Accord, contrainte : la question du choix

1° Samedi 27.03.2021, Chloé Cambreling recevait dans son émission Les matins du samedi (France Culture) le dessinateur Plantu. Un des objets de la discussion fut la censure opérée par Canal+ dans le film de Marie Portolano (journaliste de la chaîne) sur le sexisme dont sont victimes les journalistes dans le milieu du sport, en particulier sur cette chaîne. Le passage censuré concerne le journaliste Pierre Ménès (voir ci-dessous*).

Plantu souligna une contradiction dans le comportement de la direction de C+ en précisant qu’elle l’étonnait  : Vincent Bolloré, le patron de la chaîne, avait accepté le tournage du documentaire dont il savait qu’il allait forcément faire apparaître des comportements contestables de certains journalistes ; la censure a donc mis en évidence des faits et des paroles qui, dit-il, seraient sans doute restés plus anecdotiques alors qu’ils font désormais la Une des médias. L’autre invitée, la journaliste Isabelle Robert ajouta que la chaîne s’était effectivement « tiré une balle dans le pied ».

L’énigme apparente de cette contradiction repose sur l’opinion que C+ a été d’accord pour le tournage du documentaire : Plantu dit que c’est bien que la chaîne ait accepté, que c’est tout à son honneur.

Que devient l’énigme si on substitue à l’accord,  la contrainte ?

Autrement dit : C+ n’a pas envie d’un tel documentaire, il n’est pas d’accord, mais il ne peut pas refuser à cause du niveau de contestation du comportement machiste. Il dit oui parce qu’il ne peut dire non (ce qui équivaudrait à  révéler qu’il veut cacher quelque chose), ce n’est donc pas de l’ordre du choix, mais de la contrainte : il a plus à perdre qu’à gagner, comme on dit. La fameuse balance bénéfices/risques. La suite est donc cohérente : faire ce dont on n’a pas envie conduit à des errements, des gestes dits « manqués », des incohérences. Autrement dit encore : C+ n’a pas résolu la contradiction première entre un comportement et le déni de la nécessité d’une éthique, ce qui produit des effets qui n’en sont que des expressions, en l’occurrence cette contradiction seconde qui ne fait que révéler l’absence de choix.

*Le passage censuré contient l’interview du journaliste dans le temps où se sont produits les comportements qui le mettent en cause (1) et son appréciation, aujourd’hui, de son discours d’alors (2)

(1) «Ce n’est pas un smack qui va te salir, il faut se calmer. Tout ça, c’est ce que je ne supporte plus aujourd’hui. Si tu ne peux plus faire un bisou sur la bouche d’une copine… Au secours! Image dévastatrice ? Là aussi il faut avoir conscience de ce qu’on dit. Elle ne m’en a jamais parlé.»

(2) «Je ne comprends pas que tu juges un truc d’il y a dix ans à l’aune de ce que te dicte la société d’aujourd’hui, je trouve ça malhonnête. Je regrette sa réaction, je suis même assez choqué.»

Le discours du journaliste rejoint celui qui a conduit la chaîne à la contrainte puis à la censure : il n’y est pas question d’éthique, donc de choix. Que les affects émanant d’une époque (rapport homme/femme) soient subis n’est pas objet de questionnement ni pour l’un ni pour l’autre, comme si le fait qu’ils soient vécus passivement (lever la jupe d’une collègue ou l’embrasser sur la bouche est induit par un indiscutable) était une nécessité qui abolit la liberté et la responsabilité.

2° Toujours sur France Culture, Manou Farine recevait dans son émission La compagnie des poètes (vendredi 26.03.2021), l’universitaire Maxime Decout pour son livre Eloge du mauvais lecteur.

Il explique notamment l’importance particulière de la lecture au 19ème siècle, en particulier le besoin d’identification du lecteur aux personnages des romans ainsi que le nombre important de suicides (cf. le bovarysme), liés notamment, selon lui, à la lecture de Les souffrances du jeune Werther de Goethe. Autrement dit, il établit un lien de causalité entre le livre et le développement de l’acte.

Se pose, là encore, la question du choix, derrière le parti pris d’analyse. Comment concevoir que quelqu’un se suicide à cause d’un livre ? Cette question en appelle une autre : pourquoi un tel besoin d’identification des lecteurs ?

Que donne le renversement du rapport de causalité, donc si je dis : les raisons qui conduisent Goethe à écrire ce livre et nombre de lecteurs à se suicider ne sont pas des causes en soi, mais, essentiellement, les expressions d’une période de désarroi : celle qui suit la longue période monarchique où le sens de l’existence est donné par le roi/Dieu pendant laquelle l’existence du « je » est liée à leur autorité et son expression sacrilège. La Révolution qui renverse le rapport essence/existence a pour effet de confronter l’individu et la société qui en émergent  à la question du rapport existence/essence avec son corollaire de déstabilisation qui peut être abyssale.

Ainsi – ce n’est pas un scoop –  le contenu du livre ne serait pas le seul produit de l’imaginaire pur de l’écrivain – ce que rappelle l’histoire littéraire –  et il ne serait donc pas une cause de suicide mais le catalyseur d’une situation. (cf. Chateaubriand et le mouvement dit romantique)

La différence entre les deux types d’analyse touche à la question de la liberté.

Il n’est pas impossible que nous vivions une situation analogue.

Dans les deux événements (pour le journaliste et la chaîne dans le premier, pour l’auteur et les lecteurs dans le second), est posée la question de l’éthique,  c’est-à-dire celle du mode de vie, donc du choix de ce que signifie, pour l’être humain, être.

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