Au risque de la poésie (5)

                                                     Luberon

                       J’ai quand se calment les folies du vent bleu

               Le choc mat des souliers sur les cailloux durcis de gel

                      Le crissement gaufré des pas lents sur la terre

                               Humide et froide encore de sa nuit

                        La mince résonance des plaques de calcaire

                      Sur les chemins pierreux des bories écroulées

                           

J’ai dans l’éclat lumineux de décembre

                                         Les chênaies lie de vin

                                      Les baies grenat des cades

                               Et doux aux doigts comme un sexe

                       Les cistes de velours près des ceps levés nus

                                Les tendres verts des blés d’hiver

                           Et les alignements violets des lavandes

                       Et les pins arrondis qui épousent les paumes

Au risque de la poésie (4)

                                                     Brassens

                      Magicien des yeux de la bouche et des mains

                         Et son sourire aussi qui chante les refrains

                      Carrés bourrus ou ronds affables ou bougons

                       Et merde et puis bon dieu sans élever le ton

                                 

La petite fille la mère la putain

                    Les hommes comme lui du boulevard du temps

                      Les voleurs de pommes les paumés du destin

                     Sont ses potes en velours la pipe entre les dents

                              

Calme passant poète des myosotis

                  Des bouquets de deux sous du miel et du goudron

                           Doux de cœur et pissant aux idéologies

                      Qui font de nous morbleu de la chair à canon

Au risque de la poésie (3)

                                                      Picasso

                             Le trait noir aux doigts laisse la trace

                                 Noir épais lissant  la tache rouge

                            Cœur battant  centre instable d’espace

                              Les formes esquissées fixes bougent

                    Visages aigus d’angles saillants seul un œil vert

                      Regard d’hiéroglyphe aux pommettes ouvert

                              Ventres étales sexes pétales soufflés

                     Et les coussins bleuis des longs baisers pubères

                                Cornes mufles des taureaux noirs

                                Tordus des souffrances d’Espagne

                                       Hurlant guerre Guernica

                                 Gueules noyées béant de larmes

                                 L’homme et la femme Minotaure

Au risque de la poésie (2)

                                             Rimbaud*

Quatre petits en procession sur les pavés

Enfance morte au ventre mots sauveurs flottés

Rêvant mer océan vague ivre violette

Marin des latrines navré perdu tout bête

                                        

Et l’errance ardennaise

                                          La guerre rouge effroi

                                      La mort des enfants froids

                                           Paris printemps rêvé

                                              Des cerises vertes

                                           La rage la fournaise

                                        On tue au père Lachaise

                                         

Sous les ponts affamés

                                           Les loques la faim la

                                             Vermine l’au-delà

                                          Des mots pour oublier

                                         

Et l’embellie des vers

                                          Absinthe ivresse éther

                                   La pipe le cul les mots en l’air

                             Au bout des rimes illuminées l’Enfer

                                   

Et le silence obstiné du poète

                              A Charleville où l’on montre sa tête

* Arthur Rimbaud est né à Charleville. Père absent. Mère, dure, rigide, à principes. L’église, la morale bourgeoise. L’écriture fut dès l’école primaire une fenêtre ouverte sur la possibilité d’un autre monde. La poésie surtout. Fugues dans les Ardennes, à Paris. Guerre franco-prussienne de 1970. Haine de la guerre. Empathie pour les victimes, pour les Communards.  

Le bateau ivre – pour moi, l’un des sommets de la poésie (avec La chanson du Mal-Aimé de Guillaume Apollinaire, mort deux jours avant l’armistice de 1918… de la grippe « espagnole ») – fut le sésame de sa rencontre avec Verlaine. Relation homosexuelle tumultueuse terminée par un coup de revolver et l’emprisonnement de Verlaine. Fin de l’écriture à 20 ans pour une vie d’aventurier en Ethiopie, avant un rapatriement sanitaire à Marseille et la mort à 37 ans.

