Le débat télévisé du second tour

Le débat entre les deux tours est de l’ordre de la compétition sportive : deux incarnations, deux camps, des supporters, et, au bout du temps imparti, la victoire ou la défaite avec, pour différence majeure avec le stade, l’absence de tableau d’affichage indiquant l’une et l’autre ; l’une et l’autre sont plus ou moins (selon l’importance des ratés) déterminées par les commentaires qui suivent le débat.

Ce qui se joue dans cet affrontement pour lequel l’un et l’autre se préparent et s’entraînent comme s’il s’agissait d’un match sportif, ne concerne pas le contenu des programmes – les grandes lignes sont connues – mais, pour un public précis, la représentation d’un rapport d’adéquation supposée entre l’image de chacun des candidats et la fonction pour laquelle ils sollicitent le suffrage universel.

Ce public auquel le débat est principalement destiné, est celui qui attend de voir/entendre pour choisir. Les supporters, eux, ne changeront pas leur vote, même si leur champion se plante, non plus que les électeurs « politiques » qui savent quel est l’enjeu réel et qui estiment ne pas avoir besoin de regarder l’affrontement télévisuel.

Pour ce public le rapport d’adéquation est déterminé par ce que j’appellerai la maîtrise de l’ordre rhétorique qui se manifeste par la syntaxe et son expression.

Un exemple : E. Macron et M. Le Pen ont des positions opposées sur la question de l’immigration et de l’étranger. Le thème de « préférence nationale » mis en avant par le RN peut recueillir un assentiment d’ « évidence » parce qu’il s’appuie sur le principe de l’individuel/familial « moi et les miens d’abord ». M. Le Pen s’est exercée à le répéter et nul doute qu’elle saura le faire valoir par une rhétorique (mots, mimique, gestes) maîtrisée pour toucher ainsi à notre partie « animale ».  

La seule réponse possible ne peut concerner que le rapport entre cette partie animale – « anima » en latin désigne le souffle de la vie –  et la spécificité de notre « commun » politique historique qui – de Montaigne aux Lumières – a accouché de la déclaration universelle des Droits de l’homme.

Autrement dit, dans la France historique, le « moi et les miens d’abord » n’a de sens que dans le rapport à l’étranger défini par cette déclaration.

C’est un exemple, parmi d’autres, de ce qui caractérise le vote politique.

The fields of Athenry : un souffle d’humanité

C’est une chanson de trois couplets qui parle de la grande famine que connut l’Irlande au milieu du 19ème siècle. Elle est l’expression d’une communauté.

Vous pouvez la trouver sur YouTube.

Plusieurs versions, dont celles de Paddy Relly seul (les paroles défilent sur l’écran) ou avec le groupe The Dubliners, ou encore celle qui est interprétée par les habitants d’Athenry, une localité située au nord de Galway.

Voici le texte :

Par un mur de prison solitaire
By a lonely prison wall

J’ai entendu une jeune fille appeler
I heard a young girl calling

« Michael, ils t’ont emmené
« Michael, they have taken you away

Car tu as volé le maïs de Trevelyan
For you stole Trevelyan’s corn

Alors les jeunes pourraient voir le matin
So the young might see the morn

Maintenant, un bateau-prison attend dans la baie »
Now a prison ship lies waiting in the bay »

                           **

Bas se trouvent les champs d’Athenry
Low lie the fields of Athenry

Où une fois nous avons regardé les petits oiseaux libres voler
Where once we watched the small free birds fly

Notre amour était sur l’aile, nous avions des rêves et des chansons à chanter
Our love was on the wing we had dreams and songs to sing

C’est si solitaire autour des champs d’Athenry
It’s so lonely ’round the fields of Athenry

                         **

Par un mur de prison solitaire
By a lonely prison wall

J’ai entendu un jeune homme appeler
I heard a young man calling

« Rien n’a d’importance, Mary, quand tu es libre
« Nothing matters, Mary, when you’re free

Contre la famine et la couronne
Against the famine and the crown

Je me suis rebellé, ils m’ont abattu
I rebelled, they cut me down

Maintenant tu dois élever notre enfant avec dignité »
Now you must raise our child with dignity »

                           **

Bas se trouvent les champs d’Athenry
Low lie the fields of Athenry

Où une fois nous avons regardé les petits oiseaux libres voler
Where once we watched the small free birds fly

Notre amour était sur l’aile, nous avions des rêves et des chansons à chanter
Our love was on the wing we had dreams and songs to sing

C’est si solitaire autour des champs d’Athenry
It’s so lonely ’round the fields of Athenry

                           **

Par un mur de port solitaire
By a lonely harbour wall

Elle a regardé la dernière étoile tomber
She watched the last star falling

Alors que ce bateau-prison naviguait contre le ciel
As that prison ship sailed out against the sky

Car elle vivait dans l’espoir et la prière
For she lived in hope and pray

Pour son amour à Botany Bay
For her love in Botany Bay

C’est si solitaire autour des champs d’Athenry
It’s so lonely ’round the fields of Athenry

                          **

Bas se trouvent les champs d’Athenry
Low lie the fields of Athenry

Où une fois nous avons regardé les petits oiseaux libres voler
Where once we watched the small free birds fly

Notre amour était sur l’aile, nous avions des rêves et des chansons à chanter
Our love was on the wing we had dreams and songs to sing

C’est si solitaire autour des champs d’Athenry
It’s so lonely ’round the fields of Athenry

L’enjeu du vote du 24 avril

Je ne parle pas ici des personnes Marine Le Pen et Emmanuel Macron mais de ce dont ils sont, plus ou moins consciemment, l’expression.

Il ne s’agit donc pas de voter pour ou contre l’une ou l’autre, mais de savoir ce que disent leurs discours.

Le discours d’E. Macron est celui du capitalisme dont je dirais qu’il est la représentation parfaite, en ce sens qu’il n’y a pas l’épaisseur d’une feuille de papier à cigarette entre ce qu’il pense / dit et la réalité de ce système.

Ce qu’il promeut, c’est la réussite de l’individu-entrepreneur comme critère de réussite collective. Cette conception de la vie est appuyée sur la formule « quand on veut (réussir) on peut/il suffit de (traverser la route) ». Par l’effet du « ruissellement », l’enrichissement de quelques-uns (les meilleurs = ceux qui veulent) profite à la collectivité. C’est ce qui sous-tend ses décisions de diminuer l’aide au logement pour les étudiants, de demander une compensation pour l’obtention du RSA. Le critère essentiel étant la croissance, autrement dit le développement exponentiel du couple production/consommation, il faut donc « travailler plus pour gagner plus » (une formule de N. Sarkozy dont la différence avec E. Macron n’est que d’ordre culturel/langagier)  et, la durée globale de vie augmentant,  il propose de reculer progressivement l’âge du droit à la retraite à 65 ans. Le corollaire est l’infantilisation dont le traitement de la pandémie a été une illustration (cf. les articles à partir de mars 2020, entre autres).

