Le sexe et la sexualité à l’école

A la Une du Monde (02/03/2023) : « Le Planning familial, SOS homophobie et Sidaction saisissent le tribunal administratif de Paris jeudi 2 mars pour faire respecter la loi de 2001 qui prévoit trois séances annuelles d’éducation à la sexualité pour les élèves, de l’école au lycée. »

Ma contribution :

A ceux qui opposent éducation sexuelle et apprentissage des savoirs traditionnels [c’est un argument qui revient souvent], je demanderai s’ils observent un tel type de compartimentage dans la pratique de leur propre vie, ou bien si, au contraire, ils constatent qu’elle est un tout dont la qualité dépend de la maîtrise globale (corps/affects et esprit/pensée), notamment par l’esthétique qui concerne aussi bien l’écriture (on n’insiste pas assez sur cet élément pour enseigner l’orthographe) que les rapports les autres dont la sexualité. Maintenant, il faudrait distinguer l’apprentissage de la physiologie sexuelle (soi) de celui de la sexualité (soi et les autres) qui rejoint (cf. la littérature, la philosophie, l’art) la question de la mort qui est le seul objet absent des programmes scolaires. Elle aussi fait partie de la vie.

Deux réponses :

> PMF (pseudo) : Vous aurez du mal à trouver des professeurs enthousiastes à l’idée d’assurer ce genre de mission. Et c’est bien compréhensible. Comment se montrer à l’aise auprès d’élèves avec lesquels se sont tissées des relations de qualité, disons, variable ? Et sur des enseignements bien repérés. C’est de toute façon un sujet sur lequel on ne s’improvise pas face à des ados à aux émotions à fleur de peau ; formation – inexistante – indispensable. La circulaire en vigueur se contente de dresser de façon allusive un tableau idéal de collaborations partagées, mais sans aller au fond. Or le recours aux intervenants extérieurs n’est pas toujours idéal, loin de là, tant le contrôle du contenu peut s’avérer compliqué. Le/la prof de Svt et l’infirmière – quand il y en a une – deviennent donc destinataires du dossier qui sera traité avec plus ou moins de bonheur. Et c’est ainsi que cette éducation à la sexualité passe à la trappe, comme d’ailleurs pas mal de dispositifs soit-disant [sic]  obligatoires.

> dies olé sparadrap joey (pseudo) C’est beau ce que vous dites! Je vous explique: les élèves de troisième ont 4 heures 30 de français par semaine. Leurs professeurs car ils savent que l’orthographe est un des éléments les plus pénalisants en France. Ils voient avec désespoir les élèves issus de milieu populaire partir d’emblée avec ce genre de handicap. Et le catéchisme, c’est le dimanche.

Ma réponse aux deux :

> PMF : L’argument de la carence et de ses effets pervers ne me semble pas pertinent pour aborder le problème. Il importe de définir ce que doit être l’enseignement de la sexualité puis de former ceux chargés de le dispenser. On est aujourd’hui dans l’empirisme avec des résultats… disons aléatoires.

> dies : J’évoque une approche possible (l’esthétique : bien écrire comme bien s’habiller, par exemple) de la maîtrise de l’orthographe dont les erreurs qui ne sont pas d’ignorance  (on parle d’ « inattention », ce qui évite de se poser la question), et elles sont souvent nombreuses, peuvent être un moyen plus ou moins conscient de « régler des comptes » avec ceux qui lui donnent un sens pas toujours strictement orthographique : ainsi, certains parlent encore de « fautes » d’orthographe alors qu’il s’agit d’erreurs.  

La Russie et « la peur de la liberté »

Le Monde (25.02.2023) publie l’interview d’une avocate ukrainienne qui demande la création d’un tribunal pour juger V. Poutine et les crimes de guerre commis en Ukraine. Par ailleurs, elle avance comme explication que « la Russie a peur de la liberté. »

Ma contribution, un peu plus développée que les mille signes autorisés par le journal :

Un tribunal pour juger V. Poutine agresseur de l’Ukraine ne suffit pas.  Il en faut aussi un pour G.W. Bush agresseur de l’Irak. Les mensonges de l’un (armes de destruction massive, construction de fausses preuves pour réunir une coalition) valent ceux de l’autre (régime nazi et génocide) et l’impunité de l’un donne un argument à l’autre ainsi qu’à ceux qui le soutiennent pour des raisons économiques, géostratégiques (la Chine notamment) éventuellement associables à des règlements de comptes coloniaux  pour certains régimes africains – notamment ceux qui expulsent les forces françaises et font appel à la milice russe Wagner.

Emergeant des causes profondes liées à l’économie, les symptômes les plus manifestes sont ceux d’une volonté de puissance territoriale pour V. Poutine, de puissance idéologique pour G.W. Bush autoproclamé représentant des forces du Bien contre les forces du Mal dont faisait partie l’ancienne URSS elle-même autoproclamée force libératrice de l’Humanité. L’un et l’autre sont l’expression d’une transcendance, toujours explicite pour les USA (La Bible, « God bless América », quel que soit le président), masquée chez l’autre (La théorie, le Parti) et dont l’exploitation de la Mère-Patrie et de la guerre contre le nazisme, la Grande Guerre patriotique, est, associée au culte du chef, le signe d’une permanence – V. Poutine a été formé par le KGB soviétique.  

« Peur de la liberté » est un oxymore intéressant qui demanderait que les termes soient précisés ; laisser penser que cette peur pourrait être une spécificité intrinsèque de la Russie nourrit plutôt le discours de la transcendance.

