Festival (1) : Johnny Guitar

L’objet de Festival : je construis une histoire à partir de chaque film-culte personnel et les personnages de chaque histoire se retrouvent à la fin dans une scène commune. Je ne sais ni quels films ni le contenu de la scène finale qui se construira au fur et à mesure. Comme pour Fanore, vos corrections et vos remarques sont les bienvenues.

Le premier film est donc Johnny Guitar. Je ne pense pas que ce que je révèle du récit puisse être une gêne pour ceux qui ne l’ont pas vu et que mon histoire inciterait à découvrir. Ce qui constitue des chefs-d’œuvre ne réside pas essentiellement dans découverte du récit. Ce qui explique pourquoi on peut les revoir sans fin.

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                                         Festival

                                                – roman –

                                        – I – Johnny Guitar

Le film a été réalisé par Nicholas Ray en 1954.

Acteurs principaux : Joan Crawford (Vienna), Mercedes McCambridge (Emma), Sterling Hayden (Johnny Guitar), Scott Brady (Dancing Kid), Ernest Borgnine (Bart), Royal Dano (Corey), Ben Cooper (Turkey), Ward Bond (McIvers).

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On entend des coups de feu, les deux doubles-portes battantes du saloon-casino s’ouvrent  brutalement et quatre hommes armés se ruent à l’intérieur, le visage dissimulé par un foulard.

La première fois qu’il a vu Johnny Guitar, vingt ans plus tôt – il avait séché les épreuves du brevet des collèges et choisi le film pour l’horaire – Walter a cru un instant que c’étaient les bandits qui venaient d’attaquer la diligence. Mais est-ce qu’on vient boire un verre après un hold-up ? Et puis, en les voyant se bousculer et rire comme des gamins, il a compris qu’il se trompait. Les coups de feu, c’était juste pour s’amuser et le foulard, à cause de la tempête.    

Justement, ils le remettent sous leur menton, s’ébrouent pour éliminer la poussière et le vent, et cessent brusquement de rire quand ils découvrent la femme et la troupe des hommes, debout et silencieux au milieu de la salle, qui les observent avec hostilité. Ils sentent qu’il se passe quelque chose, mais à leur tête, il est évident qu’ils ignorent de quoi il s’agit. Ils n’ont donc pas du tout le comportement de bandits qui viennent d’attaquer une diligence et de tuer quelqu’un. Il y en a bien un qui a regard et un sourire provoquants, une façon de dire qu’il défie tous ceux qui sont là, mais pas les trois autres, surtout le dernier, un très jeune avec des cheveux blonds et bouclés. Ils posent la main sur leur revolver en s’approchant lentement du comptoir sans dire un mot, mais on voit que c’est un réflexe de western.  

Walter appuie sur « pause », glisse ses pieds nus dans les espadrilles qu’il récupère du bout de ses orteils, se lève du canapé et va prendre une boîte de bière dans le frigo. Un frigo antédiluvien à la porte pleine et bombée, acheté pour quelques euros dans l’atelier d’une association qui retape le vieux matériel. Il vibre de toutes ses tôles et émet des bruits inquiétants quand le moteur s’arrête ou redémarre, mais il refroidit, un peu trop même, et Walter doit régulièrement casser la glace qui envahit le compartiment des glaçons. Il arrache la languette, la jette dans le sac de la supérette accroché à la molette de réglage de la table de camping où est posé le réchaud à gaz, avale une gorgée, récupère la télécommande et appuie sur « retour » pour revoir l’entrée des quatre hommes.

A cause du hold-up et de la scène qui a précédé leur arrivée dans le saloon, les coups de feu et le foulard sur le nez peuvent paraître suspects à première vue.

Le hold-up a lieu au début du film. Johnny – on devine que c’est lui à cause de la guitare qu’il porte sur le dos – est sur son cheval en haut de la montagne où ont lieu des travaux de terrassement. Il avance au milieu d’un chantier de terrassement secoué par des détonations de mines utilisées pour faire exploser les rochers. Dans ce vacarme assourdissant, on distingue des coups de feu. Johnny s’approche du bord et arrête son cheval. Les mains appuyées sur le pommeau de la selle, il voit tout en bas des hommes masqués attaquer une diligence et tuer un homme. C’est très loin et on n’aperçoit que des silhouettes. Johnny observe, le visage impassible, comme si c’était sans importance. C’est peut-être parce qu’il ne peut rien faire, ou alors que ça ne l’intéresse pas. Ce qui est bizarre, en plus de la guitare, c’est qu’il ne porte pas de revolvers. Il se remet en route et après être descendu dans la plaine où s’est levée une tempête de sable, il entre dans le saloon. Il demande à voir Vienna, la patronne, avec qui il a rendez-vous. Elle est occupée et lui propose d’aller se restaurer dans la cuisine en l’attendant. 