Le discours de M. Le Pen n’est pas celui de l’anticapitalisme – ses promesses électorales actuelles sont focalisées sur le « pouvoir d’achat » – et il n’est pas non plus celui du capitalisme dont elle utilise la dimension financière pour susciter des réactions populaires passionnelles.

L’examen des principes fondateurs du FN-père (on peut les trouver sur Wikipédia) montre qu’il n’y a pas de différence de fond avec le RN-fille : l’essentiel est l’identité/préférence nationales, le rejet de l’étranger immigré, autrement dit un repli identitaire dont la justification/caution sont l’intérêt et la protection du « peuple français ».

J’emprunte l’essentiel de ce qui suit – jusqu’aux *** – à un article du Monde (12.04.2022) réservé aux abonnés.

Derrière les promesses économiques de l’avant-scène électorale, se tient, prête à l’emploi, une batterie de mesures concernant ces thèmes et qu’elle fera adopter par référendum (il n’est pas difficile d’imaginer quelle serait la réponse à : êtes-vous d’accord pour donner la priorité aux Français ?) dont elle précise que le résultat à l’avantage de ne pouvoir être remis en cause par le Conseil constitutionnel.

 La préférence nationale est la clef de voûte :  il s’agit d’instaurer une discrimination légale entre nationaux et étrangers pour accéder à l’emploi privé, à la fonction publique, au logement social, à l’hôpital ou aux prestations sociales. Autrement dit, inscrire, comme il est prévu,  cette priorité nationale dans la Constitution sera une rupture majeure avec la Déclaration de 1789 et le préambule de celle de 1946 qui fondent pour l’essentiel notre République.

Abroger la naturalisation automatique par le mariage et supprimer le droit du sol pour les enfants nés en France de parents étrangers eux-mêmes nés en France, en vigueur depuis 1889 et jamais remis en cause, même sous le régime de Pétain, fait également partie des mesures, comme la possibilité d’un référendum sur le rétablissement de la peine de mort (du genre : êtes-vous d’accord pour rétablir la peine de mort pour les crimes commis sur les enfants, par des terroristes etc. ?)

Enfin, s’agissant de l’Union européenne, elle envisage de renégocier « de nombreux textes de droit dérivé, voire des traités eux-mêmes », de ne plus tenir compte des avis de la Cour de justice instituée par la Convention européenne des droits de l’homme, autrement dit de rejoindre le camp de l’Azerbaïdjan, de la Turquie et de la Russie. Sa proximité avec V. Poutine, comme avec D. Trump, est bien connue.

Selon Tania Racho, docteure en droit européen à l’université Paris-II « Cette mise à distance de l’Europe revient à isoler la France et serait irréalisable. Il est impossible de remettre en cause la primauté du droit de l’Union européenne sans conséquences. La Pologne était sous le coup d’une astreinte d’un million d’euros par jour pour avoir voulu supprimer la chambre disciplinaire de sa Cour suprême ». Déroger au traité du Conseil de l’Europe suppose de sortir de l’Union européenne : tout pays de l’UE doit avoir adhéré à la Convention, considérée comme un « acquis démocratique » ; l’UE reprend tous les droits civils et politiques de la CEDH dans sa charte des droits fondamentaux. S’en affranchir revient à un « Frexit » de fait, tôt ou tard.

M. Le Pen ne cache pas non plus sa proximité avec Viktor Orban dont la gestion politique est marquée par la chasse aux « lobbys LGBT » et aux ONG d’aide aux migrants, par des purges dans la magistrature ou de fortes restrictions des libertés de la presse et de l’université. Elle a été reçue par lui en grande pompe à Budapest, en octobre 2021, puis l’a revu en tête-à-tête à Madrid, en janvier. Après avoir décroché un prêt de 10,7 millions d’euros d’une banque hongroise, elle a diffusé une vidéo de soutien du dirigeant hongrois lors de sa « convention présidentielle » de Reims, le 5 février.

                                                          ***

Le capitalisme du discours d’E. Macron n’a pas eu à affronter au premier tour une proposition alternative. Aucun des opposants de gauche n’a remis en cause le principe à partir duquel se développent les formes industrielles et commerciales du système. Ce qui peut expliquer pourquoi il n’y a pas eu de candidature commune possible (cf. la manière dont se sont déclarés les candidats, notamment J-L Mélenchon).

Ce qui lui est électoralement opposé par M. Le Pen n’est pas du domaine de la politique proprement dite, mais ressortit à la peur / angoisse humaine, banale, devenue au fil des cinquante dernières années (le FN a été fondé en 1972) une pathologie collective croissante. Il est remarquable que l’audience du FN (viscéralement anticommuniste – moins de 1% aux présidentielles de 1974) se soit développée en même temps que diminuait celle du PC, signe, parmi d’autres, du désarroi provoqué par la représentation du capitalisme comme seule forme possible de système.

L’enjeu concerne donc le risque d’une transformation de nos petites machines individuelles de peur/angoisse en une grande machinerie collective dont rien ni personne n’est en mesure de savoir jusqu’à quelles démesures elle peut conduire. L’histoire nous apprend que le nationalisme produit, tôt ou tard, la guerre.

Déterminer la vie commune sur le critère de l’exclusion de l’étranger qu’on oppose à la préférence nationale parce qu’il est l’étranger, revient à faire sauter les verrous d’inhibition qui nous permettent de vivre ensemble avec nos diversités.

Il ne s’agit donc ni d’un vote pour le capitalisme ni d’un vote par défaut (ce serait le cas s’il y avait eu une solution de rechange en vue),  mais de déposer dans l’urne le bulletin qui laisse ouverte la porte à la recherche de cette solution et de fermer celle qui libère les chiens de haine.

Et si… ?

Que se serait-il passé si les partis de gauche et d’écologie s’étaient retirés au profit de la France Insoumise ?

Ils ne se sont pas retirés.

Pourquoi n’y a-t-il pas eu de campagne électorale, mais une juxtaposition de monologues ? Que se serait-il passé si des débats entre les candidats avaient eu lieu ?

