La littérature, le bien, le mal, Job, Œdipe, la responsabilité (1)

Tels sont les thèmes principaux évoqués par Frédérique Leichter-Flack (professeur de littérature à Science-po)  dan les Matins (France Culture) du 13/01/2023 et qu’elle traite dans son essai Pourquoi le mal frappe les gens bien ? (Flammarion).

Elle précisera au cours de l’entretien : « Cette question titre est complètement idiote, naïve, absurde et on le sait (…) nous sommes des êtres rationnels, nous savons que le fait d’être quelqu’un de bien ne vous protège pas de la malchance, l’injustice du sort, mais on y tient (…) »

La problématique qu’elle construit concerne le sens de la vie et de la littérature dont elle pense qu’elle a une fonction disons d’anticipation expérimentale : « La littérature est comme un premier coup pour nous préparer, pour élargir notre conception morale, comme une sorte de réserve d’expériences qu’on peut réinvestir dans notre rencontre avec l’injustice du sort. On a besoin de ces cas extrêmes pour penser des formes de vie qu’on ne rencontrera jamais nous-mêmes, mais qui nous servent à nous situer. »

En d’autres termes, une expérimentation par d’autres qui n’existent pas, qui joue un rôle comparable à celui qu’Aristote assigne à la tragédie, relativement au bien et au mal. « Qu’est-ce que ça dit de nous, des êtres humains, cette attente que, aux gens bien, il n’arrive rien de mal ? »

Elle prend deux exemples : Job et Œdipe.

1 – Job

Le Livre de Job se trouve dans les Livres poétique et sapientiaux de l’Ancien Testament de la Bible.

Le Prologue en prose présente le personnage : « Il y avait dans le pays de Hus un homme nommé Job ; cet homme était intègre, droit, craignant Dieu et éloigné du mal. Il lui naquit sept fils et trois filles. Il possédait sept mille brebis, trois mille chameaux, cinq cents paires de bœufs, cinq cents ânesses et un très grand nombre de serviteurs ;et cet homme était le plus grand de tous les fils de l’Orient. » avant d’exposer le problème : à Yahweh qui se réjouit du comportement de son serviteur Job, Satan – une sorte d’inspecteur de ce qui se passe dans le monde – oppose le scepticisme et le doute : « Etends la main, touche à ce qui lui appartient, et on verra s’il ne te maudit pas en face ! » Yahweh accepte le défi mais Satan ne devra pas toucher à la vie de Job.

Job perd donc tous ses biens et ses enfants. « Alors Job se leva, il déchira son manteau et se rasa la tête ; puis, se jetant par terre, il adora et dit : » Nu je suis sorti du sein de ma mère, et nu j’y retournerai. Yahweh a donné, Yahweh a ôté ; que le nom de Yahweh soit béni ! »

Satan demande ensuite à Yahweh d’étendre la main sur le corps de Job qui est alors frappé par la lèpre. A son épouse qui lui conseille de maudire Dieu il répond : « Tu parles comme une femme insensée. Nous recevons de Dieu le bien et nous n’en recevrions pas aussi le mal ? »

Après ce Prologue, vient le Poème en trois parties, trois cycles de discours, celui de Job qui maudit le jour de sa naissance, puis le dialogue entre Job et ses trois amis qui veulent le convaincre que ce qui lui arrive est une punition pour les fautes qu’il a commises. Job refuse cette explication en se proclamant innocent.

L’Epilogue, en prose, raconte que Dieu rétablit Job dans sa santé, lui redonne sept fils et trois filles et double sa fortune, alors qu’il reproche leur discours à ses amis qui obtiennent son pardon après avoir accompli un sacrifice.

La problématique est donc celle du sens du malheur : pour les trois amis, il s’agit de la culpabilité (consciente ou pas) de celui qui en est frappé, pour Job, le malheur est inhérent à la vie terrestre et c’est cette position qui lui vaut de retrouver son statut initial.

