Rencontre cévenole en mode absurde… encore que (4)

Et voilà quelle fut la rencontre dont j’ai dit qu’elle a changé bien des choses… Hum…Tiens… comme c’est curieux… le fait de dire que ça s’est passé comme ça me suscite soudain un doute… comme c’est curieux…

Je ne suis donc plus du tout certain que la première rencontre soit celle-là.… Hum… Une seconde… Je veux dire une seconde de réflexion…. Oui, ou plutôt non, elle n’a pas du tout eu lieu sur un chemin des Cévennes où JiPé X aurait heurté un caillou, mais autour d’un feu de bois au-dessus duquel, mijotait, accroché au bout d’une chaine, un goulasch !  

Voilà.

A ceux qui m’objecteront vivement et avec un haussement d’épaules qu’il y a quand même, enfin quoi ! de notables et sensibles différences entre un chemin caillouteux des Cévennes et un goulasch mijotant au-dessus d’un feu de bois, donc que la confusion entre ces deux objets est quand même très étrange, je répondrai calmement et sans hausser les épaules que la mémoire, savez-vous, opère en faisant des choix qui, en dépit de ou plutôt à cause de leur étrangeté, sont des signes. Des signes de quoi ? Telle est la nouvelle et bonne question qui s’ajoute aux précédentes.

Voici.

Une amie hongroise retrouvée [non qu’elle eût été perdue dans le sens d’égarée comme on égare un objet, non, mais, et en tant qu’objet opposé à sujet, perdue de vue puisqu’elle voit très bien], une amie hongroise disais-je,qui réside aussi parfois en Suisse [la frontière est une convention administrative soumise aux aléas de l’Histoire et « Heureux qui sait habiter l’un et l’autre côté de la ligne aléatoire et contingente ! », c’est un cri lyrique qui jaillit spontanément]… cette amie hongroise retrouvée, disais-je, (je ne trouve pas indispensable de redire qu’elle réside aussi parfois en Suisse) nous avait invités à dîner, FRA et moi, nous prévenant avec de grandes précautions qu’il y aurait parmi les commensaux un couple de Belges de Bruxelles.  

Tout à la fois conscients et fiers de représenter la France dans cette rencontre dinatoire internationale, nous nous y étions préparés avec soin : pendant une quinzaine de jours nous avions écouté les chansons de Jacques Brel et d’Annie Cordy, appris la musique et les douces paroles de la Brabançonne [Noble Belgique! Ô Mère chérie! A toi nos cœurs à toi nos bras, etc.], relu les aventures de Tintin, mangé des frites avec les doigts en buvant de la bière, réécouté les sketches de Raymond Devos, par exemple celui du Belge venu voir la mer et qui se désole de ne savoir la voir quand il apprend qu’elle est démontée. Tiens… Je me rappelle… une fois – dans le sens français – j’étais allé à Paris pour voir une exposition dans un musée et j’avais été aussi très désolé quand j’avais appris en arrivant qu’elle venait d’être démontée. Bon. Cela dit, il peut être très dangereux d’aller voir la mer quand elle est démontée. Mais bon.

Le jour venu, nous étions fins prêts pour cette aventure au centre de laquelle se trouva donc le goulasch évoqué plus haut, mijotant dans une gamelle suspendue sous un trépied au-dessus d’un feu de bois.

Voilà.

Encore que… ça y est ! voilà que ça recommence ! Comme c’est curieux !… Il revient maintenant à ma mémoire que le goulasch fut l’épicentre… de la seconde rencontre !

Ah, la mémoire !

Voici.

La première rencontre, tout aussi internationale, se déroula non sur un chemin caillouteux ni autour d’un goulash, mais autour d’un poulet rôti au four… hum… plutôt deux poulets… je me souviens en effet qu’il y avait quatre ailes et quatre cuisses (je divise vite fait par quatre et je multiplie par deux et j’obtiens bien deux poulets) et avec des pommes de terre… étaient-elles également rôties au four… ? Et puis, les bretelles de Georges Van AA n’étaient pas violettes-impériales, mais d’un beau beige belge.

Voilà.

Tout cela [le caillou du chemin des Cévennes, le goulash mijotant et les deux poulets rôtis] ne vaudrait même pas la peine d’être mentionné, si, lors d’une des nombreuses rencontres qui suivirent au Café de la Bourse – quant à savoir pourquoi c’est ce café qui l’emporta et non l’autre… parce qu’il n’y a pas plus de bourse à côté de celui-là que de bureau de poste ou de relais de poste à côté de celui-ci… il faudra que je creuse la question – GE ne m’avait glissé dans la main une demi-feuille de papier pliée en quatre en me murmurant :

– C’est la petite c. dont je t’ai une fois parlé la dernière fois.

Cette petite c. fut la grande cause.

Voici.

Cette dernière fois en effet, alors que MA et FRA parlaient de choses et d’autres [et voilà qu’une fois encore, le concept autre vient interférer dans le récit !], GE m’avait glissé dans l’oreille :

– Dis donc, JE, est-ce que tu serais partant pour une petite c. ?

Il avait prononcé le mot en entier (un synonyme de bêtise, si vous voyez ce que je veux dire) en le susurrant, ce que je ne saurais faire ici … tiens voilà que je me mets à utiliser le savoir belge !… puisque l’écrit est incapable de susurration.

Intrigué, j’avais tenté quelques questions qui n’avaient obtenu qu’un sourire énigmatique en guise de réponses.

Oui , c’est alors que tout a réellement commencé.

Commencé ? Hum… Il me faut encore interrompre le récit par un petit morceau de discours. Si je dis « Au commencement », se pose inévitablement la question du « bon, et avant ? ». En effet, pour qu’un quelque chose commence, il faut bien qu’il y ait un autre quelque chose qui le fasse commencer… Encore que…  Est-ce qu’un quelque chose ne pourrait pas commencer de lui-même, sans qu’il y ait un autre quelque chose avant ? Voyons… Mais là, je m’enfonce dans un chemin de digression scientifico-philosophique liminaire et transversal…

Tout en réfléchissant à l’apport de cette pensée dans le discours global, je rebrousse lentement vers le chemin principal du récit.

Ainsi, la petite c. de GE dont le descriptif tenant sur la moitié d’une feuille de format A4 indiquait qu’il ne s’agissait pas d’une grosse c. – par exemple, cambrioler une chocolaterie, une friterie ou une brasserie – ne commença certes pas au moment précis où il me tendit la feuille pliée en quatre, non, ni au moment de sa susurration dans mon oreille, mais bien avant. Quand exactement ? Il n’y a que GE qui sache le savoir, puisqu’il est belge, et pour autant qu’il le sache ! Que sait-on savoir en effet précisément de ce qui remue dans notre tréfonds et qui, un jour, fait éclore une petite c. ?

Petite… Avant d’en révéler le contenu, il n’est pas inutile de préciser que l’adjectif ne qualifie pas essentiellement la dimension matérielle de la c., mais qu’il a la même signification sensible et affective que dans « je vais boire un petit café… ou, selon l’heure, un petit blanc –  rouge étant la couleur que prend le vin à partir de 18 h 30, la preuve en est qu’on ne dit pas jamais « petit rouge » ni « gros blanc » mais bien « gros rouge » ; « petit » a ici la connotation du plaisir, de l’agréable, du doux, et même beaucoup plus, comme dans « petit(e) ami(e) » qui peut tout aussi bien désigner des personnes d’un mètre quatre-vingts. Ou plus.

Laissons passer quelques longues secondes pour nous remettre de ces considérations sémantiques et vineuses.

(à suivre)

Rencontre cévenole en mode absurde… encore que (3)

Dans le cadre des possibilités narratives évoquées à la fin de la page précédente, et comme vous allez immédiatement vous en rendre compte, le début de cette troisième page n’est plus écrite à la première personne. Autrement dit, c’est JE qui écrit et JE n’est pas JiPé X puisque, ainsi que je l’ai indiqué, JE est un autre. Autre que qui ? C’est une bonne question.