Relativement aux obstacles à l’exercice de la liberté que sont la peur et l’angoisse, les différences entre les individus et les sociétés s’expliquent essentiellement par la présence ou l’absence du discours contradictoire d’immanence, seul susceptible de remette en cause l’équation capitaliste (être = avoir +) moteur des stratégies de contournement (par l’économie, la finance, l’accumulation… notamment de territoires) plus ou moins mortifères, en l’occurrence, pour Ukraine – et aussi pour la République Démocratique du Congo, le Yémen …  –  la dévastation et le massacre.

Jean-Sébastien Bach : Matthäus Passion – BWV244 – Passion selon Matthieu (6 – fin 2)

Ce qui fait sortir la musique de Bach de l’église où sa pertinence liturgique n’est que de commande, ce qui l’en expulse (dans le sens de l’accouchement), c’est ce qu’elle dit du rapport entre le corps et l’esprit, que traduit l’art du contrepoint (la fugue, particulièrement) et sa combinaison avec l’harmonie ; autrement dit, la superposition de lignes mélodiques qui courent, comme la pensée, vers l’infini de l’horizontalité (cf. la fugue en la mineur  BWV 578 – article du 19/06/2021) et de la verticalité (les infimes variations d’arpèges, par exemple le premier prélude du Clavier bien tempéré), combinées avec les enchainements d’accords (verticalité) accompagnant une mélodie (horizontalité) – ex : les chorals, dont un des plus remarquables est celui répété aux entrées 15, 17, 44 et doublé en 54 –  un ensemble qui fait vibrer l’organisme et de la pensée et du corps, particulièrement les compositions pour l’orgue, elles aussi objets d’incessants enregistrements et adaptations.

Organisme et orgue ont la même étymologie (grec organon : machine, organe > latin organum). Le souffle de l’instrument, l’infinie variétés des jeux et des registrations, sont, jusqu’aux claquements du pédalier, l’expression matérielle d’une énergie dont la puissance, concentrée dans une machine, fait trembler les vitraux de l’église.

La fugue en ré mineur (pour orgue) que j’évoquais, est exemple de ces combinaisons horizontales et verticales caractéristiques de l’œuvre de Bach.  On peut en voir et écouter sur Youtube des enregistrements que je trouve dans l’ensemble d’exécution trop rapide au point de produire parfois un « fouillis » appauvrissant. Nous devons à Glenn Gould une redécouverte de Bach, notamment par le tempo lent (cf. l’aria des Variations Golberg – version 1981). Cette fugue se termine par un enchaînement d’accords modulés dans les trois dernières mesures dont la toute dernière est occupée par le seul accord final en ré mineur, un exemple de la démarche de profondeur que j’évoquais précédemment.

La Passion se termine sur un semblable accord (si mineur) de profondeur qui conclut le dernier choral interprété par les chœurs I et II en mode harmonique : « En larmes nous nous inclinons (…) Repose dans la paix (…)  La conscience angoissée trouve un réconfort dans ton tombeau et mes yeux ravis se fermeront doucement. »

Il n’y a dans cette conclusion (texte et musique) aucune référence à la résurrection qui constitue pourtant l’essentiel de l’heureux message qu’est l’évangile. La présentatrice de l’émission hebdomadaire du Bach du dimanche  (7 h 00 > 9 h 00 sur France Musique) qui diffusait récemment ce choral en fit la remarque, et ajouta seulement qu’il fallait attendre Pâques, trois jours plus tard.

Ce que chantent les deux chœurs et l’orchestre dit exactement le contraire : aucun drame, pas la moindre angoisse, aucune attente de quoi que ce soit, mais une harmonie réconciliatrice dont les reprises qui parviennent à abolir le temps –  sans fin mélodique, elles pourraient continuer à l’infini – pourraient être une représentation de l’éternité.

Considérée sous cet angle, la Passion selon Bach – l’expression musicale sans doute la plus complète de l’essence de son discours – est une illustration de ce qu’est la transcendance dans l’immanence – donc débarrassée de sa cangue métaphysique religieuse – en ce sens que la combinaison du contrepoint et de l’harmonie – et à ce niveau-là, elle fait de Bach la référence absolue – est celle de de la pensée et des affects, de l’esprit et du corps. Il ne s’agit pas d’une métaphore mais d’un réel, concret, mesurable si l’on veut.

Dans son essai Phénoménologie de la transcendance (Edition d’écart), la philosophe Sophie Nordmann s’évertue à définir une transcendance hors du champ religieux.

Elle recourt au concept « d’idéal de l’Humanité » : «  C’est en accédant à l’idéal de l’Humanité – autrement dit, à l’impératif du respect absolu de l’incommensurabilité au monde – que l’être humain entre dans un rapport d’incommensurabilité au monde » (p. 188) « On peut reconnaître que l’être humain est, en tant que tel, un être vivant au même titre que les autres, mais qu’il entre dans un rapport d’incommensurabilité au monde et aux autres êtres à partir du moment où, accédant à l’idéal de l’Humanité, il sort du monde par la pensée. » (p.190)

Je pense plutôt que, dans la cadre d’une philosophie de l’immanence – si l’on veut, l’homme sans Dieu – la transcendance est dans un rapport au monde non d’incommensurabilité mais au contraire d’identité essentielle.

C’est en tout cas ce que me dit la musique de Bach.

Jean-Sébastien Bach : Matthäus Passion – BWV244 – Passion selon Matthieu (6 – fin 1)

Oui… il y aura une fin 2.

Il ressort de ces observations que la musique de la Passion n’est pas une musique d’accompagnement du récit, et c’est bien l’impression d’une distorsion, ou, si l’on préfère, d’une énigme, qui est à l’origine de mon questionnement.

Autrement dit : celui qui connaît le récit de l’Evangile de Matthieu et ne maîtrise pas la langue allemande, ce mélomane non germanisant, qui n’a pas sous les yeux le livret traduit, ne comprend pas les textes de la Passion chantés en allemand et cherche forcément une cohérence entre la tonalité de la musique et celle du récit qu’il connaît.