La distinction (vérifiée dans deux éditions de la Bible) entre Yahweh (écriture de 4 consonnes – tétragramme – à la prononciation inconnue sinon impossible qui désigne une divinité sémitique archaïque) et Dieu (juif, chrétien) peut éclairer le sens : « Dieu » concerne le rapport avec les hommes et Yahweh le rapport avec ce qui est, la vie d’une manière générale. Il y aurait donc une distinction entre la vie, telle qu’elle est, contenant le bonheur et le malheur sans rapport avec le bien et le mal – conception de Job qui est récompensé –  et la vie telle qu’elle est supposée avoir du sens en relation avec Dieu, punissant par le malheur, ce qui implique la culpabilité de l’homme qui en est frappé – une construction humaine « insensée » (incarnée par la femme de Job dont la réaction est purement émotive, sensible) et une erreur raisonnée (incarnée par ses amis,  désavoués.)

Loin de nous préparer à « élargir notre conception morale » relativement à « l’injustice du sort », ce récit-parabole indiquerait au contraire la vanité de la morale (du bien et du mal) comme outil d’explication en soulignant que l’homme contribue à son malheur en recourant à une transcendance religieuse qui le culpabilise.

( à suivre : Œdipe)

B. Macron, immigration, wokisme

Trois sujets amplement discutés dans les tribunes du Monde du 13/01/2023. Trois contributions.

1) Brigitte Macron et son expression publique:

Le problème n’est pas de contester à B. Macron le droit d’avoir des opinions comme n’importe qui, mais de reconnaître que l’écho de leur expression n’est pas dissociable du pouvoir qu’exerce E. Macron. Elle le signifie elle-même en disant, à propos du port de l’uniforme « Je l’ai bien vécu », ce qui, sous l’apparence d’une simple dénotation, est ce qu’on appelle un argument d’autorité, à savoir : si je l’ai bien vécu c’est que c’est bien. Quant au fond, l’uniforme, comme son nom l’indique, n’est qu’une forme unique, autrement dit une manière de dissimuler, pendant un temps donné, sous une apparence d’égalité formelle, les disparités dont la bonne conscience se plaît à croire et surtout à faire croire qu’elles sont abolies.

2) La question de l’importance de l’appel d’air, mise en cause par des recherches universitaires contestées par de nombreux lecteurs :

Quelles que soient les conditions d’accueil, reste une question majeure : celle du niveau des contraintes qui conduisent toutes ces personnes à quitter leur pays pour un voyage qui met leur vie en jeu. A tous ceux qui répondent par l’appel d’air : posez-vous la question pour vous-même et imaginez la puissance qu’il faut lui supposer pour que vous vous résolviez à prendre une telle décision. L’appel d’air n’est ni plus ni moins qu’un argument-prétexte pour évacuer la question des coresponsabilités.

3) le wokisme dont l’universitaire québécois Francis Dupuis-Déri met en cause les critiques dont il est l’objet [Panique à l’université – éditions Lux] et qui suscite une vive contestation  :

Ce qu’on appelle wokisme concerne spécifiquement les Etats-Unis et les sociétés occidentales qui n’ont jamais construit et analysé – hors des champs très commodes de l’idéologie religieuse, de la repentance, du passé prétendument révolu etc. –  la problématique du racisme, du colonialisme et de leur rapport avec le capitalisme, en particulier ses formes industrielles et commerciales depuis la fin du 18ème . Les démesures du wokisme ne sont que les réponses aux démesures de ces absences et de ces dénis. Les unes ne sont pas plus acceptables que les autres. La mauvaise foi consiste à oublier les secondes, bref, à faire comme si le wokisme ne se situait pas dans l’histoire.

