La grammaire française telle qu’elle est enseignée aux professeurs par le ministère de l’Education nationale (4)

*Rappel :

-GFM : Grammaire française « ministérielle » (sur Internet)

– GEQ : La grammaire en questions – titre d’un essai de l’auteur du blog.

Cette Grammaire du français est révélatrice de ce que le discours officiel,  académique, dit des limites de la société – il en est le porte-parole, plus ou moins conscient, comme l’école – quand il s’agit d’aborder la problématique du vivant, en l’occurrence le langage qui en est l’expression.

C’est en quoi sa lecture est pénible, presque déprimante.

La seule petite lumière – mais oui,  il y en a une –   est celle, non d’un doute – quand même pas – mais d’une très relative incertitude. Par exemple concernant le rejet du conditionnel en tant que mode. (voir dans un article à venir).  

Ce discours construit sur la distinction forme/sens conduit à des non-sens.

Par exemple pour le complément d’objet (COD : complément d’objet direct / COI : complément d’objet indirect).

Voici l’explication qu’en donne GFM (niveau I p.15) :

– Le facteur distribue le courrier : COD de distribue.

– Le facteur parle à sa collègue : COI de parle.

– Le facteur va à Paris : COI de va.

– Le facteur donne une lettre à ma voisine : COD + COI de donne.

« Un complément d’objet est en rapport avec le sens du verbe. Plus précisément, il est impliqué par le sens du verbe. Par exemple, le verbe boire implique des compléments dont le sens est compatible avec le sens de boire : elle boit de l’eau, elle boit du café, etc. Le verbe aller implique une destination (par conséquent à Paris est un COI dans « Elle va à Paris ») »

Questionnement de GEQ, réfrénant autant qu’il le peut un étonnement qui le laisse sans voix – qui n’empêche pas d’écrire : quelle compréhension permettent en rapport et compatible ? Dans la phrase « Le facteur va en voiture avec son frère à Paris », en quoi en voiture et avec son frère seraient moins en rapport et moins compatibles avec « va » que « à Paris » ? Ils seraient donc eux aussi des compléments d’objet ? Est-ce que toute précision apportée à l’action exprimée par un verbe n’est pas nécessairement en rapport et compatible avec lui ?

 Critique, mesurée pour le moment :  GFM ne définit pas la notion « objet » ce qui aboutit à faire de l’expression complément d’objet une abstraction que son application à des informations différentes vide de sens.

Les élèves en difficulté répondaient à ma question « comment comprends-tu le COD ? » par « c’est ce qui répond à la question quoi ? »  –  le GFM a abandonné ce procédé de repérage, qui – je l’ai vérifié tout récemment –  est toujours utilisé.

« Je pose le livre sur la table » : je pose quoi ? = le livre = COD de pose.

« Sur la table est posé un livre » : sur la table est posé quoi ?  = le livre = COD de est posé.

Réponse juste dans le premier cas, fausse dans le second (livre est le sujet du verbe), avec, pour effet, le désarroi de celui qui avait bien retenu et appliqué ce qu’on lui avait enseigné.

Si je demandais la signification de « complément »,  ils s’empêtraient, et « objet » était pour eux un objet concret, matériel, la chaise, la table, le stylo…

GFM, qui s’adresse aux professeurs,  ne définit pas le concept d’objet, pas plus que celui de sujet. Est-ce que le mot concept figure dans le livre ?

Voici ce qu’il précise au niveau II (p.84-85) :

« Lorsque le complément d’objet n’est introduit par aucune préposition (Je vois les enfants), le complément est dit « complément d’objet direct » (COD) et le verbe est dit « transitif direct ». Lorsque le complément d’objet est introduit par une préposition (Je parle à quelqu’un), le complément est dit « complément d’objet indirect » (COI) et le verbe est dit « transitif indirect ». Les verbes qui n’admettent ni COD ni COI sont appelés « verbes intransitifs » (Les chevaux galopent).

Rien donc, qui concerne le sens.

J’ai déjà signalé combien l’ajout de information à complément facilitait la compréhension. Expliquer le sens de « objet » ( latin – jet = mis, placé, – ob en face de) permettait la différenciation avec sujet. L’étymologie (sub = dessous) doit être complétée par l’historique du mot ( du sujet du roi, au sujet individupensant en passant par le sujet d’examen) qui permet de comprendre la relation sujet-verbe.

Un complément d’objet est donc une information concernant l’action du verbe. Mais sur quoi renseigne-t-elle exactement ?

Si je dis : « Pierre lit », le verbe me précise l’action de Pierre, mais j’ignore ce qu’il lit, autrement dit, j’ignore le contenu de l’action que je connais avec , par exemple « un livre ». Ce qui revient à dire que le complément d’objet est une information sur le contenu de l’action exprimée par le verbe. La précision « direct » ou « indirect » ne concerne pas la nature de l’information, mais simplement une construction.

« Pierre parle de ses vacances » : vacances renseigne sur le contenu de l’action du verbe parler qui se construit avec la « préposition » de, il est donc un complément d’objet dit « indirect »  –  à noter que préposition signifiant « posé devant » , « postposition » serait plus adéquat puisque de est attaché au verbe.

Question : quel est l’intérêt d’insister, dans l’analyse, sur la seule différence de construction entre des deux compléments d’objet ?

La réponse pourrait être la révélation du non-sens que j’annonçais à propos des exemples pris par GFM  et que je vais rappeler juste après une mise au point à propos des termes «  transitif direct et transitif indirect » appliqués aux verbes.

« Transitif » (latin trans = à travers, au-delà – ire = aller)  et « intransitif » (in = négation) sont des mots de grammairiens savants qui n’ont de sens que pour eux. Il est impossible de les expliquer autrement que par ce que dit GFM, de l’ordre de l’axiomatique ou de la tautologie : un verbe est transitif direct quand il peut se construite avec un complément d’objet direct et c’est parce qu’il peut se construire avec un complément d’objet direct qu’on l’appelle transitif direct.

GEQ explique que les verbes d’action sont soit vides de l’objet soit pleins : lire, manger, acheter… sont vides en ce sens qu’il faut en préciser le contenu (une églogue, une omelette, un paratonnerre), alors que marcher, venir, partir… sont pleins de ce contenu/objet – essayez donc de marcher, venir ou partir quelque chose ou quelqu’un !

Je reviens aux exemples de GFM :

– Le facteur distribue le courrier : COD de distribue.

GEQ : le courrier renseigne sur le contenu de l’action de distribuer (un verbe vide – on peut distribuer beaucoup de choses). L’analyse est juste.