Je ne suis pas germaniste et je connais assez bien l’Ancien Testament, plus encore le Nouveau (Evangiles – Actes des Apôtres) qui ont été le composant principal de ma « culture première », comme ils le furent pour beaucoup,  en ce temps-là, et depuis des siècles, et dans une mesure nettement moindre, aujourd’hui encore.

L’écoute de cette Passion de Bach fut donc surprenante : ce que j’entendais ne correspondait pas toujours, loin de là,  au récit de l’épouvantable mort du fils de Dieu, trahi, abandonné, moqué, flagellé, désespéré, crucifié à cause des péchés des hommes – tous les hommes, ceux d’avant, de pendant et d’après, donc nous – coupables d’une abomination qui n’incitait pas à frapper dans ses mains ou taper sur une batterie pour marquer un rythme qui donnait souvent plutôt envie de se réjouir que de pleurer.

Il y avait donc un sérieux problème qu’approfondit encore, comme je l’ai montré, le texte traduit.

Et même si l’évangéliste rappelle à maintes reprises que ce qui arrive ne pouvait pas ne pas arriver, parce que c’était écrit à l’avance (jusqu’à l’achat du champ du potier avec les deniers de la trahison finalement rendus par Judas avant son suicide), l’idée que ce plan de sauvetage était une invention des hommes et non d’un Dieu-Père aimant, cette idée, qui permet de réaliser en cessant de marcher sur la tête et en retombant sur ses pieds ce qu’est est capable d’imaginer la misère humaine pour exorciser l’angoisse de sa mort, cette idée – j’y viens –  n’émergeait pas encore de l’écoute d’une musique dont le déchiffrage était d’autant plus difficile qu’elle était forcément, nécessairement, un discours de foi, puisqu’elle avait été composée par un musicien croyant pour des offices religieux – oui, il était protestant,  ne croyait ni à la vierge Marie ni à l’infaillibilité du Pape, mais, bon, il était quand même chrétien.

En ce temps dont je parle, la musique religieuse de Bach était bien plus connue et célébrée que ses compositions profanes – celles, pour piano, étant considérées plutôt comme pédagogiques (le clavecin bien tempéré) ou savantes (Variations Goldberg) – qui se résumaient souvent aux Concertos brandebourgeois et à la badinerie (Suite orchestrale n°2 en si mineur – BWV 1067).

C’est peut-être ce qui permet de comprendre pourquoi sa musique ne connut pas en son temps l’engouement qu’elle suscite aujourd’hui et pourquoi elle fut ignorée pendant près d’un siècle.

De son vivant, elle était bien liturgique mais ne correspondait pas vraiment aux critères du discours religieux, et après sa mort, commença à se lever en Europe le vent d’une révolution qui, entre autres actes libérateurs, enfonça un coin de dissociation entre musique et religion, jusqu’à permettre, dans tous les domaines de l’existence individuelle, l’émergence du « je »,  questionnant par tous ses organes – dont les oreilles –, interdit jusque-là par le totalitarisme politique et théocratique.  En d’autres termes, il fallut ce long temps à la musique de Bach pour sortir de l’église, comme, quelques siècles plus tôt, il en avait fallu au théâtre.

Ce qui conduit à s’interroger sur le contenu du discours de cette musique, composée à des fins de liturgie religieuse et qui est, essentiellement, tout… sauf ça.

Ce questionnement est un élément de la problématique de la musique, que j’ai déjà tenté de construire dans les articles précédents traitant de la musique : pourquoi et pour quoi la musique ? et, en l’occurrence, en quoi celle de Bach possède-t-elle ce caractère si particulier qu’elle est la seule à susciter autant d’interprétations sans cesse renouvelées, de constructions modernes, d’adaptations innombrables, notamment par des ensembles de jazz  (entre autres,  le trio Play Bach  de Jacques Loussier, Pierre Michelot et Christian Garros) ?

Un détour par le Miserere de Gregorio Allegri peut aider à trouver un chemin d’explication.

 Légende ou pas, il est dit que cette œuvre du chapelain du pape Urbain VIII, composée en 1638, était exclusivement réservée à la chapelle Sixtine et que la diffusion de sa partition était frappée d’excommunication – Mozart, dit-on encore, sut la reconstituer après l’avoir écoutée une seule fois lors de son voyage à Rome.

Il faut écouter* pour comprendre pourquoi cette œuvre,  polyphonique, chantée a cappella – sans accompagnement d’instruments – est entourée d’un tel interdit, réel ou imaginaire, peu importe.

Après une introduction polyphonique, il s’agit d’un dialogue entre une ligne de chant grégorien – interprétée par des voix d’hommes – et un chœur d’hommes et d’enfants.

La clé explicative est la note de contre-ut – un do à la limite du registre de la voix de soprano – non chantée, en ce sens qu’il n’y a pas de vibrato possible à cette hauteur, mais émise par un garçon qui n’a pas encore mué, autrement dit, un cri. Et c’est quoi, ce cri, exactement, poussé, là, par un jeune garçon, dans la polyphonie qui répond au grégorien asexué d’hommes, au milieu de surplis et de soutanes ? Au choix : celui de l’orgasme ou du viol. Ou les deux. D’où l’interdit d’extériorisation d’une représentation d’un quelque chose qui doit rester entre nous. Toutes choses égales, un interdit analogue peut expliquer la si longue dissimulation de l’Origine du monde (G. Courbet) –  je veux dire égales s’agissant de la stratégie d’occultation élaborée par le déni dont on sait les ruses quand il est d’ordre sexuel.