 « JiPé X émit un juron en heurtant le gros caillou. Selon son habitude, il marchait en pensant à autre chose qu’à regarder où il posait les pieds. On lui avait pourtant souvent dit et répété qu’il est très imprudent de penser à autre chose quand on marche, surtout quand on marche sur un chemin caillouteux. Mais il ne pouvait s’empêcher de penser et il y a beaucoup de cailloux sur les chemins des Cévennes. Sur les chemins d’autres régions aussi, mais la scène se passe dans les Cévennes.

Il s’assit sur un tronc d’arbre qui se trouvait là, haussa légèrement les épaules en se faisant la remarque désabusée et légèrement ironique qu’il ne pouvait évidemment pas se trouver ailleurs puisqu’il était là, délaça sa chaussure, l’ôta en émettant un grognement à cause de la difficulté à la faire passer le talon, et tira délicatement sur sa chaussette.

– Vous êtes en panne ?

Il leva la tête.

Un homme se tenait devant lui.

Vêtu d’un pantalon de velours caramel-beurre-salé soutenu par de larges bretelles violettes-impériales, il portait un petit sac à dos ligne-bleue-des-Vosges, tenait à la main droite un bâton télescopique noir-aile-de-corbeau et le regardait de tout son haut bien qu’il ne fût pas très grand.

– Dites, vous me la faites façon « plongée » ou quoi ? demanda ex abrupto JiPé X assis sur son tronc.

– Ce ne serait pas plutôt vous qui seriez dans la contre-plongée ? rétorqua illico l’homme.

JiPé X se dit in petto que ce marcheur en pantalon de velours à grosses côtes avait de la répartie, puis, tirant toujours sur la chaussette qui collait à la peau à cause de sa texture serrée et de la transpiration, fronça les sourcils.

– Dites, dit-il pour la deuxième fois, vous ne seriez pas dans le cinéma ?

– C’est à cause de ma remarque sur la contre-plongée, hum ?

– C’est le cinéma ou l’exploration sous-marine, opina JiPé X tout en continuant à tirer sur sa chaussette.

– Il n’y a pas de contre-plongée dans la mer ! Seulement de la plongée, n’est-ce pas !

– C’est bien pour ça que j’ai parlé de cinéma !

– Hé ! Ho ! réagit l’homme en agitant l’index de la main gauche. Vous avez quand même évoqué l’exploration sous-marine, non ?

– Question de rigueur intellectuelle, expliqua JiPé X en dégageant complètement son pied. Je suis cartésien. C’est très douloureux.  

– Vous avez essayé Pierre Dac ?

JiPé X leva les yeux.

– La douleur dont je parle n’est pas d’ordre philosophique. – Il désigna son gros orteil – C’est ici que se situe le problème.

L’homme appuya son bâton contre le tronc d’un chêne vert qui se trouvait là, lui aussi, et s’accroupit pour observer de plus près le problème qui se manifestait sous la forme d’une petite ecchymose d’un rouge qui tirait déjà vers le violacé.

– Je sais vous aider, dit-il en se relevant pour se défaire de son sac.

Il sortit d’une poche extérieure un tout petit pot de verre dont il dévissa le couvercle, ramassa du bout de son index droit un peu de la matière onctueuse qu’il contenait puis, après avoir sollicité l’accord de JiPé X qu’il obtint d’un simple mouvement des paupières, s’accroupit à nouveau et massa doucement l’ecchymose.

– Dites, redit pour la troisième fois JiPé X, ne seriez-vous pas un praticien belge ?

L’homme avait essuyé son doigt sur une feuille tombée d’un chêne aux feuilles caduques qui, comme tous les autres, se trouvait là, lui aussi, et revissait le couvercle du petit pot.

– Comment avez-vous deviné ma belgitude ?

– « Je sais vous aider », avez-vous dit.

– Et ?

– Savoir pour pouvoir est caractéristique du Belge francophone.

– Bien observé… Vous êtes sémioticien ?

– Non.

– Ethnologue ?

– Non plus.

– Alors, vous êtes de la police.

– Pas moi, non. Mais un de mes amis, oui.

Le Belge s’assit sur un gros caillou non loin et presque en face du tronc d’arbre où était assis JiPé X.

– C’est comme pour moi, dit-il.

– Vous aussi, vous avez un policier parmi vos amis ?

– Pas du tout ! Un praticien.

– Ah… Vous n’êtes donc pas le praticien que je subodorais ?

– Eh non.

– Ah.

Et ils demeurèrent en un silence dont la profondeur témoignait de l’importance du moment.

– Chacun de nous a découvert la moitié d’une partie de la réalité existentielle de l’autre, constata pensivement JiPé X.

– Il nous reste à révéler l’autre moitié, acquiesça l’homme. Nous verrons bien si elles s’emboîtent.

Le silence plus profond encore qui suivit indiquait cette fois la conscience qu’ils avaient d’être tout près de l’apogée du moment dont ils avaient pressenti l’importance quelques secondes auparavant.  

– Hum, hum, émirent-ils de conserve pour chasser de leur gorge les encombrements qu’y secrétait l’émotion.

– Je m’appelle JiPé X et je suis faiseur d’histoires ; histoires au pluriel, les petites.

– Je m’appelle une fois Georges Van AA avec deux A et je suis scénariste d’Histoire, au singulier, la grande.

Ils se regardèrent en hochant la tête, une nouvelle fois de conserve, ce qui est un signe.

– Ça s’emboîte, dit George Van AA.

– Ça s’emboîte, dit JiPé X.

–  Appelez-moi GE, dit Georges Van AA

– Appelez-moi JE, dit JiPé X.

Le lecteur aura remarqué que les deux personnages ont la même double réalité existentielle, ce qui, comme le double hochement de tête simultané, là, juste au-dessus, est aussi un signe. La question est « signe de quoi ? »  qui s’ajoute à celle du « que qui ? » du « JE est un autre ». C’est dire que le discours se complexifie en même temps que le récit.

Georges Van AA remit le petit pot de verre dans la poche du sac. Tout observateur attentif eût remarqué les plis de son front, et JiPé X était un observateur attentif, à l’exception notable des cailloux des chemins, notamment ceux des Cévennes.  Il attendit.

– Allez-vous au marché de G*** ? s’enquit enfin Georges Van AA.

– Oui.

– Nous saurions peut-être nous y retrouver ? Mon épouse et moi prenons une tasse et un verre aux alentours de onze heures et quelque au Café de la Bourse.

– Mon épouse et moi aussi, approximativement à la même heure, mais au Café de la Poste.

– Ah… Voilà pourquoi nous n’avons pas su nous rencontrer… Au fait, comment se nomme votre épouse ?

– FRA. Et la vôtre ?

– MA.

– Nous avons des épouses monosyllabiques, remarqua JiPé X.

– Nous savons donc dire une fois que nous sommes des gens simples, dit Georges Van AA avec un sourire.

– Doublement simples, acquiesça JiPé X avec le même sourire.

(à suivre)

Rencontre cévenole en mode absurde… encore que (2)

Quand je sors de chez moi (oui, le vendredi, pour me rendre au marché, oui, je sais, je l’ai déjà dit !), je rencontre invariablement mon voisin qui revient de la boulangerie, l’œil brillant, avec ses deux croissants dans un sachet de papier marron. Toujours aussi invariablement, il me dit « Salut, JiPé X ! » et avant que je n’aie eu le temps d’ouvrir la bouche, il me demande « Tu vas au marché ? » parce qu’il me tutoie.