– Le facteur parle à sa collègue : COI de parle.

GEQ :  à sa collègue ne renseigne pas sur le contenu de l’action, ce que ferait de sa tournée. COI est donc une absurdité. « à sa collègue » est le destinataire de l’objet qui n’est pas précisé.

– Le facteur va à Paris : COI de va.  

GEQ : le verbe aller est un verbe plein. Impossible d’en préciser le contenu. COI est encore une absurdité. « à Paris » donne l’information de la destination, du lieu où se rend le facteur.

Franchement, en écrivant ces remarques, j’ai l’impression de corriger un exercice scolaire qui témoignerait d’une leçon mal enseignée ou mal comprise.

Comment dire que « à Paris » est un complément d’objet indirect ?

Est-ce qu’il y a quelque chose qui m’échapperait et dont l’évidence est si aveuglante que je ne la verrais pas ?

Help ! I need somebody ! Help !

(à suivre)

La grammaire française telle qu’elle est enseignée aux professeurs par le ministère de l’Education nationale (3)

Si l’analyse des éléments constitutifs de la phrase est essentielle pour la maîtrise du langage (parlé, écrit, écouté et lu), tout dépend de l’intention avec laquelle elle est abordée. Autrement dit, que veut-on expliquer ?

GFM

niveau I (p. 14) : Le groupe sujet : la fonction sujet. Le groupe sujet (GS) règle l’accord du verbe. Suit la liste des différentes natures du GS : un groupe nominal (GN), un pronom personnel.

niveau II  (p.83) : même titre, même description plus développée des différents GS possibles. La notion de « fonction » n’est pas abordée avant les exemples, mais après, dans la conclusion (p.20) et de cette manière (la mise en évidence est de GEQ, comme dans le § suivant): « Compte tenu de ce qui a été exposé précédemment, on notera que, d’une manière générale, le terme « fonction » désigne une relation entre des mots ou des groupes de mots. »

Le paragraphe suivant précise  : « Dans la tradition grammaticale française, seuls les mots et groupes de mots lexicaux ont une fonction (à l’exception du verbe et du groupe verbal (GV)), ainsi que les pronoms ; les déterminants, les prépositions, les conjonctions sont des outils grammaticaux qui n’ont pas de fonction par eux-mêmes mais font partie d’un groupe de mots qui a une fonction. Par exemple, dans « Le château de ma mère », la préposition « de » n’a pas de fonction mais le groupe nominal prépositionnel (GNP) « de ma mère » qu’elle introduit est de fonction complément du nom. Quant au verbe ou au groupe verbal, il est considéré comme le pivot de la phrase, par rapport auquel les fonctions sujet et complément circonstanciel se définissent .C’est pourquoi, dans notre tradition grammaticale, il n’existe pas de terme pour définir sa fonction. »

GFM distingue ensuite la fonction sujet (relation entre groupe nominal et groupe verbal) de la fonction complément circonstanciel (relation entre ce complément et le groupe formé par le groupe sujet et le groupe verbal).

A aucun moment il n’est proposé de définition de ce qu’est le sujet.

GEQ

Critique.

L’intention est claire : les explications du GFM ne concernent pas le sens du langage exprimé dans une phrase, mais sa forme, ce qui, dans le droit fil du vieux discours académique, situe la grammaire dans un monde parallèle, déconnecté du vivant.

Dire (1er§) qu’une fonction désigne une relation entre revient à dire qu’elle n’aurait pas de sens en soi. Autant dire que, dans la vie réelle, la fonction de pompier (j’oublie l’étymologie) se définit par une relation entre l’homme et le feu. Mais l’homme qui craque une allumette, celui qui actionne un briquet, ou frotte deux silex, sans parler de Zeus envoyant la foudre, tous ont également une relation avec le feu, sans être pour autant des pompiers.  Si telle ou telle fonction d’un nom établit bien une relation, « relation » ne suffit pas pour définir ce qu’est précisément cette fonction : ainsi, dans Le château de ma mère, GFM ne définit pas la fonction de ma mère, par « relation avec château » mais par « complément du nom château ». Que signifie donc l’explication « relation entre » qui n’est finalement qu’une tautologie (= dire la même chose, sous une autre forme : ici, relation = complément) ou une évidence (complément = relation) : tous les éléments d’une phrase sont évidemment en relation les uns avec les autres, et ce qu’il importe d’identifier, c’est ce que chacun d’eux apporte comme information au message. Information est un mot absent du discours de GFM, sans doute parce qu’il fait partie du vivant concret, expérimenté. 

On voit, dans le 2ème §, à quelle contorsion conduit un tel discours (sous le couvert de la tradition grammaticale française – connotée « respect du patrimoine », sacré etc. – pour autant qu’une tradition puisse être « grammaticale »…).

Le groupe verbal n’a pas de fonction parce qu’il est le pivot de la phrase par rapport auquel les fonctions sujet et complément circonstanciel se définissent.

Il s’agit en réalité d’un parti pris de dissociation de l’analyse grammaticale et de l’analyse sémantique : la forme d’un côté, le sens de l’autre, bref la négation pure et simple de la prise en compte du texte en tant que totalité,  un parti pris qui renvoie, quelques décennies en arrière, à la pratique archaïque d’explication littéraire qui dissociait la forme et le fond. Un non-sens donc, qui va jusqu’à l’absurde : GFM dit que la préposition de n’a pas de fonction parce qu’elle est un outil, ce qui revient à dire aux élèves qui utilisent parfois un crayon ou une règle ou un calculette, que l’outil n’a pas de fonction,  et qu’introduire un complément – c’est-à-dire établir une relationn’est pas une fonction puisque, comme on vient de le leur expliquer, la fonction désigne une relation : de établit une relation, la fonction désigne une relation, donc de n’a pas de fonction. Je parlais d’absurdité.  

GEQ

La problématique est tout autre à partir de l’explication via le concept d’information qui permet d’évacuer la notion de fonction telle qu’elle est définie par GFM et la « tradition grammaticale ».

Un phrase est un message et tous ses composants apportent des informations. Quel type d’information, telle est la question.

Autrement dit :  dans une phrase, un nom  (sa fonction générale est de désigner les êtres vivants et ce qui les constitue – dont les abstractions que sont les idées, les sentiments…  – et les objets)  apporte une information qui complète une autre information donnée par un autre nom ou un verbe. Il faut donc identifier ce nom ou ce verbe et préciser quelle est la spécificité de l’information apportée par le nom.

