« Le vertige identitaire » d’Alain Chouraqui

Alain Chouraqui, directeur de recherche émérite au CNRS, président-fondateur de la Fondation du Camp des Milles* – Mémoire et éducation, fondateur de la chaire Unesco Éducation citoyenne, sciences de l’homme et convergence des mémoires, était l’invité de La grande table des idées (France Culture 12 h 50) ce 30 mai 2022 pour son essai Le vertige identitaire (Actes Sud, mars 2022).

*Le camp des Milles installé en 1939 dans une ancienne tuilerie située sur le territoire de la commune d’Aix-en-Provence fut d’abord destiné à enfermer des « indésirables », en particulier les ressortissants allemands considérés comme des ennemis… alors que la quasi-totalité d’entre eux avait fui le régime nazi pour se réfugier en France. Le gouvernement de Pétain y enferma ensuite des juifs dont 2000 furent envoyés, et de sa propre initiative, en août et septembre 1942 – donc avant l’invasion de la zone libre par l’armée allemande –   à Auschwitz via Drancy, y compris – et malgré les réticences tactiques des autorités allemandes –  les enfants de moins de 16 ans.

« Selon A. Chouraqui des processus sociétaux se reproduisent à différentes périodes et chez différents peuples. Partout, c’est « la même combinaison de mécanismes individuels, collectifs et institutionnels » qui se déclinent en différentes étapes. Ces dernières constituent un engrenage « toujours nourri par l’extrémisme identitaire« . Selon lui, nous nous situons aujourd’hui à l’étape médiane de l’engrenage : crispation identitaire, brutalisation du débat et des actions… Notre démocratie est « sur une ligne de crête ». « (page de France Culture)

Si je suis d’accord avec la notion de  « mécanismes » dont il décrit les étapes de développement et avec l’idée  « je m’intéresse moins aux personnes, même aux mouvements politiques qui expriment les tendances sociétales, qu’à ces tendances sociétales qui permettent à ces partis ou à ces hommes de s’exprimer », je pense que sociétal ne rend pas suffisamment compte de la nature exacte du problème dans le sens où il mésestime l’importance de l’individu dans la problématique identitaire ; c’est pourquoi je distingue les petites machines permanentes des peurs et angoisses individuelles et la grande machinerie conjoncturelle des peurs et angoisses collectives.

Alain Chouraqui précise que la question identitaire est légitime (= ce que nous sommes en tant qu’homme, Français, peuple etc.) mais qu’elle devient mortifère quand elle devient obsessionnelle, vertigineuse, la cause étant la perte des repères qui conduit certains à croire à un « sauveur ». D’où l’importance du chef dans l’idéologie de l’extrême-droite**.

Relativement à ce qu’est l’identité, son analyse (telle qu’elle a été explicitée dans l’émission) souffre à mon sens de la même carence que pour les mécanismes.

Il importe de distinguer l’identité ontologique de l’identité sociale.

La première (ontologique concerne le fait d’être) est intrinsèque de l’individu en tant qu’être humain : qui suis-je ? est la question à laquelle chaque individu est confronté et pour laquelle il doit trouver sa propre réponse. Cette question vient de la conscience spécifique qu’il a de sa mort.

La seconde concerne le fait de l’être social et que représente par exemple la carte nationale d’identité : je suis un homme ou une femme, né à tel ou tel endroit, en telle ou telle année, dans tel ou tel pays etc.

Cette identité administrative qui ne me dit pas qui je suis sert ordinairement de substitut dans le sens où elle fait croire que qui je suis se réduit à ce que dit ma carte d’identité.

Je dirai donc que le vertige identitaire collectif se produit à partir du moment où ce rôle ordinaire substitut/tranquillisant n’est plus efficace à cause d’une crise dont le caractère de gravité (économie, climat, guerre… donc mort) fait surgir de manière aiguë la question ontologique.

Le déni qui autorisait la réduction de l’identité ontologique à l’identité sociale devient inacceptable : ma carte d’identité me hurle maintenant que je ne suis pas ce qui est écrit dessus ; je me bouche alors les oreilles et je hisse le déni au degré supérieur paradoxal de substitution, à savoir une ontologie de groupe, de religion, d’ethnie, de « race » etc. dont la pureté originelle fantasmée a pour but de me faire oublier ma contingence.

C’est à ce moment du processus que les petites machines d’angoisse et de peur individuelles se connectent les unes aux autres dans un nombre suffisant pour permettre la mise en route d’une grande machinerie collective mortifère.

La suite du processus est connue : l’autre est d’abord un ennemi précis (le juif en est la figure historique la plus connue) avant de devenir progressivement « ce qui n’est pas moi ». (cf. « Comment peut-on être persan ? » – Montesquieu)

** Le fait que « le chef » de l’extrême-droite en France soit une femme peut expliquer ses limites électorales. Que se passerait-il s’il était un homme ?

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