Sophocle : la problématique d’Antigone (2)

Le récit

Œdipe exilé, Etéocle et Polynice se partagent le pouvoir (un an à tour de rôle) jusqu’au moment où Etéocle décide de le garder pour lui. Polynice se réfugie alors auprès du roi d’Argos, Adraste (dont il épouse la fille), et fait appel à cinq autres rois pour venir assiéger Thèbes (cf. Les sept contre Thèbes – tragédie d’Eschyle). Au cours de la bataille, les deux frères s’entretuent  dans un combat singulier. Créon, le frère de Jocaste, hérite alors du pouvoir et décide que seul Etéocle sera enterré. Polynice, déclaré traître à sa patrie, sera laissé sans sépulture, proie des chiens et des oiseaux. Antigone refuse la décision qui interdit l’accès aux Enfers (le royaume des morts) et va recouvrir de terre le corps de son frère. Pour la punir d’avoir désobéi, Créon la fait enfermer dans une caverne – avec un peu de nourriture – où elle mourra. Hémon, son fils qui doit épouser Antigone, ne parvient pas à le fléchir ; il va rejoindre Antigone dans la caverne où il découvre qu’elle s’est pendue. Créon, que le devin Tirésias a réussi à convaincre de revenir sur sa décision relative à Polynice,  se rend dans la caverne où il trouve Hémon désespéré et furieux qui tente en vain de le tuer avant de retourner l’arme contre lui. Apprenant la mort de son fils, Eurydice, la femme de Créon, se tue, comme lui.

Le discours

Tout paraît clair : Antigone fait prévaloir des valeurs qu’elle considère supérieures à celles qui dictent la décision de son oncle et elle apparaît ainsi comme la personnification de la révolte. Et c’est bien ainsi qu’elle est le plus souvent considérée (cf. Anouilh) : elle est une femme qui se dresse contre l’homme du pouvoir, la porte-parole des liens familiaux plus forts que l’amour de la patrie et elle fait prévaloir sur la décision politique le rituel associé aux « dieux d’en bas », autrement dit Hadès, la divinité qui régit le domaine des morts.

Tout serait donc clair…  si Sophocle n’avait imaginé le suicide d’Antigone.

Dans Les sept contre Thèbes, Antigone prend la même décision de passer outre l’interdit du Conseil et des magistrats de la cité, mais Eschyle termine sa pièce sur ce qui s’apparente à un compromis : le chœur (disons qu’il représente le peuple dans sa dimension la plus émotionnelle) se scinde en deux ; une partie accompagnera Etéocle pour les funérailles officielles, l’autre Polynice qu’enterrera Antigone :

« Le chef du premier demi-chœur :  Que la cité frappe ou non ceux qui pleurent Polynice, nous irons, nous ; nous suivrons son cortège funèbre et l’enterrerons ; c’est en effet une affliction commune à l’espèce et la cité définit ce qui est juste une fois d’une manière, une autre fois d’une autre.

Le chef du second demi-chœur :  Nous, nous suivrons celui-là, comme la cité et la justice le recommandent ; en effet, après les Bienheureux [les dieux en général] et la force de Zeus, c’est lui qui a évité que la ville ne soit totalement ruinée et submergée par un flot étranger. « 

Sophocle pouvait simplement refermer la caverne sur Antigone, lui conférant alors de manière indiscutable le statut de femme révoltée, contre le pouvoir, contre l’homme qui le détient, contre la mauvaise raison d’Etat.

Le suicide change tout.

La problématique

Elle commence avec son nom : « Antigone », est composé de deux mots : anti (en face de, contre) et  gonè qui désigne, dans son sens actif, l’action d’engendrer, la semence ; dans son sens passif, l’enfant, la descendance, la famille, la naissance.

Antigone est donc celle qui est en face de, contre ce qui produit ou qui est produit, et qu’elle incarne : elle est en face d’elle-même, contre elle-même en tant qu’être né et pouvant donner la naissance.

Son discours face à Créon est celui de la philia (> préfixe et suffixe français « phile »), c’est-à-dire le lien familial qui n’est pas d’abord une relation affective, mais celui de la famille.

Hérodote (5ème siècle) raconte un événement qui illustre l’importance et la spécificité de cette relation :

Darius (6ème siècle) a fait arrêter Intapherne qu’il soupçonne de comploter contre lui, et avec  lui, toute sa famille. Tous vont être exécutés.