JiPé X (X, c’est la lettre, donc prononcez « ixe », comme pour les rayons, X, le nombre dix, étant réservé à Léon et à Pie à Charles… et aussi à Renault même si là c’est écrit en chiffres arabes), c’est mon nom. Enfin, un des deux noms parce que j’en ai un autre : JE. Si on me demande pourquoi j’ai ces deux noms, je réponds qu’il y en a un qui est vrai et l’autre qui est faux et que je ne me rappelle pas lequel est le vrai, lequel est le faux. A force d’imaginer des histoires – je suis un faiseur d’histoires – j’ai du mal à distinguer le vrai du faux et réciproquement.

Par commodité, j’ai pris l’habitude de dire que « JE est un autre », différent du « Je hais un autre » par la liaison « z’un autre », et du « Je est un autre » d’Arthur Rimbaud par mes deux majuscules qui indiquent que mon JE à moi n’est pas son Je à lui. Et puis, lui est un homme aux semelles de vent et moi non pas du tout, lui est né à Charleville-Mézières et moi non pas encore du tout, et lui se prénomme Arthur et moi non toujours pas du tout, ce qui fait… je fais le compte… trois voire quatre excellentes raisons de ne pas confondre lui avec moi et moi avec lui !

Bref.

J’ai du mal à comprendre pourquoi ce voisin me pose cette question alors qu’il connaît la réponse puisqu’il m’interroge en regardant fixement mes cabas flasques, mous et avachis comme le sont les cabas vides. Peut-être voudrait-il que je lui demande s’il revient de la boulangerie ? Comme je vois dans ses mains le paquet rebondi qu’il porte ostensiblement et dans ses yeux la jouissance que vont lui procurer les croissants qu’il va suçoter avec un fort bruit de bouche – il m’a expliqué qu’il les trempe dans du café au lait, ce qui, outre la question d’esthétique, pose celle du rapport entre, d’une part, le craquant-croustillant-sorti-du-four, d’autre part, le mou-dégoulinant-sorti-du-bol, donc de la pertinence du « tremper » pour le croissant frais quoique il soit chaud – hum…  comme je vois etc., disais-je au début de la phrase, il pourrait penser que je me moque puisque j’ai sous les yeux la réponse à ma question. Donc, je ne lui demande pas et je vais tout droit à l’essentiel.

L’essentiel est dans la différence de notre situation, à savoir que moi, je vais pour faire et que lui, il revient après avoir fait… Hum… FaireAvoir fait… Oui… Tiens… Ça me fait penser à être et avoir été… J’ouvre une nouvelle brève parenthèse à propos de la formule « On ne peut pas être et avoir été » habituellement prononcée par des gens d’un âge certain et qui est censée dire une vérité de bon sens, alors qu’elle est l’expression d’une contradiction ontologique : en effet, comment être si l’on n’a pas été ? L’être ne contient-il pas nécessairement l’avoir été ? Vous voyez pourquoi je parlais d’ontologie…  Je ferme la parenthèse.

Hum… Quand même, je me souviens avoir demandé à un ami que je voyais sortir d’un salon de coiffure « Tu t’es fait couper les cheveux ? ». Il ne l’a pas mal pris, quoiqu’il eût pu et donc eût pu me répondre « non, je le les suis fait allonger », et là, si l’on m’autorise cette expression idiomatique, je l’eusse eu « dans le baba », comme on dit dans les anciennes pâtisseries polonaises. Il doit bien y avoir une raison à ce type de questions dont on a la réponse au moment où on les pose, et même avant.  Là encore, il faudra que je creuse.

Bref.

Je parviens à hauteur de la halle cinq minutes plus tard et je me dirige aussitôt vers le marchand forain poissonnier. Il vient de Palavas-les-Flots et vend des grosses crevettes roses qui, elles, viennent de Madagascar, parce qu’il n’y en a pas de si grosses dans la Méditerranée qui est pourtant une mer grande, oui, mais pas aussi grande que l’océan indien. Je lui en achète systématiquement une douzaine. Quand il me voit arriver, et avant même que je dise quoi que ce soit, il prend une feuille d’emballage de poissonnier (il y a des poissons dessinés dessus) et fait un pas sur sa gauche, en direction des crevettes dont le tas est à la droite du client quand il arrive de face.

Je vous laisse le temps de vous représenter la scène. Ce n’est pas sans importance.

Vous y êtes ?

Une fois, j’ai acheté des filets de carrelet à la place des crevettes, et j’ai dit au poissonnier que j’espérais ne pas le déstabiliser avec ce changement brutal qui l’a obligé à faire un pas sur sa droite puisque les carrelets sont sur la gauche du client, toujours quand il arrive de face. Il m’a assuré que non, mais je sais aussi que le client a par principe toujours raison, ce qui n’est pas la même chose qu’avoir sa raison puisque les transactions commerciales en général et sur les marchés en particulier ne sont pas toujours le produit d’une démarche rationnelle, si elles le sont jamais. Vous comprenez maintenant pourquoi je disais que ce n’était pas sans importance !

Je lui demande aussi si la météo lui a permis de sortir en mer et je sais qu’il peut me répondre sans être trop gêné par le comptage des douze crevettes qu’on peut effectuer avec les yeux.

En revanche, je ne parle au conchyliculteur – lui vient de Mèze – qu’avant qu’il ait commencé de compter et qu’après qu’il a fini – oui, la construction est très lourde, mais je l’ai fait exprès pour mettre en évidence l’indicatif après « après que » et le subjonctif après « avant que »… oui, c’est une phrase didactique, désagréable et pédante… oui… nous avons tous nos faiblesses – les deux douzaines d’huîtres que je vais acheter immédiatement après les crevettes. En effet, pour compter jusqu’à vingt-quatre, il faut se concentrer deux fois plus que pour compter jusqu’à douze, et même un peu plus puisqu’il compte treize huîtres à la douzaine. Ce qui fait vingt-six, donc.

Les crevettes sont pour mon épouse, FRA, qui ne peut plus manger d’huîtres à cause d’une intoxication due à une seule huître et de la mémoire vraiment têtue du foie qui se met à protester quand il sent en arriver une même si elle est saine. J’en conclus que c’est un organe à la réflexion très limitée, quasiment mécanique, qui ne fait pas honneur à l’humanité.

Hum…  J’en viens donc à me demander si la crise de foie n’aurait pas un rapport avec la crise de foi. A l’oral bien sûr. Sauf pour ceux qui ne savent pas écrire foie. Je pense aussi aux Belges qui, paraît-il, disent souvent « une fois », même s’ils n’habitent pas dans l’Ariège et ignorent cette comptine :

Il était une fois,

Dans la ville de Foix,

Une marchande de foie,

Qui vendait du foie…

Elle se dit : Ma foi,

C’est la première fois

Et la dernière fois,

Que je vends du foie,

Dans la ville de Foix.

L’histoire ne dit pas pourquoi cette marchande est à ce point déçue. Peut-être que les gens de Foix n’achètent pas du foie parce qu’ils ont déjà la foi et qu’ils confondent les deux mots ?

Bref.

Je rentre ensuite chez moi et range les huîtres bien à plat dans une bassine carrée pour qu’elles gardent leur eau que je viderai quand je les ouvrirai pour qu’elles puissent la reconstituer avec moins de sel puisqu’elles ne sont plus dans la mer mais dans une bassine carrée sans eau de mer. J’utilise, pour cette opération d’ouverture très technique à hauts risques, d’épais gants verts grenus conçus et fabriqués exprès pour tailler les rosiers. Un détournement de fonction à sens unique puisqu’il est impossible d’utiliser des gants-pour-ouverture-d’huître – ils n’existent pas – pour tailler les rosiers. Quand j’ai acheté les gants chez le marchand, il m’a dit « Ah, je vois que vous allez tailler vos rosiers ! ». Je lui ai expliqué à quel usage je les destinais, et il a eu l’air vraiment intéressé. Je lui ai alors conseillé de placer sur le rayon des gants-à-tailler-les-rosiers une notice écrite au gros feutre rouge qui préciserait qu’on pouvait les utiliser pour ouvrir des huîtres. Je suis revenu plus tard pour un autre achat et j’ai constaté qu’il n’avait pas mis de notice explicative. Peut-être parce qu’il n’y a  pas assez de mangeurs d’huîtres à G***.

