Le libre-arbitre, la liberté et la limitation du mouvement

Les mesures de confinement qui restreignent le mouvement sont le plus souvent présentées comme des atteintes à la liberté.

Pour aborder ce problème je rappellerai ces deux formules bien connues de Jean-Paul Sartre (1905-1980) :

– « La liberté, ce n’est pas de pouvoir ce que l’on veut, mais de vouloir ce que l’on peut »

– « Jamais nous n’avons été plus libres que sous l’occupation allemande »

Elles ressemblent, l’une, à un jeu (en langage savant, un chiasme : inversion de mots) l’autre, à une provocation.

L’une et l’autre signifient qu’il n’y a pas de contradiction entre contrainte et liberté, la seconde indiquant même, sous la forme d’un paradoxe, que le rapport entre les deux est proportionnel (plus la contrainte est forte, plus je suis libre) ; elle s’oppose donc à l’opinion commune pour qui les deux termes sont plutôt contradictoires.

La question que pose la première formule concerne le motif qui conduit le philosophe à rappeler une évidence : nous avons appris, au moins par expérimentation, qu’il ne suffit pas de vouloir pour pouvoir, et nous n’en déduisons pas pour autant une atteinte à notre liberté.

Seulement, cette conscience qu’il n’y a pas de relation mécanique entre les deux actes (vouloir/pouvoir), n’est pas immédiate : les infantiles « je veux ! » ou « je veux pas ! » liés à l’attente d’un effet immédiat éventuellement accompagné de pleurs et de cris, ont besoin de temps pour s’estomper et disparaître.

Si le philosophe estime nécessaire de rappeler cette évidence aux adultes que nous sommes, c’est sans doute parce que nous ne cessons jamais tout à fait d’être des enfants qui veulent, et que l’objet de ce vouloir infantile est un absolu.

Cette conscience et le questionnement qui la constitue émergent à trois ou quatre ans, et le temps qui  a précédé cet éveil (dont les neuf mois intra-utérins), demeure vivace en nous avec la vague résonance d’un paradis perdu.

Un paradis perdu qui, faute de conscience, n’a pas été vécu comme tel.

Ce temps est celui de l’épopée.

Le héros épique traverse les épreuves de la vie sous le regard des dieux, comme le petit enfant sous celui de son père et de sa mère, ou de ses substituts. La contrainte n’est pas objet de révolte parce que le « je veux », qui n’est même pas un « je voudrais », est interdit par le vouloir transcendant de la divinité. La vie du héros épique, quelles que puissent être la violence des rivalités des chefs de guerre, la dureté des récifs et la profondeur des gouffres, la malignité des magiciennes et la force aveuglée des cyclopes, coule comme le long fleuve tranquille du monde pré-philosophique.

Mais ni le héros ni le petit enfant ne peuvent en témoigner : seul, en rêve l’adulte qui découvre, mais après coup, que ce monde, s’il était  rude, plein de bruits et de fureurs, était un monde radicalement différent du sien, un monde tranquille, c’est-à-dire sans angoisse.

Le questionnement, en particulier celui de la liberté, nous signifie que ce temps est derrière nous et que nous le faisons revivre par le mythe épique. L’Iliade et l’Odyssée nous le rappellent en nous gardant de la nostalgie d’un temps dont ne nous savons rien : l’opéra n’est pas l’Histoire.

Corrélative du « je veux ! » infantile, la tentation est grande et forte d’affirmer que nous disposons du libre-arbitre, peut-être sans réaliser ce qu’implique ce concept, à savoir que notre volonté de faire ou de ne pas faire, d’obtenir ou de ne pas obtenir, ne dépendrait que d’elle-même, donc que toute restriction imposée – comme celle du mouvement qui nous touche aujourd’hui – serait une atteinte à cette faculté.

D’où les protestations et les transgressions présentées comme des volontés et des actes légitimes de récupération.

En réalité, le libre-arbitre n’est que l’expression du déni majeur. La mort ne ressortit pas à un choix. Nous ne sommes pas libres d’être ou ne pas être, un jour, morts.

Spinoza dit que croire disposer d’un libre-arbitre revient à croire qu’une pierre roule parce qu’elle l’a décidé.

C’est ce déni que vient rappeler la première formule de Sartre.

La seconde touche le point sensible de la responsabilité. (J’utilise ce mot dans son sens premier : répondre – de manière adéquate – à une question posée.)

Quoi que puisse faire le donneur d’ordre de restrictions, dit Sartre, il ne pourra jamais atteindre ce qui me constitue en tant qu’être humain. Quoi qu’il fasse ou  dise pour me contraindre, je demeure libre, ne serait-ce qu’une seconde, et encore une seconde, de dire non.

Ce non n’est pas opposé à la contrainte elle-même, mais à ce qu’elle dit du rapport vie/mort : non, ce n’est pas la mort qui enveloppe la vie, oui, c’est la vie qui enveloppe la mort.

Si la première formule rappelle à l’adulte qu’il n’est plus un enfant, la seconde lui rappelle quelle est la spécificité de l’espèce humaine, autrement dit, que la question essentielle à laquelle l’être humain doit répondre est une contrainte, et qu’elle est révélatrice de sa liberté.

Les réponses que demandent aujourd’hui les contraintes relatives au mouvement participent, à un tout autre niveau, de la même problématique.

Elles ne peuvent être comprises comme telles qu’à la condition d’être incluses dans un discours adressé à des adultes.

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