* Youtube propose, entre autres, une interprétation (video) du King’s Collège de Cambridge. Tout est « dans son jus » : le chœur d’enfants et d’adultes, le chef, tous en surplis blancs et soutanes rouges sont la représentation d’un monde à la fois suranné et étouffant. L’interprétation est remarquable.

Jean-Sébastien Bach : Matthäus Passion – BWV244 – Passion selon Matthieu (5)

Les exemples sont un peu plus nombreux que prévus… Pour ne pas trop alourdir, je conclurai dans un sixième… et dernier article.

>> entrée 27 : Judas vient de trahir Jésus en l’embrassant pour le désigner à la troupe venue pour l’arrêter et qui s’en saisit.

Deux parties :

– d’abord une aria pour soprano et alto dont la mélodie est introduite par ce que je pense être un hautbois et une clarinette avec un violoncelle, sur le mode fugué ; l’ensemble, voix et instruments, est une mélopée légère, douce, paisible et à la fois sur un rythme à deux temps marqué par le violoncelle, distanciée du texte : « Voici que Jésus est maintenant tenu enchaîné ! », mélopée brusquement envahie par le chœur qui exprime avec force – deux temps, silence, deux temps, silence, trois temps –  une protestation impuissante « Lasst ihn  (laissez-le !), haltet (arrêtez !), bindet nicht (ne l’attachez pas !) » sans interrompre les vocalises des deux voix féminines qui enchaînent, dans le même rythme,  avec la suite du texte qu’elles disent deux fois « Lune et lumière se consument de douleur, parce que Jésus est prisonnier », la reprise étant à nouveau complétée par la même forte intervention du chœur avant que les deux voix ne poursuivent leur dialogue en mode fugué ou harmonique, le rythme toujours marqué par le violoncelle..

– ensuite, tout change : les deux chœurs et l’orchestre interviennent pour interpréter le texte suivant : « Est-ce que les éclairs, les roulements du tonnerre ont disparu dans les nuages ? Enfer, ouvre ton abîme ardent, anéantis, détruis, engloutis, brise de ton ire soudaine le traître perfide, le bras criminel ! »

Rythme à trois temps très accentués : la première phrase est répétée une dizaine de fois en un crescendo qui s’achève par une brusque chute d’octave suivie d’un silence, puis d’une reprise, sur le même tempo rapide, de la seconde phrase dont est repris deux fois « le traitre perfide, le bras criminel » (Den falschen Verräter, das mördrische Blut ! » et achevée, sur Blut, par un accord majeur retentissant et triomphant.

Je parlais de concert dans le concert… l’entrée 29 en offre un autre exemple.

>> l’entrée 36 conduit Jésus chez le Grand-Prêtre pour un moment éminemment dramatique. A la question « Je t’adjure, de par le Dieu vivant, de nous dire si c’est toi qui es le Christ, le Fils de Dieu », Jésus répond « C’est toi qui l’as dit. De plus je vous le dis, dorénavant vous verrez le Fils de l’homme assis à la droite de la Puissance et venant sur les nuées du ciel »

Le Grand-Prêtre déchire alors ses vêtements, constate le blasphème et demande leur avis à ceux qui sont là (les scribes et les anciens du peuple).

La réponse « Il mérite la mort ! »  ( Er ist des Todes schuldig !) est chantée par les chœurs I et II : 14 secondes d’une fugue, crescendo, terminée sur un puissant accord majeur.

Ensuite, ils lui crachent au visage et le frappent en disant « Devine, Christ, et désigne qui t’a frappé ? », 20 secondes de fugue et d’harmonie mêlées interprétées par les deux chœurs, avec la même énergie, le même tempo et le même accord final majeur qui donne envie d’applaudir.

>> sans doute les plus significatives de la distanciation :

– l’entrée 50 : malgré l’avis de son épouse (le seul personnage féminin) Pilate livre Jésus à la crucifixion demandée à cor et à cri par les juifs, en signifiant qu’il s’en désolidarise –  il se lave les mains – et c’est à ce moment-là que la foule crie «  Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants ! » Il faut écouter ces 90 secondes de swing (fugue et harmonie mêlées) en complet décalage avec la dimension tragique du moment.

 – l’entrée 58 : Jésus est sur la croix, il est insulté par les passants, les grands-prêtres, les scribes et les anciens qui se moquent de lui. « Si tu es fils de Dieu, descends de la croix ! (…) Il en a sauvé d’autres et il ne peut se sauver lui-même (…) »

Un moment pathétique s’il en est traité de la même manière « jazzée » avec une note finale grave, à l’unisson, qui semble accorder du « sérieux » à l’entreprise de démolition.

– enfin l’entrée 66 : les Pharisiens viennent trouver Pilate pour lui demande de faire garder le sépulcre afin d’éviter que le corps ne soit enlevé pour faire croire à une résurrection. Les deux chœurs interprètent  (fugue et harmonie mêlées) cette demande dans le même tempo « jazzé ».

P. Rosanvallon (suite)

J’aurais intitulé l’article la limite de P. Rosanvallon si je ne venais d’utiliser le mot limite dans le titre de l’article précédent. Comme il ne s’agit pas de musique et que je ne suis pas Bach – là, c’est un clin d’œil adressé aux lecteurs des articles sur la Passion selon Matthieu – j’évite donc la répétition.

P. Rosavallon, lui, n’hésite pas à répéter. Bon. Je suis de mauvaise foi, puisqu’il s’agit de l’émission Le grand face à face de France Inter – ce 11/02/2022 – que je n’écoute jamais. Je ne suis pas un fan d’Ali Badou, ce qui n’est pas un argument… quoique, en l’occurrence, peut-être bien… voir plus loin – alors que mon article P. Rosanvallon et « faire sens » concernait son intervention sur France Culture. Les auditeurs de l’une ne sont pas nécessairement les auditeurs de l’autre. Je suis « tombé » sur cette émission en appuyant sur le mauvais bouton de mon poste de radio.