Un peu plus tard, FRA et moi allons acheter des légumes et des fruits avant de boire un café (moi) et un décaféiné allongé (elle) assis (elle et moi) à la terrasse ombragée de platanes du Café de la Poste. Comme le bureau de poste a déménagé il y a très longtemps, je me demande pourquoi le propriétaire du café n’a pas modifié son enseigne en Café de l’Ancienne Poste, ce qui éviterait à ceux qui ne connaissent pas la ville et qui ont besoin d’acheter des timbres ou de poster une lettre ou un paquet de tourner la tête en tous les sens avant de demander « Mais où est donc le bureau poste ? ». A moins qu’il ne s’agisse du relais de poste où l’on changeait les attelages des voitures à chevaux ? De toute façon, il n’y a plus d’attelages et je n’imagine pas qu’on puisse demander « Où est le relais de poste ? », mais plutôt « Où y-a-t-il une station-service ? » même s’il n’y a pas de café portant cette enseigne.

Bref.

Tel était le vendredi matin en général, jusqu’à la rencontre et à la petite c. qui changèrent beaucoup de choses. Ce qui est peu dire, comme vous l’allez voir. Ah…  J’ai mis l’abréviation c.  pour éviter d’écrire en toutes lettres le gros mot synonyme de bêtise et l’italique pour qu’on comprenne que les deux noms ont un sens très particulier.

Je raconterai l’une et l’autre (la rencontre et la petite c.) à la troisième personne et aussi à la première : j’ai prévenu que je ne savais pas toujours faire la différence entre ce qui est réel – Jipé X ou JE –  et ce qui relève de la fiction – JE ou JiPé X.

(à suivre)

Rencontre cévenole en mode absurde… encore que (1)

Chapitre 1 : Le vendredi matin en général

Le vendredi matin, je me rends au marché de G***. Ailleurs, dans d’autres villes, les marchés ont lieu d’autres jours, par exemple le mercredi et le samedi à Bourg-en-Bresse. Au Vigan (peut-être devrais-je dire à Le Vigan ?), c’est le samedi seulement parce qu’il y a beaucoup moins d’habitants et qu’il s’agit d’une sous-préfecture du Gard alors que Bourg-en-Bresse est la préfecture de l’Ain.  

G*** n’est ni l’une ni l’autre, elle n’est située ni dans l’Ain dont elle est très éloignée ni dans le Gard dont elle est très proche, mais dans l’Hérault (le département, pas le fleuve), et le marché – il y en a bien un le mardi, mais il est si petit qu’on pourrait l’appeler le « trottiné », je dis cela pour ceux qui se plaisent à rire avec les ressemblances phonétiques des mots, ce qui n’est pas mon cas – je disais que le marché s’y tient le vendredi matin, ce qui n’a aucun rapport, bien qu’il soit plus important que celui du samedi au Vigan (à Le Vigan ?) mais moins que celui du mercredi à Bourg-en-Bresse.

Encore que… Oui, il n’est pas impossible que les jours aient été ainsi fixés par une autorité supérieure pour que ceux qui aiment le marché en général puissent se rendre aux différents marchés en particulier.

Pour compléter le « trottiné » ci-dessus, il me semble utile de préciser que « aimer le marché » n’a rien à voir avec « aimer le marcher » (comme on dit aimer le boire et le manger) même si l’on ne peut faire son marché qu’à pied et en piétinant beaucoup à cause des interminables queues inorganisées aux étals des marchands forains qui ne sont jamais assez nombreux pour servir les clients de sorte que certains parviennent toujours à mettre à profit cette situation anarchique et à proclamer de manière péremptoire « C’est à moi ! » quand le marchand forain a demandé « A qui  le tour ? »  bien que le tour ne soit pas à eux,  pour autant qu’un tour puisse être à quelqu’un… sauf s’il est de taille ou de reins … encore que de reins soit discutable puisqu’en réalité c’est autre chose qu’on tourne, pour autant qu’on le tourne vraiment. De sorte aussi qu’on est beaucoup plus fatigué après un marché d’une heure qu’après un marcher de quatre ou cinq heures sur un chemin de dénivelé moyen. Entre brèves parenthèses, on piétine aussi beaucoup dans les musées, sauf dans les salles qui présentent des tableaux du 17ème siècle français qu’on peut traverser avec de grandes enjambées dédaigneuses impossibles sur les places des marchés pour les raisons d’encombrement que j’ai dites.

Donc, pour en finir et une bonne fois pour toutes ! avec cette question du rapport entre marché et marcher, on peut aimer la randonnée et ne pas aimer faire des transactions commerciales sur les places publiques comme faisaient les Athéniens sur l’agora et les Romains sur le forum à l’époque antique, agora et forum étant les noms qu’ils donnaient à leurs places du marché.

Hum… à la réflexion, je doute quand même du bien fondé de mon explication de l’étalement des jours de marché dans les différentes villes, puisque, toute considération de distance résolument écartée, je ne vois vraiment pas pourquoi je me rendrais au marché du Vigan (de Le Vigan ?) ou à ceux de Bourg-en-Bresse après avoir fait mes achats la veille à celui de G***.

Hum… il faudra quand même que je creuse cette question pour comprendre pourquoi tous les marchés de France n’ont pas lieu le même jour, ce qui augmenterait le nombre de marchands forains qui n’auraient plus à aller d’une ville à l’autre et qui pourraient donc se fixer en construisant des magasins en dur ce qui leur éviterait d’avoir à installer et à désinstaller leurs étals, surtout quand il pleut. Et aussi pourquoi seulement le matin et pas l’après-midi – l’argument de l’approvisionnement pour le déjeuner ne tient pas, à cause des réfrigérateurs et des congélateurs. Sans parler du dîner.

Bref.

(à suivre)

Gustave Flaubert (20 – fin)

Ce que Flaubert confie (le 5.10.1872) de ses intentions à Edma des Genettes témoigne de la violence émotionnelle que suscitait en lui la représentation littéraire du rien dont Bouvard et Pécuchet est à mon sens l’œuvre la plus explicite: « Je médite un livre ou j’exhalerai ma colère. Oui, je me débarrasserai enfin de ce qui m’étouffe. Je vomirai sur mes contemporains le dégoût qu’ils m’inspirent, dussé-je m’en casser la poitrine ; ce sera large et violent. »

Il mourut brusquement le 8 mai 1880, laissant le roman inachevé.

Comment aurait-il terminé les aventures de ses deux cloportes ? Je laisse cette question, même si je pense qu’elle est inadéquate : le rien n’a ni commencement ni fin, sa métaphore littéraire non plus.  

Deux bonshommes, l’un célibataire (Pécuchet), l’autre veuf (Bouvard) se rencontrent sur un banc à Paris. Ils décident de vivre ensemble et, grâce à un héritage tombé du ciel, achètent à Chavignolles, une ville imaginaire de Normandie située entre Caen et Falaise, une « ferme de trente-huit hectares, avec une manière de château et un jardin en plein rapport ».

A part l’épisode de février 1848 – écho de L’Education Sentimentale – le récit est une suite ininterrompue d’expériences agricoles, jardinières, alimentaires, chimiques, chirurgicales, physiologiques, médicales, diététiques, cosmologiques, physiques, exégétiques, archéologiques, littéraires, politiques, amoureuses, gymnastiques, spiritistes, magnétiques, philosophiques, mystiques, éducatives… qui seront toutes des fiascos complets : une Tentation de Saint Antoine profane où la Bêtise tient lieu de foi.

La Bêtise. Elle fut pour Flaubert l’équivalent de l’Infâme pour Voltaire, l’ennemi à combattre : « Il n’y a qu’un crime au monde, c’est la Bêtise », écrit-il à son amie Léonie Brainne (09.07.78).

Quelle idée le roman nous en donne-t-il ?