Soit la phrase : « Dominique, sept ans, joue avec son ordinateur depuis deux heures. »

GFM expliquera : « Dominique, sept ans » groupe sujet comprenant le nom sujet et une apposition – « joue » (groupe verbal pivot de la phrase, donc sans fonction) « avec son ordinateur depuis deux heures » compléments circonstanciels.

GEQ : J’ignore si le sujet (Dominique) du verbe d’action (joue) est un garçon ou une fille –  dans cet exemple, la distinction n’a pas d’importance, mais on sait que, pour certains événements, le sexe, le prénom ou le nom peuvent en avoir une. La précision de l’âge apportée par « sept ans » (nombre cardinal + nom) et mise entre virgules (terme technique : apposition, du latin apponere = placer auprès, ajouter) est là pour attirer l’attention – il s’agit donc d’une information qui peut avoir une certaine importance. Les deux autres compléments d’information apportent deux précisions au verbe, l’une concerne l’objet utilisé par Dominique, l’autre la durée de l’action qui n’est pas achevée (présent du verbe). Si je mets en relation les trois informations, (apposition + les deux compléments) il se peut que la phrase ne soit pas seulement une dénotation (information neutre) mais une connotation dépréciative.

(à suivre)

La grammaire française telle qu’elle est enseignée aux professeurs par le ministère de l’Education nationale (2)

Le discours que j’opposerai à celui de ce livre a été construit à partir de mon travail dans les services de pédiatrie des hôpitaux lyonnais (cf. L’enseignement en milieu hospitalier ou La leucémie et le complément d’objet direct – L’Harmattan) où j’ai découvert la misère de l’apprentissage de la grammaire. Ce constat m’a incité à écrire l’essai La grammaire en questions publié chez Edilivre (voir dans le blog la liste de publications – 03/12/2019).

La confrontation se déroulera donc entre GFM (Grammaire Française Ministérielle) et GEQ (la Grammaire En Questions)

La phrase.

GFM

L’avant-propos précise (p.3/4)  : « La phrase est considérée comme la structure fondamentale, à partir de laquelle les autres structures peuvent être définies. (…) l’analyse se concentre sur les structures canoniques de l’écrit, c’est-à-dire sur les structures les plus simples ou les plus fréquentes dans les textes. »

– niveau I ( p.12): : La phrase type (P) est composée de deux éléments : un groupe sujet (GS) et un groupe verbal (GV). On adoptera donc la formule : P = GS + GV

Exemple :  P = [GS + GV] + GC

P = Le facteur distribue le courrier – GS = le facteur – GV = distribue le courrier.

A la p.13, un schéma explicatif avec un encadrement en pointillé, des structures déterminées par des lignes pleines, parenthèses, crochets, accolades graphiques, flèche, soulignements… 

– niveau II (p.82) : Le même type d’explication est repris avec le même exemple (plus l’ajout à huit heures) suivi d’un développement notamment sur la notion de « prédicat » (il est maintenant conseillé d’abandonner ce mot savant qui a eu son heure de gloire) et complété par cette précision :  « A la phrase type s’opposent des phrases atypiques. Trois sortes de phrases atypiques peuvent être relevées :

– la phrase averbale : Excellent, ce rôti !

– la phrase elliptique : Où est le dessert ? – Dans le réfrigérateur.

–  la phrase réduite à un mot (ou mot-phrase) : Oui ; Bonjour ; Merci. »

GEQ

Questions : Par qui et pourquoi la phrase est-elle « considérée comme » – ce qui implique qu’elle ne l’est pas  – « la structure fondamentale », et fondamentale de quoi exactement ? Quelles peuvent être,  en-dehors de la phrase, les autres structures et qui ne seraient pas fondamentales ? Que vaut ce choix d’une analyse « concentrée sur les structures canoniques de l’écrit » – canonique renvoyant à un intouchable de connotation religieuse gravé dans le marbre – sur les critères « plus simples ( ?) ou ( ?)  plus fréquentes ( ?) » et « dans les textes » comme si, outre le fait qu’ils soient écrits,  il existait un dénominateur commun signifiant entre le mode d’emploi d’un lave-vaisselle, le Bateau ivre (A. Rimbaud), le discours lu par E. Borne à l’Assemblée nationale pour annoncer l’utilisation de l’article 49.3, et A la Recherche du temps perdu (M. Proust).  Et que devient le langage parlé dans ce parti pris discriminant ?

Critique : elle vise la traduction de l’explication en équations en schémas, en tant qu’ils sont des redondances graphiques signes d’une carence majeure : l’absence de définition de ce qu’est la phrase. La représenter par des équations et des schémas non seulement tend à la réduire à des formes, mais encore ajoute une abstraction (recherche de la caution des mathématiques ?) artificielle qui éloigne un peu plus du réel vivant qu’est le langage écrit et parlé… une structure fondamentale s’il en est.

La totalité des élèves rencontrés en pédiatrie définissaient eux aussi la phrase par les formes qu’on leur avait enseignées, et qu’ils avaient plus ou moins bien enregistrées : « ce qui commence par une majuscule et se termine par un point » ou « un groupe de mots », « un groupe de mots avec du sens ». Si je leur demandais combien de mots pouvaient contenir le « groupe de mots » le plus long imaginable, la plupart disaient ne pas savoir, certains se risquaient à donner un nombre (en général autour de 13 ou 14), seuls quelques-uns disaient qu’il est sans limites.  Quant au plus court possible, trois, deux, 1 mots, jamais 0.

Ces réponses signifiaient qu’ils ne savaient pas ce qu’est une phrase, ce que n’explique toujours pas le discours de GFM qui  « oppose » phrase type et phrases atypiques présupposant ainsi une norme, une hiérarchie. Le professeur qui tiendra ce discours à ses élèves enseignera en même temps, de manière pour ainsi dire subliminale, qu’il existe le normal-bien (signifié par les équations et les schémas « savants » de la phrase-type) et l’anormal-pas-bien (ce qui ne rentre pas dans les cadres prédéterminés, canoniques, un «non savant » de la phrase atypique).

Les dénominations « averbale, elliptique et réduite à un mot (mot-phrase) » sont des signes savants de cet enseignement d’ignorance.

Bon, alors, c’est quoi une phrase, GEQ ? demandaient-ils.

Le mot vient du verbe grec phrasein = indiquer par signe aussi bien que par la parole.

Pour la phrase comme pour le reste, la démarche d’enseignement et de compréhension change radicalement si, comme je l’ai annoncé, on part du vivant.