Un geste d’inattention… qui n’est pas sans conséquences intéressantes. Enfin… intéressantes… Jugez-en par vous-mêmes.

Il était donc question des manifestations contre le projet du gouvernement visant les retraites et P. Rosanvallon répétait son argumentaire.

J’allais couper quand A. Badou donne la parole à sa collègue Natacha Polony – si je savais qui elle est pour avoir lu quelques articles à propos de la revue Marianne, je ne l’avais jamais entendue.  

Dans le cadre d’une question sur la filiation entre les manifestations de 1975 – contre le projet de réforme de protection sociale d’A. Juppé que soutenait alors P. Rosanvallon – elle évoque une interview de Cornélius Castoriadis donnée en 1997 à L’événement du jeudi.

Voici qu’elle en dit – prenez le temps de lire, ça en vaut la peine :

« Il dit que la donne a changé avec Maastricht et avec cette idée d’une politique commune de monnaie forte ; il expliquait que cette politique déflationniste faisait que si le capitalisme peut marcher avec une inflation zéro, il ne peut le faire qu’en produisant du chômage. Il disait : un peu partout le système s’attaque aux réformes partielles qu’il avait dû concéder au siècle précédent ; l’immensité, la complexité et l’interdépendance des questions qui en résultent, font que les demandes partielles apparaissent comme irréalistes, elles sont le plus souvent vouées à l’échec, le découragement s’en trouve augmenté et la privation renforcée. Est-ce que les travailleurs qui sont là, dans la rue, ne se heurtent pas à cette mécanique implacable qu’on voit en fait depuis trente ans ? »

Bien sûr, tout comme moi, mais si, vous vous attendez à ce que P. Rosenvallon apporte une réponse adéquate à cette analyse qui touche à la nature du système capitaliste. Un problème de fond, comme on dit.  

Voici sa réponse,  telle quelle :

« La mécanique implacable à laquelle vous faites référence, c’est l’appartenance à l’Union européenne (…) l’appartenance à l’économie de marché, mais l’Union européenne ne dicte aucunement une forme d’exercice de la démocratie et on voit bien qu’hélas, aujourd’hui,  il y a au sein de l’Europe des régimes qui deviennent des démocraties presque fortement autoritaires qui ne font plus confiance à l’état de droit, regardez la Pologne et surtout la Hongrie, alors que ce qu’il faut c’est réinventer une démocratie sociale, parce qu’en 1995 on était encore à l’âge du fonctionnement classique, les syndicats représentaient toute la société et les partis politiques eux-mêmes… »

A. Badou redonne la parole à sa collègue (je suppose qu’elle a signifié en levant le doigt qu’elle avait quelque chose à ajouter, je serais à sa place, c’est ce que je ferais)  qui enfonce le clou ( ce que je ferais aussi) :

«  Vous ne répondez pas à ma question quand vous dites l’Union européenne ne dicte pas une forme de démocratie, non, mais elle dicte un système économique (…) Si les travailleurs descendent dans la rue, ce n’est pas juste parce qu’ils ont besoin de reconnaissance [c’est le leitmotiv de Rosanvallon] c’est parce qu’il y a un système qui a contourné les protections sociales construites depuis la Libération. »

A. Badou dit alors à sa collègue dont l’intonation indique clairement qu’elle a terminé son intervention : « Laissez Pierre Rosanvallon vous répondre. » ( ?)

Et P. Rosanvallon de répondre  : « Vous n’avez raison que très partiellement, parce que ce à quoi l’Europe fait attention, c’est aux déficits publics et les déficits publics ils ont de multiples origines, c’est pas seulement la question des retraites (…) Ce qu’appelle cette grande manifestation, c’est à une nouvelle considération du travail et de l’activité après le travail, parce que la vie ne s’arrête pas à la retraite. »

 Je suppose que, comme moi, vous êtes impressionnés par la pertinence de la réponse et, aussi, émus – je vous demande une seconde, le temps de me moucher –  en apprenant que « la vie ne s’arrête pas à la retraite ».

Après avoir brièvement rappelé qui fut C. Castoriadis, A. Badou déclare : « J’aimerais qu’on revienne en 2023 et à ce qui se passe aujourd’hui en ce moment-même dans à ce mouvement. »

Ah, je me souviens maintenant pourquoi je n’apprécie pas beaucoup ce qui sort de la bouche de cet homme.

Quant aux concepts décisifs de P. Rosavallon (comme l’embrigadement dans les contraintes, les rails trop difficiles – cf. article précédent) et à ses idées-forces assénées avec la certitude officielle qui enfonce les portes ouvertes de l’idéalisme rassurant (le besoin de reconnaissance, la considération du travail) et de la révélation (la vie qui continue avec la retraite)…  j’hésite entre Monsieur Prudhomme d’Henry Monnier et Homais, le pharmacien de Flaubert (Madame Bovary).

Bon, oui, d’accord,  c’est une alternative non dénuée de malignité.

Alors, les deux.

Limites du dialogue

Le Monde informe dans son édition du  09/02/2023 de l’exécution au Texas d’un Afro-Américain, avec ce sous-titre :

« L’avocat de John Balentine, 54 ans, a tenté tous les recours pour éviter la Le Monde peine capitale à son client, coupable du meurtre de trois adolescents en 1998. En vain. »

Quelques réactions parmi celles qui approuvent l’exécution.