BrigitteTrogneux-Macron et l’uniforme

J’ai trouvé sur la page internet franceinfo  (12/01/2023) la confirmation de la surprenante information entendue à la radio :

« Brigitte Macron se prononce « pour le port de l’uniforme à l’école », dans un entretien publié mercredi 11 janvier par Le Parisien (article pour les abonnés). Interrogée par sept lecteurs du quotidien sur différents thèmes, l’épouse du président Emmanuel Macron exprime un avis tranché sur ce sujet controversé, jusqu’au sein du camp présidentiel. « J’ai porté l’uniforme comme élève: 15 ans de jupette bleu marine, pull bleu marine. Et je l’ai bien vécu. Cela gomme les différences, on gagne du temps, [car] c’est chronophage de choisir comment s’habiller le matin, et de l’argent, par rapport aux marques », dit la première dame. « Donc je suis pour le port de l’uniforme à l’école, mais avec une tenue simple et pas tristoune », ajoute-t-elle. »

Deux précisions liminaires : le RN propose – aujourd’hui à l’Assemblée Nationale – que l’uniforme soit obligatoire dans les écoles et les collèges. Le ministre de l’Education, Pap Ndiaye, a déclaré qu’il y était hostile.

Maintenant, penchons-nous attentivement sur cette problématique vestimentaire (bleu marine).

Donc, la jupette et le pull (bleu marine) pour gommer les différences sociales et évacuer l’angoisse qui étreint enfants et adolescents au moment de s’habiller.

Cette mise en évidence lumineuse du textile (bleu marine) dans le règlement des problèmes existentiels, financiers et sociaux conduit quand même à poser quelques questions.

Si l’angoisse infantile et adolescente ne concerne pas que les filles, sauf à imaginer que les garçons devraient porter une jupette, devront-ils porter une culotte courte ou un pantalon (bleu marine) ? Ne pas imposer l’une ou l’autre ne revient-il pas à déplacer l’angoisse matinale de la couleur à la forme ? Sans parler de la question : jupettes avec ou sans plis ? Et les socquettes ? A moins que ce ne soit des chaussettes : quelle couleur et quelle dimension ? Et les chaussures ? Brigitte ne précise aucun de ces concepts, ce qui laisse la porte ouverte à maintes controverses essentielles.

Ce n’est pas tout.

L’analyse expérimentale ainsi formulée par Brigitte en tant qu’épouse Macron et vécue en tant que Brigitte Trogneux concerne l’enseignement privé confessionnel où elle fit ses études, ce qui permet d’apprécier l’importance des grandes différences sociales de la population scolaire qui fréquentait ces écoles payantes et que l’uniforme réussissait si bien à gommer. Et, dans les rues, les petites filles en jupette et pull (bleu marine) qui se rendaient en même temps qu’elle à l’école privée confessionnelle apparaissaient comme des figures d’égalité républicaine et laïque, alors que les autres, celles qui se rendaient à l’école publique vêtues n’importe comment dans des couleurs qui n’étaient pas le bleu marine,  portant de surcroît sur leur visage les marques profondes de l’angoisse de la garde-robe, étaient, scandaleusement exposées aux yeux de tous, les figures obscènes de l’inégalité sociale.  Certains mauvais esprits feront remarquer que les filles en jupette et pull (bleu marine) étaient conduites à l’école en voiture, mais, comme je l’ai dit, ce sont de mauvais esprits.

On remarquera aussi que l’expérience vécue ainsi racontée est validée par l’irrécusable argument  « Je l’ai bien vécu » que justifie le titre de Première Dame. Les mêmes mauvais esprits feront remarquer qu’à l’époque, Brigitte ne l’était pas,  ce qui est vrai, mais, d’une part ce sont de mauvais esprits, et, d’autre part, n’est-il pas évident que dans ces classes animées par des religieuses elles-aussi en uniformes soufflait l’esprit de prédestination ?

Enfin, pour que sa proposition textile soit cohérente avec l’expérience en jupette et pull (bleu marine), la Première Dame devrait, en même temps, proposer que l’école publique devienne privée. Et confessionnelle.

Et aussi que le bleu marine soit désormais appelé Bleu Brigitte.