L’explication : une phrase est un message et tout message est une phrase, les laissait d’abord interloqués, comme idiots, parce que « message » désigne de la matière vivante échangée entre vivants qu’ignore l’enseignement officiel de la grammaire. Et quand je leur assurais qu’on peut faire des phrase sans le moindre mot, leur regard exprimait une incrédulité un peu plus marquée, du genre « ça se peut pas ».  Je prenais l’exemple de l’auto-stoppeur ou des applaudissements ou du code de la route,  et ils comprenaient très bien que le pouce levé ou les mains qui claquent ou le gros point d’exclamation du panneau routier triangulaire sont les phrases « Pouvez-vous me prendre dans votre voiture ? » «  Nous sommes très satisfaits ! » « Attention, danger ! ».

Nous passons notre temps à entendre ou à faire des phrases, une « manie » qui n’est pas réservée aux seuls marins, comprendront les amateurs éclectiques du cinéma, typique ou atypique.

Une fois acquise la connaissance de ce qu’est la phrase, il suffit d’en « dérouler » les formes possibles,  pour illustrer l’extraordinaire capacité du langage humain à inventer des procédés pour toujours et encore ajouter un mot, et encore un mot, jusqu’au moment où il faut reprendre son souffle ou parce que la page est remplie.

Il n’existe donc pas, ontologiquement parlant, des phrases typiques ou atypiques, verbales ou averbales ou elliptiques, pas plus qu’il n’existerait des hommes typiques ou atypiques, mais une variété infinie d’expression de l’humanité, mais une variété infinie d’expression du langage.

L’enseignement de la phrase doit ouvrir pour l’expliquer cet éventail des modes d’expression de la messagerie humaine, selon les situations où on émet et/ou on reçoit, pour mieux être compris et mieux comprendre.

(à suivre)

La grammaire française telle qu’elle est enseignée aux professeurs par le ministère de l’Education nationale (1)

Cet article et les suivants concernent le manuel Grammaire du français. Ils complètent ceux des 8 et 9 décembre 2022, intitulés Orthographe et grammaire.

Ce document officiel destiné à tous les professeurs est une nouvelle illustration de ce que j’appelle le « discours d’enseignement de l’école » (le rapport au savoir et à son questionnement), dont je dis et répète qu’il est depuis longtemps obsolète* et inaudible – ce qui explique pour l’essentiel les difficultés de l’école d’aujourd’hui.

*L’obsolescence concerne le rapport entre ce que dit le discours et son acceptation par celui à qui il est adressé,  et non l’exactitude de son contenu, qui peut être faux. Par exemple : quand j’ai appris le latin, en 6ème, on nous expliquait que les désinences (ce qui indique les fonctions d’un nom dans la phrase latine) de la première déclinaison ( les noms en -a qui ont donné des noms français en -e : rosa > rose, athleta > athlète etc.) étaient – am (pour le complément d’objet), – ae (pour le complément du nom)  etc., ce qui est faux (c’est encore enseigné), mais que nous apprenions par cœur sans discuter parce qu’il n’était pas imaginable que l’école puisse dire autre chose que le vrai.

En juin 2020 le ministère de l’Education nationale a publié une Grammaire du français (disponible sur Internet)  « destinée prioritairement aux professeurs du premier degré et aux professeurs de lettres, mais aussi à tous les enseignants qui sont susceptibles d’avoir recours à ces notions dans leur enseignement. (…)  Le présent ouvrage se propose, à la lumière de travaux scientifiques et universitaires récents et consensuels, de définir une base terminologique de référence et de la justifier par une description raisonnée du système de la langue. » (Avant-propos p.3)

Il s’agit donc d’ « un outil de formation » des professeurs, est-il précisé un peu plus loin, en particulier pour l’enseignement de la grammaire.

Le sous-titre « Terminologie grammaticale » mérite un mot de commentaire : la terminologie est un « discours » (- logie vient du grec logos = discours, parole) concernant des notions employées dans tel ou tel domaine de la connaissance. Ainsi, arpège, octave, majeure, mineure etc. sont des mots qui font partie du domaine de la musique et la terminologie consistera non seulement à en dresser la liste mais à les expliciter. Si arpège et octave sont propres au domaine musical, majeure et mineure s’utilisent dans d’autres domaines (philosophie, droit), ce qui veut dire que le mode d’explication ne sera pas le même pour les uns et les autres, dans le sens où il faudra par exemple que je précise en quoi majeure ou mineure ont un sens autre que dans le syllogisme ou le code civil.

La grammaire concerne le langage et le langage étant un des composants essentiels de tout ce qui est vivant, le contenu de « terminologie » appliquée à la grammaire,  ne peut pas être un équivalent de l’explication d’arpège et octave, mais de majeure et mineure.

Expliquer la grammaire, c’est expliquer le langage, c’est donc expliquer le vivant.

Le livre comprend deux « niveaux » :

– le niveau I : 1 – fonction des mots et des groupes de mots (phrase, sujet, attribut, compléments…) 2 – Phrase et propositions (les types de phrases) 3 –  Nature des mots et des groupes de mots (noms, verbes, adjectifs, pronoms…) 4 – Le lexique (formation des mots, champs lexical…)

– le niveau II : 1 – phrase simple, phrase complexe 2 – fonction des mots et groupes de mots 3 – la nature des mots et groupes de mots (nom, adjectif, déterminants…)

4 – le lexique (morphèmes, mots composés, champ lexical…)

– une conclusion générale suivie de tableaux, d’un index et d’une liste d’abréviations.

Commentaire : la distinction entre les structures élémentaires (niveau I – 38 pages ) et le système de la langue (niveau II – 125 pages) est établie sur le présupposé d’un double niveau du langage fondé sur l’implicite et évident  « bon sens » qui constate qu’on peut parler le français sans nécessairement savoir par exemple ce qui différencie une phrase « simple » d’une phrase « complexe ». Ce qu’illustre la dissymétrie d’importance des deux « niveaux » (38 pages <>125 pages) et les « niveaux » d’explication.

Par exemple : le complément d’objet est traité dans le niveau I (une quinzaine de lignes –  p.15) et à nouveau dans le niveau II (2 pages  à partir de la p.84) avec des redites.

Par ailleurs, les chapitres du niveau II contiennent des approfondissements sous les chapeaux   histoire de la langue » et pour aller plus loin.

Ce choix de « niveau » est significatif d’une idéologie selon laquelle le langage est un outil qu’il est possible de découper en plusieurs strates qu’il faut nécessairement apprendre successivement, la connaissance des premières (niveau I) n’étant pas forcément complétée par celle du niveau II. Ainsi, le niveau I (où l’on trouve nombre de tableaux, de schémas) correspond à un minimum que le niveau II (plus de texte) permet, éventuellement,  d’approfondir.

