Richard Malka, l’islam, l’intolérance et « le fond des choses »

L’avocat Richard Malka était l’invité des Matins de France Culture (03.01.2023) à l’occasion de la parution de son livre Traité sur l’intolérance inspiré pour l’essentiel par l’attentat contre Charlie-Hebdo (7 janvier 2015), journal dont il contribua à rédiger les statuts et qu’il défendit lors des procès de première instance et d’appel.

Il explique qu’il a mis à profit ce temps pour approfondir sa réflexion dans les domaines juridique, philosophique, historique. « J’ai voulu aller au fond des choses et parler de religion » précise-t-il avant d’ajouter : « Si l’on veut combattre le terrorisme, eh bien, je crois qu’il faut combattre le fanatisme et la vision intégriste de la religion », « je crois » pouvant laisser penser que le lien entre les deux n’est pas établi, au moins depuis le 18ème siècle (cf. Voltaire).

Il définit les terroristes ainsi : « Le produit de mensonges multiples et les marionnettes de marionnettistes qui par le passé et aujourd’hui encore tirent les fils idéologiques et théologiques des instruments qu’ils sont. »

Et il ajoute, apparemment sans en mesurer l’importance  : « Ces terroristes ne sont pas très intéressants en tant que tels, par contre ces idéologues sont intéressants. »

Ce distinguo – étrange dans la bouche d’un avocat –  est le signe de la limite d’une analyse qui, on va le voir, ne fera qu’effleurer le seuil de ce qu’il appelle « le fond des choses ».

Quant aux moyens de lutte :  « Si l’on veut combattre utilement le terrorisme, et plus largement le fanatisme, l’obscurantisme, il faut avoir un discours idéologique, un « humanisme militant » [il précise que c’est une expression de Thomas Mann], intransigeant sur nos valeurs républicaines, un amour de la liberté d’expression c’est notre arme principale contre cette vision fanatique qui produit le terrorisme… »

D’abord, lutter contre une idéologie en lui opposant une autre idéologie revient à confronter deux subjectivités, ce qui conduit à alimenter le cycle de l’incompréhension et de la violence. A la fin, c’est le plus fort qui gagne avec l’épée ou le cimeterre, la croix ou le croissant.

Ensuite, l’histoire de la pensée et de la lutte contre le fanatisme montre clairement que les « valeurs » ne valent que pour ceux qui les partagent et que leur efficacité est nulle. Si « l’amour de la liberté d’expression » est une belle formule, il n’est pas inutile de rappeler que Voltaire a pu être (relativement) efficace dans l’affaire Calas ou celle du chevalier de la Barre, et après l’exécution des deux hommes, en utilisant non pas l’arme d’une idéologie, mais en s’appuyant sur des investigations d’enquête policière et de droit.

– « …  et il faut aussi diffuser de la connaissance sur l’islam parce qu’il n’y a pas qu’une vision de l’islam. »

Ce qui suppose que le terroriste agirait par méconnaissance de l’histoire de la religion dont il se réclame et qu’une connaissance de cette histoire le conduirait à mettre en cause les dogmes qui lui servent de justification. Je ne suis pas sûr que cet argument de l’ignorance supposée ferait accepter la circonstance atténuante.

Atteindre le « fond des choses » commence par le rappel de l’opposition historique (7ème siècle) entre ce qu’il présente comme les deux Corans, celui d’avant Médine, « très poétique, parfois révolutionnaire où il n’y a pas de contraintes en religion ou Mahomet séduisait » et celui d’après « où Mahomet est aux commandes, et là, ils choisissent, et c’est un choix humain, un choix de libre arbitre, un Coran fermé, un Coran du refus de l’interprétation, l’abrogation de tout ce qu’il y a de pacifique dans le Coran pour mener des guerres et interdire d’autres visions que la leur .»

Et quand il demande, et avec insistance, pourquoi on ne dit pas que ce sont les hommes qui ont décidé de privilégier ce que le journaliste appelle le « Coran des ténèbres », il laisse entendre que certains croient qu’il s’agit de la parole d’Allah en direct, mais il ne va pas jusqu’à dire explicitement que le Coran, quel qu’il soit, est une œuvre humaine écrite par les hommes, encore moins qu’Allah pourrait bien être une création humaine.

« Si on n’historise pas, on voit l’obscurantisme arriver… » annonce-t-il sur le ton de la conviction,  comme si l’historisation, qui ne date pas d’aujourd’hui, avait jamais empêché l’obscurantisme, et  «… le monde des fanatiques n’a jamais existé que dans leur cerveau » laisse entendre que le monde de la croyance (non fanatique) est un réel objectif qui existe en-dehors du cerveau des croyants.

Quand le journaliste lui demande comment il explique le dynamisme de l’islam comparativement à la chrétienté, il répond :

« Il [l’islam] propose une transcendance forte là où il n’y en a plus beaucoup et les gens ont besoin de transcendance, l’être humain a besoin de croire à plus grand que soi, c’est une religion qui propose un plus grand que soi, et en temps obscurs, eh bien on en a besoin. (…) On n’en sortira pas si on ne propose pas nous aussi une transcendance, quelque chose qui soit plus grand ; il n’y a plus grand-chose, l’Europe ça ne fait plus rêver personne, le communisme n’existe plus, le capitalisme ça fait plus rêver, donc effectivement, si on n’oppose rien à cela, si on oppose pas une autre vision, qu’elle soit républicaine, qu’elle soit humaniste, qu’elle soit musulmane pour ce qui est des musulmans parce que c’est un fait acquis, ça existe, eh bien, effectivement, on va au-devant de gros problèmes, donc il faut penser, il faut s’exprimer. » 

Que dire d’une telle conception du « fond des choses » et de « l’autre vision » présentée comme une réponse nouvelle ?

Reste ceci, qui me semble significatif du déni que je ne cesse de mettre en évidence dans mes articles : il y a un mot absent, un mot que R. Malka ne prononce pas une seule fois pendant les quarante minutes de son intervention, le mot qui est pourtant le fondement de toutes les religions, de l’islam en particulier : la mort.

Quant à « transcendance », c’est un concept dont la définition mérite plus que le « quelque chose qui soit plus grand » et qui n’est pas incompatible avec celui d’immanence,  autre mot absent du discours.

Une problématique dont j’ai déjà plaidé la cause dans ce blog.

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