« Cependant, la femme d’Intapherne vint à la porte du roi pleurer à chaudes larmes et gémir ; comme elle ne cessait point, elle toucha Darius ; il en eut compassion, et il lui envoya un messager qui lui dit : « Ô femme ! Le roi Darius te permet de sauver celui de tes proches que tu voudras emmener. » Elle réfléchit un moment et répondit : » Puisque le roi m’accorde la vie de l’un d’eux, je choisis parmi tous, mon frère. » On rapporta ces paroles à Darius qui en fut surpris ; il renvoya donc le messager près d’elle et lui fit dire : «  Ô femme ! Le roi te demande quelle est ta pensée. Tu abandonnes ton époux et tes enfants, et tu fais choix de ton frère pour qu’il survive ; il t’est cependant plus étranger que tes enfants et moins cher que ton mari. – Ô roi, répondit-elle, un autre homme peut m’épouser, si quelque dieu le veut, et de lui je puis avoir d’autres enfants ; mais, mon père et ma mère ne vivant plus, il est impossible qu’en aucune façon je retrouve un frère. » Tel fut le sentiment qui lui inspira sa réponse ; le roi, charmé d’elle, jugea qu’elle avait bien parlé ; il lui rendit celui qu’elle désirait et l’aîné de ses fils ; les autres périrent. » (Histoires – III -119)

Sophocle le reproduit pour les spectateurs athéniens qui ne connaissent pas tous Hérodote, en le mettant dans la bouche d’Antigone au moment où elle est conduite dans la grotte pour y mourir :

«  Assurément, je t’ai honoré [elle s’adresse à Polynice], du moins pour ceux qui ont de bonnes pensées. Si j’étais « née avec la disposition » (voir ci-dessous) de mère d’enfants et si c’était mon amant qui se putréfiait mort, je n’aurais pas pris cette peine contre l’avis des citoyens. Quelle est la loi pour laquelle je dis cela ? Un amant mort, un autre était possible, et un enfant d’un autre homme si j’avais perdu celui-ci ; mais, ma mère et mon père enfermés chez Hadès, il n’est pas possible qu’un frère soit un jour créé. » (904-912)

Si Antigone veut enterrer son frère, ce n’est donc pas pour des raisons affectives – elle n’en fait jamais état – , mais parce qu’il est son frère et qu’il doit pouvoir trouver le repos chez Hadès, le « dieu d’en-bas ».

Extrait de leur dialogue  (518-523) :

Créon : [Polynice] dévastait cette terre ; l’autre [Etéocle] luttait pour elle.

Antigone : Cependant Hadès réclame ces rites.

Créon : Le bon n’est pas égal au méchant

Antigone : Qui sait, si, en dessous, cela est saint.

Créon : Jamais, l’ennemi, même quand il est mort, n’est un ami (philos).

La réponse d’Antigone que je traduis littéralement est importante :

Antigone : Je ne suis pas née (phuein, ici sous la forme ephun = être né avec telle ou telle disposition) pour haïr mutuellement (sunechtein), mais pour partager la philia (sumphilein).[sun, sum = « avec » a donné en français : syn (taxe), sym(pathie), entre autres].

La plupart traduisent (dont l’édition Budé): « Je ne suis pas née pour haïr mais pour aimer ». Traduction qui ne rend pas compte de la spécificité du lien de la philia présenté ainsi comme un sentiment d’affection, un anachronisme (à connotation chrétienne) de l’ordre du contre-sens.

Naître avec telle disposition assigne donc à Antigone/sœur un statut particulier. Refusant de le remettre en cause en s’opposant au pouvoir de Créon, elle rompt du même coup avec le statut Antigone/femme que lui a rappelé sa sœur Ismène au début de la pièce (61-64) :

« Il faut que tu aies à l’esprit que nous sommes nées (toujours ephuein sous la même forme) femmes avec la disposition de ne pas pouvoir combattre contre les hommes, ensuite que nous sommes contraintes d’observer les paroles de nos maîtres et même celles qui sont les plus douloureuses ».

En lui répondant : « Sois donc quelle femme il te plaît d’être », autrement dit, moi je décide de ne pas obéir, Antigone est donc bien une révoltée qui remet en cause son statut de femme.

Mais dire que cette révolte illustre un « anti-gone » de type social n’est pas vraiment pertinent puisque c’est au nom d’un autre statut (celui du lien de famille) qu’elle agit, et non en tant qu’elle-même.

Refusant la décision de Créon, elle est donc à la fois hors et dans son statut, comme Créon qui, donnant à la référence « patrie » la primauté sur la référence « famille » (« Celui qui pense qu’un ami (philos) est plus grand que sa patrie, il ne compte pour rien à mes yeux » – 183) est à la fois dans et hors du statut religieux : dans, avec Zeus, dieu d’en haut, dont il se réclame pour le pouvoir, et hors, relativement à Hadès, dieu d’en bas, pour le refus d’inhumation. [ Sa première réaction, quand il apprendra qu’on a contrevenu à son ordre, sera d’affirmer que le motif est intéressé : « Aucune loi ne produit pour les hommes un dommage tel que l’argent » (195)]

Cette révolte à la fois de femme, de porte-parole du lien du sang et du respect du rite des morts, cette révolte contre le pouvoir de l’homme politique ne rend pas compte du suicide choisi par Sophocle.

C’est donc cet acte qu’il faut maintenant examiner.

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