« Un type qui tue trois personnes, dont 2 qui ne lui avaient strictement rien fait, pour être sur de tuer une troisième personne qui lui avait « mal parlé », franchement comme héraut du combat contre le racisme on s’en passe assez bien. Certaines personnes sont des monstres, celui la m’en semble faire partie. Il aurait été blanc qu’il aurait condamné de la même façon. »

« Je ne vois toujours pas ce qui justifie de garder en vie des éléments dangereux pour la société, hormis le risque d’erreur judiciaire, seul argument convaincant. »

« Il tue trois blancs dans leur sommeil : c’est vrai qu’il y a un biais raciste. Quant au procès l’individu s’étant lui-même reconnu coupable on peut chipoter sur les miettes du systémique certes mais ce sont des miettes. »

Mon commentaire :

Un monstre…Pourquoi garder en vie un tel meurtrier… etc. Que signifie cet invariant argumentaire qui s’apparente à la « loi du talion » qu’applique la société quand elle ne dispose pas des moyens de comprendre ? Comprendre quoi ? Pourquoi un homme a décidé de tuer. De toutes les espèces, il n’y a que l’homme qui soit capable de commettre un crime. Le médecin des camps nazis est un homme. Pas un monstre, un homme. Comme n’importe quel meurtrier, comme J. Balentine. De même que couper la main du voleur, tuer le meurtrier – même s’il demande à l’être (cf. Buffet) – est, par un mimétisme légal, le signe d’un renoncement. Valeur dissuasive nulle, on le sait. Quant à l’argument de l’inhumanité de l’enfermement à vie, il participe de la même misère qui réduit la question à deux démesures, signe du refus d’aborder la problématique de notre spécificité pour tenter de réduire les risques de dysfonctionnements.  

Réponse d’un lecteur :

« Pourquoi comprendre ? En comprenant ou pourrait prévenir des crimes similaires ? Les faits suffisent. Cet homme a tué ces enfants pour un motif futile, ce qu’il reconnaît lui-même. La réparation du préjudice est impossible. La société n’a que faire de tels individus. La tolérance au parasite et autre sociopathe a des limites, pour des raisons pratiques qu’on repeint de moral(in)e. Elles sont clairement franchies ici. L’exclusion définitive, soit la mort en prison, est une solution tout à fait pragmatique, même si certains en font des noeuds dans leur supériorité morale. Ceux-ci semblent aussi oublier que le droit est une pratique et n’a jamais été, n’est pas et ne sera jamais une philosophie. Et c’est heureux. »

Ma réponse, en deux temps (limite de 1000 signes pour chaque commentaire)

1 – Comprendre est un composant essentiel de l’humanité. C’est du moins ce dont témoignent tous ceux qui nous servent de référence, des Présocratiques à Einstein, et qui constituent le socle de référence de l’école où l’on enseigne son importance. C’est aussi ce qui explique la création du tribunal. Appliqué au criminel ? L’exécuter ou le laisser mourir en prison n’apporte aucune connaissance et n’élimine qu’une contingence qui se reproduit sans fin. Le refus de la peine de mort et de la prison à vie comme solutions n’est pas d’ordre moral ; c’est la mise en route d’un processus qui « oblige » à comprendre pourquoi non seulement tel individu a pu devenir un meurtrier – c’est ce que permet le tribunal – mais aussi en quoi c’est une spécificité de notre espèce. Cette démarche peut permettre de trouver d’autres solutions pour traiter le cas particulier et une réponse globale que les solutions actuelles empêchent de chercher. Démarche utile aussi, pour la guerre

2 – « Le droit est une pratique et n’a jamais été, n’est pas et ne sera jamais une philosophie. » Sur quoi est-il fondé par ceux qui en décident, si ce n’est sur une philosophie de l’homme et de la société ? Décider la peine de mort n’a pas à voir avec le pragmatisme mais avec, au choix, la loi du talion, la dissuasion, la vengeance, les unes et les autres étant le produit d’une pensée, le plus souvent une idéologie qui ne cède que très difficilement face au réel (l’argument de la dissuasion, par ex). « La société n’a que faire de tels individus » : est-ce que cette phrase censée justifier votre définition du droit n’est pas le produit d’une pensée ? Quel est le critère qui permet de déterminer l’acte qui range son auteur dans la catégorie « tels individus » ? « Les faits suffisent » revient à supprimer le tribunal. Comprendre n’a rien à voir avec tolérer ou accepter ; c’est au contraire tenter de trouver des moyens d’évitement.

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Le lecteur avait atteint son quota.

Limites du dialogue est à comprendre aussi dans ce sens-là.

Jean-Sébastien Bach : Matthäus Passion – BWV244 – Passion selon Matthieu (4)

Avant les exemples, il n’est pas inutile de préciser que le récit évangélique pouvait poser quelques questions aux croyants, plus particulièrement la contradiction entre la nature aimante de Dieu-Père et le surprenant scénario qu’il a imaginé pour sauver les hommes-pécheurs : concevoir un fils pour qu’il soit crucifié. Sans être Dieu, il est tout à fait possible d’imaginer une solution plus conforme aux sentiments censés expliquer une telle démarche et il n’est pas invraisemblable que cette contradiction divine ne soit pas corrélative des contradictions, elles humaines, entre le fondement de la religion chrétienne (l’amour) et la pratique effective de ceux qui s’en réclament.  

Dans la préface de son Traité théologico-politique (1670) Spinoza témoigne de cette contradiction : « J’ai vu maintes fois avec étonnement des hommes fiers de professer la religion chrétienne, c’est-à-dire l’amour, la joie, la paix, la continence et la bonne foi envers tous, se combattre avec une incroyable ardeur malveillante et se donner des marques de la haine la plus âpre, si bien qu’à ces sentiments plus qu’aux précédents leur foi se faisait connaître. » (GF Flammarion – p.22)

Bach, passionné par la musique (interprétation et composition) et doté d’une grande énergie de vie – il parcourut des centaines de kilomètres à pied pour rencontrer Buxtehude (organiste et compositeur) puis se rendre chez un de ses amis – était un homme cultivé (il connaissait le latin et le grec, s’était constitué une bibliothèque) dont l’immensité et la complexité de l’œuvre dénotent la profondeur du questionnement. En témoigne, par exemple, l’exploration de la verticalité par l’appui répété sur la même note (cf. entre autres, le début de la fugue en ré mineur BWV565 évoquée dans l’article 3) ou encore l’utilisation de la dissonance : deux notes contiguës, théoriquement inassociables, jouées ensemble, insupportables à l’oreille dans la durée, mais que le mouvement fait « passer » tout en accrochant la pensée. (id.)

