Les rires de Marcel Gauchet

Marcel Gauchet est philosophe et historien. Il était l’invité des Matins de France Culture du mercredi 11 mai 2022.

Emaillant son discours, ses rires répétés confèrent à ses affirmations un caractère d’évidence et visent à discréditer ceux qui les contesteraient. C’est un des modes de fonctionnement de l’ironie.

La première question que lui posa le journaliste Guillaume Erner concerna une émission de radio à laquelle il avait participé entre les deux tours de l’élection présidentielle et dont le journal Libération rendit compte sous le titre « Marine Le Pen banalisée par l’intellectuel Marcel Gauchet »

Voici sa réponse que je commente au fur et à mesure :

« Absurde. Mon propos était d’analyse. »

Opposer « banaliser » et « analyse » sur le mode ironique (« absurde ») est un des procédés de confusion utilisés par M. Gauchet : une analyse peut très bien conduire à dire qu’une chose ou une idée est banale.

« Et la question est de savoir s’il est encore possible dans ce pays de faire une analyse politique et historique qui ne comporte pas de jugement moral. »

Autre exemple de confusion : en quoi l’accusation de banaliser serait-elle d’ordre moral ? Problème évacué par la formule « encore possible dans ce pays » qui, elle, est bien d’ordre moral : sous-entendu, le discours dominant dont je suis victime est dicté par des jugements et des a priori.

 « D’ailleurs, au passage, faut-il absolument qualifier Marine Le Pen d’extrême-droite, en se demandant ce que ça veut dire, pour la combattre sur la validité de son programme et les options politiques qu’elle défend, bien sûr que non. »

Deux remarques : 1° « en se demandant ce que ça veut dire » implique que le concept d’extrême-droite ne désigne pas un objet identifié, ce qui, dans la bouche d’un philosophe/historien/intellectuel pose quand même un problème. 2° le « bien sûr que non » renvoie au principe d’évidence accompagné du petit rire que j’évoquais au début et fait écho au « faut-il absolument » qui renvoie quant à lui à un entêtement borné. Plus intéressant est l’affirmation selon laquelle la « validité » du programme et les « options politiques » n’auraient pas de rapport avec l’idéologie qui les sous-tend. Autant dire que toutes les expressions programmatiques d’où qu’elle viennent émanent en réalité d’une seule et même entité politique nationale et qu’elles ne se différencient que par la viabilité des propositions.

«  Ce dont il s’agissait [il fait référence à l’émission radiophonique], j’ai essayé d’expliquer que, effectivement, d’un point de vue de typologie des forces politiques actuelles, Maine Le Pen se range à l’extrême-droite, comme Jean-Luc Mélenchon se range à l’extrême-gauche, mais que cette extrême-droite là, aujourd’hui, n’a rien à voir avec ce qu’a été l’extrême-droite historique, c’était ça mon propos (…) »

On est là au cœur de la confusion : l’extrême-droite (dont on ne sait dire ce qu’elle est) n’est pas construite sur un invariant et sa définition se réduit aux formes d’expression qu’elle peut prendre. Bref, il n’y a aucun rapport idéologique entre ce qui sous-tend le nationalisme des années trente et celui d’aujourd’hui. Le parallèle entre MLP et JLM vise à évacuer le problème en attirant l’attention non seulement sur ce qu’est l’extrême-gauche et son rapport avec JLM, mais aussi à jouer avec les concepts de parallélisme, d’équilibre, autrement dit, un jeu intellectuel de détournement.

« On est dans un climat de régression démocratique, c’est-à-dire que c’est le jugement moral qui doit primer sur l’analyse politique… Je ne suis qu’un intellectuel égaré dans le champ politique. »

Reprise du concept de « jugement moral » qui n’est jamais explicité. Quant à la dernière phrase, elle ne peut pas ne pas faire penser à la manière dont se défend Tartuffe quand il est accusé de vouloir séduire l’épouse de son hôte : élargir l’accusation à une nature pour ne pas avoir à répondre d’un fait. Se réduisant à « intellectuel égaré » comme Tartuffe se réduit au pécheur, permet à M. Gauchet de retrouver une fois encore le « jugement moral » dont il estime être victime à cause de son refus de la « régression démocratique ». Il me semble bien que M. Le Pen dit la même chose quand elle refuse d’être classée à l’extrême-droite.