Au risque de la poésie (1)

                                               Solstice d’hiver

                             

Bleu de nuit marine soleils étincelés

              Candeur des eaux craquées des grands miroirs éteints

                        Brune ocre de Sienne terres bossues glacées

                      Temps solaire assoupi s’ouvre le livre ancien

                        

Les couleurs épuisées s’apaisent en pastel

                      Sombre sanguine épure lignes élancées reines

                     Les sons le soir s’estompent le velours des ailes

               Feutrées glisse et s’éploie comme un manteau de laine

                      

  La flamme jaune et rouge du sapin coupé

                          Dessine sur le mur des signes tremblotés

                     L’enfant charmé s’endort de comptines dorées

                         Où des Jésus sourient de cire emmaillotés

                

   Verrous des yeux ouverts aux clefs jetées perdues

                        Chantez voie lactée O douce amie belle nue

                            Et vous ciels violets sang violent séché

                             La belle ode odyssée d’Ulysse revenu 

                        

Elle murmure à qui sans peur sait écouter

                        Hommes-frères vous êtes sœurs-étoiles nés

                          Pensées corolles bleues ouvertes éternité

                               Rire rouge craché rire immortalité

              

L’homme-femme enfante l’homme aux peaux de couleurs

                                D’ébène de cerise de citron de lait

                      De fleurs de nuages d’iris bleus d’ongles faits

                De soleils d’aube et de couchant morts des malheurs

                          

Vienne le temps d’aimer la rose réséda

Consommateurs

Hier, 10 avril, sur France Info, le représentant d’une association de petits commerçants expliquait comment, de son point de vue, devrait être organisée la sortie du confinement.

Il y avait d’un côté « les commerçants », de l’autre, les « consommateurs ».

Son analyse était déterminée par la reconstitution la plus efficace d’une trésorerie mise à mal par le confinement.

Il y avait dans son discours écouté par des millions d’auditeurs quelque chose d’à la fois pathétique et obscène. Comme le serait celui d’un maître expliquant, au vu et au su de ses employés, quelle est la meilleure manière de les utiliser pour en tirer le meilleur profit.

Cet homme, au demeurant sympathique, était tout entier dans son statut de commerçant, oubliant qu’il était, lui aussi, dans sa logique, un « consommateur », comme le maître oublieux, dans la sienne, de sa dépendance d’un maître supérieur.

Avec ce qui pouvait paraître comme de l’inconscience, en réalité l’assurance que donne la certitude, il révélait, sans le moindre signe qui aurait pu laisser penser à un questionnement et à un doute, une facette du monde fondé sur le marché de l’offre et de la demande : la réduction, de lui et des autres, à une fonction.

Moi, commerçant, moi, vendre, toi, consommateur, toi acheter… Hum… Je ne suis pas absolument sûr que le style lapidaire de cette phrase soit pertinent.  Disons qu’elle veut être l’illustration d’une conception mécanique, réductrice des relations humaines, et non une critique de l’homme-singe… qui n’est peut-être bien, au fond, qu’une créature de nostalgie, mythique comme toute nostalgie, sinon de désespérance de l’homme-fonction.

« Consommateur » est un terme détestable, utilisé banalement, comme allant de soi, (comme dans le domaine de l’entreprise : « ressources humaines ») par les économistes, les politiques, les journalistes, bref ceux qui décrivent une réalité comme le réel a priori immuable.

La crise incitera peut-être à reconsidérer l’usage de certains mots.

Ce qui signifiera alors que quelque chose a bougé dans le terrain qui les produit.

Dilemme pour rire ou récréation

Oui le rire est le propre de l’homme, non il n’est pas le sale de la femme, oui on peut rire de tout, non pas avec n’importe qui, oui ça tombe bien, vous avez un peu de temps devant vous,  alors, voici.

Régulièrement, je croise mon voisin dans la rue et nous échangeons les formules minimalistes habituelles. Eh oui ! Le langage, quand il ne dit rien, ou si peu, suffit parfois à rappeler que nous sommes des êtres sociaux de la même espèce… Il suffit d’émettre des sons pour que…  Non, non, je parle des sons oraux… Hum… Les chiens qui se rencontrent communiquent plutôt, eux, par leur odorat en se… oui… voilà… c’est ça… mais eux ils sont d’une espèce différente et… oui, c’est ça…  ils sont très sensibles aux phéromones. Voilà. Nous, nettement moins. Pardon ? Oui, sur la voie publique, bien sûr.