Ils n’ont pas eu lieu.

Le conditionnel passé est un mode redoutable qui invite à esquiver la recherche de la cause pour se fixer sur les modalités qui « auraient pu » être autres ; ce qui revient à dire que les choses seraient différentes si elles n’étaient pas ce qu’elles sont.

La quasi-disparition des deux partis historiques de gouvernement (Les Républicains, Parti socialiste) confirme que le discours des promesses/réformes est bien inaudible. En-dehors du radicalisme convenu de la table rase des deux partis trotskystes, tous les autres font des propositions qui ne varient qu’à la marge, même si les variations peuvent être importantes (salaire minimum, impôts, âge de départ à la retraite, par exemple).

Quelles qu’elles soient, les promesses/réformes ne sont plus pour une grande partie de la population que le signe de la vanité de la politique et des politiques.

Après vingt-six ans d’annonce sans résultat probant de changement de vie (les deux septennats de F. Mitterrand) et de résorption de fracture sociale (un septennat et un quinquennat de J. Chirac), ce qui, essentiellement, a fait élire N. Sarkozy en 2007 et F. Hollande en 2012, est un double transfert/substitution du désarroi existentiel dans la peur de l’autre d’abord identifié à la « racaille », ensuite au« monde de la finance »  : deux représentations erronées de la problématique existentielle dont la persistance – après les deux mandats d’échec – explique le remplacement des partis sans chef par trois chefs sans parti.

E. Macron et J-L Mélenchon disparus, que resterait-il ?

M. Le Pen est le chef non d’un parti mais l’expression électorale d’une pathologie qui s’étend, et à qui la forme aiguë incarnée par E.Zemmour peut donner une apparence anodine. Elle aime beaucoup les chats et s’est appliquée à promettre une amélioration d’un essentiel appelé « pouvoir d’achat » dont personne ne semble remarquer la dimension réductrice (cf. l’homme assimilé au « consommateur »).

Il n’y a pas eu de candidatures retirées à gauche parce que le seul discours de gauche désormais possible sur le commun est esquivé par la fuite électorale : la candidature de J-L Mélenchon a été annoncée un an avant l’élection, sans concertation. Elle était celle du chef sauveur. De ce point de vue, elle ne diffère pas de celle de M. Le Pen, ni, si ce n’est dans les modalités, de celle d’E. Macron.

A l’exception d’un seul, tous les candidats – dont le candidat communiste  –  ignorent le mot commun.  Le seul à l’évoquer est J-L Mélenchon, mais dans le seul libellé de son programme « Avenir en commun », tout le reste n’étant qu’une déclinaison de promesses/réformes.

Il n’appelle pas explicitement à faire barrage à M. Le Pen en ne disant pas qu’il est nécessaire de  voter E. Macron  (l’abstention ou le vote blanc ne servent à rien), signe d’irresponsabilité.

Si la réélection d’E. Macron n’est qu’une réponse de conjoncture, son caractère très particulier – il sera majoritairement élu par défaut et les législatives seront peut-être atypiques – laissera néanmoins disponible l’espace des cinq années pour poser la question de notre commun.

Le dénominateur commun

Quel que soit le lieu sur la planète où se porte le regard, les signes du bonheur collectif ne sont que rarement dominants, s’ils le sont jamais. Ce n’est pas une question de choix, personnels ou éditoriaux – le verre à moitié plein ou à moitié vide n’est qu’une fausse problématique ignorant le processus qui conduit au niveau : vider ou emplir ? – mais le symptôme d’un constant problème humain qui suscite la déploration, le constat résigné, l’indignation, la révolte ou l’envie de révolution.

Depuis longtemps les hommes décrivent la vie comme une vallée de larmes (Bible), et tout le monde sait que monter sur les hauteurs métaphoriques escarpées pour échapper à cette dépression humide n’est pas toujours facile, surtout ensemble.  

Aujourd’hui, Boutcha, une petite ville voisine de Kiev que le monde ignorait jusqu’ici, semble être (il faut attendre les résultats des investigations) une nouvelle illustration du crime qui est une des spécificités humaines.

Aujourd’hui encore, l’enquête sur les Ehpad gérés par le groupe Orpea révèle la manière dont sont traitées les personnes âgées dans ces établissements à but surtout sinon exclusivement lucratif, aujourd’hui toujours s’ouvre le procès sur les massacres au Darfour (trois cent mille morts et près de trois millions de personnes déplacées) et, toujours aujourd’hui, le GIEC (groupe d’experts internationaux sur l’évolution du climat) publie un nouveau rapport qui souligne, une énième fois, l’importance des menaces du réchauffement climatique lié aux activités humaines.

La guerre d’Ukraine, les massacres de masse, la prévalence de l’économie sur la vie des individus, surtout les plus fragiles, et la mutation climatique (entre autres causes des larmes tombant dans la vallée) nous confrontent, à des degrés différents de gravité, à l’impuissance : si nous sommes capables d’altruisme (relatif) pour aider les victimes (cf. accueil des Ukrainiens / accueil des Syriens),  nous ne savons pas comment empêcher ou plus simplement arrêter la guerre, nous n’avons pas les outils pour lutter efficacement contre le changement climatique en-dehors de l’invocation de la sobriété, et nous échouons à trouver un mode de fonctionnement économique autre que la recherche du profit à tout prix.

A quelques jours du premier tour des élections présidentielles, les médias continuent de répéter que la campagne n’a pas été à la hauteur des enjeux, les sondages prévoient un tiers d’abstentions et un second tour serré entre E. Macron et M. Le Pen. Les mesures sociales annoncées par le premier (voir article du 26 mars) et la seconde (revalorisation du « pouvoir d’achat » dont la TVA ramenée à 4,5% sur les produits pétroliers considérés comme de « première nécessité ») contribuent à gommer les repères et à faire du FN/RN un parti politique – ce qu’il n’est pas.

Ce n’est pas tant l’accumulation des problèmes qui soit un problème nouveau que le sentiment d’impuissance évoqué qui conduit à creuser la dépression jusqu’au risque de l’ouragan dévastateur.

Le 13 novembre 2019, j’ai publié ici un essai sur les gilets jaunes. Une universitaire m’a envoyé un message pour me dire qu’elle partageait mon analyse mais qu’elle était en désaccord avec ma conclusion (apprentissage de la mort à l’école). Je lui ai répondu qu’après le fiasco de l’expérimentation du communisme disons « classique », et sauf à s’en tenir aux seuls traitements des symptômes sans fin du capitalisme, je ne voyais pas d’autre définition du commun que la conscience humaine de la mort et d’autre moyen d’en combattre les effets d’angoisse que son apprentissage.

