COMMUN (8) : récréation en forme de conte

Je ne l’ai pas découvert tout de suite. C’est après la première tasse de café que je m’en suis rendu compte. J’avais senti un léger mal de tête et j’ai voulu dire, tiens, j’ai mal à la tête, mais je ne suis pas parvenu à dire j’ai. J’avais ouvert la bouche, comme d’habitude, émis une sorte de chuintement pour prononcer j’ et je suis resté bloqué, bouche bée. J’ai essayé de recommencer. Même résultat. Je parvenais à dire seulement j’ mal à la tête.  Je suis allé dans la salle de bain, je me suis planté devant le miroir et j’ai essayé à nouveau, pour voir. Je n’ai rien vu que ma bouche ouverte et vide. J’ai fermé les yeux un bref instant. Quand je les ai rouverts, j’ai retrouvé mon visage dans le miroir. J’ai eu la vague impression d’un flou mais je n’y ai pas prêté attention. Une nouvelle tentative a donné le même résultat. Qu’est-ce qui t’arrive ? me suis-je demandé. J’ai pensé au café, mais je ne voyais pas très bien quel rapport il pourrait y avoir, et puis c’était le café que je bois tous les matins. J’ai pensé aussi à ce que j’avais mangé la veille, mais il était tout aussi absurde d’imaginer que l’estomac ou l’intestin puissent interdire de prononcer ai. J’ai alors tenté de dire, je n’aime pas avoir mal à la tête. J’ai ouvert la bouche, prononcé normalement je n’aime pas mais avoir n’est pas sorti avant mal à la tête.

C’était donc avoir qui posait un problème. Je pouvais encore le penser mais plus le dire.

Je suis allé interroger mon moteur de recherche en tapant ; pathologies liées au verbe avoir. Rien.

J’étais désemparé mais ne plus pouvoir prononcer le verbe avoir ne constitue pas un motif suffisant pour sécher le stage dit de mise à niveau sans plus de précisions.

Travailler dans une banque en ligne comme conseiller en gestion de portefeuille est un travail très particulier puisqu’on ne rencontre jamais personne. On parle au téléphone avec des gens le plus souvent mécontents parce qu’ils ont passé dix minutes à écouter en boucle une musique régulièrement interrompue par des messages enregistrés qui fournissent des informations inutiles et assurent que tout est mis en œuvre pour réduire le temps d’attente. Après le mécontentement, c’est l’inquiétude des taux de rendement, des ventes et des achats d’actions. Au bout de quelques semaines, surviennent des symptômes de stress. J’en sais quelque chose. D’où la remise à niveau imaginée par le DRH.

J’ai salué mes collègues en leur demandant s’ils allaient bien. La manière dont j’ai posé la question devait être inhabituelle parce qu’ils ont froncé les sourcils avant de hocher la tête. J’avais préparé des formules sans verbe avoir et c’est sans doute cette concentration qui avait une incidence sur ma manière de parler.

Le conférencier, un type d’une quarantaine d’années d’allure décontractée et qui donnait toujours l’impression d’avoir une idée derrière la tête,  a rappelé le thème annoncé à la fin de la séance d’hier : l’équation capitaliste. C’est quoi ? m’étais-je demandé.  En ramassant mes affaires, j’avais interrogé mon voisin qui avait émis des signes d’ignorance. J’avais cherché sur Internet, sans rien trouver.

Assis sur le bord du bureau, il a commencé par préciser que le capitalisme n’était pas réductible aux formes industrielles et commerciales apparues à la fin du 18ème siècle mais qu’il était l’expression d’un invariant humain. On a échangé des regards interrogateurs. Cet invariant, a-t-il continué sans s’émouvoir de nos mimiques, s’exprime par une équation d’identité : être = avoir +. C’est ce que j’appelle l’équation capitaliste.

Je me suis senti pris d’une sorte de vertige dont je suis vaguement sorti au moment où il expliquait ce qu’était un objet, dans le sens grammatical, a-t-il précisé.

– Quand j’utilise le verbe être, j’établis un rapport d’identité. Par exemple : « Pierre est un collégien ». En revanche, si j’utilise le verbe avoir, j’établis une distinction radicale entre sujet et objet. Par exemple : Pierre a un vélo.

Il s’est interrompu un court instant. Je me sentais comme entre deux eaux.

– Maintenant, soyez attentif, a-t-il continué se mettant debout. Nous disons communément : j’ai un corps. Ce qui implique une distinction entre le sujet « je » et l’objet « corps ». Nous disons pareillement « J’ai un esprit », ce qui implique la même distinction. La question est donc celle-ci : si « je » n’est ni un corps ni un esprit, qu’est-il ?

Il y eut un silence.

– Quelqu’un a-t-il une réponse spontanée à proposer ? a-t-il demandé.

Nous nous sommes regardés. Personne ne s’est risqué à dire quelque chose.

– Je vous mets sur la voie avec une nouvelle question, a-t-il repris : qu’est-ce qui peut inciter l’être humain à collectionner ? Aussi bien des bijoux, de l’or, des capitaux, des actions boursières que des boîtes d’allumettes, des bouchons, ou des conquêtes amoureuses ?

Nouvelle consultation du regard. Nouveau silence. Il a regardé sa montre et j’ai jeté un coup d’œil à la mienne. L’heure était pratiquement écoulée et je ne m’en étais pas rendu compte.

– On se revoit demain. Je vous demande de réfléchir à ces deux questions : qui est « je » s’il n’est ni un corps ni un esprit, autrement dit pourquoi ne disons-nous pas, je suis un corps et je suis un esprit ? Et d’où vient ce besoin d’accumulation ?

Je suis rentré chez moi, j’ai sorti de mon sac le carnet sur lequel j’avais écrit les exemples et les questions, j’ai lu et relu, sans rien trouver. La sensation d’entre deux eaux s’était modifiée. J’avais l’impression d’être attiré vers le fond, de couler.

Je suis allé dans la salle de bain pour me passer de l’eau sur le visage. Je me suis approché du miroir et j’ai dû me retenir au lavabo pour ne pas m’effondrer. Si je voyais clairement derrière moi l’image du petit meuble où je range les affaires de toilette, la mienne, l’image de mon visage, avait disparu, laissant au centre du miroir le contour d’une forme grise.

Alors, j’ai pris mon portable et j’ai appelé le DRH pour lui annoncer ma démission.

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