Concrètement : dans les deux niveaux – surtout dans le niveau I – les auteurs vont dérouler une liste de nomenclatures et de repérages déconnectés du sens.

Un exemple, tiré du niveau I, p.15  : « Dans « Le facteur distribue le courrier », le GV [groupe verbal]« distribue le courrier » est formé d’un verbe (distribue) et d’un GN [groupe nominal] de fonction complément d’objet direct (le courrier).On notera que ce groupe nominal complément d’objet direct (GN COD) peut être remplacé par un pronom (Il le distribue). Lorsque le complément d’objet est un groupe nominal prépositionnel (GNP), c’est-à-dire un GN précédé d’une préposition, on parle de complément d’objet indirect (dans « Le facteur parle à la voisine », le GNP à la voisine est COI de parle)»

Dire que « le courrier » et « la voisine » ont la même fonction (complément d’objet) est un non-sens. J’y reviendrai.

Je propose, dans la lecture critique de ce discours, une approche autre de l’apprentissage de la grammaire : à partir du vivant.

(à suivre)

Contrat social, contrat racial…

Nora Hamadi avait invité (25/03/2023) dans son émission Sous les radars (France Culture) intitulée « Faut-il repenser notre contrat social ? » – en référence à l’essai du philosophe jamaïcain-américain Charles W. Mills Le contrat racial (1997) –   Souleymane Bachir Diagne, philosophe, professeur de philosophie française et africaine à l’université de Columbia (New York)

Le discours de son émission est toujours intéressant en ce sens qu’il est celui de constructions de problématiques (= une question n’est pas réductible à son objet-titre, elle s’inscrit dans un processus).

L’analyse que fait son invité, du racisme, de la colonisation, de ce qui sous-tend l’idée de contrat-social et de l’universalisme est de cet ordre. Il explique notamment en quoi l’affirmation des « bienfaits » de la colonisation – comme la création d’une école – est constitutive de l’idéologie du colonisateur dont cet extrait récent du florilège diffusé dans l’émission illustre la persistance de l’esprit  : « Le devoir de l’Europe c’est d’abord et avant tout de protéger et avec beaucoup d’humanité le peuples européens, les protéger et leur garantir un droit fondamental, le droit de rester eux-mêmes. Il ne faut certainement pas ouvrir cette frontière, il ne faut certainement pas accueillir ces migrants dont beaucoup sont potentiellement dangereux. [On entend une voix objecter : « On les laisse mourir de froid derrière les barbelés ? » ] Bien sûr que oui, bien sûr que oui ! »

Souleymane Bachir Diagne aurait pu faire remarquer que le « rester eux-mêmes » que l’orateur invoque comme un absolu ontologique présenté comme de la même évidence que le cogito (cogito ergo sum = je pense donc je suis) de Descartes contient l’esprit de colonisation, entre autres.

Après l’écoute du florilège, Nora Hamadi lui demande « Il existe un mal profond dans notre rapport à l’autre, à l’altérité, qu’est-ce que ça dit de notre contrat social ? »

Après avoir rappelé le concept de « justice raciale » de Charles W. Mills repris aujourd’hui par  Lumumba Bandele dans le contexte du Black Lives Matter, S.B. Diagne ajoute – anticipant une objection des contempteurs du « woke », un mot dont il souligne l’imprécision de l’emploi  – que le combat n’est pas contre l’universel mais au nom de l’universel, qu’il s’agit non d’une lutte  de particularismes contre l’universel, mais d’un combat international pour « réaliser une universalité vraiment universelle, c’est-à-dire de la justice sociale, d’un véritable pluralisme, qui soit un pluralisme inclusif. »

L’absence de « commun » –  le mot n’a pas été prononcé – différent d’universel en ce sens qu’il renvoie à l’homme concret, à l’individu dans son rapport d’identité avec l’autre – explique sans doute la dimension à la fois généreuse et vague de cette proclamation d’un idéal.

Je ne vois rien qui soit un universel objectif, dénué de toute idéologie, si ce n’est la conscience spécifique de l’espèce humaine et l’objet de cette conscience.

Pour ceux qui arrivent dans le blog : il s’agit du discours biologique et psychique perçu par l’individu humain dès l’âge de 3 ou 4 ans, qui le constitue en tant que membre de l’espèce humaine, et dont le déni – la mort affirmée a priori comme un  non-savoir devient objet du verbe croire… sans doute créé pour cela – conduit à des stratégies de contournement, en particulier l’investissement sur l’objet (accumulation) justifié par l’équation « être = avoir + ».  Le fonctionnement du capitalisme dont la définition est généralement réduite aux formes modernes industrielles et commerciales apparues à la fin du 18ème siècle et aux injustices sociales qu’elles créent,  a été analysé par Marx et la théorie de son remplacement par le socialisme/communisme expérimentée en URSS. Le fiasco explique pourquoi commun est aujourd’hui pratiquement imprononçable.

La faiblesse des journalistes en face d’E. Macron – le22/03/2023

E. Macron a délibérément provoqué les organisations syndicales et politiques d’opposition en assurant qu’elles n’avaient aucune proposition de compromis. Un calcul politicien qui vise à discréditer les syndicats et ceux qui participent aux manifestations qu’ils organisent – autrement dit : vous n’êtes pas très malins si vous vous laissez manipuler par ceux qui passent leur temps à dire non parce qu’ils n’ont rien d’autre à dire – et donc à faire monter d’un cran la colère, la violence et le risque de débordements qu’il pourra ensuite exploiter au motif de la défense de la démocratie (cf. la référence à l’envahissement du Capitole).

Le moins qu’on puisse attendre de journalistes responsables est qu’ils soient informés des propositions des opposants –   syndicalistes, économistes, par exemple – pour en faire un objet de débat avec le président puisqu’il a choisi l’interview plutôt que la déclaration.

Les deux journalistes n’ont présenté aucun élément des analyses contradictoires ou simplement différentes des affirmations du président et n’ont pas réagi à celle de l’absence de propositions syndicales.

En revanche, ils n’ont pas oublié de lui poser deux questions essentielles, à savoir s’il maintenait E. Borne dans son poste et si, compte tenu de la situation actuelle, il n’éprouvait pas quelques regrets.

E. Macron et la leçon des gilets jaunes

L’heure choisie par E. Macron pour s’adresser au pays – 13 h 00 – est significative d’une intention et – il est presque 10 h 00  –  le marc de café ou la boule de cristal sont inutiles pour deviner quel sera le contenu de son discours.