Le vide de la campagne électorale me semble en être une preuve par défaut : si aucun des candidats ne remet en cause le capitalisme, c’est parce qu’il est encore assimilé à la forme qu’il a prise à la fin du 18ème siècle et à la révolution manquée du 20ème siècle,  et parce qu’en est ignoré l’équation première.

Du Bellay : Heureux qui, comme Ulysse…

Le poème fait partie du recueil intitulé Les Regrets.

Le regret est l’expression d’un hiatus entre le réel tel qu’il est rencontré et sa construction préalable.

Joachim du Bellay (1522-1560) avait accompagné à Rome son oncle diplomate, le cardinal Jean du Bellay en mission auprès du Pape, à qui il devait servir de secrétaire. Son séjour (quatre ans) lui inspira 191 sonnets (la plupart écrits pendant le séjour) où il exprime ses désillusions. [sonnet = 14 vers : deux quatrains (= quatre vers) + deux tercets (trois vers)]

Que pouvait représenter Rome pour un lettré français du siècle que l’on a appelé Le siècle de la Renaissance ? En gros, tout ce qui était alors absent de la culture dominante en France – régentée par l’église, ses dogmes et ses interdits – et dont Rabelais (Pantagruel, Gargantua, …) et Montaigne (Essais), entre autres, dressent le catalogue.

La construction préalable de Rome contient à la fois l’antiquité représentée par les vestiges monumentaux, les auteurs latins (les poètes Virgile, Ovide…), le quattrocento (la Renaissance italienne).

La Rome réelle, c’est le Pape et sa cour combinant la religion, la politique et les affaires.  

Parmi ces poèmes, un surtout est resté, le 31ème .

***

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,

Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,

Et puis est retourné, plein d’usage et raison,

Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village

Fumer la cheminée, et en quelle saison

Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,

Qui m’est une province, et beaucoup davantage ?

Plus me plaît le séjour qu’on bâti mes aïeux

Que des palais Romains le front audacieux,

Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine 

Plus mon Loire gaulois, que le Tibre latin,

Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,

Et plus que l’air marin la douceur angevine.

                              ***

L’exclamation liminaire (Heureux) énonce une référence de bonheur – Ulysse, est le personnage central de l’Odyssée d’Homère, 8ème siècle avant notre ère – qui ne paraît pas très pertinente, c’est le moins qu’on puisse dire : le voyage en question a duré vingt ans [dix ans de guerre (Troie) suivis de dix ans de « galère » pour le retour à Ithaque] et beau n’est pas la première qualité à laquelle font spontanément penser les incessantes tribulations du héros. Même chose pour cestuy-là (Jason) dont le voyage (sur l’Argo pour la conquête de la Toison d’or) est parsemé d’écueils, de morts et d’abominations (voir le personnage de Médée).

Si le « Et puis » conclusif suggère la durée, il annonce un acquis (usage et raison) qui est plutôt celle du voyage culturel, non d’une succession d’épreuves qui mettent en permanence en danger la vie du voyageur.

Quant à « vivre entre ses parents le reste de son âge », c’est un doux rêve du cocon familial étranger à Homère et à la mythologie.

Seulement, voilà : l’Odyssée n’est pas un récit de voyage mais une épopée qui raconte un monde d’où est absente l’angoisse. La souffrance épique, si dure soit-elle, fait partie du jeu et ne suscite pas la révolte.  

Alors, vu sous cet angle, oui, le voyage est beau et Ulysse heureux. Du point de vue du lecteur, bien sûr. Ulysse, lui, ne le sait pas. C’est là sans doute là que se trouve le sens de ce premier quatrain, hors réel, hors-sol : il nous rappelle que nous aussi, nous avons eu notre temps heureux d’épopée, de voyage merveilleux,  entre nos parents, au début de notre âge, quand le bonheur est inhérent à l’existence, avant que le temps ne fasse oublier … mais comment s’appelle-t-il, déjà, cestuy-là ?

Jusqu’à l’émergence de la conscience,  tout va bien, on part, on voyage, on revient. Après, c’est autre chose.

Ulysse est grec, Rome n’est pas le monde hellénique et, de de l’autre côté des Alpes, l’Anjou est bien plus loin pour Joachim que son Ithaque ne l’était pour Ulysse, guerroyant à Troie avant d’imaginer le cheval ou perdu au bout des mers.

La redondance Quand et en quelle saison [Quand, sans transition, et la première personne du futur – reverrai-je –  disent que l’objet du poème n’est pas l’Odyssée, en quelle saison ajoute une touche dramatique] donne au hélas ! la résonance du glas qui rend plus inaccessible encore le pays de l’enfance : une miniature dessinée (le village est représenté par la seule cheminée d’un unique foyer = métonymie) et un espace modeste (petit village, clos de ma pauvre maison) auquel la charge affective confère une dimension (province, beaucoup davantage) d’une autre importance que la grandeur de Rome.

Les deux tercets développent ce paradoxe apparent. Deux mondes s’affrontent et le plus petit (d’apparence faible) l’emporte sur le plus grand (d’apparence forte). Le renversement n’est pas créé par une puissance collective (palais, audacieux) mais par la vie simple de l’individu sensible (Plus me plaît).

Ainsi, les trois oppositions « secondaires » qui enferment l’Anjou dans Rome [ Rome <> Anjou v.11 – Anjou <> Rome v.12 – Anjou <> Rome v.13] sont contenues dans l’opposition majeure qui enferme Rome dans l’Anjou  [Anjou <> Rome v. 9/10 – Rome <> Anjou v.14] et elles sont l’expression structurelle de l’affrontement dont l’esthétique est le complément.

D’un côté un monde solide et rassurant (bâti), à échelle humaine (séjour/aïeux), rendu par une musique à la fois ferme et douce par les sonorités [plus me plaît = labiale sourde (p) + liquide (l) / qu’ont bâti = gutturale (qu) et labiale (b) sourdes] et le rythme plus suggéré que marqué (4 temps du v. 9 déterminés par les quatre accents plaît/jour/ti/eux) contrastant avec l’aplat froid et inhabité du v.10 dont le dernier son désagréable (ci-eux = diérèse) traduit la violence politique (palais) des intentions (front) opposées à l’image de la paisible et solide tradition familiale (séjour qu’ont bâti mes aïeux).

