difficultés, qui pouvaient être très énervantes pour celui qui expliquait avec l’impression de parler à des imbéciles, avaient évidemment des causes naturelles qu’il était aussi impossible de modifier que la couleur des yeux, et qu’il fallait respecter pour ne pas traumatiser les enfants dépourvus hélas ! de ce don. 

C’était également vrai pour les différences entre les sexes puisqu’il était évident que les femmes ne pouvaient pas exercer certaines professions, comme forgeron ou déménageur à cause de leur constitution physique, chirurgien ou pilote d’avion à cause d’un excès de sensibilité et aussi d’un déficit d’esprit scientifique. On en trouvait la preuve incontestable dans le fait indéniable qu’elles étaient nettement plus douées pour les lettres que pour les sciences, comme l’indiquait le très petit nombre de filles dans les filières scientifiques des lycées. Si elles étaient beaucoup moins performantes pour la peinture, la composition musicale, la littérature, la philosophie de haut niveau et les arts en général, c’est qu’elles avaient un esprit peu accessible à l’abstraction et qu’elles étaient plutôt portées vers le piano de salon, les travaux d’aiguilles, la domesticité ou la cuisine de tous les jours : à l’exception de Berthe Morisot, de Simone de Beauvoir, de Gabriel Chanel et de la « mère » lyonnaise Eugénie Brazier, les grands peintres, les grands philosophes, les grands couturiers et les grands chefs étaient tous des hommes.

Bref, si les femmes créaient avec leur ventre, les hommes créaient avec leur tête.

On naissait, un peu comme ça mais surtout par hérédité, avec des dons plus ou moins marqués et nombreux, c’est-à-dire des capacités dont il n’était possible de modifier sensiblement ni le volume ni les spécificités. Les cerveaux des nouveau-nés étaient donc tous différents dans leur composition biologique et ils n’avaient pas les mêmes dispositions intellectuelles, exactement comme les corps n’avaient pas les mêmes aptitudes physiques.

Voilà, c’était comme ça, n’en déplaise aux idéologues de tout poil qui racontaient que les outils de la forge et le volume du déménagement étaient définis par les hommes-mâles et ne constituaient donc pas un interdit de nature essentiellement féminine, que la maternité ne se réduisait pas à la physiologie qui était exploitée par les hommes pour justifier la domination masculine. Du n’importe quoi !

Cette nouvelle persuasion qui écartait Dieu et la complication liée à ses impénétrables desseins présentait l’avantage de l’explication simple par l’indiscutable neutralité du naturel de la biologie, mais elle rencontrait pourtant un sérieux obstacle : comment expliquer que des enfants d’ouvriers ou de paysans parvenus à entrer au lycée et à l’université – ce qui en soi était déjà un problème –  réussissent leurs études aussi bien sinon mieux que ceux qui y étaient à leur place et dont certains se révélaient même d’indécrottables cancres ? Et ceux qui avaient très bien réussi sans être passés par l’école ? L’exception s’expliquait-elle par une anomalie biologique ou bien n’était-elle que l’expression d’une vérité qui s’était insinuée dans une brèche qu’elle élargissait peu à peu pour signifier que la théorie de l’innéité et des dons n’était qu’une simple idéologie ?

Comme la relation entre les résultats scolaires et les milieux sociaux devenait de plus en plus manifeste et qu’elle était reconnue par un nombre grandissant de spécialistes, après l’effondrement de Dieu, le don s’effondra à son tour avec la même question enfouie touchant à l’origine du questionnement paradoxal.

Dans un cas comme dans l’autre, qu’est-ce qui conduisait à dire que le réel n’entrait plus dans le cadre d’explication construit à l’avance ? Et à se demander si la multiplication des ajustements rendus nécessaires par les situations particulières venait vraiment d’anomalies ou d’exceptions supposées, ou si elle n’était pas plutôt le signe d’une inadéquation essentielle qui fissurait ce cadre avant de le faire éclater ?   

Les deux effondrements portèrent un coup décisif à la transcendance, avec pourtant cette autre question qui n’apparut pas immédiatement : dans quelle mesure le renversement intellectuel du rapport de création entre Dieu et l’homme et de son épigone idéologique était-il efficient ? Autrement dit, l’adulte pouvait-il vraiment se libérer de la certitude inculquée dès son origine à l’enfant principalement par le discours du corps et du cœur du père et de la mère, pour autant qu’il ait été le même chez l’un et chez l’autre, et sans parler de l’environnement affectif ?