Le mouvement des gilets jaunes (cf. article du 13/11/2019) commencé en octobre 2018 a révélé d’une part l’importance d’un désarroi atypique, d’une nature autre que les expressions de contestation  dont les organisations syndicales ou politiques sont traditionnellement les porte-parole, d’autre part les limites d’une manifestation massive sans perspective, donc sans structure.

Si ce qui a suscité le mouvement n’a pas disparu, l’inadéquation de son expression – aucun résultat tangible – est désormais perçue collectivement, plus ou moins consciemment, et c’est elle qui peut expliquer le choix d’E. Macron.

Qui regarde la télévision à 13 h 00 ? Ou plutôt, quel est le sens d’une intervention du président de la République au milieu de la journée ?

Elle s’adressera à ceux qui sont chez eux,  à une heure où le « chez soi » signifie le « hors-lieu physique et social du travail », donc radicalement différent de celle (20 h 00 ) où le hors-lieu physique n’est que le complément nécessaire du hors-lieu social.

Autrement dit, il décide de privilégier l’individu qui a été le composant essentiel du mouvement des gilets jaunes caractérisé par l’errance du désarroi.

Si l’opposition à la réforme des retraites – déclenchée puis maintenue dans la durée exclusivement (CFDT) par le report à 64 ans – se manifeste dans une structure syndicale, c’est parce que la cible finale est visible et simple à formuler.

Ce qui s’est récemment passé à la chambre des députés a pu ressembler, par la violence des mots, des attitudes (celle des Insoumis), à ce qu’exprimaient les occupants des ronds-points,  seuls, solidaires, cherchant ensemble du sens dans les constructions provisoires.

Il est probable qu’en s’adressant aux individus de 13 h 00 le président va jouer la carte de la mémoire, plus ou moins enfouie, d’un mouvement perdu, pour tenter de faire accepter, par défaut, l’argumentaire de l’ordre sous ses formes institutionnelles, faisant le pari que 64 n’est pas suffisant pour être – au-delà des syndicats limités par le coût des grèves et le tracé précis des manifestations autorisées –  le catalyseur d’un nouveau mouvement de masse durable.

Richard Wagner – Der Ring des Nibelungen ( L’anneau du Nibelung – La Tétralogie) (7 et fin)

La mise en scène de Patrice Chéreau, choisi en 1976 pour le centenaire de la première représentation du Ring et dont Pierre Boulez assura la direction musicale, fut accueillie par des huées et suscita un scandale lors de la première. Quatre ans plus tard, la représentation ultime fut applaudie pendant une heure et demie avec plus de cent rappels. Il existe, à côté des enregistrements (réalisés en studio), un enregistrement vidéo de cette réalisation – les prestations vocales ne sont pas toujours très séduisantes, et l’ensemble – orchestre et chant – est, pour moi, nettement moins intéressant que la version enregistrée par G. Solti.

P. Chéreau transpose l’histoire racontée dans le Ring des lieux mythologiques où elle est censée se dérouler dans l’Europe capitaliste du 19ème siècle, donc à l’époque où vécut Wagner. D’où le scandale initial pour un public qui ne venait pas à Bayreuth pour voir construire sur la scène de l’opéra la problématique du monde réel. Wagner avait pourtant choisi cette petite ville pour se distancier des lieux traditionnels de l’opéra.

C’est pourtant bien son monde réel que représente Wagner dans le Ring. L’utilisation de la métaphore d’une mythologie s’explique à la fois par la recherche de l’absolu que l’art cherche à atteindre au-delà des contingences et à exprimer en tenant compte des codes qui lui sont attachés, notamment ceux du « jeu » que j’ai tenté d’expliciter dans l’article précédent.

Il s’agit de pouvoir, de richesse et de leur rapport d’incompatibilité avec l’amour.

L’histoire commence et se termine dans l’eau (élément premier) où évoluent les trois filles du Rhin chargées de conserver l’or en tant que symbole, hors des représentations de pouvoir, de richesse et des luttes pour les acquérir.

Alberich, le maître des Nibelungen qui demeurent dans l’obscurité des profondeurs de la terre – essaie vainement de séduire les filles qui se moquent de lui. Il parvient à voler l’or et au prix du renoncement à l’amour forge l’anneau (ring) qui assure le pouvoir suprême.

L’or (richesse) et l’anneau (pouvoir) sont au centre des conflits qui vont opposer les Nibelungen Alberich et son frère Mime, au dieu Wotan, aux deux géants Fafner et Fasolt, à Sigmund et Sieglinde (enfants de Wotan), à Siegfried leur fils et Brünnhilde (la Walkyrie, fille de Wotan), enfin aux Gibischungen Hagen, Gutrun et Gunther.

L’amour, incarné à la fois par le couple divin infertile Wotan/Fricka et par des couples incestueux (Wotan/Erda, Siegmund/Sieglinde, Siegfried/Brünnhilde), est impossible dans cette configuration de la lutte pour la possession de l’or/pouvoir, qui détruit jusqu’à l’innocence pure (Siegfried).

Le dieu Wotan, dont le comportement est déterminé (avec l’aide de Loge) par le calcul et la ruse, apparaît comme la figure lasse, désabusée, d’un monde finissant et qui aspire à sa propre fin. Le palais (burg) qu’il s’est fait construire au prix d’un marchandage sordide s’écroule à la fin dans les flammes tandis que les filles du Rhin récupèrent dans l’eau qui engloutit Hagen (meurtrier de Siegfried, allégorie du calcul, de la ruse, de la cupidité), l’or qui retrouve la valeur symbolique qu’il avait avant le vol d’Alberich.

Le monde ancien mort, l’histoire de l’homme peut commencer.

Difficile de ne pas apercevoir la silhouette synchronique de Marx fixant le début de l’Histoire humaine, après le renversement du capitalisme et la dictature provisoire du prolétariat, dans l’avènement du communisme.

La différence essentielle entre les deux se trouve dans la dimension révolutionnaire du discours tel qu’il est créé, politique pour Marx, musical pour Wagner.

Techniquement, la composition wagnérienne suit les règles de la musique tonale – elle s’appuie principalement sur la tonique et la dominante de la gamme considérée (do et sol pour la gamme de do) – mais elle utilise des procédés qui dérangent l’ordre convenu, par exemple les appogiatures (introduction d’une note qui ne « « convient » pas, provoque une insatisfaction et appelle donc une résolution), comme déjà celle de Bach, et plus tard celle de Mahler. Je ne reviens pas sur la rupture des codes de l’opéra traditionnel.

La musique de Wagner est une musique d’insatisfaction permanente, inaboutie, sans fin, composée d’une succession d’éléments parfaitement aboutis. Parmi les innombrables exemples – si vous disposez de Spotify  : dans le Crépuscule des Dieux ( G. Solti)   – l’entrée 143,  à la 9èmeminute et 20 secondes – la voix de Christa Ludwig soutenue par les cors d’harmonie.