La suite de l’interview porte sur le passé, donc, implicitement sur l’invariant dont M. Gauchet ignore la possibilité.

« Pourquoi faut-il aller chercher le passé et les modèles totalitaire ou autoritaires qu’on a connus dans une période pas aussi éloignée pour comprendre la situation actuelle dans laquelle nous vivons (petit rire) ? »

« Chercher dans le passé » est une caricature ironique de l’analyse dont il se réclame pourtant et rejoint le refus d’examiner quelle est la matrice de l’extrême-droite.

Et quand G. Erner abonde dans son sens par une réflexion dont le moins que je puisse dire est qu’elle n’est pas très claire :  « a priori il n’y a évidemment pas de raison de situer sur l’échelle de la droite ou de l’extrême-droite MLP par rapport au début du gaullisme d’une part lointain et comme vous le savez très éloigne des origines du RN qui était contre le gaullisme » ( ?) , il répond, avec cette fois un rire sans retenu « Mais Franco et Salazar sont encore beaucoup plus loin ! » Il n’y a donc aucun rapport de parenté idéologique dans l’histoire des différentes manifestations de l’extrême-droite.

Avant d’ajouter :  « Que le souvenir du passé intervienne dans les choix présents, c’est une banalité de le dire , mais dans le travail de l’analyse politique on est dans une autre démarche.» 

On atteint ici le sommet de ce que je ne peux appeler autrement que de la « mauvaise foi » : en quoi le passé ne serait-il qu’objet de « souvenir » (banalité lui aura sans doute échappé) et sans rapport avec le « travail d’analyse politique » ? C’est quoi, au juste, « l’autre démarche » ?

Enfin « Est-ce que l’analyse politique a encore une place dans la campagne que nous venons de connaître, c’est ça la question. »

Je ne sais pas ce que veut dire cette phrase, sinon que l’analyse politique, selon M. Gauchet, évacue la question essentielle de ce qu’exprime de nous, l’extrême-droite. 

Les plaintes contre #metoo

« En Suède, les plaintes en diffamation contre #metoo font craindre un retour de la loi du silence. Dans une dizaine d’affaires, des femmes qui avaient dénoncé publiquement des agressions ont été jugées et toutes ont été condamnées. » (A la Une du Monde – 06.05.2022)

Quelques contributions :

« Dans un Etat de Droit la Justice se rend au Tribunal et non sur les réseaux sociaux et #metoo c’est la Justice du café du coin ! »

« On est juste dans la pétition de principe woke : ce sont des femmes donc des victimes donc la loi ne devrait pas s’appliquer à elles sauf pour les protéger de tout alors que pour les hommes, il devrait y avoir présomption de culpabilité. »

« Contrairement à l’idée fallacieuse mais facile de beaucoup, « une bonne baffe règlerait l’affaire », on n’a pas le droit de se faire justice soi-même, d’aucune manière, c’est donc la loi du plus fort et du plus rusé. Pour le reste, l’idée globale est que le ton méprisant des interventions sur un sujet grave en dit long sur la mentalité des anti-metoo. »

« Les femmes ont toujours raison en matière de dénonciation. Les hommes sont toujours coupables et les journalistes féministes sont un plus incontestable pour la presse de qualité . Amen »

 La mienne :

