S’abstenir

S’abstenir, c’est se tenir à l’écart. Plus de la moitié des électeurs se sont tenus à l’écart du vote ce dimanche 12 juin 2022, particulièrement ceux qui habitent dans ce qu’on appelle les « quartiers », et parmi eux, les plus jeunes.

Dans un rapport à première vue paradoxal avec cette abstention, l’importance du mécontentement que soulignent les analystes (par exemple la journaliste Salomé Saqué et le sociologue Jean Viard, dans la Matinale de France Culture du 13).

Si je suis insatisfait de mes conditions de vie, si je pense que la cause se trouve dans la mauvaise gestion politique, pourquoi n’irai-je pas voter pour un député, un parti qui proposent du changement ?

Parce que l’élection du député n’a pas d’effet immédiat ? Parce que je pense qu’il est surtout intéressé par sa carrière et que ses promesses électorales ne sont qu’un leurre pour récupérer ma voix ? Parce que, quelque soit leur camp, ils sont tous pareils ?

Si ces arguments sont fondés, comment expliquer que l’abstention à ce niveau ne soit pas une constante ?

A regarder le tableau des absentions aux législatives depuis 1958, les taux les plus bas (20% et moins) concernent les élections qui se sont déroulées entre1967 et 1981, notamment en 1978 (16,8% au premier tour, 15,1 au second).

Après 1981, l’abstention ne fait que croître.

Ce qui caractérise cette période est une union de la gauche (Parti Communiste, Parti Socialiste et Mouvement des Radicaux de Gauche) fondée sur la possibilité d’une alternative de type socialiste au système capitaliste. Les luttes internes entre PC et PS sont perçues comme normales, en tout cas elles ne remettent pas en cause le projet.

Depuis ce qu’on appelle le tournant de 1983, cette idée d’une alternative a disparu.

L’abstention pour l’élection présidentielle évolue à peu près de la même façon avec quelques particularismes : jusqu’en 1995, elle est en dessous de 20%, avec l’exception du second tour de 1969 (31,1%) : Jacques Duclos, le candidat du PC, avait manqué de peu la qualification pour le second tour, et le parti avait appelé à ne pas choisir entre les deux candidats de la droite, G. Pompidou et A. Poher, « bonnet blanc et blanc bonnet ».

La cause essentielle de l’abstention me semble donc être l’absence de perspective de changement du système.

C’est en effet faire un procès d’intelligence que de considérer les électeurs naïfs au point de croire que l’élection – du président comme celle du député – va résoudre les difficultés manifestées par le mécontentement dont le mouvement des gilets jaunes est la dernière illustration.

Le mécontentement est la forme, parfois aiguë, que peut prendre l’insatisfaction qui caractérise notre espèce (cf. les articles : Etat des lieux – septembre/novembre 2020).

S’il n’y a pas de perspective d’alternative, même utopique, si ceux que j’élis ne se différencient que dans les modes de gestion du système par des promesses dont je sais qu’elles font partie du jeu politique réduit au jeu électoral, pourquoi ne me tiendrai-je pas à l’écart de ce qui n’est qu’une comédie ?

Parce que, je suis embarqué (cf. Pascal).

Mais pour en avoir la conscience et en connaître le sens, il me faut des outils de savoir qui ne sont distribués que de manière sélective.

Autrement dit, l’abstention est le produit d’une autre abstention qui touche à ce savoir.

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