Les cinq vers suivants (11>14) développent l’opposition par le jeu des « plus » (augmentant l’Anjou :  l’ardoise fine / mon Loire / mon petit Liré ) et des « que » (diminuant Rome : le marbre /Tibre / mont Palatin / air marin), le premier (doux, > plus me / plus mon (jeu avec mont) / plus l’) toujours associé à la sensibilité de l’individu (me plaît), le second (dur : plus que) toujours associé à la grandeur de représentation matérielle (marbre), métaphorique ou politique (Tibre / Palatin).

Ce discours du charme (petit /fine /douceur) de la vie locale [Loire (= fleuve Loire) / Liré (= village d’Anjou)] nourri d’un esprit (gaulois) résonne comme une sorte de revanche sur la conquête militaire.

La désillusion – trois siècle plus tard Flaubert en éprouvera une analogue – naît du collage de la Rome catholique sur la Rome antique dont elle détruit la mythologie.

La cause est d’ordre personnel.

Du Bellay était parti pour Rome non pour retrouver son histoire mais pour exercer auprès de son oncle un travail pour lequel il n’était pas préparé et qui ne lui convenait pas : les tractations diplomatiques, les luttes d’influence et les affaires le plongeaient dans le monde de l’apparence et du calcul (voir le sonnet 80, ci-dessous) qui n’était évidemment pas propre à Rome. En France, les poètes, pour pouvoir vivre,  devaient gagner les faveurs du roi ou d’un grand du royaume. Ce fut le cas pour Clément Marot, Pierre de Ronsard… et Joachim du Bellay.

Son retour à la maison ne lui procura pas la douceur escomptée (voir le sonnet 130, ci-dessous)

                                     ***

Sonnet 80

Si je monte au Palais, je n’y trouve qu’orgueil,
Que vice déguisé, qu’une cérémonie,
Qu’un bruit de tabourins, qu’une étrange harmonie,
Et de rouges habits un superbe appareil :

Si je descends en banque, un amas et recueil
De nouvelles je trouve, une usure infinie,
De riches Florentins une troupe bannie,
Et de pauvres Siennois un lamentable deuil :

Si je vais plus avant, quelque part où j’arrive,
Je trouve de Venus la grand’ bande lascive
Dressant de tous côtés mille appâts amoureux :

Si je passe plus outre, et de la Rome neuve
Entre en la vieille Rome, adoncques je ne trouve
Que de vieux monuments un grand monceau pierreux.

                                      ***

Sonnet 130

Et je pensais aussi ce que pensait Ulysse,
Qu’il n’était rien plus doux que voir encore un jour
Fumer sa cheminée, et après long séjour
Se retrouver au sein de sa terre nourrice.

Je me réjouissais d’être échappé au vice,
Aux Circés* d’Italie, aux sirènes d’amour,
Et d’avoir rapporté en France à mon retour
L’honneur que l’on s’acquiert d’un fidèle service.

Las, mais après l’ennui de si longue saison,
Mille soucis mordants je trouve en ma maison,
Qui me rongent le cœur sans espoir d’allégeance.

Adieu donques, Dorat**, je suis encor romain,
Si l’arc que les neuf Sœurs te mirent en la main
Tu ne me prête ici, pour faire ma vengeance.

*Circé est une magicienne que rencontre Ulysse.

**Dorat (1508-1588) est un poète et helléniste dont Ronsard et Du Bellay furent les élèves.

Climat et élection présidentielle

The Shift project – association qui vise une économie décarbonée – publie un rapport qui souligne l’insuffisance de la place accordée au réchauffement climatique dans les programmes des candidats à l’élection présidentielle.

L’association reconnaît qu’il y a un progrès dans l’établissement du diagnostic « Mais, du côté de la thérapie, l’essentiel reste à concevoir. Aucun candidat ne présente une vision complète des enjeux. A quelques exceptions près, on reste largement dans l’incantation, la pensée magique » (à la Une du Monde – 29.03.2022).

Ma contribution :

Qui a envie de faire de la question climatique une priorité ? Autrement dit, comment la détacher de l’impossible, de l’angoissant etc. ? Je ne vois qu’une solution : intégrer la question dans la problématique philosophique (dont elle fait partie) de notre rapport à l’objet (= ce qui n’est pas le sujet). Mais je ne suis pas sûr que ce soit très audible dans ce qu’on appelle « campagne électorale » où l’on pose encore la question « pour qui votez-vous ? » (et non « pour quoi ? »… ce qui suppose la possibilité d’une alternance de système, sans quoi on reste dans la seule gestion et le corollaire du « pour qui ? » et ses nuances) et où le discours des candidats navigue entre les promesses auxquelles personnes ne croit et les slogans.

L’écologie (la gestion de notre « maison ») ne peut pas être incarnée par un parti spécifique , pas plus que ne le serait la respiration ou la digestion. Le fait qu’elle soit devenue un parti politique parmi les autres, signifie une carence/déni à la fois individuelle et collective. Ce parti/signe, forcément dérangeant et anxiogène par ce dont il est la représentation, ne peut être ni majoritaire ni même fédérateur. Sa disparition (si elle se limite à lui, s’entend)  sera l’indication que le problème est vraiment pris en compte.

Une élection présidentielle atypique

Pour la première fois depuis qu’existe l’élection du président de la République au suffrage universel (1962), le président sortant candidat à sa réélection ne fait pas ce qu’on appelle une campagne électorale. Pas de meetings, pas de débat avec ses concurrents, mais deux annonces mises en évidence [l’âge de la retraite porté à 65 ans et une exigence de contreparties pour le RSA] dont le rapport avec l’ampleur des dangers planétaires ne paraît pas évident.

La cause visible de cette particularité électorale est évidemment la guerre en Ukraine qui est et doit être la première préoccupation du premier acteur de la politique française… qui joue son rôle de manière pertinente : pour minimiser les conséquences d’une fuite en avant que pourrait précipiter l’isolement créé par le mépris (déjà expérimenté), il est important que V. Poutine ne soit pas ignoré.  Si les récriminations des candidats frustrés d’affrontement direct avec le président-candidat sont de faible intensité, purement formelles et sans écho, c’est que le rituel du spectacle de la campagne habituelle serait obscène.

La cause sous-jacente plus ou moins refoulée est celle de ce qu’on appelle « fin du monde » : la guerre en Ukraine peut être la prémisse de la « troisième guerre mondiale », une expression qui hante les sociétés et les individus depuis 1950 avec cette particularité qu’elle est en même temps un incroyable confondu avec un impossible.