Brésil

« Des soutiens de l’ancien président d’extrême droite, opposés au retour au pouvoir de Lula, ont saccagé le Congrès, la Cour suprême et le palais présidentiel à Brasilia, dimanche. Jair Bolsonaro a simplement évoqué des invasions qui « enfreignent » la démocratie. » (A la Une du Monde – 09/01/2023)

Quelques réactions

« Au Brésil , une amicale des brésiliens mécontents défilent dans la rue et arpentent paisiblement le sénat . La presse et les politiques s’empressent de faire un parallèle avec l’incident du capitole . En dépit d’heurts contenus et désorganisés. Une révolution ? Non une révolte somme toute banale. »

« Cela prouve la maturité de la démocratie brésilienne. Il ne suffit pas qu’un quarteron d’extrémistes investisse les lieux de pouvoir pour renverser le choix du peuple. A contrario de nombre de pays Africains. »

« Les adeptes de la « désobéissance civile » feraient ça s’ils étaient plus nombreux. Heureusement leur faible nombre les oblige à se limiter à l’invasion des musées. »

« On s’énerve pour pas grand monde, on se fait peur à peu de frais.
Rien à côté des gilets jaunes. Tout à été vite terminé
. »

« Comme le Brésil, les USA sont d’essence coloniale. La démocratie pourrait s’y développer si l’on changeait la composition ethnique du pays. Mais, dans les deux cas, la classe dominante et toujours la même qu’à l’époque de la fondation. Je reste donc très pessimiste. »

Ma contribution :

Parler de ce qui se passe au Brésil, c’est, à en lire la plupart des commentaires, parler de soi, de son rapport avec ce que représentent Trump-Bolsonaro, entre autres, et des pulsions qui incitent à renverser par la violence le discours opposé au mythe du monde lisse qui nous hante tous plus ou moins. Oui, l’existence était plus simple et heureuse quand la famille était un père une mère et leurs enfants biologiques, quand on avait le bleu ou le rose pour les bébés, quand le genre était confondu avec le sexe, quand « la vie » l’emportait sur les petites vies devenues aujourd’hui si exigeantes ! Il y avait le bien, le mal, la patrie, le chef, les hommes pour ceci, les femmes pour cela, les enfants qui se taisent à table. On allait au ciel, on ressusciterait, les pauvres de la terre seraient les riches du paradis. On croyait aussi aux lendemains qui chantent et qui sont morts. C’était bien, mais c’est fini et il fait de plus en plus chaud. Heureusement, Trump et Bolsonaro disent que non.

Une réponse :

« Ha ha ! Un peu d’humour, que diable ! Ça fait du bien. Merci JP.« 

IVG, Foot et littérature

Trois contributions au Monde relatives à trois articles (08/01/2023) : l’un traite des conséquences négatives de la restriction de la loi sur l’IVG en Pologne, l’autre des tensions entre les dirigeants de la Fédération Française de Football et la reconduction de l’entraîneur de l’équipe de France, le troisième est un éditorial à charge contre l’œuvre de M. Houellebecq dont l’auteur explique le succès plus par les polémiques qu’elle suscite que par ses qualités intrinsèques.

1° L’IVG – hors raisons médicales – est le résultat d’un échec, accidentel ou programmé, de la contraception qui est une problématique acceptée, relativement, depuis peu.  L’idéologie « l’enfant est un don de Dieu » ou « il faut laisser faire la nature » contient un fatalisme signifié par exemple par l’expression commune « tomber enceinte », prononcée comme si elle allait de soi. A la racine, le problème du corps, de la sexualité. Les réactions violentes suscitées par la distinction récente entre sexe et sexualité et la problématique du « genre » font partie du même ensemble de questions.

2° La politique du résultat, quoi qu’il en coûte du plaisir du joueur et du spectateur,  est significative de la corruption du concept de « jeu ». Par ailleurs, les hymnes nationaux et l’importance « patriotique » donnée à ce sport collectif en un temps où l’humanité est confrontée à un problème existentiel grave, sonnent comme des incongruités que soulignent les comportements agressifs sur les terrains et dans les tribunes. Si le football est le seul sport collectif dont la dimension est planétaire, c’est parce qu’il est le signe d’un enjeu symbolique qui dépasse de loin la compétition telle qu’elle est devenue, le plus souvent ennuyeuse, émaillée de trucages, de simagrées, obéissant au seul résultat. Champion par les tirs au but aléatoires…  Reste le football pratiqué par les femmes… pour le moment du moins.