Toujours est-il que, ce matin, utilisant l’espace-temps einsteinien autorisé [ restrictions de circulation liées au Covid ], j’ai rencontré ce voisin alors qu’il faisait lui aussi sa promenade quotidienne légale et circulaire,  mais dans le sens inverse de la mienne. Moi, c’est le sens des aiguilles de la montre, le sens normal, et lui, c’est dans le sens contraire. Naturellement, je me suis interrogé « Pourquoi diantre ne tourne-t-il pas dans le même sens que moi ? ». Les gens sont bizarres… Je veux dire, les autres… Bref, cette question que je ne m’étais jamais posée auparavant s’est immédiatement doublée d’une seconde « Voyons, me suis-je dit in petto, est-ce que le confinement n’agirait pas sur l’intellect comme l’aiguillon sur la croupe des bœufs à l’époque où on attelait ? » Hum ?

Il s’est arrêté, m’a fait signe d’en faire autant. J’ai obtempéré en pressentant le pire. Il a sorti de sa poche une craie, a tracé sur le trottoir un trait devant lequel il m’a demandé de me placer – il a levé un index droit injonctif –  mais pas avant qu’il ait terminé, hein !  Il a ensuite sorti un mètre pliant, a mesuré un bon mètre, a tracé un nouveau trait derrière lequel il s’est placé en pointant avec le même index l’autre trait dont je me suis approché avec précaution. Puis il a déclaré qu’il voulait me demander quelque chose d’important et m’a enjoint, tout en protégeant de sa main gantée de latex bleu sa bouche et son nez déjà couverts d’un masque vert, de ne pas lui envoyer de postillons, hein !

Je l’ai assuré de ma capacité à maîtriser mes émissions salivaires.

Il a de nouveau levé le même  index droit injonctif : avant tout, il voulait savoir si je toussais, si j’avais des difficultés respiratoires, si j’avais pris ma température et avec quel type de thermomètre. Après que j’ai eu répondu négativement aux deux premières questions, positivement à la troisième en précisant que le thermomètre était frontal – il a fait la grimace – et  n’indiquait aucune fièvre, il a ajouté qu’il avait encore une question… plus… – il a respiré un peu plus fort dans son masque qui a fait flop flop –… délicate. J’ai crains un instant qu’il ne voulût savoir si j’allais aux toilettes régulièrement, si mes selles n’étaient point diarrhéiques… Non, mais oui, vous l’avez remarqué, vous aussi, le confinement qui a pour fonction d’éloigner physiquement, rapproche paradoxalement jusqu’à une forme insoupçonnée de promiscuité psycho-affective, alors que la proximité physique habituelle maintient les distances d’un éloignement psycho-affectif aseptisé. Oh, je suis d’accord avec vous, c’est très curieux… Très très curieux…  De là à demander… Mais non, ce n’était pas ça.  

Il m’a confié que le confinement lui avait donné l’envie d’écrire son journal et j’ai senti sourdre en moi un quelque chose que j’ai identifié par la suite comme les prémices de la terreur éprouvée à la rencontre du génie méconnu.  

Il l’avait commencé la veille et il voulait que je le publiasse dans mon blog.  Non, il ne lisait pas mon blog, il n’avait pas internet, pas d’ordinateur, « Pensez, à mon âge ! » mais il en avait entendu parler par un copain qu’il voyait au bistrot du temps où les bistrots étaient ouverts, avec des terrasses, des tables et des gens assis autour. Lui, écrivait sur l’ardoise qu’il avait gardée de son école primaire. Une vraie, avec son cadre de bois, sa craie et sa petite éponge ronde mouillée. Avant de prendre sa retraite, il avait tenu une épicerie et il marquait les prix dessus en mouillant la craie avec le bout de la langue. « Comment j’aurais fait avec un ordinateur, hein ? »

Avant que j’eusse eu le temps de refuser, il l’a sortie de son sac. Elle était protégée par une enveloppe de cellophane jaunâtre fixée par des morceaux d’adhésif. Il m’a assuré qu’elle était nickel comme un sou neuf. « Je l’ai passée au Kärcher juste avant de sortir » a-t-il précisé.

J’ai pris l’objet comme s’il s’agissait du saint sacrement. En transparence, j’ai vaguement distingué cinq ou six lignes tracées en gros caractères maladroits.

J’ai dit… bon… euh… hum… hum…

Il a regardé sa montre, dit qu’il avait juste le temps de rentrer avant le couvre-feu et les patrouilles dans les rues, que je n’avais qu’à lire chez moi, tranquillement. Surtout, que je n’aille pas lui casser son ardoise, hein !