(à suivre)

COMMUN (3)                                 

D’après ses explications et celles du prêcheur, les lys des champs et les oiseaux du ciel apportaient la réponse à toutes les basses préoccupations matérialistes humaines : si Dieu s’occupait très bien des premiers qui étaient très bien vêtus, même mieux que Salomon, et des seconds qui ne mouraient jamais de faim, comment pouvait-on imaginer qu’il ne s’occupe pas des hommes qui étaient bien plus importants puisqu’il les avait créés à son image ?

Même si ceux qui souffraient de froid et de faim pouvaient ne pas être spontanément convaincus par l’argument – il leur suffisait pourtant de se dire que les seaux de charbon et les bols de soupe fournis par la charité paroissienne annuelle tombaient du ciel comme la manne sur les Hébreux dans le Sinaï –, ils pouvaient du moins être rassurés par le discours complémentaire de culpabilité congénitale qui assurait que  tout ce qui allait mal dans le monde s’expliquait par le péché originel commis par Adam et Eve dont les descendants étaient pour toujours condamnés à faire obstinément des mauvais choix et à se fabriquer du malheur à tour de bras.

Il y avait quand même matière à s’interroger sur la légitimité de la transmission héréditaire de la culpabilité, du mal et du malheur qui en résultaient,  mais l’immense souffrance du Père, là-haut, dans les Cieux, et la représentation ici-bas du Fils exsangue cloué sur la croix avec le coup de lance dessiné du mauvais côté n’invitaient pas spontanément à la contestation.

Tout en m’obstinant à trouver encore du bancal dans l’idée d’une contagion transgénérationnelle de la culpabilité, je me frappais régulièrement la poitrine avec le poing fermé en répétant en latin mea culpa, c’est ma faute, et en ajoutant mea maxima culpa, c’est ma très grande faute, puisque, comme tout le monde sans exception, je commettais, par action et, ce qui compliquait diablement les choses, par omission, des péchés humains si graves que Dieu n’avait pas trouvé de remède plus efficace qu’engendrer un fils unique pour le sacrifier quand il aurait trente-trois ans.

Oui, bien sûr, c’étaient les Juifs qui étaient directement responsables de sa mort – le prêcheur laissait clairement entendre que leur extermination dans les camps nazis était la conséquence de l’auto-malédiction de leurs ancêtres déicides – mais nous étions quand même tous coupables puisque nous étions forcément des descendants d’Adam et Eve, nos deux seuls ancêtres communs. Il n’était pas précisé comment certains étaient devenus juifs, d’autres noirs ou jaunes ou rouges, alors que les meilleurs, c’est-à-dire nous,  étaient restés blancs, comme Dieu. Sans parler des problèmes d’inceste et de consanguinité que posait cette filiation.

Quant à savoir pourquoi Dieu avait envoyé son fils en Palestine à l’époque où les Romains dominaient le monde, et pas dans la Macédoine d’Alexandre le Grand, ou la Mongolie de Gengis Khan, ou encore la France de Louis XIV ou de Napoléon, ou même encore la Suisse à l’époque où Guillaume Tell tirait sur les pommes avec son arbalète, il n’y avait que lui qui pouvait l’expliquer.

Toutes ces questions, sans réponses aussi longtemps que l’enfant les adressa à Dieu, finirent par en trouver une quand l’adulte les posa à l’homme, et ce qu’il n’avait qu’entrevu apparut alors avec la clarté de l’évidence.

En inversant le rapport de création entre Dieu et l’homme, la grande complication ne disparaissait pas, mais elle devenait humaine et aboutissait à cette nouvelle question : qu’est-ce qui poussait l’homme à inventer d’abord des dieux minuscules, puis un Dieu unique majuscule ?

Les dieux minuscules des Grecs anciens n’étaient pas les créateurs de l’univers puisqu’ils en étaient eux-mêmes les créatures et ils se comportaient grosso modo comme les hommes. Ils avaient été apparemment imaginés pour expliquer les phénomènes naturels ou les événements que les hommes  n’avaient pas les moyens de comprendre autrement et qui étaient donc considérés comme mystérieux, parfois effrayants : les éclairs, le tonnerre, la pluie, l’arc-en-ciel, l’eau des sources, le vent, le bruissement des feuilles des arbres, d’une manière générale tout ce qui tombe du ciel, sort de terre et grouille dans la mer, tout, jusqu’au destin des individus et des cités, tout était l’expression de puissances surhumaines qu’il fallait nommer pour qu’elles deviennent moins étranges et menaçantes : Zeus, Héra, Apollon, Arès, Athéna et les autres vivaient sur la montagne Olympe, chacun avec sa spécialité. Ils mangeaient, buvaient, copulaient, se disputaient mais ne demandaient pas aux hommes de faire des guerres de religion. Même si tout n’était pas rose avec eux, c’était plutôt la vie qu’ils aimaient.  