On ne s’en sort pas si on oublie la notion de processus. Pendant des siècles l’idée que le comportement masculin à l’égard de la femme puisse être passible de justice était inconcevable. Dans l’Evangile, c’est la femme qui est adultère et qui mérite d’être lapidée. Depuis quelques années seulement, le balancier est reparti dans l’autre sens, il est remonté à la même hauteur opposée, et, les démesures actuelles répondant aux démesures anciennes dans un changement des rapports masculin/féminin dont il n’est pas compliqué de comprendre qu’il soit passionnel pour  un certain temps encore, il cherche un équilibre qui n’est pas encore atteint. Il me semble que la question centrale est celle de l’anonymat des deux parties tant que la justice ne s’est pas prononcée. A quoi, j’objecterai que la révélation des noms avant le procès fait partie du processus de la recherche d’équilibre… 

La problématique Elon Musk 

La question que pose ce cas particulier, n’est pas tant la richesse et le pouvoir de l’individu – il y a toujours eu des hommes très riches et très puissants – que la nature du décalage entre sa réalité et le réel, autrement dit la problématique de la démesure et de sa perception/représentation commune.

Quand, dans la logique du capitalisme, le rapport à l’objet va de soi, autrement dit quand le système fonctionne sans crise importante, la démesure de l’avoir + , même si elle est ambivalente, est plutôt comme perçue/représentée comme un idéal de réussite de l’individu. La législation sur les écarts de revenus, sur les rémunérations des PGD, est historiquement récente et elle se heurte toujours à la doctrine de l’autorégulation du système fondée sur la primauté de l’individu en tant que force agissante, une force qui va, fait dire Hugo à Hernani.

Le problème posé dans le passé par la démesure de l’avoir+ tend à devenir une problématique : il ne s’agit plus seulement de morale, d’égalité, de justice sociale, d’idéologie, mais du rapport de sens à l’objet et à sa possession, rapport fortement dramatisé par deux données, l’une installée (le changement climatique), l’autre censée être passagère mais qui dure et dont les risques d’extension ne sont pas exclus (la guerre en Ukraine), l’une et l’autre concernant plus ou moins directement mais à court terme la quasi-totalité de la planète.

D’un côté la démesure « plus » des 44 milliards de dollars du rachat de Twitter qui dépassent tous les critères de représentation, de l’autre la démesure « moins » de l’aggravation de la famine et des difficultés d’approvisionnement en blé, huile, gaz etc. liées à la guerre, le tout dans le contexte d’une perception/représentation de fragilité objectivement accrue par la pandémie et le réchauffement climatique.

Les effets de cette perception/représentation plus ou moins consciente du désormais non-sens de décalage dont E. Musk est l’emblème le plus visible (au niveau de la simple entreprise, la valse effarante des « start up ») sont peut-être repérables dans l’instabilité croissante, notamment en Afrique, le repli nationaliste, la surenchère nucléaire (Corée du Nord, Russie), la guerre en Ukraine qu’il est tentant de réduire à une cause en soi, tous signes d’un chaos, encore parcellaire, dans le monde géopolitique et climatique et dans les têtes humaines.

Joinville-le-Pont (2) 

J’aurais bien besoin d’une explication. L’article Joinville-le-Pont que j’ai publié en novembre 2020 a été visité plus de 700 fois.  Je ne suis pas le mieux placé pour en juger, mais je ne dirais pas qu’il est un de ceux qui me semblent inoubliables, pour autant qu’il y en ait qui le soient, s’entend ! J’aimerais donc bien savoir d’où vient ce surprenant engouement. De tous ceux qui sont allés le lire, quelques-uns auraient-ils l’amabilité de m’expliquer quelle information/incitation ils ont suivie pour aller cliquer dessus ? (hum… cliquer dessus… l’expression n’est pas très heureuse… mais comment je pourrais dire… appuyer avec l’index sur le côté gauche de la souris et… ou alors glisser l’index sur le… comment ça s’appelle ce petit écran, là, sur les portables… bon, je laisse cliquer ) Je les remercie par avance – ça ne se fait pas, je sais, oui, mais vu mon état de profond désarroi – de m’aider à résoudre ce qui est pour moi une énigme presque angoissante. Ah… J’ai demandé (deux fois !) à WordPress s’il n’y aurait pas une erreur de comptage quelque part. Ça m’aurait arrangé, parce que quand même, Joinville-le-Pont !  mais il paraît que non. Help !