Il a décrit un ample arc-de-cercle avant de reprendre sa trajectoire.

J’espère que vous n’avez pas oublié le dilemme annoncé dans le titre ?

Tant mieux, parce que le voici.

Mais, d’abord, peut-être n’est-il pas inutile de préciser que certains considèrent qu’il n’y a pas mieux (ou pire) comme casse-tête que celui des pièces de Corneille. Le dilemme du Cid, par exemple.

Vous souhaitez que je vous apporte un rafraîchissement ?

En deux mots, ou presque : l’histoire se passe en Espagne au 16ème siècle. Rodrigue, un jeune et bel aristocrate, aime Chimène, une jeune et belle aristocrate, elle l’aime aussi, ils vont se marier, ils seront heureux et ils auront beaucoup d’enfants. Jusque-là, tout va bien, oui, mais c’est évidemment trop beau… Euh… trop, non pas dans le sens actuel (ouais, euh, c’est trop cool !), non dans le sens ancien : trop beau pour que ça marche.

Et, en effet, ça ne marche pas.

A cause des pères. C’est à noter, parce que souvent, pour ne pas dire toujours, ce sont les mères qui posent des problèmes. Oui, mais là, non, ce sont les pères. C’est peut-être pour ça que ce n’est pas une tragédie pure, mais une tragi-comédie. On sourit à la fin.

Suivez bien.

Le père de Chimène, qui est dans la force de l’âge… non, pas Chimène, son père …  offense le père de Rodrigue qui est vieux…. mais non, pas Rodrigue ! Oui, son père, c’est ça ! Quoi ?  Ben oui, il l’a fait un peu tard… non, on ne sait pas pourquoi… peut-être bien que, là, c’est la mère qui y est pour quelque chose… ils  essayaient depuis longtemps et puis… Bref, il est vieux et il n’a plus les moyens physiques de réagir. A l’époque on réagit  en tirant son épée et lui n’a plus la force d’en tenir une. Qu’à cela ne tienne… si on peut dire…  Il demande à son fils de se battre en duel à sa place contre l’homme qui vient de l’offenser. Eh non, il ne prononce pas tout de suite son nom ! Eh oui, c’est pour le suspense ! Rodrigue sent son sang ne faire qu’un tour, met la main sur la poignée de son épée avec une ardeur toute juvénile, et demande qui est le salaud (non, ce n’est pas le mot qu’il utilise, moi je l’utilise pour que  ce soit très clair, de toute façon c’est bien ce qu’il pense) qui a osé  toucher à son vieux père. Comprenez qu’il va le provoquer en duel illico presto, sans le moindre état d’âme, et le pourfendre.

Vous devinez maintenant pourquoi je disais que c’était trop beau ?

Le père, un peu gêné quand même, révèle alors à son fils qu’il s’agit… de… du… père… de… de…  Chimène !

Là, Rodrigue sent son sang tourner dans l’autre sens et sa fougue devient nettement moins juvénile.

Vous le voyez, le dilemme ? Non ? Enfin !

S’il se bat, ou bien il tue ou bien il est tué. C’est l’un ou l’autre. A cette époque, on ne fait pas dans la demi-mesure. Dans la première hypothèse, il perd Chimène qui ne voudra évidemment pas épouser celui qui a tué son père. Dans la seconde, il est mort, et là, bon… Bref, il est donc perdant dans les deux cas.

Ce n’est pas tout !

S’il ne se bat pas, il se déshonore – on est comme ça dans l’aristocratie de l’époque – et il perd aussi Chimène qui ne voudra pas épouser un déshonoré. Hé oui !

Vous voyez, quoi qu’il fasse, il est coin-cé.*

C’est ça, le dilemme cornélien. Oui, c’est sans issue, affreux, diabolique, à se taper la tête contre… Pardon ? *

Pourtant, son dilemme, à Rodrigue, à côté du mien, c’est de la petite bière. Toute petite.

Je vous fais juge.

Si je refusais la demande de mon voisin – 1m 90, 100 kg, taillé comme une armoire normande – je créais un conflit de voisinage. Pouvais-je prendre le risque d’ajouter à la guerre nationale patriotique une guerre civile faubourienne picrocholine ? Eh non, n’est-ce pas ? Et puis, étais-je assuré d’avoir le dessus ?

Si j’acceptais, je déshonorais mon blog qui… dont… que… quand même quoi !  Eh non, n’est-ce pas ? Eût-il encore voulu de moi après ?