La mort de ses parents (il fut orphelin à 9 ans) et celle de sa première épouse Maria-Barbara – survenue alors qu’il est en voyage à Dresde et qu’il n’apprendra qu’à son retour – ne sont sans doute pas étrangères à ce questionnement récurrent dans l’œuvre.

Comme je l’ai indiqué, la Passion offre de très nombreux exemples de distorsion de tonalité entre le contenu du discours et celui de la musique.

>> entrée 4 :

– l’évangéliste raconte (récitatif) : « Alors les grands-prêtres, les scribes et les anciens du peuple s’assemblèrent dans le palais du grand-prêtre appelé Caïphe et délibérèrent pour arrêter Jésus par ruse et le tuer. » Il s’agit donc d’une délibération – entre hommes.

– Les chœurs I et II (dont les voix de femmes) accompagnés de l’orchestre interprètent leur discours : « Pas pendant la fête, pour qu’il ne se produise pas de tumulte dans le peuple » dans un chant dont la composition et le rythme n’ont strictement rien à voir avec ce qu’est une délibération de ce genre. Il s’agit tout au contraire d’un chant joyeux, dynamique, au rythme enlevé à 4 temps.

Dans cette même entrée, l’évangéliste raconte comment une femme vient répandre un parfum d’un prix élevé sur la tête de Jésus alors qu’il est à table chez un ami.

Le chœur I chante l’indignation des disciples (« A quoi bon cette perte ? On aurait pu vendre cela bien cher et le donner à nos pauvres ») dans une composition fuguée tout aussi distanciée (rythme, tonalité).

>> entrée 9 : Lorsque, au cours du repas de la Pâque, Jésus annonce à ses disciples que l’un d’eux le trahira, « ils se mirent à lui demander chacun », annonce l’évangéliste et la tonalité de la réponse « Serait-ce moi, Seigneur ? »  – celle du chœur I et non de solistes – ne correspond en rien la gravité du moment.

>> l’entrée 25 offre l’exemple d’une distorsion d’un autre ordre. La scène se passe au mont des Oliviers. Jésus constate que ses disciples à qui il a demandé de veiller avec lui se sont endormis, il s’éloigne et pour la seconde fois exprime son angoisse. Quelques instants auparavant, c’était : « Mon père, s’il est possible que cette coupe (métaphore de la crucifixion) passe loin de moi ! Cependant, je l’accepte si tu l’ordonnes » et ici   : « Mon père, si la coupe ne peut passer sans que je la boive, que ta volonté soit faite ! »

Bach choisit alors un choral qui dit ceci : « Que la volonté de Dieu soit faite de tout temps. Sa volonté est ce qu’il y a de meilleur ; car il est prêt à aider ceux qui croient fermement en lui. Dieu nous aide à sortir de la détresse et nous châtie sans excès. Celui qui se fie à Dieu construit sur le roc et Dieu ne l’abandonnera pas. »

Rapportée à la situation, une telle affirmation peut laisser pantois, d’autant qu’est bien connu de Bach et des auditeurs auxquels il s’adresse le cri de Jésus cloué sur la croix « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »

La musique, de tonalité majeure, est enjouée, en rapport avec le texte mais, comme son contenu, en contradiction avec la situation.

Je conclurai après un ou deux nouveaux exemples dans le prochain article.

Pierre Rosanvallon et « faire sens »

P. Rosanvallon, historien, professeur au collège de France était l’invité des Matins (France Culture – le 08/02/2023) pour donner son point de vue sur le mouvement de protestation contre la réforme des retraites.

Dans un précédent article, j’ai fait le rapprochement avec le mouvement des gilets jaunes, ce qu’il fait aussi. Je partage donc son idée de la dimension existentielle de la manifestation d’opposition au projet gouvernemental. Je pense en outre que la fixation sur le 64 ans est, en tant que partie émergée, le signe – surtout relativement à la CFDT qui en a fait une « ligne rouge » – , du caractère à la fois aigu et profond de la problématique du « sens » que ne posent de manière explicite ni les syndicats ni les partis opposés à la réforme.

P. Rosanvallon et le journaliste utilisent dans leur dialogue l’expression « faire sens », comme d’autres disent « faire société ».

Cette utilisation de « faire » s’apparente pour moi à de l’idéalisme, dans le sens (!) où, en l’occurrence,  « sens » et « société » seraient de pures constructions subjectives.

Quand le journaliste lui demande si la perte du sens du travail est un phénomène nouveau, il répond que ce qui est nouveau est le nombre croissant de surdiplômés qui renoncent à la carrière lucrative à laquelle mènent habituellement le type d’étude qu’ils ont suivies, pour des « jobs qui à leur yeux font davantage sens ».  Il prend son propre exemple qui l’a conduit, lui et quelques autres – après 68 – à faire ce choix ; lui est devenu conseiller de la CFD,  d’autres parmi ses amis l’ont été de la CGT etc.

« Font sens » ou ont (objectivement) du sens, telle est, pour moi, la question.