Si Antoine est une bûche inerte, Bouvard et Pécuchet sont des agités permanents, prêts à tout. A la mort de Flaubert, les deux bonshommes projettent la démolition puis la reconstruction de Chavignolles avec la même irresponsabilité qui les a conduits à rater tout ce qu’ils ont entrepris. Ce qui peut s’expliquer par l’absence du doute que peut expliquer l’autodidactisme mais qui n’est évidemment pas la cause première : les huîtres servies au repas qu’ils offrent à leur voisinage, et qu’ils n’ont pas élevées, sentent la vase.

Flaubert n’explicite pas le ressort de cette fuite en avant mais le laisse deviner dans ce moment d’arrêt, au début du chapitre VIII : « Des jours tristes commencèrent. Ils n’étudiaient plus dans la peur des déceptions ; les habitants de Chavignolles s’écartaient d’eux, les journaux tolérés n’apprenaient rien, et leur solitude était profonde, leur désœuvrement complet. Quelquefois ils ouvraient un livre, et le refermaient ; à quoi bon ? En d’autres jours, ils avaient l’idée de nettoyer le jardin, au bout d’un quart d’heure une fatigue les prenait ; ou de voir leur ferme, ils en revenaient écœurés ; ou de s’occuper de leur ménage, Germaine (leur domestique) poussait des lamentations ; ils y renoncèrent. (…) Donc ils vivaient dans cet ennui de la campagne, si lourd quand le ciel blanc caresse de sa monotonie un cœur sans espoir. On écoute le pas d’un homme en sabots qui longe le mur, ou les gouttes de la pluie tomber du toit par terre. De temps à autre, une feuille morte vient frôler la vitre, puis tournoie et s’en va ? Des glas indistincts sont apportés par le vent. Au fond de l’étable, une vache mugit. »

L’ennui, mortel, est celui que cherchait à fuir Emma Bovary et que redoute aussi Flaubert ; il explique à maintes reprises que son travail de recherche et d’écriture, souvent décrit comme harassant, est le seul moyen de ne pas sombrer dans la dépression.

La différence entre l’hyperactivité des deux personnages et celle de leur auteur tient à l’objet :

– la bêtise vécue de Bouvard et Pécuchet se manifeste par le lien entre les expériences, équivalent au calembour bien connu « comment vas tuyau de poële et toile à matelas », autrement dit le récit du rien réussi (à comprendre dans les deux sens : échec/perfection du rien) jusque dans l’expérience même de leur mort. Dans le chapitre VIII, la charogne d’un chien découverte sur un chemin les conduit à parler de la mort. Nous sommes le 24 décembre au soir : « Ils tâchaient de l’imaginer sous la forme d’une nuit intense, d’un trou sans fond, d’un évanouissement continu ; n’importe quoi valait mieux que cette existence monotone, absurde et sans espoir. Ils récapitulèrent leurs besoins inassouvis. Bouvard avait toujours désiré des chevaux, des équipage, des grands crus de Bourgogne, et de belle femmes complaisantes dans une habitation splendide. L’ambition de Pécuchet était le savoir philosophique. Or le plus vaste de problèmes, celui qui contient les autres, peut se résoudre en une minute. Quand donc arriverait-elle ?

 – Autant tout de suite en finir.

– Comme tu voudras, dit Bouvard.

Et ils examinèrent la question du suicide. »

Après en avoir examiné les diverses possibilités, ils choisissent de se pendre, préparent le matériel comme s’il s’agissait d’un acte anodin, y sursoient parce qu’ils réalisent qu’ils n’ont pas fait de testament et finissent par se rendre à la messe de minuit avant de reprendre leur fuite en avant expérimentale.

– le génie de Flaubert se manifeste par le discours métaphorique du rien qu’il ne cherche pas à identifier et qu’il représente ici par deux inconsciences personnifiées de la vanité de l’action, surtout sociale.

Deux exemples, concernant la politique qu’il détestait  :

–  dans le chapitre IV, il les fait discuter de la révolution de 1789 « Quel dommage que dès le commencement on n’ait pas pu s’entendre ! Car si les royalistes avaient pensé comme les patriotes, si la Cour y avait mis plus de franchise, et les adversaires moins de violence, bien des malheurs ne seraient pas arrivés ! A force de bavarder là-dessus, ils e passionnèrent. Bouvard, esprit libéral et cœur sensible, fut constitutionnel, girondin, thermidorien. Pécuchet, bilieux et de tendances autoritaires, se déclara sans-culotte et même robespierriste. Il approuvait la condamnation du roi, les décrets les plus violents, le culte de l’Être Suprême. Bouvard préférait celui de la Nature. Il aurait salué avec plaisir l’image d’une grosse femme, versant de ses mamelles à ses adorateurs, non pas de l’eau, mais du chambertin. »

Autrement dit : si les événements s’étaient passés autrement, ils ne seraient pas ceux que nous connaissons.

– dans le chapitre VI, il les plonge dans la révolution de février 1848, à l’échelle provinciale :

« Chavignolles reçut le contre-coup des agitations de Paris. (…) On restait sur la place à causer. (…)

– Mais le gouvernement, dit Pécuchet, avait supprimé l’esclavage.

[Réponse de Foureau, le maire]

– Qu’est-ce que ça me fait l’esclavage ?

– Eh bien, et l’abolition de la peine de mort, en matière politique ?

– Parbleu ! reprit Foureau, on voudrait tout abolir. Cependant, qui sait ? Les locataires déjà se montrent d’une exigence !

– Tant mieux ! les propriétaires, selon Pécuchet, étaient favorisés. Celui qui possède un immeuble…

Foureau et Marescot [notaire] l’interrompirent, criant qu’il était un communiste.

– Moi ! communiste ! »

Comme dans la séquence de L’Education Sentimentale (cf. article 19) le discours censé donner du sens au commun (laïcité / esclavage, peine de mort), est démoli par les petits intérêts particuliers (plâtre / locataires) et ridiculisé par l’outrance (tête de veau / communiste).

                                                          ***                                       

« J’éclate de colères et d’indignations rentrées. » écrivait Flaubert à George Sand le 31 décembre 1875.

Son génie est d’avoir su trouver le style qui permette d’en représenter la cause, angoissante et enfouie, par les formes esthétiques de ses manifestations ordinaires de contournement et d’esquive.

Gustave Flaubert (19)

« Je n’ai eu qu’une passion véritable, je te l’ai déjà dit. J’avais à peine quinze ans ; ça m’a duré jusqu’à dix-huit, et quand j’ai revu cette femme-là, après plusieurs années, j’ai eu du mal à la reconnaître. Je la vois encore quelquefois, mais rarement, et je la considère avec l’étonnement que les émigrés [ceux de 1789] ont dû avoir quand ils sont rentrés dans leur château délabré « Est-il possible que j’aie vécu là ? » Et on se dit que ces ruines n’ont pas été toujours des ruines et que vous vous êtes chauffé à ce foyer délabré où la pluie coule et la neige tombe. Il y aurait une histoire magnifique à faire mais ce n’est pas moi qui la ferai, ni personne ; ce serait trop beau. C’est l’histoire de l’homme moderne depuis sept ans jusqu’à quatre-vingt-dix. Celui qui accomplira cette tâche restera aussi éternel que le cœur humain lui-même. » (à Louise Colet, le 08.10.1846)

Elisa Schlésinger, l’objet de cette passion adolescente unilatérale, était une femme mariée rencontrée sur la plage de Trouville-sur-Mer.

Le couple Elisa/Maurice Schlésinger a inspiré le couple Marie/Jacques Arnoux, et Frédéric Moreau partage avec Flaubert une relation avec une mère veuve, une chambre d’étudiant à Paris, des études de droit abandonnées, une situation de rentier, le célibat, une complicité avec le mari (Maurice entraînait Gustave dans ses aventures galantes), l’éloignement (voyage pour Frédéric, Croisset pour Gustave) puis la dernière rencontre désolante avec la femme aimée, vieillie.