Le Dieu créateur unique et majuscule, lui, avait apparemment besoin qu’on s’entretue en se réclamant de lui parce qu’il devait surtout aimer la mort.  C’était sans doute pour ça que les chrétiens portaient la croix en signe d’une reconnaissance qui était peut-être à comprendre dans ses deux sens. 

Dans le schéma et la logique de la croyance, à part cette attirance pour la mort, qu’est-ce qui pouvait avoir incité Dieu à imaginer ce scénario d’autant plus machiavélique qu’il se terminait par une nouvelle complication du même ordre ? Pourquoi n’y avait-il pas inclus une visite de Jésus ressuscité chez Pilate ou chez Caïphe ? Est-ce que ça n’aurait pas été plus simple pour tout le monde ? Enfin, pour tout le monde de ce moment-là et de la suite des temps, parce qu’il aurait fallu expliquer pourquoi ceux des siècles précédents n’avaient pas eu droit à la bonne nouvelle. La liberté de croire ou pas en aurait pris un coup, comme celle de choisir le mal au Paradis ? Et alors ? Quel bénéfice Dieu et les hommes avaient-ils retiré des persécutions et des martyres quand les chrétiens étaient minoritaires, puis de l’Inquisition, des bûchers, des croisades, du massacre de la Saint-Barthélemy et des guerres de religion quand ils étaient devenus majoritaires ?

Remis sur ses pieds, le questionnement s’adressait désormais à l’homme : pourquoi avait-il besoin d’inventer une pareille histoire d’amour qui débouchait sur des guerres et des massacres, quel était l’obstacle qui l’empêchait de vivre en paix avec les autres et le conduisait à créer finalement une divinité unique apparemment obsédée par la mort à laquelle il attribuait une nature et un comportement qui défiaient la raison dont certains philosophes disaient pourtant qu’elle était l’atout majeur de l’humanité ?

Le questionneur acharné sentait poindre un début de réponse, mais ce n’était apparemment pas le moment d’approfondir puisqu’il ne lui venait pas encore à l’esprit de chercher pourquoi son besoin de croire s’était accompagné du besoin paradoxal d’un questionnement qui allait renverser les rapports de création et finir par faire de Dieu une production humaine.

Il n’était évidemment pas un cas isolé. Mais à la différence de ses lointains prédécesseurs qui avaient eu à affronter les forces répressives de la religion d’État, lui ne risquait ni sa liberté ni sa vie.

Pendant des siècles, son Église avait fait le plein de fidèles persuadés que l’Ancien et le Nouveau Testaments étaient des livres d’histoire, elle avait emprisonné ou tué ceux qui le contestaient, et même si sa fréquentation était aujourd’hui en chute libre, il y avait encore des gens, des gens intelligents et disposant de la même raison que lui, qui récitaient le credo de la messe.

Sans parler des multitudes formes de croyances et d’églises dans des régimes encore théocratiques où la croyance en Dieu était le commun obligé.

(à suivre)

COMMUN (2)

Je voyais l’indiscutable témoignage de cette toute-puissance dans le mystère de la Sainte-Trinité : si le Père, le Fils et le Saint-Esprit réussissaient l’exploit de constituer un seul Être en étant trois personnes distinctes, c’était bien la preuve incontestable qu’ils étaient divins. Cette incroyable configuration triangulaire était en effet inaccessible aux hommes : la croissance et la multiplication voulues par Dieu dépendaient non d’une opération d’esprit mais de l’acte de chair présenté par le catéchiste et le prêcheur comme une nécessité assez peu ragoûtante pour ne pas dire répugnante ; il était commis par un homme et une femme qui devaient y avoir été autorisés préalablement par un sacrement de mariage, une sorte de permis délivré par un prêtre au cours d’une cérémonie et sans lequel l’acte était un péché mortel conduisant tout droit en enfer.