Si l’on peut vivre avec le virus de la covid-19, si l’on peut espérer s’adapter au changement du climat, dans les deux cas, la mort n’est ni tout à fait pour l’Europe ni tout à fait pour tout de suite.

Avec l’explosion nucléaire multiforme tous azimuts inhérente à la « troisième guerre mondiale », la mort est pour tout de suite et en Europe.

Ces peurs successives et empilées expliquent l’acceptation plus ou moins tacite d’une élection atypique dont le spectacle habituel des affrontements ne pourrait que révéler la dimension artificielle et dérisoire.

Dans ce contexte d’extrême gravité, que signifie la mise au premier plan par E. Macron du droit à la retraite porté à 65 ans et du durcissement des conditions d’obtention du Revenu de Solidarité Active ?

Le départ en retraite fait entrer dans la dernière ligne droite de la vie. Si l’on doit mourir demain, quelle importance ?

Et, en regard de l’énergie que demande la gestion de ces peurs accumulées, comment accepter une apathie qui se satisfait d’une aumône ?

Si on se rappelle les difficultés pour le président à faire accepter l’idée de la retraite à points (le virus est arrivé à point pour évacuer le problème) et celle de la traversée de la route pour trouver un emploi, il n’est pas impossible d’imaginer que la peur de la guerre soit l’outil d’une consolation sinon d’une revanche sociale et de la promotion de l’idéologie du « quand on veut on peut. »

Deux obscénités.

L’absurde et le réel

Est absurde [ latin :  sonare (résonner) > surdus (sourd) >absurdus (discordant)] ce qui n’est pas « audible » selon des critères variables, d’harmonie, de sens etc.

Le réel – ce qui est (considéré comme tel) objectivement (indépendamment du sujet) – ne saurait être absurde, sauf à supposer qu’il soit la contradiction d’une finalité de sens ou, ce qui revient au même,  d’une rationalité idéale.

Ceux qui ont lu Rencontre cévenole ont expérimenté ce que peut être l’absurde au simple niveau d’une fiction de forme humoristique avec l’objectif de faire rire… ou sourire. L’humour ?  La description d’un réel inacceptable présenté comme le réel idéal (selon la définition de Bergson). Un pigeon volant portant un lecteur de CD et un amplificateur représente un réel idéal évident, à plus forte raison si les appareils sont attachés avec des lanières de cale-pieds de vélo.

Le principe des vases communicants s’applique aussi entre crise et humour… ou dépression. « Je me presse de rire de tout de peur d’être obligé d’en pleurer », disait Beaumarchais.

Après avoir mis le point final à ma Rencontre cévenole, j’ai vu à la télévision des images de Marioupol détruite par les bombardements, le visage dévasté d’une femme réfugiée dans un camp, serrant dans ses bras son enfant comme on s’accroche à une bouée, le visage impassible de V. Poutine parlant froidement de l’entreprise de mort qu’il a déclenchée comme s’il parlait d’un voyage organisé qui se déroule normalement.

La colère me poussait à invoquer l’absurdité.

Mais en référence à quelle rationalité idéale ?

La même que celle que viennent contredire, entre autres, les famines des tiers et quart mondes, la guerre au Yémen, les gesticulations mortifères de Kim Jong-un en Corée du Nord, les Talibans… ?

Ce qui est absurde, c’est l’invocation de l’absurdité parce que tout ce qui se passe participe d’une rationalité. «  Sur cette terre, il y a quelque chose d’effroyable, c’est que tout le monde a ses raisons. » fait dire Jean Renoir à Octave (dont il est lui-même l’interprète) dans son film La règle du jeu.

Ne pas le reconnaître conduit à invoquer des pathologies individuelles jusqu’à, le plus commode, la folie.

Nous ignorons ce que se dit E. Macron à V. Poutine à qui il téléphone régulièrement.

Là est le problème.

Rencontre cévenole en mode absurde… encore que (14 – fin !)

Chapitre 5 – Où tout finit et où tout recommence

JiPé X relut les derniers feuillets en plissant le front. Il y avait quelque chose qui lui échappait. Voyons, se dit-il, si je mets l’essentiel bout à bout, qu’est-ce que ça donne ?

Un café de la bourse sans bourse, des décas et des noisettes allongés, des verres évasés de Perrier-menthe et des ballons de petit blanc, une petite c., une lettre à LJJ, un pigeon, une réponse sibylline avec des miettes de croissant au beurre, une Vache qui Rit, MA et FRA chacune sur son toit à cheval sur un manche à balai et arborant un petit sourire mutin…

Tout cela était clair, certes, de la même clarté lumineuse que le scénario de la petite c., mais il y avait quelque chose d’autre, de caché, peut-être même de subliminal…

Mais quoi ?

Un raton laveur ?

Pris d’une inspiration subite, JiPé X prit aussi son téléphone portable, composa un numéro…

– Georges Van AA ? Ici JiPé X. Comment vas-tu ?

– Tout roule normalement, comme on disait sur la place de Brouckère à l’époque des autobus à impériale. Et toi ?

– Eh bien, figure-toi qu’il y aurait comme un grain de sable dans la mécanique.

– Ah… Là, tu fais dans la métaphore. Mais encore ?

JiPé X lui fit part de ses réflexions.

– MA est là qui propose que nous nous rencontrions demain, dit Georges Van AA.

– Et FRA est aussi là qui propose aussi que nous nous rencontrions demain, dit JiPé X à son tour.

Ils laissèrent passer quelques secondes pour constater, une fois encore, que ça s’emboîtait.

– On est jeudi après-midi, donc, demain, c’est vendredi, donc il y a le marché de G***, donc des huîtres et des crevettes roses, dit JiPé X tout d’une traite.

– J’en conclus qu’on déjeunera ensemble et qu’il y aura au menu des huîtres et des crevettes roses.

– Et aussi du vin blanc.

                                 ***

Quand même, pour être bien sûr, j’appelle GE.

– GE, c’est moi JE. Ça va ?

– Oui, JE, ça va. Et toi ?

– Ça va… bien ? Vraiment bien ?

– Ben, oui, bien. Pourquoi ? Tu es inquiet de quelque chose ?

– Dis-moi, MA et toi, est-ce qu’il vous arrive de parler de sorcières qui s’envolent sur des balais ?