La non-histoire d’amour du roman commence par un coup de foudre « Ce fut comme une apparition » et s’achève par un « Et ce fut tout » qui met le point final à une relation réduite à quelques mots, sans actes, non vécue, bref, rien.

Le roman se termine comme il avait commencé, avec le couple des amis Frédéric Moreau/Deslauriers. Ils sont assis tous les deux au coin du feu et se rappellent l’épisode de leur déniaisement chez la Turque, une maison close où ils s’étaient présentés avec un bouquet de fleurs.

« On les vit sortir. Cela fit une histoire qui n’était pas oubliée tris ans après. Il se la contèrent prolixement, chacun complétant les souvenirs de l’autre ; et, quand ils eurent fini :

– C’est là ce que nous avons eu de meilleur, dit Frédéric.

– Oui, peut-être bien ? C’est là ce que nous avons eu de meilleur ! dit Deslauriers. »

Ainsi, le roman s’ouvre sur l’impasse annoncée d’une construction sentimentale de type bovaryen [« Elle ressemblait aux femmes des livres romantiques. Il n’aurait voulu rien ajouter, rien retrancher à sa personne. L’univers venait tout à coup de s’élargir. »] et se clôt sur l’idéalisation de la première expérience sexuelle dans un bordel.

Le tout ça pour rien du récit [aucun scénario] pour le rien du discours [aucun sens].

Rien dans l’itinéraire des personnages [aucun ne réussit quelque chose et cette uniformité dans l’échec est un composant de la métaphore du rien du discours] ballottés dans les aléas d’une existence qui leur échappe, et rien dans l’histoire sociale secouée de convulsions hystériques et stériles.

Frédéric, embarqué dans la révolution de février 1848 à laquelle il ne comprend rien comme il ne comprend rien à ses sentiments pour Madame Arnoux, se laisse convaincre qu’il peut être désigné comme candidat à la députation. Il se rend au Club de l’Intelligence (!) où le débat qui rappelle l’épisode des comices de Madame Bovary annonce le monde à la fois absurde, dérisoire et pathétique de Bouvard et Pécuchet. En témoigne cette séquence du premier chapitre de la troisième partie ; elle se déroule le 25 février, le lendemain de la fusillade du boulevard des Capucines qui fit une centaine de morts. Un des orateurs improvisés, est « placeur d’alcool ».

« Il déclara qu’on ne serait jamais tranquille avec les prêtres, et, puisqu’on avait parlé tout à l’heure d’économies, c’en serait une fameuse que de supprimer ls églises, les saints ciboires, et finalement tous les cultes.

Quelqu’un lui objecta qu’il allait loin.

– Oui ! Je vais loin ! Mais quand un vaisseau est surpris par la tempête…

Sans attendre la fin de la comparaison, un autre lui répondit :

– D’accord ! mais c’est démolir d’un seul coup, comme un maçon sans discernement…

– Vous insultez les maçons ! hurla un citoyen couvert de plâtre. (…)

[Un des participants réclame le silence]

Il appuya sur la tribune ses deux mains rouges, pareilles à des moignons, se porta le corps en avant, et, clignant des yeux :

– Je crois qu’il faudrait donner une plus large extension à la tête de veau ;
Tous se taisaient, croyant avoir mal entendu.

– Oui ! la tête de veau ! (…) Comment ! vous ne connaissez pas la tête de veau ?

Ce fut un paroxysme, un délire. On se pressait les côtes. Quelques-uns même tombaient par terre, sous les bancs. »

Le comique provocateur de la scène placée à dessein le lendemain du massacre, rappelle le mépris de Flaubert pour le peuple en action et son hermétisme à toute analyse politique.

« Au reste, je ne comprends plus rien à rien. Pourquoi ce nouvel attentat contre l’empereur de Russie ? Dans quel but ? C’est idiot et horrible. Pourquoi l’élection Blanqui ? [Après de nombreuses condamnations et années de prison pour actes révolutionnaires, le militant venait d’être élu à Bordeaux] Pourquoi le retour des chambres à Paris ? mesures dont peuvent se réjouir les ennemis de la République. Le monde devient fou, décidément. » écrit-il à la princesse Mathilde,  le 6 avril 1879.

S’il fut défendu par George Sand, le roman fut plutôt mal reçu par la critique (celle de Barbey-d’Aurevilly – écrivain prolixe, dandy, catholique –  fut féroce : « C’est un homme à pensées rares, qui, quand il en a une, la cuit et la recuit, et non pas dans son jus, car elle n’en a pas. ») et mal apprécié : à la différence d’Emma, le personnage de Madame Arnoux était celui d’une épouse-mère dont l’attitude irréprochable (plus par défaut que par conviction) cochait toutes les cases de l’idéologie bourgeoise, et le récit d’une anti-intrigue amoureuse se combinait à un anti-récit politique.

« Votre vieux troubadour est trépigné et d’une façon inouïe. Les gens qui ont lu mon roman craignent de m’en parler, par peur de se compromettre ou par pitié pour moi. Les plus indulgents trouvent que je n’ai fait que des tableaux et que la composition, le dessin manquent absolument. » écrit-il à George Sand, le 7 décembre 1869.

S’il est devenu une œuvre majeure de la littérature, c’est essentiellement parce que l’Idée exprimée par le style (indissociables et constitutifs de l’Art défini par ce qu’il ne doit pas être, à savoir utile) se distingue radicalement des codes littéraires du roman, mais, à la différence du « nouveau roman », sans discours théorique autre que la référence au concept de l’Art pour l’art ; un concept inopérant en ce sens qu’il produit des œuvres (celles des poètes parnassiens pratiquement ignorés aujourd’hui) qui n’ont aucun rapport avec celle de Flaubert ; c’est sans doute ce qui explique sa revendication d’impersonnalité, son aversion pour les systèmes, et son reproche à Zola d’expliquer ses intentions dans la préface de son premier roman. Cette spécificité a suscité et suscite toujours des réticences de premier abord que j’explique par une approche inadéquate de l’objet d’écriture de Flaubert que lui-même ne sait pas définir autrement que par le style qu’il expérimente par la voix.

[Sur un autre plan de signification, je dirai la même chose pour l’œuvre de Racine qui est d’abord une partition musicale – d’où la grande difficulté de la mise en scène théâtrale – pour moi, et dans le sens habituel du terme, un jeu théâtral impossible.]

Le déni de V. Poutine (suite)

Le moi-seul s’érige en absolu et évacue tout ce qui pourrait renvoyer aux champs incontrôlés du ça et du surmoi. Le moi-conscient est donc conçu et vécu comme le seul champ de référence, mais c’est un conscient hypertrophié et perverti par le rejet des deux autres composants, d’une rationalité glacée, et auquel l’éradication du doute, entre autres, confère un faciès de robot : V. Poutine parle d’une voix sans intonation, son visage est impassible et il énonce le vrai et le faux avec la même conviction mécanique apprise depuis plus de trente ans par et pour la conquête et la pratique du pouvoir absolu. (cf. les articles : La question de l’Ukraine – 23.02 et Ukraine : 1991 –  26.02) La distance matérielle sidérante qu’il met entre lui et ses interlocuteurs, étrangers ou russes, est à mon sens une manifestation de ce moi-seul qui ne craint rien tant que l’expression visible des émotions.

S’il ne peut pas dire les mots invasion et guerre dont il interdit la prononciation dans les médias russes, alors qu’il fait une invasion et qu’il fait la guerre, c’est que l’une et l’autre (et surtout pour ce cas précis) renvoient, dans le champ des significations habituelles, à une démesure nécessairement contradictoire avec la rationalité prétendue du moi-seul. En d’autres termes, le vrai et le faux n’existent pas, seule la parole monocorde est en soi discours de vérité.