A l’unique exception de la Vierge Marie, aucune femme ne pouvait donc concevoir un enfant par l’opération du Saint-Esprit, opération dont les détails n’étaient pas précisés et que je plaçais entre le geste chirurgical et l’exercice arithmétique. Les familles humaines, elles, étaient composées du père, de la mère et des enfants dont l’état-civil disait clairement qu’ils ne pouvaient pas constituer une seule personne. Sans doute parce qu’il leur manquait ce Saint-Esprit qui devait jouer pour le Père et le Fils divins le rôle du liant comparable à la farine dans la béchamel préparée par ma mère pour les bouchées à la reine des repas de fêtes, sauce dont j’avais cru un temps qu’elle avait une origine ecclésiastique. Et puis, chez nous, il y avait trois enfants et aussi une grand-mère, ce qui rendait la fusion encore plus impossible.

Tout cela devenait de moins en moins facile à accepter pour l’enfant qui ne pouvait s’empêcher de chercher la raison de tant de complications, mais le solide vicaire de la paroisse aux larges chaussures noires à semelles épaisses qui réunissait le jeudi dans une salle du sous-sol de la cure pour le cours de catéchisme les enfants de l’école laïque, savait très bien résoudre les difficultés par l’argument de la foi qui sauve la misérable créature humaine orgueilleuse qui s’acharne à vouloir comprendre.

Seulement, l’explication par la foi n’empêchait pas de poser la question de l’origine de cet acharnement. Oui, pourquoi demander pourquoi ? Et puis, cette question sur l’origine du pourquoi, n’était-elle pas elle-même produite par le même acharnement ? Et cette question sur la question de l’origine du pourquoi, et ainsi de suite jusqu’au vertige de l’infini ? La réponse ne pouvait être que le Diable. Mais, plutôt qu’une réponse éclairante, l’existence de cet être diabolique qui avait quand même réussi à s’opposer victorieusement à Dieu sous une forme de serpent, contribuait à compliquer un peu plus ce qui aurait pu être une vie beaucoup plus simple et agréable pour l’homme qui n’avait rien demandé, surtout pas à être créé et encore moins avec un tel cahier des charges. Pourquoi diable Dieu avait-il créé un pommier dans le Jardin et interdit de manger les pommes ? Pourquoi diable la femme avait-elle écouté le serpent ? Pourquoi diable Adam avait-il accepté de manger la pomme ? Mettre le diable dans les questions, comme l’avait fait Molière pour la galère inventée par Scapin, n’était-ce pas une façon de reconnaître son omniprésence ?

En prenant de l’âge, le questionneur parvint peu à peu à comprendre que la liberté qui exige de choisir se heurte un jour où l’autre à un interdit ; mais, se disait-il encore une fois dans son acharnement de plus en plus têtu à vouloir saisir la raison des choses, est-ce qu’une vie éternellement paisible dans l’Eden avec Dieu n’aurait pas été plus agréable pour tout le monde ? Est-ce que l’homme aurait souffert de l’absence de la liberté dont il aurait ignoré l’existence ? Dieu lui-même était-il libre de ses choix ? S’il ne l’était pas, il n’était pas omnipotent, donc il n’était pas Dieu ! S’il l’était, d’où venait les interdits qu’il avait dû rencontrer ? Si l’origine en était le Diable, pourquoi l’appelait-on Lucifer, « porteur de lumière » ? Toutes ces questions secondes ramenaient sans cesse à la question première : pourquoi Dieu avait-il eu besoin d’imaginer un scénario aussi compliqué avec la crucifixion du fils comme cerise sur le gâteau ?

Plus le questionnement se faisait pressant, plus l’enfant qui cessait de l’être entrevoyait que ses questions sur Dieu étaient en réalité des questions sur l’homme et ses problèmes qu’il devait s’efforcer de résoudre tout au long d’une vie qui, sauf les jours de fête, et encore, n’était pas un chemin parsemé de pétales de rose comme celui des processions de la Fête-Dieu.

Les réponses du catéchisme perdait donc peu à peu de leur dimension divine.

Le vicaire aussi.

Il était à la fois comme les autres hommes – il avait une voix grave, se rasait, buvait du vin – et très différent parce qu’il portait une soutane alors que les autres hommes portaient des pantalons et qu’il lui était interdit de se marier. Tout le monde l’appelait Père, même les parents et les grands-parents, parce qu’il était en lien direct avec Dieu-le-Père et qu’en le regardant on voyait un peu Dieu qui est invisible, surtout depuis la terre. On disait, et lui le disait aussi, qu’il avait la vocation, c’est-à-dire que Dieu l’avait spécialement appelé pour qu’il aille apprendre dans un séminaire comment dire la messe et devenir prêtre par le moyen d’une cérémonie d’ordination pendant laquelle il devait se coucher par terre, sur le ventre, les bras étendus. Toujours la croix.