3° Difficile de prédire quel écrivain résistera au temps. Quels critères ? « L’impersonnel » de Flaubert ? Le refus du conjoncturel en tant qu’objet du roman ? Mais… Balzac que n’aimait pas Flaubert, Zola qu’il appréciait – relativement -, George Sand, sa grande amie de cœur, mais pas souvent d’accord avec elle. L’idéologie ? Que reste-t-il de la littérature dictée par la peur, le repli, dont l’œuvre en question est un exemple et qui fait écho à l’angoisse ambiante dont elle se nourrit ? Céline, non pour l’idéologie, nauséabonde et mortifère, mais pour le langage en tant qu’expression révolutionnaire de la fange qui est une de nos composantes – comme, mais pour une révolution tout autre, celle qui fait lever les yeux de la fange vers les étoiles, Rimbaud qui comprend très vite la limite de son entreprise. Rien, dans cette œuvre, de révolutionnaire quant à l’expression de nos angoisses. Seule, leur instrumentalisation.

Expertise psychiatrique

Un article du Monde (A la Une du 07/01/2023) fait part d’une contre-expertise psychiatrique concluant à l’irresponsabilité pénale d’un présumé terroriste, un homme qui avait frappé à l’arme blanche, au hasard, des passants dans une rue de Romans-sur-Isère, le 4 avril 2020. Une expertise précédente avait conclut à une altération du discernement qui ne le dispensait pas d’une sanction pénale.

Quelques réactions :

« La « folie » c’est aussi parfois lié à une norme. Tuer des mécréant, ce n’est pas acte de folie, c’est écrit dans le livre sacré de 1 ou 2 milliards de personnes. »

« Pouvoirs démesurés des experts psychiatres, ici deux psy dont l’un de Ste Anne à Paris et tout le récit tragique, criminel est évacué. Point de discernement, pas de responsabilité pénale. L’avis, les conclusions auraient pu être tout à fait différentes, la psychiatrie tâtonne, use d’empirisme et pourtant c’est elle qui à la fin, décide. Tant pis pour toutes les victimes. On se croirait dans une tragédie antique, ça fait froid dans le dos. Et eux, ces experts, quel effet ça leur fait leur voix qui tranche , si j’ose dire? »

« La psychiatrie, cette science exacte où 2 experts aboutissent à 2 conclusions différentes, un peu comme si un scientifique pensait que la Terre est ronde, et l’autre que la Terre est plate. »

Ma contribution :

Si l’on pousse au bout les critiques visant l’expertise psychiatrique, le présupposé est la rationalité pure de l’être humain, même dans ce qui paraît le moins rationnel, comme tuer des inconnus dans la rue. Au fond, ces critiques érigent en loi une subjectivité d’évidence à partir d’un syllogisme bancal : je suis conscient et responsable de ce que je fais et tout le monde est comme moi, or cet homme a commis des crimes, donc il est conscient et responsable. Question à ces critiques : pourquoi, vous qui êtes responsables et conscients de l’être, ne tuez-vous pas, comme ça, au hasard ? La psychiatrie qui tente de comprendre ce qui est de l’ordre de l’irrationnel, de l’irresponsable (au sens littéral d’une réponse inadéquate) ne peut pas être une science exacte comme peut l’être celle de l’horloger qui démonte un mécanisme ; ses hésitations, ses contradictions sont l’expression de celles de l’être humain. Que proposez-vous d’autre ?