En descendant de plusieurs degrés, on retrouve ce moi-seul de référence dans la formule commune : « Il a tout pour être heureux », ce qui revient à dire qu’ il n’a aucune raison de se plaindre.

Le moi-seul utilise l’argument du catalogue : il a fait la liste des ingrédients dont la somme conduisent à « être heureux », ou, plus exactement, il cherche dans sa base de données ceux qui vont lui servir à construite une démonstration : maison, métier, rémunérations, voiture, femme, mari, enfants etc.

Autrement dit, le quantitatif objectif sert à justifier l’évacuation de tout ce qui n’est pas une prétendue rationalité pure et qui obligerait à dire, et à le dire pour soi, qu’ « être heureux » ne se définit pas par une addition, sans doute trop difficile à remettre en cause. D’où la logorrhée descriptive qui accompagne l’énumération du catalogue.

Ce discours est notamment celui des accusateurs dans le procès fait au mouvement qui a été étiqueté (par les accusateurs eux-mêmes) « wokisme ».

La question « noire » au USA, par exemple, qui n’est qu’une des composantes de la problématique : le moi-seul dressera le catalogue des faits/événements censée justifier la disparition des « raisons » pour les Noirs de se plaindre (lois, intégration, réussites individuelles…) et en conclura que le mouvement de protestation (en l’occurrence Black Lives Matter) n’est pas justifié, qu’il « exagère », bref qu’il instrumentalise le problème noir en vue d’une autre chose. D’où le déni de la problématique « afro-américain », entre autres.

 La « preuve » de l’infondé du mouvement est apportée par les démesures que le déni refuse de considérer comme des réponses à d’autres démesures, parce que l’accepter revient à réintégrer le ça et le surmoi dans le champ du comportement humain ; il en fait donc rationnellement un catalogue (négatif) qu’il oppose à celui (positif) qu’il a dressé pour évacuer les « raisons de se plaindre »

Catalogue qui a l’immense avantage de laisser croire que les problèmes posés aux hommes vivant en société sont essentiellement quantitatifs et mesurables par des statistiques.

Pour cet exemple, le catalogue permet d’évacuer le racisme ordinaire, les mots, les gestes, les regards qui ne sont pas comptabilisables en eux-mêmes, qui finissent par faire un total de discriminations non cataloguables, mais vécues par ceux qui n’ont pas la peau rose,  ne se prénomment pas Pierre ou Jean ou Marie mais Mohammed, Moussa ou Yasmine et cherchent un appartement, un emploi, ou simplement marchent dans la rue.

Il en va de même pour le féminisme, l’immigration, bref, tout ce qui signifie la complexité du vivant, individuel et collectif, déterminé par la confrontation permanente des désirs, des interdits et de leur arbitrage.

Si le moi-seul de V. Poutine est parvenu à ce degré d’intensité – jusqu’à quel niveau de démesure supportable par les communautés, russe et internationale ?  – c’est peut-être, pour lui et pour une partie de la population russe difficile à apprécier, parce que le « tout pour être heureux » russe trouve sa solution dans le catalogue des pays perdus.

Le déni de V. Poutine

« Avec l’aplomb qui le caractérise, M. Lavrov a assuré que son pays « n’avait pas envahi l’Ukraine » et que la maternité de Marioupol, bombardée jeudi matin par des chasseurs russes au prix de 3 morts, hébergeait en réalité « le bataillon Azov et d’autres radicaux », une façon de reconnaître le caractère délibéré de la frappe aérienne. Moscou n’a « jamais voulu la guerre et cherche à mettre fin au conflit actuel », a-t-il assuré, mais les contacts « doivent avoir une valeur ajoutée », à savoir la reddition de l’Ukraine, que la Russie continue d’exiger. » (Le Monde – 11.03.2022)

Le déni consiste à faire d’un fait/événement objectif une construction : la Russie vient libérer l’Ukraine du nazisme, donc il n’y a pas d’invasion, la maternité n’en est pas une, et ceux qui parlent de guerre et de cibles civiles racontent une fiction.

Le raisonnement est de type syllogistique (syllogisme = trois propositions dont la prémisse majeure est articulée par « or » avec la prémisse mineure articulée par « donc » avec la conclusion) source de vérité ou d’erreur : tous les hommes sont mortels, or je suis un homme, donc je suis mortel / Tout ce qui est rare est cher, or une voiture à un euro est rare, donc elle est chère.

Tout dépend de la valeur de la majeure, absolue dans le premier exemple, contingente dans le second (tout n’est pas réductible au commerce, un trèfle à quatre feuilles n’a pas de valeur marchande).

Ici, les syllogismes s’enchainent à partir du syllogisme fondateur qui joue le rôle de prémisse majeure pour tous les autres : La Russie qui est un pays pacifique ne veut pas la guerre, or ses troupes se trouvent en l’Ukraine, donc l’Ukraine est l’agresseur et la Russie ne fait que se défendre.

Le déni ne peut fonctionner que si l’auditeur a choisi d’accepter la réponse avant la question ; autrement dit, de décider que celui qui parle a raison a priori.

V. Poutine a raison a priori pour ceux qui ont besoin de ce qu’il incarne (le chef et tous ses attributs de virilité, l’anti-USA-Occident-OTAN…).

Le schéma fonctionne autant que dure le besoin de l’a priori dont le président russe n’est qu’un exemple de satisfaction.

Il joue, dans la contingence, le même rôle que les deux absolus Dieu et Moi-Seul.

Dieu et Moi-Seul constituent l’ultime réponse, le premier parce qu’il a pour fonction exclusive de résoudre directement le problème de la mort, le second de refuser à la fois le ça (le lieu des pulsions incontrôlées) et le surmoi (le lieu des interdits) pour ne garder que le moi (le lieu de la conscience).

Dieu, quels que soient ses avatars (V. Poutine en l’occurrence), et Moi-Seul ont en commun le rejet du complexe [la confrontation permanente du ça, du surmoi et du moi dans l’individu (Freud) et dans la société (Marx)] autrement dit la simplification dont le degré témoigne de l’état de celui (individu ou société) qui en a besoin.

V. Poutine pousse le déni jusqu’à la caricature qui serait risible si elle n’était meurtrière.

Ceux qui, en France, avaient besoin de lui, ont pris des distances plus ou moins sincères et tactiques. Reste à savoir quel sera le seuil à partir duquel la société russe (peuple et cercles du pouvoir politique et économique) refusera de l’accepter.

( à suivre : le Moi-Seul dans la guerre ukrainienne et en général)

La mort du tueur de Che Guevara

« Le tueur de Che Guevara est mort. L’officier Mario Teran Salazar avait tué le leader révolutionnaire argentino-cubain le 9 octobre 1967, après son arrestation la veille dans la forêt bolivienne. Il est décédé en Bolivie à l’âge de 80 ans. » (A la Une du Monde – 11.03.2022)

Quelques contributions :

« La photo truquée par l’URSS du Che, médecin parjure, qui a transformé un bouffi alcoolique qui tuait ses victimes d’une balle dans la nuque, en idole angélique pour chambre de jeune fille restera l’une des plus grandes manipulations des marxistes. »

« Que fut la politique des États en Amérique Centrale et du Sud ? Impérialisme, et soutien aux dictatures. Combattre cela, ce fut ce combat du Che. Héros d’une génération, j’en fus bien jeune. »

« Tu parles d’une info. Le meurtrier du Che est mort dans son lit. Tuer de sang-froid un homme blessé, probablement allongé par terre et désarmé… en voilà un héros. Je ne suis pas supporter du Che, mais si nous employons les mêmes méthodes, à quoi bon les condamner ? »

« A la même époque au Vietnam les États-Unis ont tué des dizaines de milliers de femmes et d’enfants innocents. »

« Et si on parlat des millions de morts du communisme et particulièrement des Russes qui ont assassiné, des barbares coupables de génocides… »

« Et à la même époque le communiste Mao Zedong tuait entre 30 et 50 millions de Chinois avec le Grand Bond en Avant (un génie)… »

Ma contribution

A lire certains commentaires, il y aurait les bons d’un côté, les mauvais de l’autre, mais selon quels critères ? Si cette vision binaire est pertinente, pourquoi les uns sont-ils bons, les autres mauvais ? La nature ? Le caractère ? etc. Pourquoi ces adhésions, d’un côté ou de l’autre ? L’aveuglement ? La persuasion ? etc. On ne s’en sort pas si l’on occulte la question majeure qui préoccupe l’humanité depuis qu’elle existe : le rapport entre l’individu et la collectivité, autrement dit les tentatives de définir le commun et le rapport que chaque individu et société construit avec lui. En dernière analyse, le rapport entre sujet et objet. Ce qui fait beaucoup de rapports à construire. Mais la construction de rapports, est-ce que ce n’est pas la vie  ?  Au risque de refuser le confort du binaire.