Michel Bouquet

Molière fut enterré de nuit, en catimini. En ce temps-là où croire en Dieu était obligatoire et où la religion enveloppait tout, les comédiens étaient excommuniés et ne pouvaient donc être enterrés accompagnés du viatique qui donnait une chance d’accéder au paradis.

Au 17ème siècle le comédien est encore diabolique, dans le sens étymologique : le verbe grec diaballein « lancer à travers » signifie aussi calomnier (une calomnie revient à lancer des accusations), puis diviser (lancer à travers conduit à séparer).

Celui qui évolue sur la scène du théâtre n’est pas « un » comme est censée l’être la créature divine idéale mais il représente une division de l’être qui renvoie à celle de l’homme originel séparé de Dieu par le Diable tentateur.

Son ambivalence (Molière était très apprécié de Louis XIV même quand il le censurait – voir l’article Tartuffe daté du même jour) tient au fait qu’il est l’expression vivante d’une caractéristique humaine que la doxa religieuse de la Providence a du mal à refréner : l’imaginaire, le rêve et le désir qu’ils expriment d’être autre dans un monde autre.

Aujourd’hui, Michel Bouquet recevra un hommage national aux Invalides et le président de la République prononcera son éloge funèbre.

Que le comédien – et lui particulièrement – soit perçu et reconnu comme l’incarnation positive de ce désir est le signe d’une émancipation de la société.

Que cette perception devienne objet de reconnaissance officielle est problématique dans le sens où elle fige de manière quasi institutionnelle l’expression de ce qui est essentiellement rejet des structures de pouvoir et mouvement.

Surtout quand l’hommage commencera par un passage en revue des troupes militaires et l’interprétation de la Marseillaise…

Où il se trouve – on ne le sait pas vraiment – Molière ne peut qu’en rire… ou en pleurer.

Tartuffe ou l’hypocrite

Le Printemps des Comédiens de Montpellier propose en mai prochain Tartuffe ou l’hypocrite, une pièce en 3 actes que Molière écrivit en 1664. Le texte original, perdu, a été reconstitué par l’historien Georges Forestier.

La réalisation/mise en scène est celle du Belge Ivo van Hove pour la Comédie Française

La pièce est rédigée en vers dits alexandrins, desvers de 12 syllabes (utilisés pour l’écriture, au 12è siècle, du roman d’Alexandre, d’où leur nom) qui sont la marque du 17ème siècle notamment pour le théâtre (Corneille, Racine). Ce vers peut être rapproché par sa structure équilibrée (deux « hémistiches » de 6 syllabes) de l’architecture du palais du roi remarquable lui aussi par ses symétries et son équilibre, symbole fort de la monarchie construite pour durer toujours.

Molière fait jouer Tartuffe ou l’hypocrite à Versailles, devant le roi qui est son « employeur ». S’il apprécie la pièce, les pressions de l’archevêque de Paris le conduisent à en interdire les représentations publiques.

Molière ne cessera de lutter pour la faire jouer, il en écrira d’autres versions, dont la dernière, en 5 actes (1669), qu’il intitulera alors Tartuffe ou l’Imposteur.

De quoi s’agit-il ?

Un homme d’une quarantaine/cinquantaine d’années (ce qui est vieux pour l’époque) – Orgon – a introduit chez lui ce qu’on pourrait appeler un directeur de conscience, Tartuffe. Tartuffe est un dévot (de manière péjorative un « cagot ») un homme qui dit consacrer sa vie à la spiritualité, à la prière, à Dieu. A l’époque où le roi est représentant de Dieu, la religion englobe l’ensemble de la vie et un tel investissement, individuel ou collectif n’est pas rare. Ainsi, la Compagnie du Saint-Sacrement, une société secrète catholique qui s’employa à faire interdire la pièce, avant sa dissolution sur ordre du roi pour un problème de pouvoir politique (elle était une expression du pouvoir papal romain). Tartuffe ne fait pas partie de l’institution ecclésiastique, nous dirions que c’est un laïque.

