COMMUN (11) – Fin

Dans le projet communiste, disais-je un peu plus haut,  le commun est centré sur l’objet qui conditionne l’existence : les biens de consommations, donc leur production, le logement, les moyens de paiement, de se déplacer, de s’instruire, de se cultiver, de se soigner etc.

Seulement, me demandais-je, pourquoi l’idée centrale du projet communiste de promouvoir la propriété commune des moyens de production comme condition l’égalité d’accès à ces objets a-t-elle toujours suscité autant de violences, de conflits, d’incompréhension ?

A Rome, par exemple,  au deuxième siècle avant notre ère. Tiberius Gracchus avait été élu tribun de la plèbe, c’est-à-dire porte-parole des citoyens qui ne faisaient pas partie de l’aristocratie – lui-même en était membre – politiquement représentée par le Sénat. La fonction tribunitienne ne disposait d’aucun pouvoir de décision, mais permettait de faire des propositions que le soutien populaire pouvait faire aboutir. Tiberius avait donc proposé une réorganisation de la propriété terrienne fondée sur le principe d’égalité. Il fut assassiné, son corps fut jeté dans le Tibre et deux à trois cents de ses partisans furent massacrés.

Pourquoi cette proposition destinée à améliorer les conditions de vie de la plèbe ne l’avait-elle pas mobilisée pour créer un rapport de force favorable ?

Les aristocrates étant minoritaires, il fallait nécessairement admettre que la plus grande partie du peuple n’était pas, sinon d’accord avec cette redéfinition du commun, du moins pas suffisamment concernée pour s’unir contre le Sénat très hostile à la proposition du tribun. Dans le passé, en effet,  la plèbe, unie, s’était retirée sur l’Aventin en signe de sécession pour des revendications qui avaient été satisfaites.

Il s’agissait pour moi d’une énigme dont la cause n’avait rien de conjoncturel puisqu’elle traversait les siècles et concernait encore la période moderne où s’était constitué un parti communiste.

Pourquoi ceux qui travaillaient dans les manufactures et les mines du 19ème siècle, les grandes usines et encore les mines du 20ème siècle, n’étaient-ils pas majoritairement d’accord pour que l’outil de production soit nationalisé et devienne ainsi commun ? Si, dans les années 60/70, un nombre important d’ouvriers votaient pour le parti communiste, la majorité refusait son projet politique. Comme le montrait l’exemple de Tiberius Gracchus, la réponse ne se trouvait ni dans la théorie de Marx ni dans l’expérimentation soviétique.

L’idée de modifier le commun et de lui donner la priorité sur l’individu était très ancienne, et elle pouvait prendre des formes surprenantes ; ainsi Platon, dans le cinquième livre de sa République, proposait un système dans lequel il n’y aurait plus de familles, où les femmes et les enfants seraient mis en commun et où c’est l’état qui déciderait des accouplements. Socrate qui est le porte-parole de Platon dans le dialogue précisait quand même qu’il était peu probable que ce système voie le jour.

Si la préoccupation de réorganiser le commun et si les rejets qu’elle suscite n’étaient pas liés à une période historique, où et dans quoi s’enracinaient-ils ?

L’article 8 de cette thématique – présenté sous la forme d’un conte – et les réflexions grammaticales de l’article 10 redisent en la soulignant la théorie développée dans la série d’articles intitulée Etats des lieux : essai sur ce que nous sommes, publiée entre septembre et novembre 2020.

Marx se trompait quand il disait que les prolétaires n’avaient rien à perdre que leurs chaines. Ce qu’ils ont à perdre, eux et tous les autres, est le verbe avoir incarné dans l’objet possédé, plus globalement dans la propriété dont seul le discours politique militant différencie les divers objets. Et c’est sans doute cela son erreur : il n’y a pas de différence essentielle entre posséder dix mètres carrés de terrain devant sa porte et des milliers d’hectares, entre posséder un établi dans son garage et une entreprise où travaillent des milliers d’ouvriers.

Toucher à la propriété la plus vaste et la plus exploiteuse du travail, c’est toucher au carré de pelouse et à l’étau de l’établi. L’erreur des révolutionnaires se trouve dans la méconnaissance de ce qui conduit au besoin de dire « j’ai » et qui peut se réaliser dans toutes les démesures imaginables.

Si la grammaire officielle a tant de peine à définir, donc à enseigner sujet et objet dans la signification des messages (cf. article précédent) plus ou moins importants que nous émettons en permanence, c’est pour la même raison : sortir le sujet de l’ambiguïté, expliquer ce qu’est l’objet, autrement dit en finir avec la substitution du repérage à l’analyse, conduit nécessairement à remettre en cause la substitution du verbe avoir au verbe être pour ce qui concerne le corps.

Cette remise en cause est refusée parce qu’elle révèlerait les stratégies de contournement, de déni, de ruse que nous inventons pour tenter d’occulter le réel redoutable et têtu de notre être corporel périssable.

De ce point de vue, la liste des catastrophes dont l’être humain est la cause – des guerres au changement climatique en passant par les famines, les meurtres de masse…  –  incite à dire que l’humanité n’a rien à perdre à décider de ne plus marcher sur la tête, comme le disait Marx à propos de Hegel.

Dans les limites que lui assignent les stratégies de contournement, la philosophie nous permet de prendre conscience du sens de son existence-même : se demander avec Hegel ce qu’est ici, pour peu qu’on ne se laisse pas prendre pas l’addiction de l’intellect fonctionnant en vase clos, conduit à examiner la validité des outils qu’elle utilise (ce qu’on appelle épistémologie) en regard de la dure simplicité de notre spécificité de mortels conscients de l’être depuis le début.

Autrement dit, il m’importe de comprendre pourquoi je me préoccupe de savoir ce qu’est ici (cf. Article Commun 5) parce qu’en comprenant que je ne peux savoir ce qu’il est en soi, je comprends en même temps que ce questionnement est la métaphore d’un autre questionnement dont l’ambiguïté réside dans la confusion entre mourir et mort.

Au fait  : l’article Joinville-le-Pont (publié en novembre 2020 à propos duquel j’ai publié un Joinville-le-Pont 2 le 27 avril dernier) continue d’attirer un nombre de lecteurs (les précisions qu’ils donnent concernant le mode d’accès ne m’explique toujours pas ce qui les incite à aller voir ce qui touche à cette commune du Val-de-Marne… ?) beaucoup plus important que les articles COMMUN.

Entre autres.

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