La suite témoigne des limites d’une analyse qui conduit à des approximations, au vague :

« Avant, le travail industriel classique, c’est que ma force de travail est incorporée dans un objet, aujourd’hui le travail est celui d’un face-à-face [grand-magasin, chauffeur, hôpital…], de plus en plus le travail est un rapport à une personne et on voudrait qu’il fasse sens, qu’il puisse être optimisé et qu’il ne soit pas embrigadé dans des contraintes ou mis sur des rails trop difficiles. »

La distinction entre les deux modes de travail est pour le moins discutable – le grand magasin, le chauffeur et l’hôpital ne sont des activités récentes – et dire que la « force de travail » était « incorporée dans un objet » oublie la division des tâches, en particulier le travail à la chaine – je l’ai pratiqué dans une usine deux fois pendant un mois – dont la problématique me paraît tout autre que cette « incorporation » énoncée ici avec une connotation positive.

Quant à l’explication « embrigadé dans des contraintes ou mis sur des rails trop difficiles », le moins que je puisse en dire est qu’elle n’est ni très précise ni très rigoureuse – quel est le seuil à partir duquel « les rails », qui n’étaient que difficiles, deviennent « trop difficiles ? ».

Quant à l’explication globale : « On n’a pas simplement une carrière dans la vie, les entreprises ont été organisées pour gérer des carrières dans la vie mais n’ont pas été organisées pour gérer des moments différents de travail dans l’existence (…) Le combat syndical, c’est (…) aussi pour que l’existence en général fasse davantage sens dans le moment du travail (…) La survie n’est plus ce qui dirige nos existences, et quand on est sorti de la survie, eh bien, on veut du sens. »…

Tout est à reprendre : « les entreprises ont été organisées » non pour « gérer des carrières » mais pour exploiter les forces de travail de la manière la plus efficace et rentable, ce n’est pas un scoop ; qu’est-ce que « pour que l’existence en général fasse davantage sens » sinon une expression de l’idéalisme que j’évoquais qui consiste à dissocier ce que fait le corps de ce que pense la tête ?

Le fil rouge de l’analyse que je développe dans le blog est que nous sommes soumis à un double discours : celui, concret, biologique, de notre corps depuis le moment de la conception, celui, tout aussi concret, de notre esprit depuis l’âge de 3 ou 4 ans,  dont l’objet est la spécificité de notre espèce ; les deux, indissociables et corrélatifs, déterminent tout le reste, notamment le rapport consommation/production et les conditions dans lesquelles est organisée la production/consommation/utilisation des biens et des idées.

Jean-Sébastien Bach : Matthäus Passion – BWV244 – Passion selon Matthieu (3)

L’œuvre comprend 68 entrées (récitatifs, arias, chorals) de durée variable (de quelques secondes à 7 minutes) selon l’importance du récit et des discours intercalés.

Elle commence par une introduction symphonique suivie d’un texte chanté par les deux chœurs accompagnés de l’orchestre.

Une brève analyse de cette introduction permet de comprendre l’essentiel du rapport entre le texte et la musique dans l’ensemble de l’œuvre.

Le texte commence par un appel « Venez, ô filles, [dans le sens mes enfants]  aidez-moi dans mes lamentations ! » et il exprime l’essentiel du discours de la Passion : Jésus a souffert et est mort à cause de nos péchés. Il se termine par « Aie pitié de nous Jésus ! ». Il contient quatre questions posées par les filles soumises à l’injonction « Regardez ! »  : « Qui ? » (réponse : le fiancé), « Comment ? [le regarder] »  (comme un agneau),  « Quoi ? »  (sa patience), enfin « Où ? » (dans la direction de notre faute).

Cette introduction, de tonalité mineure*, est caractérisée par un rythme ternaire et son accord final est de tonalité majeure*.

[ *Je reproduis une analyse écrite dans le 3ème article du 23 juin 2021 consacré à la fugue BWV 578 :  « La tonalité mineure est connotée de tristesse parce qu’elle est envisagée dans un discours non d’unité de l’être, mais de dissociation du corps et de l’esprit. La tristesse n’est pas dans le mineur mais dans la dissociation. Autrement dit, la tristesse de la tonalité mineure n’existe que lorsqu’elle est orpheline, en manque de l’autre. Parfois même dans la recherche et l’entretien de sa propre complaisance. Elle disparaît quand les deux sont dans un rapport dialectique comme le sont notre corps et notre esprit dont les discours respectifs parlent à la fois de vie et de mort dans une dialectique permanente. »]

J’ajouterai l’exemple de la très célèbre toccata et fugue en ré mineur BWV565– pour orgue – à laquelle la tonalité ne confère aucune tristesse mais de la profondeur. (Je reviendrai sur cet exemple dans la conclusion de l’article).

L’organisation musicale du chœur de cette introduction (7minutes) est la suivante : pour commencer, une fugue orchestrale (superposition de deux lignes mélodiques – horizontalité) dont le rythme n’est pas très marqué, suivie d’une fugue chantée.

L’accentuation devient plus forte avec les deux premières questions [« wen ? » (qui ?), « wie ? » (comment ?) ) : elle est de construction harmonique (verticalité), puis la fugue reprend, avant les deux autres questions de même construction harmonique [ « was ? » (quoi ?), « wohin ? » (où ?) et la conclusion par un accord long de tonalité majeure.

L’orchestre prend le relai pour des transitions – le rythme est marqué par des traits appuyés de violons – tandis que les deux chœurs reprennent le choral fugué, jusqu’à la fin.

Cette introduction contient les caractéristiques majeures de la composition d’ensemble :  une alternance/combinaison de l’harmonie et du contrepoint (la fugue) avec le paramètre remarquable de la répétition qui a pour effet d’accentuer la distanciation du texte de l’objet même de l’œuvre et crée ainsi une œuvre dans l’œuvre, un concert dans le concert.

Nous verrons dans le prochain article les exemples les plus significatifs de cette distanciation.