D’un premier mariage, Orgon a un fils d’une vingtaine d’années – Damis – et il est remarié avec une femme bien plus jeune que lui, Elmire.

Complètent la famille, la mère d’Orgon – Madame Pernelle –, le frère d’Elmire – Cléante, donc beau-frère d’Orgon – et la servante Dorine.

Tartuffe est en réalité un faux-dévot, un hypocrite, qui a su séduire Orgon pour capter son argent et séduire sa femme. Toute la famille l’a compris, sauf Orgon, bien sûr, et sa mère, Madame Pernelle. A la fin de la pièce, Tartuffe sera démasqué et chassé de la maison.

Problème : pourquoi l’église a-t-elle voulu faire interdire Tartuffe ? Etant donné que la pièce défend la pratique de la vraie religion, sincère et honnête, notamment par la bouche de Cléante, personnage sympathique dont on peut dire qu’il est le porte-parole (réel ou pas, c’est autre chose) de Molière, pourquoi l’église n’a-t-elle pas au contraire applaudi cette dénonciation théâtrale de l’hypocrisie ?

La contradiction peut se résoudre si l’on considère que ce que dénonce la pièce de Molière n’est pas l’hypocrisie en soi, mais le rapport entre la religion et la faiblesse/fragilité humaine.

Orgon est présenté comme homme qui a été solide dans le passé. Voici comment Dorine le décrit :

« Nos troubles [la Fronde des princes contre le jeune roi] l’avaient mis sur le pied d’homme sage

Et pour servir son Prince, il montra du courage :

Mais il est devenu comme un homme hébété,

Depuis que de Tartuffe on le voit entêté.

Il l’appelle son frère, et l’aime dans son âme

Cent fois plus qu’il ne fait mère, fils, frère et femme.

C’est de tous ses secrets l’unique confident,

Et de ses actions le directeur prudent.

Il le choie, il l’embrasse ; et pour une maîtresse,

On ne saurait, je pense, avoir plus de tendresse. »

Cet étrange rapport avec Tartuffe est confirmé par Orgon lui-même quand il explique à Cléante, son beau-frère, le comportement du dévot vis-à-vis d’Elmire, sa femme :

« Il prend pour mon honneur un intérêt extrême ;

Il m’avertit des gens qui lui font les yeux doux,

Et plus que moi, six fois, il s’en montre jaloux. »

La clé d’explication se trouve, à la fin de la pièce, sous la table recouverte d’un tapis où Elmire fait mettre Orgon pour en faire le témoin direct de l’hypocrisie de Tartuffe. Elle l’a prévenu de ce qu’elle allait jouer pour le démasquer et lui a bien précisé qu’il pourrait mettre fin à la scène quand il le voudrait, en sortant de sous la table.

Tartuffe a déjà tenté de séduire Elmire dans une scène précédente. Damis, le fils d’Orgon, caché dans un recoin de la pièce à l’insu des deux personnages en a été le témoin, mais Orgon a refusé de le croire et,  à Tartuffe qui joue très bien le coup du persécuté et fait semblant de vouloir quitter la maison (« Je fuirai votre épouse, et vous ne me verrez…) il dit ceci : 

« Non, en dépit de tous, vous la fréquenterez.