Une réponse :

« @Jean-Pierre: merci pour votre post et pour votre dernière question. C’est bien de cela dont il s’agit: la psychiatrie en tant que discipline disposant d’un discours médical sur le fonctionnement de l’esprit humain a prospéré institutionnellement dès les premières décades du XIXème siècle et l’instauration du nouvel ordre idéologique post-révolutionnaire. Ce n’est pas la psychiatrie qui a instauré l’abolition du discernement, c’est l’article 64 du Code pénal (« il n’y ni crime ni délit etc… »). La psychiatrie s’est installée dans cette niche idéologique et y a pris le pouvoir qu’on sait malgré sa fragilité épistémologique fondamentale: l’absence de corrélation entre une maladie psychiatrique et une inscription repérable dans une réalité organique. D’où cette double question: par quoi remplacer l’expertise psychiatrique si on estime qu’elle est sujette à caution et comment modifier notre droit si on ne se fonde pas sur le pré-requis de la liberté de conscience et de jugement ? »

Ma réponse :

Merci pour ces précisions. Je mettrai seulement une nuance sur la « prise du pouvoir » par la psychiatrie dans le sens où je pense qu’une institution quelle qu’elle soit et quelles que soient les intentions de ses membres, se voit, par choix ou par défaut, assigner une fonction/mission par la société confrontée au dysfonctionnement individuel ou collectif. L’appel à la psychiatrie, pour incertaines que soient les réponses apportées, marque un progrès (= rapport d’adéquation entre les dérives des comportements humaines et la complexité expérimentée de leurs causes) qui se heurte encore à la croyance archaïque au libre-arbitre et à la toute-puissance de la volonté : autrement dit, manque, notamment à l’école, un apprentissage, philosophique, sur ce qu’est la liberté. Seule une infime minorité d’une classe d’âge est initiée à ce qu’est la démarche philosophique. Ce n’est sans doute pas un hasard.

Rutebeuf-Verlaine, le couple surprenant.

L’article qui leur a été consacré ici le 7 juin 2020 a attiré l’attention de 1651 visiteurs à ce jour. Je trouve que c’est beaucoup. Parce que quand même. Quelqu’un à qui je faisais part de mon étonnement m’a fait remarquer que taper « Rutebeuf-Verlaine » dans un moteur de recherche faisait apparaître le blog en première position. Oui, bon, mais cela n’explique que la partie la plus mince de l’énigme, l’autre, la plus épaisse, étant : mais qu’est-ce qui peut conduire à cette recherche d’un couple qui n’est pas tout à fait au premier plan de l’actualité ? Ce serait le couple Verlaine-Rimbaud, je comprendrais, mais cette relation tout de même improbable !  Rutebeuf ne la mentionne jamais, j’ai vérifié. Je n’ai rien trouvé non plus dans l’œuvre et la correspondance de Verlaine. Si vous vous lancez à votre tour dans cette recherche, comme vous partiriez pour un voyage vers un inconnu gros de promesses (c’est une métaphore parturiente, si j’ose dire ), je vous souhaite un bon vent (c’est encore une métaphore, maritime cette fois, agrémentée d’un clin d’œil poétique en direction du couple en question). Ne manquez pas de faire part du résultat de vos recherches.

Richard Malka, l’islam, l’intolérance et « le fond des choses »

L’avocat Richard Malka était l’invité des Matins de France Culture (03.01.2023) à l’occasion de la parution de son livre Traité sur l’intolérance inspiré pour l’essentiel par l’attentat contre Charlie-Hebdo (7 janvier 2015), journal dont il contribua à rédiger les statuts et qu’il défendit lors des procès de première instance et d’appel.

Il explique qu’il a mis à profit ce temps pour approfondir sa réflexion dans les domaines juridique, philosophique, historique. « J’ai voulu aller au fond des choses et parler de religion » précise-t-il avant d’ajouter : « Si l’on veut combattre le terrorisme, eh bien, je crois qu’il faut combattre le fanatisme et la vision intégriste de la religion », « je crois » pouvant laisser penser que le lien entre les deux n’est pas établi, au moins depuis le 18ème siècle (cf. Voltaire).