Gustave Flaubert (18)

Les œuvres de Sand et Hugo proposent un monde peuplé d’êtres animés d’intentions, bonnes ou mauvaises, centrés sur eux-mêmes ou altruistes, des êtres contradictoires, comme la société et les classes qui la composent ; le discours qui sous-tend les récits a pour objet essentiel la problématique du sens de la vie. C’est à cette réalité humaine que je pensais quand, relisant dans les parenthèses de ce travail la trilogie balzacienne [Le père Goriot, Illusions perdues, Splendeurs et misères des courtisanes], j’évoquais dans un article précédent, et, me semble-t-il, avec un soupir de bien-être, la rencontre d’une « humanité entière ». Les sentiments disons embarrassés de Flaubert pour Balzac (qu’il n’a pas connu) et son œuvre témoignent de la même ambivalence (fin article 17). « Pourquoi la mort de Balzac m’a-t-elle vivement affecté ? Quand meurt un homme que l’on admire on est toujours triste. On espérait le connaître plus tard et s’en faire aimer. Oui, c’était un homme fort et qui avait crânement compris son temps. » (à Louis Bouilhet le 14.11.1850) – « Ce grand homme n’était ni un poète, ni un écrivain, ce qui ne l’empêchait pas d’être un grand homme. Je l’admire maintenant beaucoup moins qu’autrefois, étant de plus en plus affamé de la perfection, mais c’est peut-être moi qui ai tort. » ( à Guy de Maupassant, fin novembre 1876).

Les personnages de Madame Bovary sont soit des êtres ballottés par les aléas de la vie sur laquelle ils n’ont pas de prise (Charles, Hippolyte le garçon au pied bot), soit animés par le calcul et l’intérêt personnels (Lheureux, Rodolphe, Léon, la nourrice) soit par la perversion et la bêtise de l’esprit bourgeois (Homais) ou encore le fonctionnarisme de la religion (le curé Bournisien). Aucun d’entre eux ne suscite la sympathie du lecteur (comme les Valjean Marius, Gavroche, Cosette etc. de Les Misérables ou encore les David et Eve Séchard, D’Arthez et ses amis du Cénacle de Illusions perdues) et ne constitue un composant de la problématique de sens que j’évoquais.

Il en va de même pour Salammbô, avec la différence que le rien résulte de la déconnexion avec les références non plus sociales du 19ème siècle [l’histoire se passe au 3ème siècle avant J-C et elle se situe à Carthage, ce qui exclut encore tout lien avec la culture européenne, en l’occurrence romaine] mais littéraires.

Le succès relatif du roman au moment de sa publication (1862) – les 2000 exemplaires du premier tirage furent vendus en deux mois et demi – s’explique en grande partie par la réputation sulfureuse qu’avait value à Flaubert le procès de Madame Bovary. La réception par le monde littéraire fut plus que réservée.

Les deux principales critiques, l’une d’un archéologue (Guillaume Froener), l’autre de Sainte-Beuve (qui était un ami de Flaubert) témoignent assez bien de cette déconnexion.

L’archéologue dresse l’inventaire de toutes les erreurs, topographiques et plus généralement historiques, commises par Flaubert. L’ironie sous-jacente indique bien que le véritable objet n’est pas là. Flaubert avait commencé l’écriture du roman en s’appuyant sur une documentation considérable avant un voyage de deux mois sur le site qui l’avait conduit à tout recommencer : « « Et maintenant, tout ce que j’avais fait de mon roman est à refaire ; je m’étais complètement trompé. » (à Mlle Leroyer de Chantepie, le 18 juillet 1858). Sa réponse, puis la réponse de l’archéologue, puis la dernière réponse de Flaubert – l’ironie est de plus en plus forte – confirment que le problème est ailleurs.

C’est ce que signifie la critique, à la fois courtoise et sévère, de Sainte-Beuve qui exprime une sorte de désarroi devant une œuvre dont il dit en quelque sorte qu’elle ne ressemble à rien. Pourra nettement mieux faire la prochaine fois, note-t-il donc en quelque sort sur la copie.

L’histoire se déroule pendant la guerre des mercenaires (241-238) qui suivit la défaite (relative) des Carthaginois dans la première guerre punique (264-241) qui opposa Rome à Carthage (Punique vient de Poeni, le nom latin des Carthaginois). Les mercenaires, européens, africains, se révoltèrent contre la cité qui refusait de payer ce qui avait été convenu.

Le titre qu’avait d’abord donné Flaubert, Carthage, indiquait un roman historique, alors que Salammbô (comme Madame Bovary) focalise l’attention sur un personnage.

La spécificité de ce roman est qu’il n’est pas un roman mais une succession de tableaux et que le personnage indiqué comme principal est dépourvu de toute réalité non seulement psychologique mais romanesque. Un ectoplasme. De même Mathô et Spendius, les seconds rôles.

Ce qu’il demande c’est une lecture que je dirais de second degré littéraire ; elle est difficile (je parle de l’intérêt) en ce sens qu’il manque la dimension romanesque à une histoire très ancienne et lointaine qui nous est culturellement étrangère. Tout se passe comme si Flaubert avait choisi un cadre historique pour y fixer ses toiles avant de s’en débarrasser. Les toiles, sans armature, représentent essentiellement des scènes d’orgie, de massacres et de crucifixions (celle des lions notamment) et elles sont peintes dans des couleurs vives où domine le sang. «  Sais-tu ce que je cherche par-dessus tout ?  – des supplices. Le bourgeois aura le tempérament robuste s’il avale tout ce que je lui verse de sang, de tripes, de lèpre, de bêtes féroces – et de religion ; c’est un livre d’un dessein farouche et extravagant. » (à Jules Duplan le 17 octobre 1859)

La lettre à Marie-Sophie de Chantepie se poursuivait ainsi : « Ainsi, voilà un peu plus d’un an que cette idée m’a pris. J’y ai travaillé depuis presque sans relâche et j’en suis encore au début. C’est quelque chose de lourd à exécuter, je vous en réponds ! pour moi du moins. Il est vrai que mes prétentions ne sont pas médiocres ! Je suis las des choses laides et des vilains milieux. La Bovary m’a dégoûté pour longtemps des mœurs bourgeoises. Je vais, pendant quelques années peut-être, vivre dans un sujet splendide et loin du monde moderne dont j’ai plein le dos. Ce que j’entreprends est insensé et n’aura aucun succès dans le public. N’importe ! il faut écrire pour soi avant tout. C’est la seule chance de faire beau. »

« Faire beau » avec la mort en-dehors des cadres du roman (historique, d’aventures) habituel, en-dehors aussi de la problématique de l’épopée d’où est absente la lumière des dieux ( Moloch n’est qu’une machine avaleuse d’enfants).

Salammbô achevé, Flaubert revient dans le décor de son époque, avec L’Education sentimentale et Bouvard et Pécuchet… qui seront la matière du prochain et, je ne me souviens pas si je l’ai déjà annoncé,  dernier article. C’est du moins ce qu’il me semble.