Faire enrager le monde, est ma plus grande joie,

Et je veux qu’à toute heure avec elle on vous voie. »

Elmire fait donc venir Tartuffe, lui fait inspecter la pièce pour le tranquilliser (il ne pense pas à regarder sous la table) et entreprend de le convaincre qu’elle est d’accord pour répondre à ses avances. Tartuffe, surpris et méfiant, lui demande de confirmer ses mots par des actes : autrement dit, il lui demande une relation sexuelle.  Elmire tousse à plusieurs reprises pour inciter Orgon à sortir. Comme il ne bouge pas et qu’elle va être obligée de passer à l’acte, en dernier recours elle envoie Tartuffe vérifier que son mari n’est pas dans le couloir. Avant de sortir, Tartuffe lui dit :

« Qu’est-il besoin pour lui, du soin que vous prenez ?

C’est un homme, entre nous, à mener par le nez.

De tous nos entretiens, il est pour faire gloire,

Et je l’ai mis au point de voir tout, sans rien croire »

Tartuffe sort de la pièce et Molière fait sortir Orgon.

La problématique est donc celle-ci : étant donné que l’hypocrisie de Tartuffe est immédiatement manifeste et évidente dès le début de l’échange avec Elmire, pourquoi Molière laisse-t-il Orgon sous la table ? Autrement dit, si on pose la question du point de vue de la « psychologie du personnage », qu’est-ce que vit Orgon sous la table (= ce que décide de lui faire vivre Molière) qui ne lui donne pas envie de sortir ? Autrement dit encore, si Orgon sort dès qu’il a compris dans le même temps que les spectateurs, le problème est simple et le sens clair : un homme s’est laissé « avoir » dans une sorte d’égarement et la révélation de l’hypocrisie suffit à le rétablir dans son bon sens.

Seulement, ce n’est ni aussi simple ni aussi clair puisqu’il ne sort pas.

Il s’agit donc d’un homme qui entend un autre homme demander à sa femme de coucher avec lui… et qui reste inerte alors que sa femme ne cesse de lui envoyer des signes pour lui faire comprendre que l’autre va passer à l’acte.

Ce que Molière fait manifester ainsi par Orgon et sa relation avec Tartuffe est donc de l’ordre de la perversion : la position du mari est à tous les points de vue inconfortable, pénible et douloureuse… et jouissive, puisqu’il la conserve.

Hum… Entre parenthèses, on peut aussi s’interroger sur la « psychologie du personnage » de la femme/épouse qui pourrait très bien lever le tapis et montrer son mari… Hum… Molière était marié à une femme de vingt ans plus jeune que lui, Armande Béjart – dont certains ont même fait courir le bruit qu’elle était une fille qu’il aurait eue avec Madeleine Béjart, membre importante de la première troupe dont il fit partie et avec laquelle il eut une relation –  et avec laquelle les relations n’étaient pas…  Hum… Mais bon… Quel rapport ?… Hum….

Le sens peut donc être celui-ci : Orgon compense une impuissance (sexuelle) par la perversion (Faire enrager le monde est ma plus grande joie) dirigée contre son fils (il le déshérite – dans la dernière version de la pièce, il a une fille qu’il donne à Tartuffe) et contre sa femme (Et je veux qu’à toute heure avec elle on vous voie) et il se sert de Tartuffe comme d’un substitut de cette impuissance.

Ce qui lui est insupportable, ce n’est donc pas que Tartuffe couche avec Elmire (il faut imaginer son plaisir sado-maso sous la table), c’est la révélation de son impuissance (C’est un homme, entre nous, à mener par le nez) par celui-là même qu’il a chargé de la masquer.  

Ce que l’église ne pouvait tolérer, c’est le lien que Molière établit entre religion et perversion : la religion peut être/est un outil d’une perversion disons passive par celui qui est fragilisé par la vie (Orgon) et active pour celui qui choisit d’exploiter cette fragilité (Tartuffe). De là à en conclure qu’elle est en soi, intrinsèquement, cet outil de perversion, il n’y a qu’un pas que l’autorité ecclésiastique ne pouvait pas laisser franchir. Le roi dont le pouvoir était appuyé sur cette autorité, non plus, même si l’individu Louis applaudissait le comédien.    