De ce point de vue, elle est radicalement différente de celle de Mozart – avec une nuance pour Don Giovanni – dont j’ai dit qu’elle est à mon sens l’expression la plus aboutie de la joie (article précédent), la joie de l’enfant tenant la main de l’adulte. Elle est, non au contraire, mais complémentairement, l’expression de la tragédie humaine transcendée par le geste de l’adulte tenant la main de l’enfant.

Je conseille à cet adulte de lire le  poème-récit puis de refermer le livre pour laisser l’enfant écouter.  

Richard Wagner – Der Ring des Nibelungen ( L’anneau du Nibelung – La Tétralogie) (6)

Un moment avec Mozart, ou, ceci n’est pas une digression.

Comme le théâtre, mais à un degré autre,  l’opéra est une représentation du « jeu » (à la fois divertissement et articulation) de la structure permanente constituée des deux strates interférentes, épique et philosophique, qui nous constituent. Une représentation traditionnellement codifiée par deux décorums en harmonie, d’une part celui de la scène aux décors peints où évoluent les chanteurs/acteurs costumés au-dessus de la fosse d’orchestre, d’autre part celui de la salle ornée et des spectateurs, elle et eux en habits de luxe et tenant un discours spécifique

Dans la deuxième « époque » de Les Enfants du Paradis – film de Marcel Carné et Jacques Prévert réalisé pendant la guerre  – l’acteur Frédérick Lemaître et le misanthrope/assassin Pierre-François Lacenaire révèlent, en les pervertissant, le discours des codes : le premier quand il interpelle le public pendant son interprétation de L’auberge des Adrets, le second, à l’issue de la représentation d’Othello, quand, en tirant le rideau de la fenêtre qui sépare le foyer du théâtre – le jeu y continue –  du monde extérieur, il révèle au comte de Montray,  la relation entre sa maîtresse, Garance et le mime Baptiste.  

Ces codes disent que les deux discours  (scène/salle) disent le réel (l’amour, la mort principalement), mais dans le jeu de l’artifice des deux décorums auxquels il est demandé de faire comme si ce n’était qu’un jeu ; c’est ainsi que dans l’opéra,  la parole devient chant et  musique – dans une certaine mesure, c’est aussi vrai pour le théâtre – avec escamotage d’orchestre et applaudissement des performances vocales – Mozart ajouta des arias à Don Giovanni pour tenter d’amadouer le public viennois.

Le théâtre et l’opéra sont – à la différence de la salle de cinéma – les lieux construits pour le jeu gratuit de l’adulte-enfant et le jeu intéressé du pouvoir (idéologique et politique) avec ce jeu, non exclusifs d’un de l’autre, la place du curseur déterminant par exemple l’importance du composant « sincérité » de l’un, et celle du composant « snobisme » de l’autre.  

Les opéras de Mozart n’eurent que des succès mitigés à la cour de Vienne, en particulier Don Giovanni dont la création, plus populaire, à Prague connut un triomphe, et qui fut pour Wagner la référence majeure – la prestation des deux géants Fafner et Fasolt rappelle parfois la scène finale avec le Commandeur.

Si Mozart respecte les codes, dont ceux du compartimentage – récitatifs, arias, chœurs – sa musique les transcende et se situe dans un espace autre, ailleurs que dans les seuls jeux évoqués.

Telle est la problématique illustrée dans le film de Milos Forman, Amadeus, par l’incompréhension à certains égards émouvante du personnage d’Antonio Salieri, très satisfait de sa propre musique jusqu’au moment où il entend celle de Mozart. Peu importe le degré d’authenticité historique en regard du réel qu’explore la problématique du film, à savoir l’énigme que représente la musique mozartienne que le personnage de Salieri ne parvient pas à résoudre autrement que par une révolte adolescente stérile.

Au début du film, Salieri, qui a tenté de se suicider et qui s’accuse d’avoir tué Mozart, est visité dans sa chambre d’hôpital par un prêtre qui essaie vainement d’obtenir une confession. Ce prêtre, dont les connaissances musicales sont sommaires, ignore que le vieil homme qu’il a devant lui a été un compositeur célèbre en son temps, et Salieri s’obstine alors à se faire reconnaître en lui jouant sur le clavier de son instrument des extraits de ses compositions. Il faut voir, après les mines désolées du malheureux prêtre confus qui ne connaît rien de ce qui est joué avec autant d’attente, l’illumination du visage de l’acteur lorsque, par dépit, Salieri finit par jouer les premières notes de la Petite musique de nuit, une mélodie que le prêtre reconnaît aussitôt puis chante avec un enthousiasme d’autant moins dissimulé qu’il la croit composée par celui qui la joue et qui lui révèle qu’elle est de Mozart. Discours rude et cruel de Peter Shaffer (auteur de la pièce adaptée par Milos Forman et dont il fut le scénariste du film), diront peut-être certains, mais qui, aujourd’hui, joue la musique de Salieri ?

Ces quelques notes apparemment banales, qui « sur le papier n’ont l’air de rien » comme le dit Salieri à propos du troisième mouvement de la Sérénade 10 « Gran Partita » (sur YouTube, l’ensemble à vent de l’Orchestre Symphonique de Londres) qu’il entend dans les salons du comte-archevêque Colloredo, sont un exemple de l’énigme dont les opéras offrent des exemples tous plus remarquables les uns que les autres – parmi les perles, une mention pour les duos de Cosi fan tutte.

On est à la fin du 18ème siècle (Mozart meurt en 1791), dans un moment de transition entre deux mondes. S’il peut l’être par les mots (cf. le Viva la liberta ! dans la scène des masques) Don Giovanni, comme l’ensemble de l’œuvre mozartienne, est explicite du besoin d’ouvrir en grand les fenêtres, non pour laisser entrer l’air de la révolution sociale, mais celui de la liberté essentielle de l’homme et dont le moment historique facilite l’ouverture quand elle n’en brise pas les vitres.

Cette approche que d’autres tentent par les mots de la littérature, Mozart la hisse à un niveau remarquable de connaissance intuitive (affects et pensée) par une invention mélodique et une recherche harmonique de l’orchestration qui bouleverse les références pour atteindre un absolu que confirme sa constante modernité.