Pendant qu’il mange, et avant l’arrivée des quatre, Emma, la sœur de l’homme qui a été tué pendant l’attaque de la diligence, vient avec une dizaine d’hommes apporter son corps dans le saloon et ils l’étendent sur une table de jeu. Emma est une femme de petite taille avec des yeux noirs qui lancent des éclairs. En les entendant, Vienna qui finit de déjeuner avec un homme d’affaires, sort sur le palier en haut du grand escalier intérieur qui monte à son appartement. Emma accuse violemment les quatre d’avoir fait le coup et Vienna, qui les connaît apparemment bien, d’être leur complice. Elle hurle qu’il faut tous les pendre. Vienna l’écoute calmement avec un sourire ironique, puis explique que si Emma les accuse, elle et les quatre, c’est par jalousie, parce qu’elle est amoureuse de Dancing Kid, le chef des quatre. On comprend alors que lui est amoureux de Vienna.

Walter arrête un instant le film sur un gros plan du visage d’Emma. Une vraie furie. Il avance jusqu’à Vienna. On voit bien qu’elle est en colère, elle aussi, mais c’est une colère froide et contrôlée. Elle porte un pantalon, des bottes, un revolver à la ceinture, et se tient immobile, les deux jambes écartées. Elle est seule sur le palier et elle est filmée d’en bas. Emma, au contraire, porte une robe, elle est très agitée, il y a des hommes autour d’elle, et elle est filmée d’en haut.

Walter sait que filmer d’en bas sert à montrer l’importance d’un personnage en le faisant paraître plus grand, et il a trouvé sur Internet le terme technique : « contre-plongée ». L’inverse, c’est la « plongée » qui rend plus petit et donc moins important.

Toujours sur Internet, il a lu que Joan Crawford, l’interprète de Vienna, était une actrice très jalouse et qu’elle détestait Mercedes McCambridge, l’interprète d’Emma, qui ne l’aimait pas non plus. Il s’est dit qu’elles n’avaient pas eu à se forcer pour jouer leur personnage.

Il revient une nouvelle fois à la séquence de l’entrée des quatre hommes.

Dans les westerns, les cow-boys portent un foulard qu’ils gardent normalement autour du cou. Quand ils le mettent sur le nez, c’est pour se protéger du mauvais temps ou pour un hold-up. Ici, il y a les deux. Donc, le foulard sur le nez peut indiquer l’un ou l’autre. Ou les deux. Et comme Emma vient de les accuser, il y a un doute pendant quelques instants.

Aujourd’hui, le foulard, c’est comme le masque sanitaire, se dit Walter en tournant machinalement la tête pour regarder celui qui est posé à côté de l’ordinateur. Un masque bleu et blanc avec ses plis, ses deux élastiques et l’angle marqué du nez.

Avant, ce n’est pas si vieux mais on a l’impression qu’il y a un siècle, c’étaient seulement les médecins et les infirmières qui en portaient dans les hôpitaux : des bleu et blanc ou des verts dans les salles d’opération, comme dans la série Urgences. Walter a emprunté le coffret à la médiathèque et regardé les quinze saisons d’affilée.

En dehors de l’hôpital, c’étaient les bandits qui braquaient un fourgon, qui dévalisaient une banque ou une bijouterie.

Aujourd’hui, c’est complètement différent : tout le monde doit en porter et personne ne s’étonne de ne voir que les yeux des gens. Il y a des masques plats, bleu et blanc comme les siens, d’autres, sans plis en forme de nez de chien, et aussi en tissu de toutes les couleurs.

C’est obligatoire, partout.  

Même à la morgue.

Le premier jour, Walter l’avait laissé dans sa poche et le chef lui a dit de le mettre.

Le chef s’appelle  Pijaud. C’est un grand type maigre que Walter n’aime pas à cause de son regard en-dessous, de ses pantalons de velours trop courts, de sa blouse et du gros stylo bille à quatre couleurs avec lequel il écrit sur un petit carnet en changeant les couleurs pour faire croire que ce qu’il note est important. Les employés l’appellent Sim Camil. C’est du moins ce qu’a entendu Walter, sans comprendre. Il a interrogé un collègue qui lui a dit que c’était dans un sketch, mais il ne se rappelait plus lequel. Walter n’aime pas les humoristes et leurs histoires, déteste les blagues, et il n’a pas cherché à en savoir plus.  