– Ben, non. La dernière fois que nous en avons parlé, si je me rappelle bien, c’est quand on racontait des histoires à notre petit dernier, le soir quand il allait dormir… Il y a plus de trente ans… Et encore, ce n’était pas tous les soirs… Parfois, on racontait le loup et les trois petits cochons… Mais dis-moi, JE, tu vas bien, toi ?

– Oui… Pourquoi tu me demandes ça ? Tu es inquiet de quelque chose ?

– Ben… les sorcières, les balais… J’ai un doute.

– Je comprends… Ecoute…  Est-ce que MA est là ?

– Oui.

–  Je peux lui parler ?

– Oui, mais elle n’est pas à côté de moi. Je la hèle au moyen de l’interphone satellitaire… Je l’ai installé tout récemment, c’est plus pratique que les signaux de fumée, et pouis, comme tu sais, on a dû rendre le pigeon… Allo, allo, MA, tu peux venir ?

Bientôt, j’entends des pas précipités, puis un bruit de chaise, pouis (je l’orthographie comme ça puisque MA est belge, même si c’est moi qui écrit, mais je tiens à faire vivre les particularismes, comme je l’ai déjà expliqué bien plus haut) une reprise de souffle.

– Bonjour, JE, excuse-moi, je suis tout essoufflée, me dit MA sur un ton que je n’identifie pas sur le coup mais que je me promets d’identifier juste après.

– Bonjour MA… Tu étais… sur…

– Dans la cuisine du haut. Je pelais des tomates.

Le ton se précise.

– Des tomates… du jardin ? Celles qui poussent sous la case n°9 ?

– Tout juste sous le toit de la case n°9…  Elles ont bien donné cette année, surtout les noires de Crimée et les cœurs de bœuf. Je vois que tu t’intéresses aux tomates… Il n’y a pas de pépin, j’espère !

Voilà, ça y est, j’ai trouvé ! Elle me parle sur le ton de celle qui arbore un air mutin pour n’avoir l’air de rien encore que quand même (j’ai pris un rendez-vous chez un psychanalyste lacanien pour lui parler de ma mère) un peu.

Tout en conversant, j’observe FRA du coin de l’œil (on devrait dire du coin de l’orbite puisque l’œil est rond, sans le moindre coin) qui regarde le plafond comme s’il s’agissait de celui de la chapelle Sixtine, avec un petit air mutin qu’elle arbore pour n’avoir l’air de rien quoique quand même (je ne le souligne plus jusqu’à ma première séance sur le divan) un peu. 

Elles nous préparent quelque chose, me dis-je in petto, sans pouvoir le partager avec GE parce que ça ne serait plus in petto.

– Nous déjeunons ensemble demain, c’est bien ça ? dis-je à MA.

– C’est bien ça ! dit MA.

– C’est bien ça ! dit FRA en écho.

– A demain, donc, dis-je.

– A demain, donc, dit GE, en écho.

                                 ***

JiPé X hocha la tête. L’ensemble prenait forme, peu à peu. Restait quand même à résoudre la double question du commencement de la fin et de la fin en tant qu’elle-même, bref, celle de la pertinence de ces deux concepts. [ GE en a déjà parlé à propos de la matière. Du moins dans une première mouture. Du moins il lui semble]

                                 ***

Nous sommes installés tous les quatre devant le plateau des huîtres et la coupelle de crevettes que j’ai décortiquées avec le petit couteau à éplucher de FRA qui ajoutent une touche de rose (les crevettes, pas FRA, sinon le verbe serait au singulier et MA a passé un tee-shirt bleu Klein) au gris-bleu-vert-beige (j’espère n’avoir rien oublié) des coquillages que j’ai ouverts avec mes gants grenus pour tailler les rosiers.

Nos verres sont emplis – au tiers seulement, je déteste les verres remplis à ras bord – d’un vin blanc dont la nuance jaune pâle apporte une touche ensoleillée au rose des crevettes et au gris-bleu-vert-beige (le beige est clair, moins toutefois que le beige belge des bretelles de Georges Van AA lorsque JiPé X l’a rencontré sur un chemin des Cévennes quand il a heurté un caillou, tout au début) des coquillages.

– Alors, avez-vous compris ? demande MA avec le petit sourire mutin que j’ai subodoré quand elle m’a parlé au téléphone.

Et elle regarde FRA qui l’arbore elle aussi.

– Je pense qu’ils ont parfaitement compris, dit FRA.

– Nous nous sommes entretenus, JE et moi, dit GE, et nous avons bien compris, en effet, que vous aviez soumis à notre sagacité la problématique de l’ordi, des tranchées, des explosifs, de la petite c. etc.

– Oui, nous en avons conféré, renchéris-je, et nous sommes parvenus à une double conclusion.

– Double ? répète FRA, vraiment l’air de rien, en tendant son verre vide.

– Double aussi, renchérit MA, l’air aussi vraiment de rien en tendant aussi son verre également vide.

J’emplis donc une deuxième fois les verres au tiers puisque je déteste les remplir.

– Elles sont parfaites ! dit GE.

MA et FRA tournent vers lui leurs regards à la fois amusés et satisfaits. GE, lui aussi avec l’air de rien, désigne l’huître qu’il vient de déguster et il hoche la tête cette fois d’un air entendu.

Je me dis, in petto, qu’avec tous ces airs de rien, entendus ou pas, on va finir par aboutir à quelque chose.

– La première conclusion, reprends-je, c’est que rien n’est plus important que d’être là, ensemble, autour d’un plateau d’huîtres et d’une coupelle de crevettes roses en buvant des doubles verres de vin petit blanc frais.

– Nous ne doutions pas de votre intelligence, disent en chœur FRA et MA.

– La deuxième conclusion, ajoute GE après avoir avalé une tartine de pain de seigle tartiné de beurre du demi-sel de Guérande, c’est que nous n’en serions pas là sans tout le reste… Mais j’acquiesce fortement à ce qui vient d’être dit.

– L’importance d’être là, ensemble ? demandent MA et FRA.

– Je faisais allusion à votre absence de doute quand à notre intelligence !

Et tous les quatre nous éclatons de conserve d’un rire commun qui est un bien meilleur rire que deux rires de conserve séparés.

Voilà quelle fut la rencontre cévenole dont la narration s’achève ici…

Encore que…

GE et moi sommes en train de deviser en fumant un cigare et en dégustant une eau-de-vie de pomme (mais non, il n’y a pas de betterave dedans) tandis que MA et FRA parlent de choses et d’autres en buvant des cafés allongés (ce sont les cafés qui sont allongés, sinon il y aurait –ées), allongées (là, c’est bien elles) dans des chaises longues.