Ah, c’est vrai, je ne vous ai pas dit quelle était la première phrase écrite sur l’ardoise.

J’ose à peine… Elle est d’une banalité… mais d’une banalité ! Aucun éditeur n’accepterait… Mais oui ! Franchement, qui aurait envie de continuer la lecture après ce… cette… ?

Voyez plutôt :

 « Longtemps, je me suis levé de bonne heure. »**

Pardon ? Quel est son nom ? De qui ? Ah, du voisin ! Je cherche… sans perdre de temps… Le voici : Marcelin Prousseuteux.

* On me dit qu’il est coincé parce qu’il le veut bien,  que son dilemme est absolument relatif et qu’il n’est pas du tout indispensable de se taper la tête contre… Ah bon ?

** On me dit encore qu’à un mot près, c’est la première phrase d’un livre majeur de toute la littérature qui a été édité à des millions d’exemplaires. Ah bon ? Quoi ? Ah, il n’est pas toujours lu jusqu’au bout ? Ah bon ?

Dépendance

Elle revient en force dans les débats et les commentaires. En particulier à propos de la Chine. Le discours est le plus souvent déterminé par des affects et le rapport avec ce pays est à la fois de sidération, de crainte et de rejet, comme si son expansion économique et la pratique qui l’accompagne constituaient un élément de son ADN.

Il convient de se rappeler que dans les années 70, elle était considérée par les puissances occidentales (dont les USA – Nixon rencontre Mao en 1972) comme un débouché très intéressant pour écouler la production industrielle.

Seulement, il y avait une contrepartie : oui  à l’ouverture pour vos exportations, disait la Chine, à condition qu’elles s’accompagne d’un transfert de technologies.

Autrement dit, la possibilité, à moyen et à long termes, de produire nous-mêmes.

Le capitalisme a pour caractéristique une vue à court terme : le profit le plus élevé dans le minimum de temps. Cette « loi » a pour corollaire national (aux USA notamment) l’absolue certitude d’être les meilleurs pour aujourd’hui et demain.

Oui au principe des transferts, a dit Nixon, convaincu qu’il était et serait toujours le plus fort.

La Chine, qui a alors choisi de fonctionner avec le même système capitaliste mais avec des paramètres politiques différents, a peu à peu changé la donne et progressivement mis en danger la domination économique et financière des USA.

Les Américains des Etats-Unis ont donc élu pour président celui qui les a convaincus qu’il serait capable de procéder à un repli nationaliste qui redonnerait la suprématie à leur pays (cf. America first – America comeback – Make America Great Again).

La crise économique, corollaire de la crise sanitaire, est en train de bousculer un peu plus les certitudes, les équilibres. Elle révèle davantage encore les effets délétères de ce qui fonde le système capitaliste.

Une des caractéristiques de la crise économique est la chute des prix du pétrole. Donc la baisse importante des revenus pour les pays dont les choix de ceux qui sont aux commandes font qu’ils déterminent l’essentiel sinon la totalité de l’économie .

Ainsi, la politique de ses dirigeants a conduit l’Algérie, productrice de pétrole, en crise politique durable, à être dépendante de l’extérieur pour sa nourriture, notamment pour le blé dont elle est une grande consommatrice.

En envahissant le pays en 1830, le duc d’Aumale avait-il conscience qu’il apportait un virus ?

Contribution

Il s’agit de ma seconde contribution envoyée sur la plateforme « le jour d’après » mise en place par certains députés de gauche.  La première reprenait l’article « le discours bloqué »

Vous retrouverez ici l’essentiel de ma philosophie, sous une forme plus synthétisée. 

La voici.

                 

Le moteur du capitalisme (suite) ou seconde bouteille à la mer

Ceux qui ont été intéressés par ma première contribution dans la rubrique concertation (samedi 4, milieu de matinée) le seront peut-être par celle-ci qui la complète. Sa longueur est à la mesure de la complexité du problème. Et encore…

Allons-y.                                                            

                                                                 Etat des lieux

Il s’agit d’identifier ce qui génère le capitalisme  dont la définition (propriété privée des moyens de production et d’échanges – financiers notamment) est consensuelle.

Sauf à lui conférer une essence transcendante, il est une production humaine. Et puisque il n’existe pas dans la société animale, végétale et minérale, cette production est spécifiquement humaine.