Deux exemples, anecdotiques si l’on veut : dans les Noces de Figaro, l’aria (non piu andrai) que chante Figaro à Chérubin après que le comte en fait un soldat pour s’en débarrasser, et dans Cosi fan tutte le chœur « Bella vita militar » de l’acte 1, avec lesquels Mozart renverse, en donnant l’impression de s’amuser, la musique militaire de son piédestal – j’y reviendrai avec l’utilisation des cuivres par Wagner.

Le jeu d’opéra, entre monde épique et monde tragique, est alors encore déterminé par des références classiques que les bouleversements économiques et politiques vont démolir.

Le ailleurs de Mozart est là : la musique qu’il donne à entendre est celle d’une transcendance d’où ont été évacués Dieu en tant que réponse existentielle – d’où l’explication par défaut « divin Mozart » – (Don Giovanni) et l’aristocrate en tant qu’incarnation du pouvoir  (Les noces de Figaro), à l’intérieur de l’immanence des problèmes à dimension purement humaine (Cosi fan tutte) et jusque dans le domaine de la spiritualité ésotérique de la Flûte enchantée.

Je ne sais pas définir ce qu’il réussit à produire (pour le corps et l’esprit) autrement que par la joie dans le sens que donne Spinoza à cette unité intuitive essentielle de l’homme et de la Nature et qu’exprime – un siècle et demi après Monteverdi et quelques décennies après Bach, l’un et l’autre dans des modes différents – la conjonction de l’indicible individualité de Mozart et le monde alors en révolution.

Soixante ans plus tard, dans le commencement de « l’autre monde », les strates, épique et tragique, jouent dans un contexte radicalement différent.

(à suivre)

Agnès Buzyn et l’aide active à mourir… + ajout

Agnès Buzyn fut ministre de la santé entre 2017 et 2020.

Le Monde (17/03/2023 – p.12) reproduit son interview sous le titre : « L’aide à mourir est un débat entre bien-portants ». L’ex-ministre de la santé Agnès Buzyn alerte sur les risques de dérives de l’euthanasie ou du suicide assisté. »

Extraits : « Si je m’exprime aujourd’hui, c’est à travers ma pratique professionnelle. (…) J’ai malheureusement vu des centaines de personnes en fin de vie. Je n’ai pas le souvenir de malades qui m’aient demandé à mourir. (…) J’ai progressivement acquis la conviction que cette question de la liberté de la mort se pose essentiellement quand on n’est pas en face de la mort. Elle survient quand on est encore en bonne santé (…) Le débat sur l’aide active à mourir est, à mes yeux, d’abord un débat entre personnes bien portantes. [La loi Claeys-Leonetti] est insuffisamment appliquée faute de soignants assez nombreux en capacité de la mettre en œuvre [Elle évoque les maladies les plus dégradantes] Il y a une ouverture à avoir pour que ceux qui souffrent de ces maladies puissent ne pas être condamnés à être progressivement totalement handicapés, enfermés dans leur corps. Les obliger à endurer cette torture sur un temps long peut être insupportable. Comment autorise-t-on ces personnes qui ne veulent pas vivre ce cauchemar à dire « Là, j’arrête, je n’en peux plus ! » La liberté envers et contre tout comporte le risque de faire peser sur des personnes vulnérables le poids de l’aide active à mourir.(…) Je pense que les professionnels de santé seraient davantage prêts à accepter une aide active au suicide. C’est moins pénible pour un médecin que de devoir déclencher lui-même la perfusion létale. On ne devrait pas faire peser sur les soignants le choix ultime. [Question : Est-ce le moment d’évoluer ? ] La période est délicate. Si on ajoute une mission de ce type aux médecins alors qu’ils ont déjà l’impression, faute de moyens et de temps, de ne plus pouvoir soigner et accompagner leurs patients comme avant, le message est angoissant. Cela ne veut pas dire qu’il faut rien faire. Il faut avancer. Tout est une question de nuance et de curseur. »

J’ai envoyé au Monde la réponse ci-dessous à ce qui me paraît un discours teinté de mauvaise foi (cf. L’invocation de « La liberté envers et contre tout ») et contourné, sans parler de l’aplomb à utiliser l’argument du « manque de moyens » des médecins par celle qui, en tant que ministre de la santé, a appliqué une politique de restrictions dénoncée par l’ensemble des personnels soignants.

Ma réponse :  

Le premier argument de l’ancienne ministre de la santé est celui de son expérience de médecin (« Je n’ai pas le souvenir de malades qui m’aient demandé à mourir ») que renchérit l’affirmation « Le débat sur l’aide active à mourir est, à mes yeux, un débat entre personnes bien portantes. » On trouvera sans difficulté d’autres expériences qui souligneront la valeur toute relative de la sienne et d’autres philosophes qui lui rappelleront que la justesse de la pensée est plus assurée quand l’esprit n’est pas perturbé par le problème qu’il doit traiter, ce qui explique par exemple qu’un principe de droit n’est pas débattu à chaud par ceux qu’il concerne mais à froid par des juristes.

La formulation de son indignation « Comment autorise-t-on des personnes qui ne veulent pas vivre ce cauchemar [lié aux maladies dégénératives qu’elle cite] à dire « Là, j’arrête, je n’en peux plus !  »  a ceci d’étrange qu’elle confond « supporter » et « autoriser » comme si la réponse à apporter à ces personnes devait être une interdiction de « dire ». Un lapsus qui témoigne d’autre chose que d’une méconnaissance du langage.

Quant aux « effets collatéraux » qu’elle invoque et aux problèmes de conscience que peut poser au médecin l’aide active à mourir, ils sont l’argument habituel utilisé pour esquiver les deux questions premières et essentielles qui en déterminent la perception, à savoir la reconnaissance du droit pour le sujet de disposer de sa vie et la problématique du choix qui implique nécessairement un renoncement.

Madame Buzyn n’aborde ni l’une ni l’autre, sans doute parce que les aborder revient à constater qu’il ne s’agit ni d’imposer ni d’interdire, comme le fait la loi actuelle,  mais d’élargir le champ de la responsabilité et de la liberté.

Enfin, l’affirmation que les difficultés rencontrées par les médecins pour accompagner les malades seraient une « impression » surprend d’autant plus que madame Buzyn a été ministre de la santé et que la politique qu’elle a appliquée n’est peut-être pas étrangère au manque de « moyens et de temps » qu’elle invoque pour justifier l’inopportunité de mener à son terme le débat, aujourd’hui.

Ajout : La lettre des Idées du Monde (17.03.2023) publie la tribune en tous points remarquable d’un homme atteint de la maladie de Parkinson, qui apporte un démenti à l’affirmation de madame Buzyn « Le débat sur l’aide active à mourir est, à mes yeux, un débat entre personnes bien portantes« .