Sous le bitume de la manifestation du 19 janvier 2023

Le Monde du 20/01/2023 rend compte de réunions auxquelles ont participé ces derniers jours, certains membres du gouvernement, par exemple à Nogent-sur-Marne, Juvisy, des communes qui ont majoritairement voté pour la majorité, aux présidentielles et aux législatives.

Quelques extraits du dialogue entre des participants, Gabriel Attal (ministre délégué au budget) et Olivier Dussopt (ministre du travail) :

« Une quinquagénaire apprend qu’elle va devoir travailler un an de plus. Elle a commencé sa carrière en alternance à 16 ans. « Vous êtes génération 65, donc votre âge légal de départ passe à 63 ans et 3 mois… je suis désolé » assène M. Attal. Exclamation dépitée de l’intéressée « Ah oui, quand même ! j’aurai 46 ans de cotisation… » (…) Bernard G., buraliste : « J’ai treize trimestres manquants en ayant travaillé depuis mes 18 ans. Je vais finir à 67 ans alors que certaines années, j’ai travaillé comme un chien ! » Explication : les buralistes dépendent d’un régime autonome. « Ah, oui, pas de chance… » lâche M. Dussopt visiblement embêté. (…) Comme le résume ce responsable associatif de Juvisy : « On ne peut pas parler des retraites si l’on ne s’interroge pas sur le sens du travail, qui n’est plus celui que nos parents ont pu connaître. Et puis, ça fait quand même beaucoup, 172 trimestres… »

Les « je suis désolé » et « pas de chance » des deux ministres révèlent moins une incapacité – théoriquement compréhensible – de répondre à tous les cas particuliers – encore que les deux exemples n’en soient pas vraiment – qu’ils ne trahissent la misère d’une philosophie politique ou plutôt la misère politique que trahit l’absence d’une philosophie dans le discours du pouvoir dont il faut se rappeler qu’il est dit exécutif.

Qui, chez les « intellectuels » qui le soutiennent – il doit quand même en exister quelques-uns – défend la réforme proposée au nom de la « justice et du progrès social » comme le disent et le répètent le président et la première ministre ?

Sauf à imaginer stupides tous les syndicats… s’il n’y en avait qu’un ou deux, bon… mais tous…  qui appelaient à la manifestation – en principe ils sont eux aussi préoccupés par « la justice et le progrès social »  –  et les très nombreux manifestants – entre un et deux millions –  qui les ont écoutés et suivis, il faut s’interroger sur les raisons qui créent une telle unanimité contestatrice contre ce projet et une telle raideur pour son maintien.

Sous le bitume de la manifestation du 19 janvier 2023, il n’y a plus la plage que recouvraient les pavés de mai 1968 jetés, moins contre un système que contre une morale sclérosée, aux cris, nouveaux, jouissifs, de « Soyez réalistes, demandez l’impossible ! », « Je ne veux pas perdre ma vie à la gagner ! », « Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi ! », « Il est interdit d’interdire ! », et, donc, « Sous les pavés, la plage ! »

L’union syndicale et, peut-être surtout, l’unité politique à gauche (relative, si l’on considère, au moins, le résultat des élections internes du PS) expliquent peut-être pourquoi les gilets jaunes restent, pour le moment, dans les voitures.

Le temps n’est pas si loin où la retraite en soi ne constituait pas une problématique : elle soulevait des questions, posait des problèmes d’ordre social, économique, psychologique, mais elle n’était qu’une composante d’une problématique plus vaste, celle de la vie individuelle dans son rapport avec la vie commune,  dans le cadre d’un système dont les insatisfactions que créaient ses dysfonctionnements étaient tolérées, plus ou moins supportées et dénoncées, selon les deux discours de contournement (religieux ou révolutionnaire) souvent évoqués ici, et qui constituaient le socle des croyances, des pensées, des philosophies, des projets politiques.

Mon père était ouvrier. Comme tous les autres, il se levait à 5 h 30, travaillait neuf heures et demie par jour, cinq jours par semaine, certains samedis matin, au total quarante-neuf heures par semaine. Deux semaines de vacances jusqu’en 1956, puis trois, puis quatre, puis cinq à partir de 1982 – à cette date il était en retraite dont l’âge légal de départ était 65 ans, passé à 60 ans en 1983. Lui, allait à la messe et n’était pas syndiqué, d’autres « bouffaient du curé », avaient une carte syndicale, politique. 

L’ensemble fonctionnait avec des schémas de pensée qui permettaient de concilier plus ou moins – questions alors fortement débattues de l’inné et de l’acquis – les inégalités, les différences.

Une chose était certaine :  quel que soit son niveau, le diplôme ouvrait une carrière professionnelle pour toute la vie. On la terminait en plus ou moins bon état, les différences d’espérance de vie s’expliquaient plus ou moins de la même façon que les autres inégalités et les autres différences. Le « je suis désolé » de M. Attal passait.

Il ne passe plus aujourd’hui parce que l’édifice commun ne tient plus qu’avec des bouts de ficelle.

D’où, sans doute, l’incapacité gouvernementale à construire un discours du commun qui soit crédible,  la fixation crispée sur le nombre 64 qui renvoie chacun à sa propre histoire, et le projet de loi qui est de l’avis de beaucoup, sinon de tous, selon l’expression consacrée, une usine à gaz.

Ce n’est pas seulement « le sens du travail » qui est en jeu, comme le dit le responsable associatif, mais le sens du travail dans le rapport de la vie individuelle avec la vie commune.

Autrement dit, l’absence de désir d’aller « au travail » n’est plus considéré comme un problème d’ordre personnel et la société ressemble de plus en plus à une juxtaposition de personnes dont le point commun est le désarroi.

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