Introduction à la lecture de l’Ethique de Spinoza (2)

Une dernière précision liminaire : acceptez d’entrer dans la phrase de Spinoza  comme vous acceptez d’entrer dans la vague : quand vous vous jetez à l’eau, vous ne comprenez pas tout de ce qu’elle est ; vous avez seulement appris la manière de l’aborder et le plaisir de la rencontre ne concerne  pas seulement votre corps mais la totalité de ce que vous êtes.    

                                                            *

La Définition I fait partie de la problématique, évoquée précédemment, du début et de la fin : 

« Par cause de soi j’entends ce dont l’essence enveloppe l’existence, c’est-à-dire ce dont la nature ne peut être conçue que comme existante »

Je m’arrête un instant pour entendre le « qu’est-ce que ça veut dire ? ».

Oui, qu’est-ce que veulent dire les mots et expressions (cause de soi, essence, envelopper…) et cette manière de les articuler ?

Mais… ces mots et cette phrase sont l’expression, ici exacte et pertinente, d’un questionnement permanent que l’homme formule de manière plus « brute »,

> pour l’« objet » (= ce qui n’est pas celui qui parle, ce qui est « en face » (= ob) du sujet)= Qu’est-ce que c’est que ça ? D’où ça vient ? Quelle est la cause de ça ? Quel rapport entre ça et ça ?

> et pour lui-même (= celui qui parle, le sujet) =  Qu’est-ce que je fais là ? Pourquoi je suis là ? Quel le sens de ma vie ? Qu’est-ce que l’homme ? Etc. 

Il suffit donc de faire glisser ce questionnement du champ de la croyance religieuse telle qu’elle est au 17ème et qu’elle peut être encore aujourd’hui, dans celui de la pensée.

Cause de soi (causa sui en latin) concerne donc un  ce  (« j’entends ce dont… »), c’est-à-dire une idée, un concept, quelque chose de neutre, donc pas un être du type Dieu juif ou chrétien qui par définition existe de et par lui-même : la cause de l’existence de ce ce – on ne sait pas ce que c’est – est lui-même en tant qu’il existe, autrement dit le fait qu’il existe est l’explication.

Je prends l’exemple approximatif et trivial de la publicité pour tenter de mieux approcher l’idée de la preuve de l’existence par l’existence : du point de vue de la raison, la publicité est irrecevable  – comment apporter du crédit à un discours à la fois juge et partie ? – de sorte qu’on pourrait mettre en doute son utilité, autrement dit la validité de son existence. Ce à quoi le publiciste répondra que la preuve de la validité de l’existence de la publicité est son existence elle-même.

Que l’essence (= la nature profonde) de ce ce abstrait  enveloppe (= implique, contient) son existence est précisément ce que disent de Dieu  les catéchismes juif et chrétien : Dieu est cause de lui-même (il n’est pas créé) et le fait qu’il existe signifie, exprime sa nature profonde, c’est-à-dire son essence, c’est-à-dire le « fait qu’il est » : « Je suis celui qui suis » répond sur le mont Sinaï Dieu à Moïse qui lui demande qui il est. Je suis celui qui suis… Vois-tu, mon bonhomme, toi et moi on ne joue pas dans la même cour, retourne donc là-bas taper dans le ballon avec tes copains et contente-toi de savoir que je suis parce que je suis, pourrait-il ajouter s’il avait l’esprit taquin. Mais on sait que Dieu ne pratique pas l’humour.

Dire que l’essence de Dieu (son infini, sa toute-puissance etc.) contient, enveloppe son existence, revient à dire qu’on ne peut pas concevoir son essence sans son existence.

Spinoza extirpe donc des  catéchismes – fondements de la société d’alors qu’il connaît parfaitement pour les avoir étudiés auprès des spécialistes – les composants qui servent à la définition de Dieu, les reformule en concepts et les applique à un « autre chose », un ce, dont on ne sait pas ce qu’il est.

Autrement dit, il indique que ce ce dont il va parler dans cette première partie,  sous le titre de Dieu,  n’est pas le Dieu de la révélation juive ou chrétienne.

Si ce ce n’est pas le Dieu-père-créateur, le discours qui va suivre sera de nature immanente (propre à l’homme et à sa nature) et non transcendante (recours au surnaturel).  

Tout ce qui, au 17ème siècle et encore aujourd’hui (cf. le credo de la messe) est admis comme évident pour définir Dieu, s’applique donc à un autre chose.

On voit se dessiner en filigrane l’idée que le Dieu des catéchismes est une construction humaine.

Commentaire : cette première phrase du livre est emblématique de ce que requiert la lecture de l’Ethique : la phrase demande à être tournée et retournée dans la pensée jusqu’au moment où se produit le déclic comparable à celui du « ça y est, je sais nager » qu’aucun discours théorique ne suffit à produire : si le discours explicatif peut être utile et nécessaire, il n’est pas suffisant parce que savoir nager implique une expérimentation qui ne peut être que propre à soi. Lire Spinoza est du même ordre.

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