L’enfant s’était souvent demandé quels signes spéciaux lui avaient été envoyés pour le prévenir de sa sélection et s’il n’était pas malheureux à l’idée qu’il ne pourrait jamais avoir une femme, des enfants et des repas de famille après la grand-messe chantée du dimanche matin, surtout le réveillon de Noël après les trois messes de minuit. Comme il le voyait toujours avec le sourire, il se disait qu’il avait dû recevoir une grâce spéciale de compensation ou alors qu’il s’adressait directement à Dieu quand il était triste, comme Jésus au moment où il allait être arrêté pour être crucifié puisqu’il connaissait le scénario. Lui non plus n’avait pas été marié. Peut-être que les femmes ne permettaient pas une bonne communication avec Dieu à cause du serpent ? En tout cas il ne paraissait pas souffrir d’avoir dû renoncer à commettre l’acte de chair.

Au moment de la puberté et de la masturbation qui était aussi un péché et qui rend sourd, l’adolescent se demanda si les prêtres y avaient droit, par dérogation spéciale. Personne ne disait qu’ils n’avaient pas de sexe – ils n’étaient pas des anges – et il était difficile d’imaginer que cet organe, comme les autres, puisse ne jamais fonctionner. Pour les religieuses – elles aussi avaient la vocation – c’était différent, d’abord parce que les femmes n’étaient pas attirées par la sexualité mais par la maternité, sauf certaines qu’on disait de mauvaise vie, ensuite parce que la vocation leur permettait d’être fiancées à Jésus et de ne pas avoir à faire d’enfants. C’est pour cela qu’il y avait des prêtres-aumôniers chargés de les aider à vivre dans leur couvent ces fiançailles très spéciales qui ne déboucheraient pas sur le mariage et l’acte de chair. Jésus était le fiancé de toutes les religieuses du monde à lui tout seul, le prêtre était le confesseur de toutes les religieuses du couvent à lui tout seul aussi, c’était logique, les hommes étaient les plus forts.

Maintenant, pourquoi c’était lui, le vicaire, qui avait eu la vocation et pas un de ses frères – il avait dit un jour qu’il venait d’une famille nombreuse – il était évidemment impossible de le savoir.

(à suivre)

COMMUN (1)

Je cherchais la phrase première d’où je pourrais tirer le fil.  

« Jamais je ne me suis résigné à la fatalité du mal » me parut à la fois juste et inexacte.

Juste, parce qu’elle résonnait comme l’accord parfait d’un invariant personnel ; inexacte, parce que mal avait changé de sens le jour où il avait perdu sa référence aux notions de bien, de croyance et de morale.

Jusqu’à ce jour de rupture, ma vie avait été déterminée par deux discours successifs de persuasion qui assuraient que le mal est inhérent à la condition humaine.  

C’était alors – c’est encore aujourd’hui – une opinion largement répandue et qui n’est généralement pas qualifiée de pessimiste, mais plutôt regardée comme une marque de réalisme. En revanche, prêter au bien la même propriété humaine que celle du rire relèverait plutôt d’un optimisme naïf sinon benêt, un peu comme attendre des médias qu’ils consacrent l’essentiel de leurs articles à ce qui va bien, alors que l’objet éditorial principal sinon exclusif de leurs publications est ce qui va mal.

J’ouvre une parenthèse, le temps de me demander si l’expression aller bien ou mal ne relèverait pas, par hasard, d’une croyance en une force de type fataliste que pourrait signifier le fréquent comment ça va ?, le ça n’étant peut-être pas tout à fait vraiment freudien, et je la referme aussitôt pour retrouver le fil.

La vie étant une vallée arrosée de larmes, ce qui va bien est suspect non seulement quand il concerne le bonheur des autres, mais aussi le sien puisqu’on sait que ça ne va pas durer, comme en témoigne le mot prêté à la mère de Napoléon le jour du sacre de son fils. Plus prosaïquement, quand elle n’occupe pas toute la page du journal, la nécrologie ne laisse qu’une toute petite place aux faire-part des naissances.