Etant donné qu’il régit aujourd’hui la quasi-totalité des sociétés sur l’ensemble de la planète, il ne peut être que l’expression d’un commun essentiel propre à notre espèce.

Quel peut être ce commun essentiel spécifique ?

Est essentiel ce qui détermine notre vie dans le rapport que nous établissons avec notre mort en tant que sujet.

Notre spécificité n’est pas la conscience que nous en avons – chaque espèce a cette conscience sur le mode qui lui est propre – mais la conscience de cette conscience, autrement dit le discours obligé permanent de cette conscience.

C’est ce réel qui définit la spécificité humaine.

Sinon, quel autre ?

Ce discours obligé permanent doit gérer une peur consubstantielle de même nature également propre à notre espèce, une peur existentielle.

En période de crise, quand les paramètres s’effondrent, elle peut produire l’intolérance, le racisme, la xénophobie, le crime, la torture, le génocide, tous comportements et actes également spécifiquement humains qui ont plus ou moins consciemment pour objet l’élimination exorcisante de l’autre, celui dont la différence (physique, ethnique ou fantasmée) révèle ma contingence.

Ce discours obligé permanent de la conscience de ma mort est le discours premier de tout être humain.

Sa permanence n’implique pas qu’il soit obsessionnel. Seulement,  nous vivons avec lui.

                                                                    Processus

Si les signes de ce qu’est la mort (les cadavres d’êtres humains, d’animaux) sont quotidiens, c’est seulement la mort des autres qu’ils indiquent.

Moi, en tant que sujet, je ne veux pas mourir et je mets donc en place une stratégie, notamment de langage.

Pour me  dissocier de mon corps dont je sais sans le moindre doute qu’il sera un jour un cadavre, je dis « j’ai un corps ».

En disant « j’ai un corps », je dis en même temps – c’est ce qu’implique nécessairement l’utilisation du verbe avoir –  « je ne suis pas mon corps », « je suis autre que mon corps ». Ainsi, mon corps étant désormais extérieur à moi, s’il meurt, moi, je ne meurs pas.

Mais, dans le même temps, je sais,  non seulement par expérimentation du cadavre des autres mais par ce que me dit le discours biologique de mon propre corps, que mon corps est moi. Je sais donc que je disparaitrai en tant que sujet quand il mourra. Même si je me bouche les oreilles et les yeux, je le sais.

Néanmoins, je continue quand même à dire, « j’ai un corps ».

Pour rendre acceptable cette contradiction, je dois construire une stratégie de raccommodage.

                                                                      L’objet

Comme « j’ai un corps » fait de mon corps un objet, elle sera une stratégie d’accumulation d’objets, parce que l’objet ne meurt pas (c’est du moins ce qu’il permet de croire), soit par nature – diamant, or… – soit par nombre : voitures, maisons, argent, biens… boîtes d’allumettes, capsules de bouteilles, timbres, cartes postales… objets de relations sexuelles… bref, tout ce qui est de l’ordre de l’avoir.

Cette accumulation joue également un rôle d’exorcisme. Plus j’entasse les objets immortels, plus j’assure mon immortalité. Plus j’ai, moins je meurs.

La possession, l’accumulation sont des sujets d’un questionnement inhérent à l’être humain : quel avoir pour exister, pour vivre ? (cf. l’ermite).

Depuis le 19ème siècle, le capitalisme est la forme économique et sociale la plus aboutie de l’équation commune  qui régit cette accumulation : être = avoir / avoir = être.

Si l’accumulation des objets, des biens, des richesses est un composant de l’histoire humaine, le capitalisme lui donne la possibilité de dimensions exponentielles. Jusqu’à la pathologie.

Pour le rendre tolérable et le justifier, a été construit le discours moral et religieux dont la fonction est de convaincre ceux qui n’ont pas, ou peu, que la possession de biens et de richesses « ne fait pas le bonheur », que les pauvres ici-bas seront les riches dans l’au-delà,.

Ce discours est aujourd’hui inaudible. Comme est inaudible aujourd’hui le discours du remplacement du système capitaliste par le socialisme ou le communisme.

Le principe d’accumulation, mis en cause par les démesures du capitalisme qui s’en nourrit,  n’est donc plus accepté, d’autant qu’il se heurte désormais à la question de la survie de l’humanité sur la planète.