– Tu sais quoi ? me dit GE.

– Je t’écoute.

– Cette missive de LJJ m’a beaucoup préoccupé. Aussi, tu sais ce que j’ai fait ? Je suis allé consulter la liste des passagers de son pigeon en titane Ti-22 et en carbone C-14. Ce que j’ai trouvé… Devine ! … Je te le donne en mille six cents.

– On ne dit pas plutôt « je te le donne en mille » ?

– Oui, mais tu te rappelles que le pigeon du film peut transporter mille six cents passagers !

– C’est vrai, j’avais oublié. Non, je ne vois pas…  Je donne ma langue à la chatte.

– On ne dit pas plutôt « au chat » ?

– Oui, mais là, c’est à la chatte ; il n’y a pas de raison que ce soit toujours les mêmes.

– Bon… Eh bien, dans la liste des passagers, j’ai trouvé les noms de deux couples : Charles et Elissent Martel (en tête de liste) et Girart et Berte de Roussillon. Je précise, Berte sans –h, parce qu’avec –h, c’est la Berthe-aux-grands-pieds, la maman de Charlemagne, l’épouse de Pépin-le-bref… Mais je ne sais ni en quoi ni où il était bref.

– Peut-être qu’il parlait peu.

– Peut-être… Bref, tu m’as bien dit que tu avais un commissaire parmi tes relations ?

– Oui.

– Tu pourrais lui demander d’enquêter pour savoir ce qu’il en est des tenants et des aboutissants de cette histoire de pigeon en Ti-22 et C-14 qui survole les volcans auvergnats avec mille six cents passagers qui écoutent de la vielle à roue ?

– Je peux… Mais pourquoi cette forte contrariété que je sens se manifester dans tes intérieurs ?

– C’est que… Eh bien, voici : tu n’ignores pas que Girart de Roussillon répondit positivement à la demande d’aide de Charles Martel pour la libération de Rome. Et tu n’ignores pas non plus qu’en remerciement, Charles promit à Girart qu’il épouserait Elissent, une des deux filles de l’empereur de Constantinople, lui se réservant Berte, l’autre fille.

– J’ai lu dans des temps très anciens cette chanson de geste qui date du 12ème siècle, si je ne m’abuse point, ô mon Beau Sire.

– Tu ne t’abuses point, ô féal vassal …Seulement, comme Elissent était plus belle que Berte… Il faut bien dire que Berte, comme nom… Enfin… Bref, Charles décida d’épouser Elissent et de donner Berte à Girart.

– Je ne me souviens plus comment ça c’est terminé…

– Girart a refusé la décision du roi, s’est révolté, a fini par tout perdre au point de devenir charbonnier dans les Ardennes, pouis [je n’insiste pas], grâce à l’intervention d’Elissent a su [sens belge] recouvrer tous ses biens. Enfin, Berte et lui ont construit de leurs mains l’église de Vézelay… Alors,  tu vois où je veux en venir ?

– Attends, que je mette bout à bout les tenants et les aboutissants… La chanson de geste du 12 siècle… L’époque romane… Les Ardennes… Qui sont proches de la Belgique, on en sait quelque chose… L’église de Vézelay, de style roman que Berte et Girart ont construite de leurs mains… Peut-être en chantant en se faisant accompagner d’un trouvère… Peut-être même un soir de pleine lune… Diantre… diantre…

– Ajoute à tout cela le pigeon…

– Palsambleu ! Tu veux dire que…

– LJJ nous a piqué notre scénario !

MA et FRA se sont approchées subrepticement à pas feutrés.

– Mais non, il n’a rien piqué du tout ! s’exclame MA.

FRA opine du chef.

– Je ne crois pas aux coïncidences, rétorque GE, c’est pourquoi j’ai demandé à JE de faire intervenir son commissaire.

– Je ne pense pas que ce soit un bon plan, susurre FRA.

– Parce que ? demande GE interloqué.

– Attendez ! m’exclamé-je à mon tour, vous ne voulez tout de même pas dire que… que… !

– Quoi ! s’exclame à son tour GE (il n’y a pas de raison qu’il ne s’exclame pas lui non plus, ou lui aussi), vous voulez dire  que… que… !

Et c’est alors que paraît, accompagné d’un air de fanfare joué par un ensemble de cuivres dissimulé derrière les doubles rideaux… Luc-Jules Jumeau lui-même, en chair et en os et en personne, tout de blanc-costume-cinéaste-à-paillettes revêtu, portant sa drue barbe rasée de loin l’avant-veille pour donner l’impression qu’elle s’est arrêtée de pousser.

Quand même… Il me paraît plus… enveloppé que sur les photos de la presse people qu’on lit dans les salons de coiffure… Je sens qu’il y a une roche sur une anguille, une fois de plus…

                                 ***

JiPé X marchait en pensant à la première phrase de son manuscrit « Le vendredi matin, je me rends au marché de G***. ». Aura-t-elle le même succès que « Longtemps, je me suis couché de bonne heure. » ? Dans les deux cas, se disait-il, on attend quelque chose, parce qu’à bien y réfléchir, aucune de ces informations n’a le moindre intérêt… Ou plutôt n’a un quelconque intérêt… Peut-être bien qu’il faudrait ajouter « de bonne heure » après « matin » ? Ce qui donnerait « Le vendredi matin, de bonne heure, je me… »

Il ne put retenir un cri de douleur. Une fois de plus, il venait de heurter un caillou pointu qui émergeait et qu’il n’avait point vu, perdu qu’il était dans ses pensées.

Il s’assit sur un autre caillou, plat, celui-là même où s’était assis Georges Van AA, il y a déjà bien des jours et des jours, tant il est vrai que le temps passe et s’en va…

Seulement, s’il s’était cogné une fois de plus, cela ne voulait pas dire qu’allait se reproduire ce qui s’était produit bien des jours auparavant, comme il venait de se le dire juste un peu plus haut.

Les miracles n’existent pas dans la vraie et grande Histoire, pensait-il…

Peut-être dans les histoires petites ?

Il délaça très lentement sa chaussure… l’ôta… entreprit de tirer toujours très lentement sur la chaussette… très lentement, parce qu’il ne faut pas forcer le cours des choses et laisser au temps le temps qu’il lui faut pour prendre son temps…

– Si vous êtes en panne, je sais vous aider une fois ! dit un homme à bretelles qui le regardait de tout son haut.

(pas à suivre)