L’absence de questionnement et d’étonnement quant à l’obsession médiatique pour les trains qui n’arrivent pas à l’heure confère à cette singularité de l’information une normalité analogue à celle de l’inhérence du mal à la condition humaine. Tout le monde sait en effet que l’homme et la femme sont nés pour souffrir sinon en baver, chacun dans sa spécialité, le pain mouillé de sueur pour l’un, l’enfantement dans la douleur pour l’autre, il en a toujours été ainsi et il n’y a aucune raison pour que ça change, même si le pétrin mécanique et la prophylaxie ont apporté quelques nuances à la double malédiction.

La première persuasion m’avait été fournie par le discours religieux que j’avais accepté parce que l’autorité divine n’est pas discutable, du moins jusqu’au moment où l’accumulation des points d’interrogation finit par dessiner un énorme point d’exclamation.

En résumé, l’homme était responsable de son malheur parce qu’il avait choisi le mal, et s’il avait été amené à faire ce choix, c’est parce que Dieu lui avait octroyé la liberté. Il y avait dans ce raisonnement un quelque chose dont j’avais eu assez tôt l’intuition qu’il était bancal, mais liberté balayait de ses grandes ailes déployées toutes mes velléités de contestation.

En ce temps de grande certitude métaphysique, mon instituteur d’école publique et laïque qu’on appelait maître montrait sur un panneau illustré les différents stades de l’évolution humaine, tandis que mon catéchiste et le prêcheur de la grand-messe du dimanche chantée en latin qu’on appelait pères enseignaient que l’homme-mâle-Adam avait été fabriqué tel quel par Dieu à partir d’un morceau de glaise mouillée, la femme-Eve ayant été façonnée elle aussi telle quelle elle et elle aussi par Dieu, mais à partir d’une côte de l’homme-mâle-Adam.

Cette création par la côte était bizarre mais il fallait la comprendre comme une délicate image poétique : pour les rédacteurs mâles du texte biblique, expliquait l’exégète, la côte était en effet l’équivalent de ce qu’est pour nous la prunelle des yeux, et c’est ce qu’ils avaient trouvé de mieux pour dire combien la femme leur était précieuse. C’était mignon et émouvant, oui, mais si cette belle histoire ne décrivait pas ce qui s’était réellement passé, pourquoi ne serait-ce pas également vrai pour le Jardin, la pomme et tout le reste ?

Ce timide soulèvement de voile n’avait pourtant qu’une faible incidence sur la validité de l’explication générale dont l’immense mérite était de rendre acceptable un monde qui faisait pourtant tout son possible pour ne pas l’être et qui y réussissait très bien.

Malgré les innombrables guerres anciennes mémorisée à l’école par des dates semées comme les petits cailloux sur le chemin de la seule aventure humaine apparemment possible, les toujours innombrables conflits modernes entendus à la radio et lus sur les gros titres des journaux, les toujours et encore innombrables violences individuelles et sociales constatées dans la vie quotidienne, mon catéchiste et le prêcheur dominical assuraient en effet que l’agencement du monde était bon puisqu’il avait été imaginé et créé par Dieu-Le-Père-Tout-Puissant qui nous aimait d’un amour infini depuis le Ciel où il vivait assis sur un trône.

Nous le priions en psalmodiant la prière Pater noster inventée par Jésus, son fils unique, qu’il avait envoyé se faire crucifier sur la terre pour sauver les hommes avant de l’autoriser à monter au ciel un jour d’ascension pour venir s’asseoir à sa droite puisque la gauche avait mauvaise réputation et pas seulement là-haut. Le sauvetage opéré par Jésus ne pouvait concerner que l’Au-delà dans le Ciel puisque, dans l’Ici-bas sur la terre, non seulement l’humanité avait continué à commettre les mêmes péchés mortels, mais de grands massacres d’un type nouveau avaient eu lieu après le passage du Fils,  en ce sens qu’ils avaient été commis au nom du Père dont chaque camp de massacreurs assurait qu’il était de son côté. Si l’objectif avait été de répandre l’amour sur la terre, ce n’était pas vraiment un succès.

Bref, à moins de supposer au Créateur du ciel et de la terre, de l’univers visible et invisible, un diabolique esprit calculateur pervers contraire à celui de l’amour, il était inconcevable qu’il n’ait pas pensé et réalisé le mieux qu’il était possible de penser et de réaliser, même si c’était en même temps difficile à comprendre.

(à suivre)