Introduction à la lecture de l’Ethique de Spinoza (9). Conclusion.

L’homme a pour essence spécifique d’être une unité constituée d’un corps et d’un esprit dont les actes respectifs – les mouvements physiques, chimiques, électriques / les idées, et les perceptions qu’en a l’individu –  sont sous des formes différentes l’expression de l’unité de la Nature.

L’idée première est l’idée du corps, c’est-à-dire l’idée produite par l’existence du  corps, et de cette idée du corps suit la pensée de cette idée et ainsi de suite. Nous sommes en quelque sorte « réflexion permanente » – dans le sens où une surface réfléchit la lumière.

« Il est de la nature même de Dieu qu’il se comprenne lui-même » écrit Spinoza à Henri Oldenburg, l’un de ses correspondants. Autrement dit, la Nature, dont nous sommes, a pour essence sa propre compréhension.

Comprendre, dans le sens étymologique de « prendre avec » (= se prendre avec, par soi-même), autrement dit définir l’existence par le fait d’être (cf. Définition I). Ainsi, « nous nous comprenons nous-mêmes », c’est-à-dire que la conscience que nous avons de notre conscience, la pensée de cette conscience, définit l’essence de notre être. Que nous l’acceptions ou le fuyions, tel est notre réel : notre corps et notre esprit sont une activité et un dialogue permanents, les actes de l’un et de l’autre sont l’expression de nous en tant qu’enfants de Nature.

La permanence de ce dialogue s’explique, pour moi, par l’idée qui suit immédiatement l’idée première du corps, à savoir l’idée de notre fin, idée qui nous fait entrer dans la dialectique constituée du dialogue particulier entre l’éternité de la Nature et la durée limitée de notre existence singulière : « Nous sentons et nous expérimentons que nous sommes éternels » (V – Proposition 23 – Scolie).

Lire l’Ethique revient à s’engager sur le chemin de cette dialectique dont la résolution, en construction permanente – comme l’univers dont nous sommes une expression –, vise donc à sentir et expérimenter cette coïncidence, cette harmonie, entre notre existence – contingente, éphémère – et l’éternité.  

Ces questions abordées par l’Ethique sont celles que se pose plus ou moins confusément tout être humain. De ce point de vue, Spinoza n’invente rien. Ce qui constitue la puissance singulière du  livre – de mon point de vue inégalée –  est l’analyse clinique du questionnement humain et de ce qui le sous-tend.

La difficulté de sa lecture – elle est réelle –  tient moins ou autant à l’analyse elle-même qu’aux schémas pré-dictés depuis la nuit des temps par nos peurs et notre angoisse qui tendent à nous faire croire que l’homme est « à part », donc qu’il a une nature et une destinée particulières. Spinoza réfute la croyance que l’homme serait un empire dans un empire (Préface de la Partie III), autrement dit qu’il aurait un statut à part dans le monde. Et c’est peut-être cela qui est le plus difficile à accepter jusqu’au bout de la pensée, à savoir que l’homme est un des modes infinis de la Nature. Ni plus ni moins que cela.

Etre un questionnement permanent ne signifie pas s’enfermer dans la tour d’ivoire de sa pensée et se « prendre la tête » comme pourrait le faire un chimérique « pur esprit ». En regard de l’interaction des actes de l’esprit et du corps et de leur implication dans les formes sociales de la vie, ce serait un non-sens.

L’Ethique, faut-il le redire, est, non seulement en-dehors de la morale du bien et du mal mais contre elle, une « vie mode d’emploi » pour l’esprit et le corps en activité dans une dynamique permanente de l’existence fondée sur le désirle moteur –, autrement dit un guide de la connaissance pour trouver le meilleur itinéraire possible, un guide à lire peu à peu, selon son rythme, au fur et à mesure de la marche, en s’arrêtant pour apprécier certains points de vue*, sans chercher forcément à vouloir maîtriser tous les détails du chemin emprunté pour s’autoriser à poursuivre la marche vers l’idée vraie, quel que soit l’objet-support (cf. article 8).

Telle est en tout cas l’invitation de ce livre dont la lecture, en phase avec l’activité de la vie, n’est jamais achevée.

Spinoza propose une philosophie des rapports non hiérarchisés de l’esprit et du corps en écho d’identité essentielle avec le Tout, la Nature.

Tel est le balai de sorcière que j’évoquais dans le premier article.

Sa démarche permet la compréhension et la gestion des messages venant de l’extérieur (les affections) dont l’ignorance est cause des passions délétères.  Comme on l’a vu, elle part de la définition du constituant (substance, Nature) et s’achemine peu à peu, via les deux attributs, vers le fonctionnement des modes humains de son expression.

Le plan du livre en témoigne :

I – De Dieu

II – De la Nature et de l’Origine de l’Esprit

III – De l’origine et de la nature des Affects

IV – De la Servitude humaine ou de la Force des Affects

V – De la Puissance de l’Entendement ou de la Liberté humaine.

*Voici quatre points de vue qui vont deux par deux :

– « La Joie est le passage d’une perfection moindre à une plus grande perfection » (Définition II des Affects – Partie II)

– « L’amour est une Joie qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure » (Définition V des Affects – Partie II)

– « La tristesse est le passage d’une plus grande perfection à une perfection moindre » (Définition III des Affects – Partie II)

– « La haine est une Tristesse qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure » (Définition VII des Affects – Partie II)

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