Jean-Sébastien Bach, Glenn Gould, Thomas Bernhard et la fugue (2)

Presque, oui… parce qu’il y a un « détail », qui ne colle pas exactement avec la fugue.

Mais avant, ceci :

Wertheimer et le narrateur diffèrent en ce sens que le premier veut être Gould (ce qui le conduit au suicide), que le second veut être lui-même (ce qui le conduit à abandonner le piano), mais ils s’accordent l’un et l’autre pour dire que Gould est le meilleur virtuose de tous les temps.

Là, à mon sens, ils (Bernhard aussi ?) se trompent.

Non que Gould ne soit un virtuose, mais parce que ce qui le distingue des autres n’est pas de cet ordre : avant d’être pianiste, Gould est d’abord un lecteur de partition, les deux activités, corrélatives, se nourrissant mutuellement.  

Il cherche/comprend, notamment dans l’œuvre de Bach, ce que les autres n’ont pas cherché/compris avec la même acuité.

Wertheimer se perd parce qu’il ne comprend pas ce que Gould cherche/comprend et qu’il confond avec la virtuosité.

Il suffit de voir Gould au piano pour s’en rendre compte.

Tout en jouant, il dessine des arabesques avec la main que la partition ne mobilise pas  et il émet en permanence des sons qui ne sont certainement pas un chant, ni même un chantonnement.

Ces expressions corporelles sont sans doute l’équivalent de la danse à laquelle incitent spontanément certaines musiques.

Cet investissement dans la lecture de la partition est tel qu’il décide à 30 ans d’arrêter les concerts pour se retirer chez lui et se consacrer à l’enregistrement : prises après prises, recommencées sans cesse, sans autre fin que celle de la nécessaire impression du disque.

Il se retire, comme Montaigne dans sa tour pour écrire ses Essais à partir de lectures de textes.

Qu’est-ce que la lecture de la partition ?

Avant tout, le choix du tempo, c’est-à-dire de la vitesse avec laquelle elle va être interprétée.

Un exemple très connu des mélomanes : deux des quatre interprétations des Variations Goldberg enregistrées par Gould, celle de 1955 et celle de 1981.

Le principe des Variations est simple : un thème (aria) développé en trente variations avant sa reprise : autrement dit, l’œuvre est circulaire, jamais terminée.

La différence de lecture (notamment de l’aria) est telle qu’on n’a pas l’impression d’entendre la même œuvre. Exécution rapide en 1955, très lente en 1981, pour moi de loin la plus intéressante, pour les résonances et les silences.

Vingt-six ans entre les deux…

Le temps est venu de faire le point.

Trois personnages dont un est créé à partir d’une personne réelle (Glenn Gould), mais comme elle est morte au moment où Th. Bernhard écrit le texte, elle redevient un personnage, d’autant que ce séjour au Mozarteum est une fiction.

Le personnage Gould représente donc un objet d’identification.

Wertheimer et le narrateur sont conduits à se déterminer par rapport à lui, à choisir qui ils sont/veulent être.

Le piano ( en tant que production d’un discours, en l’occurrence celui de Gould via Bach) sert de métaphore du processus d’identification que connaît l’être humain dans son développement personnel.

L’identification comprenant une part de construction, de mythe si l’on veut, le risque bien connu est celui du leurre.

C’est ce qui explique le suicide de Wertheimer. L’auteur précise qu’il est un excellent pianiste qui pourrait faire une carrière de soliste, mais il sabote ses compétences (il recherche des pianos désaccordés, joue mal ce qu’il sait jouer bien) avant de se pendre.

Le narrateur décide de ne pas lutter sur le terrain qu’il estime inapproprié : il donne son piano (un Steinway… comme celui qu’a utilisé Gould pour ses enregistrements) au directeur de l’école pour sa fille, avec la conscience désabusée qu’il ne réalisera pas quelle est l’importance de l’objet. Autrement dit, il ne s’agit pas d’un don, mais d’un abandon.

A ce moment de l’analyse, Le naufragé est le soliloque d’un homme qui cherche à atteindre un indicible, comme le cherche, désespérément ( ?) Glenn Gould dans les partitions de Bach.

Une démarche circulaire, comme celle des Variations ?

Une fuite ?

Une fugue ?

(à suivre)

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