Dans la dernière mouture de la pièce intitulée Tartuffe ou l’imposteur, Tartuffe qui utilise pareillement la religion, se révèle être un escroc connu de la police et c’est l’intervention du roi qui vient rétablir Orgon dans ses biens qu’il lui a légués. L’escroquerie de droit commun « expliquant » le recours à l’hypocrisie, le rapport religion/perversion pouvait passer au second plan et la pièce sera finalement autorisée après une longue lutte pendant laquelle Molière écrira sa pièce la plus « révolutionnaire », Dom Juan.

Voilà ce qu’est, de mon point de vue, l’objet de Tartuffe, qu’il soit hypocrite ou imposteur, peu importe.

Nous verrons ce qu’en a fait le metteur en scène.

La pauvreté du discours

Les mots, la syntaxe, les phrases, disent le niveau de clarté, de lucidité de celui qui parle, en tant qu’individu ou porte-parole d’un groupe.

Julien Bayou secrétaire national d’Europe-Ecologie-Les Verts était invité au journal de 12 h 30 à France Culture, le mardi 26 avril 2022. Le journaliste l’interrogeait sur l’échec de son parti au premier tour (moins de 5% ont voté pour Yannick Jadot désigné par les Verts pour les représenter).

Quelques extraits :

« Je pense que l’écologie elle est radicale puisqu’il s’agit de changer la vie. (…) quand je pose le fait qu’il faut tirer des leçons je ne tire pas sur tel ou tel messager je dis que collectivement on doit tirer les leçons sur notre capacité à porter le message. Je ne remets rien en cause des positions que nous avons portées. (…) Je crois qu’il faut reconnaître évidemment que la FI est arrivée en tête (…) nous disons qu’il faut un projet qui ranime l’espoir dans ce pays »

En quoi l’écologie (l’étude de notre environnement) pourrait-elle être « radicale » ? Est-ce que c’est « la vie » qu’il s’agit de changer, ou une manière de vivre, c’est-à-dire une définition de la vie humaine ? 

Qu’est-ce que veut dire « poser le fait de tirer les leçons » ? « Poser le fait de » quand il s’agit d’analyser ? Et que veut dire « tirer les leçons sur une capacité » ? Et encore « porter des positions » ? Et encore « croire qu’il faut reconnaître » quand il s’agit d’un événement ? Et quel est cet « espoir » qu’il faut « ranimer » ? « Dans ce pays », oui, au cas où l’on s’imaginerait qu’il ne s’agit pas de la France.

Ces approximations de langage expriment les approximations d’une analyse fourvoyée dans une structure inadéquate de parti politique.

Et elles sont en soi le signe de la pauvreté du discours politique général, dont ce qui apparaît comme une cuisine électorale pour l’élection législative à venir est un autre signe.

Pour le moment, le discours se résume à des calculs arithmétiques, des projections mathématiques, des questions de tactique, de combinaisons, des problèmes de personnes, d’ego, dont l’expression la plus emblématique est sans doute celle de J-L Mélenchon après le 1er tour « Elisez-moi premier ministre ! »

Il n’y a pas, toujours pour le moment, un discours politique qui prenne en compte la gravité de l’état du pays dont le moins qu’on puisse dire est qu’il est déboussolé, pas très loin de se jeter dans l’abîme.

RN : ce qui n’a pas (assez) fonctionné

Nous le devons à V. Poutine.

L’agression militaire contre l’Ukraine a modifié la représentation du chef dont le RN a besoin pour s’imposer. Si, jusqu’en février dernier, V. Poutine pouvait incarner plutôt positivement ce chef auréolé de puissance « identitaire » (la Russie mythique se relevant face à une Europe méprisante destructrice de l’âme de ses Nations amollies) et si sa solide poignée de mains avec M Le Pen était valorisante (cette Marine, quel homme !), la guerre ukrainienne (le fort agressant le faible) en a perverti la représentation. M. Le Pen a dû prendre ses distances avec la référence « chef viril et musclé» et se transformer en mère aimante et protectrice. Cette mutation s’est accompagnée d’un programme budgétaire qui, contre son attente, a limité sa progression dans la mesure où il proposait des mesures dont les médias et E. Macron ont facilement pu montrer qu’elles aggravaient les inégalités. Une absurdité et un contresens, donc, en regard de l’image maternelle construite à coups de déclarations d’amour patriotique visant surtout les plus démunis.