Il définit les terroristes ainsi : « Le produit de mensonges multiples et les marionnettes de marionnettistes qui par le passé et aujourd’hui encore tirent les fils idéologiques et théologiques des instruments qu’ils sont. »

Et il ajoute, apparemment sans en mesurer l’importance  : « Ces terroristes ne sont pas très intéressants en tant que tels, par contre ces idéologues sont intéressants. »

Ce distinguo – étrange dans la bouche d’un avocat –  est le signe de la limite d’une analyse qui, on va le voir, ne fera qu’effleurer le seuil de ce qu’il appelle « le fond des choses ».

Quant aux moyens de lutte :  « Si l’on veut combattre utilement le terrorisme, et plus largement le fanatisme, l’obscurantisme, il faut avoir un discours idéologique, un « humanisme militant » [il précise que c’est une expression de Thomas Mann], intransigeant sur nos valeurs républicaines, un amour de la liberté d’expression c’est notre arme principale contre cette vision fanatique qui produit le terrorisme… »

D’abord, lutter contre une idéologie en lui opposant une autre idéologie revient à confronter deux subjectivités, ce qui conduit à alimenter le cycle de l’incompréhension et de la violence. A la fin, c’est le plus fort qui gagne avec l’épée ou le cimeterre, la croix ou le croissant.

Ensuite, l’histoire de la pensée et de la lutte contre le fanatisme montre clairement que les « valeurs » ne valent que pour ceux qui les partagent et que leur efficacité est nulle. Si « l’amour de la liberté d’expression » est une belle formule, il n’est pas inutile de rappeler que Voltaire a pu être (relativement) efficace dans l’affaire Calas ou celle du chevalier de la Barre, et après l’exécution des deux hommes, en utilisant non pas l’arme d’une idéologie, mais en s’appuyant sur des investigations d’enquête policière et de droit.

– « …  et il faut aussi diffuser de la connaissance sur l’islam parce qu’il n’y a pas qu’une vision de l’islam. »

Ce qui suppose que le terroriste agirait par méconnaissance de l’histoire de la religion dont il se réclame et qu’une connaissance de cette histoire le conduirait à mettre en cause les dogmes qui lui servent de justification. Je ne suis pas sûr que cet argument de l’ignorance supposée ferait accepter la circonstance atténuante.

Atteindre le « fond des choses » commence par le rappel de l’opposition historique (7ème siècle) entre ce qu’il présente comme les deux Corans, celui d’avant Médine, « très poétique, parfois révolutionnaire où il n’y a pas de contraintes en religion ou Mahomet séduisait » et celui d’après « où Mahomet est aux commandes, et là, ils choisissent, et c’est un choix humain, un choix de libre arbitre, un Coran fermé, un Coran du refus de l’interprétation, l’abrogation de tout ce qu’il y a de pacifique dans le Coran pour mener des guerres et interdire d’autres visions que la leur .»

Et quand il demande, et avec insistance, pourquoi on ne dit pas que ce sont les hommes qui ont décidé de privilégier ce que le journaliste appelle le « Coran des ténèbres », il laisse entendre que certains croient qu’il s’agit de la parole d’Allah en direct, mais il ne va pas jusqu’à dire explicitement que le Coran, quel qu’il soit, est une œuvre humaine écrite par les hommes, encore moins qu’Allah pourrait bien être une création humaine.

« Si on n’historise pas, on voit l’obscurantisme arriver… » annonce-t-il sur le ton de la conviction,  comme si l’historisation, qui ne date pas d’aujourd’hui, avait jamais empêché l’obscurantisme, et  «… le monde des fanatiques n’a jamais existé que dans leur cerveau » laisse entendre que le monde de la croyance (non fanatique) est un réel objectif qui existe en-dehors du cerveau des croyants.