                                                                 Le noyau dur

L’obsolescence du discours moral et religieux et la nécessité nous imposent de changer radicalement notre rapport à la production et à la consommation, à l’objet et à sa possession.

Si les pauvres ici bas ne seront plus les riches dans l’au-delà, si les lendemains qui chantent sont des mythes, si la moralisation du capitalisme est un leurre, si les réformes politiques, économiques et sociales n’ont d’efficacité  que marginale, quel levier reste-t-il ?

Si nous avons épuisé les modes de gestion de l’équation première commune (être = avoir / avoir = être), il nous faut enclencher un processus qui touche à l’équation elle-même.

En d’autres termes, il s’agit d’examiner comment il est possible d’éradiquer ou à tout le moins d’inactiver la peur existentielle inhérente au discours premier qui conduit à dire comme une évidence « j’ai un corps » avec les conséquences que l’on sait.

Sauf à considérer qu’il s’agit d’un intangible – ce qui condamne aux seules mesures marginales d’accompagnement et aux mêmes discours répétés et circulaires de dénonciation et de déploration des injustices, des inégalités, des démesures… – il faut dissocier l’être de l’avoir, autrement dit sortir la mort du champ du croire et en faire un objet de savoir* : c’est-à-dire un objet d’enseignement scolaire analogue aux autres objets d’étude.

Il ne s’agit pas d’une baguette magique, mais d’un levier inutilisé dont personne ne peut savoir avant qu’il ait été activé l’importance des effets qu’il produira.

Encore une fois, quelle autre alternative avons-nous pour cesser de tourner en rond ?

                                             La mort comme objet d’enseignement

Il faut commencer cet enseignement au moment se manifeste pour l’enfant la nécessité commune à tous du discours premier, donc au moment où, à l’âge de trois ou quatre ans, il se pose et pose la question de la mort, de sa mort, où il bascule de l’âge épique (le parent est la réponse qui préexiste aux questions immédiates, comme la divinité à la question eschatologique) dans l’âge philosophique (il doit entreprendre d’inventer lui-même les réponses aux questions et donner un contenu au discours premier).

C’est à cet âge qu’il faut commencer à lui enseigner qu’il n’a pas un corps, mais que son corps est la dimension matérielle de son être en tant que sujet, un sujet qui cessera d’exister en tant que tel au moment où son corps cessera d’exister sous la forme qui autorise le sujet.

Rétorquer qu’un tel enseignement n’est pas recevable par l’enfant pour des motifs de capacité ou de sensibilité ne peut être que le discours de personnes qui refusent le levier au motif qu’ils ne l’ont jamais utilisé.

Cette objection ne peut être qu’un a priori analogue à celui qui interdisait et interdit encore de dire la vérité à ceux qui sont prétendument incapables de l’entendre. Les malades par exemple. Ou qui – il n’y a pas si longtemps –  estimait impossible de faire admettre que la terre n’est ni au centre de l’univers, ni plate ni immobile. Ou que les divinités sont des constructions humaines. Que certains veuillent continuer à croire que la terre est plate, que l’univers et l’homme sont une création divine ne conduit pas à annuler l’enseignement de la physique, de l’astronomie et de l’évolution.

Le petit enfant est tout à fait capable de comprendre, progressivement, que la vie de l’individu (humain, animal, végétal) contient nécessairement sa mort. Il le pressent quand il observe sans autres outils que ses sens, son environnement immédiat. Quand il enferme une mouche dans une boîte pour la voir mourir.

Plus tard, il réalise que l’immortalité (fantasme du croire) est, entres autres, infirmée par la conscience du temps, conscience inhérente à la vie du sujet, et, qu’en revanche, l’éternité de la vie, sous des formes infinies, fait partie du discours philosophique qui est le constituant du discours premier.

Cet enseignement n’existe pas. Notre rapport à la mort depuis que la question s’est posée à nous  est conditionné par le discours de l’édulcoration, de l’évitement, du contournement, du n’importe quoi, du commun traité par le chacun pour soi. Ce rapport – rendu possible entre autres par la promesse du paradis ou des lendemains qui chantent – nous a été transmis par les premières personnes que nous avons interrogées, nos parents, ceux avec lesquels nous avons un rapport affectif privilégié, qui l’avaient reçu eux-mêmes de leurs parents qui… etc.