Reste que, ce dimanche 24 avril 2022,  près de 42% des électeurs exprimés ont voté pour ce qu’elle incarne, soit plus de treize millions, autrement dit 27,3% des citoyens inscrits sur les listes électorales. Cette réalité permet de comprendre pourquoi les manifestations organisées après le 1er tour contre le RN ont rassemblé si peu de monde. Il est probable qu’une partie de ceux qui avaient manifesté contre le père en 2002 ont voté pour la fille vingt ans plus tard.

Même si un certain nombre d’entre eux a voté pour elle contre E. Macron en se persuadant que les autres ne le feraient pas en nombre suffisant, ils ont quand même pris et mis dans l’enveloppe qu’ils ont déposée dans l’urne le bulletin qui pouvait faire de Marine Le Pen la présidente de la République.

Il est peu probable que l’élection d’E. Macron soit suivie d’un raz de marée législatif LREM, et personne n’est en mesure de savoir dans quelle mesure les critère locaux, politiques et historiques habituels, seront opérants.

Le changement de système n’étant pas à l’ordre du jour, l’idéal (relatif) serait que les partis/mouvements du champ politique discutent ensemble en tant que tels.

Quand les blés sont sous la grêle, fou qui fait le délicat, écrivait Aragon en 1943 (La rose et le réséda).

La question est de savoir s’ils ont la même définition/perception de la grêle.

Voter

Pour quoi – et non pour qui – voter ? Un candidat n’est que l’expression d’une des strates qui nous constituent, individus et collectivité. Les arguments électoraux concernent le plus souvent des épiphénomènes ou des modalités de la gestion politique, quand bien même ils peuvent avoir des incidences importantes (impôts, retraite, santé…). Ainsi, dire que E. Macron est le « président des riches » est une manière d’esquiver le problème : il est l’expression du système capitaliste dont on sait le principe de fonctionnement (être= avoir+) et qu’aucun candidat n’a remis en cause – Ph. Poutou et N. Artaud exceptés, sur le mode révolte adolescente.  M. Le Pen est l’expression de nos peurs/angoisses qui ne sont pas de l’ordre du politique, mais de la pathologie liée à la dépression que nous traversons depuis 30 ans. Elire E. Macron c’est continuer dans le champ du politique. Elire M.Le Pen – directement ou en s’abstenant ou en votant « blanc » – c’est en sortir.   

Deux photos

Elles illustrent l’article à la Une du Monde numérique (22.04.2022) qui rend compte du meeting de M Le Pen à Arras, hier.

Sur la première, on la voit au pupitre entourée de jeunes vêtus du tee-shirt « Les Jeunes Marine », tous en train de chanter. Elle vient de prononcer un discours violent, brutal, agressif non seulement contre E. Macron mais contre tout ce et ceux qui ne coïncident pas avec son roman imaginaire de la France.

Ils ont moins d’une vingtaine d’années, des figures sympathiques et acceptent de s’identifier à cette femme qui prétend incarner la France méprisée et humiliée.

Sur la seconde, le visage déformé par son hurlement,  un jeune adulte brandit le drapeau tricolore. Est-ce lui qui a crié à trois reprises « Macron pendaison ! » pendant le discours ?

Qu’est-ce qui manque dans le discours global de l’école ?… telle est la question qui me vient quand je les vois applaudir le discours d’exclusion et de haine dont ils souhaitent qu’il devienne la référence majeure pour leur pays.