Quand le journaliste lui demande comment il explique le dynamisme de l’islam comparativement à la chrétienté, il répond :

« Il [l’islam] propose une transcendance forte là où il n’y en a plus beaucoup et les gens ont besoin de transcendance, l’être humain a besoin de croire à plus grand que soi, c’est une religion qui propose un plus grand que soi, et en temps obscurs, eh bien on en a besoin. (…) On n’en sortira pas si on ne propose pas nous aussi une transcendance, quelque chose qui soit plus grand ; il n’y a plus grand-chose, l’Europe ça ne fait plus rêver personne, le communisme n’existe plus, le capitalisme ça fait plus rêver, donc effectivement, si on n’oppose rien à cela, si on oppose pas une autre vision, qu’elle soit républicaine, qu’elle soit humaniste, qu’elle soit musulmane pour ce qui est des musulmans parce que c’est un fait acquis, ça existe, eh bien, effectivement, on va au-devant de gros problèmes, donc il faut penser, il faut s’exprimer. » 

Que dire d’une telle conception du « fond des choses » et de « l’autre vision » présentée comme une réponse nouvelle ?

Reste ceci, qui me semble significatif du déni que je ne cesse de mettre en évidence dans mes articles : il y a un mot absent, un mot que R. Malka ne prononce pas une seule fois pendant les quarante minutes de son intervention, le mot qui est pourtant le fondement de toutes les religions, de l’islam en particulier : la mort.

Quant à « transcendance », c’est un concept dont la définition mérite plus que le « quelque chose qui soit plus grand » et qui n’est pas incompatible avec celui d’immanence,  autre mot absent du discours.

Une problématique dont j’ai déjà plaidé la cause dans ce blog.

La mort de Pelé et le but du jeu

Considérée depuis quelques mètres seulement au-dessus de la Terre, l’ampleur planétaire de l’événement – la mort d’un joueur de football – conduirait sans doute Voltaire à ajouter un chapitre à son Micromégas.

En fin connaisseur de ce sport, il rappellerait à tous les commentateurs à la mémoire courte que l’épopée péléenne (il réfléchirait beaucoup avant d’utiliser cette expression à connotation homérique) commença en 1958, en Suède, notamment lors de la demi-finale de la coupe du monde qui opposa le Brésil à la France. Il préciserait que le gardien brésilien (Gilmar) y encaissa (c’est le verbe convenu) son premier but, marqué par Just Fontaine, qui occupait le poste d’avant-centre et qui est toujours détenteur du record de buts marqués – 13 – dans une même compétition. Il conseillerait aussi d’aller voir sur YouTube un résumé de cette rencontre, exemple intéressant de la manière dont on pratiquait alors ce dont on pourrait oublier aujourd’hui qu’il s’agit d’un jeu.

Après avoir lu et écouté tous les spécialistes, après en avoir discuté avec Diderot – pour le questionnement philosophique –  et Freud – pour les problèmes particuliers de la symbolique et du transfert dans le domaine de la sexualité* –  il conseillerait aussi et vivement de ne pas poser la question inopportune du rapport entre l’individu et l’icône, mais de s’interroger sur la spécificité de ce sport collectif, le seul qui ait une dimension planétaire… ceci expliquant cela et, ajouterait-il après avoir consulté Pierre Dac, « lycée de Versailles » (Pour ceux qui ont une connaissance approximative de l’esprit calambouresque de l’auteur de l’Os à moelle, de Pensées – quand même assez différentes de celles de Pascal -, entre autres facéties livresques et radiodiffusées, je traduis : « et vice et versa »).

* Si le football est le seul sport collectif à être pratiqué partout et à susciter une telle passion, j’ai tendance à me dire (en aparté) qu’il y a forcément une « raison » qui doit être à la mesure de ces dimensions spécifiques à proprement parler extraordinaires pour un jeu. Et si je décrypte le but ( !) du jeu, les installations, les règles (oh !) j’ai encore tendance (hum… curieux cette tendance à avoir tendance) à me dire (toujours en aparté) qu’il faut y voir une représentation de la sexualité (ho !). C’est vrai aussi pour la bourrée auvergnate mais le costume est très différent. Les chaussures aussi.