Il s’agit donc d’apporter la réponse commune du savoir à cet essentiel commun.

L’humanité est depuis toujours préoccupée par ce commun.

Après le fiasco des expériences communistes fondées sur une analyse qui évacue de l’histoire humaine le discours premier et le déclin de la croyance paradisiaque (la violence de l’extrémisme religieux du « désespoir » est sans doute l’expression paroxystique du chant du cygne) le moment est peut-être venu de faire de ce discours premier l’objet d’un savoir commun.

Remplacer  « j’ai un corps » par « je suis un corps » devrait permettre  de donner aux deux verbes un sens plus adéquat.

Encore une fois, qu’avons-nous à perdre ?

* Ceux qui assurent qu’on ne sait pas ce qu’est la mort confondent mort et mourir.

Le sujet ne sait pas plus ce qu’est mourir qu’il ne sait ce qu’est naître. Naître et mourir sont deux actes vécus dans l’inconscience et dont nul sujet ne peut témoigner.

Dire qu’on ne sait pas ce qu’est la mort revient à transposer par analogie la suite de  naître  (le commencement de la vie du sujet) sur l’après mourir : si la naissance produit le sujet, la mort doit le produire aussi, ce qui implique donc une vie du sujet après la mort…

Seulement, la vie individuelle et sociale qui suit naître étant objet de savoir par le sujet lui-même, l’analogie se double d’une symétrie inversée : pour le sujet, naître est précédé d’un non savoir suivi d’un savoir ; donc mourir qui est précédé d’un savoir sera suivi d’un non savoir. CQFD.

Romans-sur-Isère

Samedi 4 avril, un homme sort de chez lui armé d’un couteau. Au hasard de ses rencontres, il tue deux personnes et en blesse cinq.

La police l’arrête alors qu’il est à genoux sur un trottoir, marmonnant des propos en arabe.

Il est d’origine soudanaise, musulman.*

On découvre chez lui un texte qui dénonce la France comme un pays de mécréants.*

« Acte odieux » (E. Macron) « Parcours terroriste » (Ch. Castaner), sont les réactions immédiates du président de la République et du ministre de l’Intérieur.

A qui s’adresse le président avec ce pléonasme – existe-t-il un tel acte qui ne soit pas odieux (= suscitant l’indignation) ?

« Parcours terroriste » définit un itinéraire et un projet.

Ces deux réactions ont pour objectif, en tout cas pour effet,  de bloquer l’analyse, la première par l’assentiment général d’indignation, la seconde en apportant la réponse.

Le problème est donc clos avant d’avoir été posé.

Quel problème ?

Celui que pose le récit de la première phrase de cet article.

Quelle analyse ?

Celle du rapport entre le récit et (ce n’est pas exhaustif) les deux  phrases marquées de l’astérisque *.

Car, si tout est aussi limpide que semblent l’indiquer les deux réactions, pourquoi traduire cet homme devant un tribunal ?

A la différence de la loi du talion (identité entre le châtiment et l’acte) de la société primitive qui n’a pas les moyens de l’analyse ou qui les rejette, le tribunal  cherche une explication en donnant la parole à ceux qui peuvent aider à comprendre.

A comprendre quoi, exactement ?

Pourquoi un individu ou un groupe dysfonctionnent.

Mais pourquoi ce besoin de comprendre ? Pourquoi la loi du talion ne convient-elle plus ?

Parce que nous savons pour l’avoir appris, expérimentalement puis par l’étude, que la distance entre le bon comportement et le mauvais comportement n’est pas toujours très grande et que celui qui dysfonctionne n’est jamais que comme nous. Humain**.

Le premier ministre, M. Valls, disait, après les attentats parisiens de 2015 « Il ne peut y avoir aucune explication qui vaille. Car expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser. »

Ce discours qui témoigne de la même affection obscurantiste que celle qu’il prétend combattre, rejoint les deux réactions citées sur le terrain de la déresponsabilisation collective, de l’infantilisation permanente, quel que soit l’objet dont il est question (cf. les articles sur la prétendue guerre contre le coronavirus et les discours présidentiels).

** Ce n’est pas encore tout à fait reconnu puisque on utilise encore pour qualifier certains actes les adjectifs  bestial,  inhumain… comme si les animaux commettaient des crimes et comme si un humain pouvait dire ou faire quelque chose qui ne soit pas humain.