Pijaud veut qu’on l’appelle chef. Walter l’appelle donc chef et ajoute à voix basse « des balais ». Une fois, c’est sorti un peu trop fort et Pijaud lui a demandé sur un ton menaçant et en levant son menton de galoche de répéter. Walter s’est contenté de répondre qu’il se parlait à lui-même. Pijaud a plissé les yeux et levé son menton un peu plus haut. Depuis, il cherche à le coincer pour faire un rapport et le faire virer. A la prise du service par exemple. Walter vient à pied et il a calculé le temps qu’il lui faut pour aller enfiler sa combinaison au vestiaire et sortir l’autolaveuse de la réserve en se réservant juste une minute pour être pile à l’heure, histoire d’énerver Pijaud qui le guette depuis son petit bureau vitré. Il pousse la machine sous l’horloge murale et attend, les yeux levés vers le cadran, que la grande aiguille indique 7 h 00. Il tourne alors un visage souriant en direction du bureau avant d’appuyer sur le bouton de démarrage.  

Pour le masque, Walter lui a expliqué comme il l’aurait fait à quelqu’un qui ne serait pas au courant, que ceux qui étaient dans les tiroirs étaient morts, qu’il était seul pendant les deux heures où il nettoyait à l’intérieur de la morgue, et aussi pendant les deux heures à l’extérieur. Pijaud lui a répété que le masque était obligatoire, partout et tout le temps, dedans même avec les morts et dehors même avec personne. Il a répété obligatoire en détachant les syllabes pour que Walter comprenne bien. Walter a fait de grands hochements de tête en murmurant oui oui oui et a accroché le masque à ses oreilles.

S’il n’est jamais parvenu à discuter avec lui –  le chef a toujours raison puisqu’il est le chef – il réussit très bien à l’énerver, bien qu’il soit un simple « technicien de surface », comme il est écrit sur son contrat. Au moment de l’embauche, il a demandé en prenant le crayon bille qu’on lui tendait s’il allait gagner plus que s’il était marqué seulement balayeur, mais l’homme qui avait posé son doigt sur la case de la signature a fait comme s’il n’avait pas entendu ou comme s’il pensait que l’argent ne fait pas le bonheur.

Dans le film, les quatre décident de voler l’argent de la banque. Elle appartient à la famille d’Emma, la famille Small. Comme son frère est mort, maintenant c’est elle la patronne. Walter sait que small veut dire petit. Il n’aimait rien au collège, à part l’anglais à cause des Beatles. Et aussi le français, sans raison précise, mais seulement à l’oral, parce que l’écriture n’a jamais été son truc. Vienna est un prénom qui lui fait penser à l’empereur d’Autriche de l’époque des bals, comme dans le film Sissi que sa mère regardait en boucle à la maison. Les noms Vienna et Small ont été choisis pour indiquer que l’une a plus de classe que l’autre. C’est comme la contre plongée et la plongée pour l’importance, ou encore le pantalon et la robe quand elles s’affrontent avec des mots ou un revolver.            

Ils choisissent le moment de l’enterrement du frère. Tout le monde y assiste et la petite ville est déserte. Ils n’ont pas remonté leur foulard sur leur nez parce qu’ils veulent qu’on sache que c’est eux : personne ne croit à leur mine d’argent, ils passent pour des voleurs, donc même si c’étaient d’autres qui faisaient le hold-up avec un foulard, c’est eux qu’on accuserait. Comme pour la diligence. C’est ce que leur a expliqué Dancing Kid et les trois ont dit qu’ils étaient d’accord.

Une manière de faire comprendre qu’ils n’ont plus rien à perdre.

Dans la scène du saloon, au début, McIvers, le chef des éleveurs qui commande la troupe des hommes, a en effet menacé de les tuer s’ils ne quittaient pas la région dans les vingt-quatre heures. Ils ne sont pas des éleveurs, comme lui et ses amis, et c’est pour ça qu’on les accuse d’être des voleurs. Ils ont dit à McIvers qu’il n’avait pas le droit de les obliger à partir, mais ça n’a servi à rien. C’est lui qui décide parce qu’il est le plus riche, il oblige même le shérif à lui obéir et il se sent obligé d’en rajouter à cause d’Emma qui sait très bien jouer avec la honte des hommes qui s’entendent dire par une femme qu’ils ne sont pas de vrais hommes. C’est pour toutes ces raisons que Dancing Kid a proposé d’attaquer la banque à visage découvert. Et, en plus, parce qu’il a compris que Vienna est amoureuse de Johnny et qu’elle est perdue pour lui. A elle aussi McIvers a ordonné de partir, mais elle lui a répondu que son saloon, c’était chez elle, et qu’elle y resterait.

Ils ont prévu de s’enfuir par la montagne après le braquage de la banque, mais des mines explosent sur le chantier au moment où ils essaient de passer et ils sont obligés de retourner dans leur maison. C’est là que ça se terminera. Mal, pour eux, c’est obligé, on le sait d’avance. Walter ne connaît pas de  westerns où les bandits gagnent à la fin.  Il y a toujours quelque chose qui vient se mettre en travers. Ici, c’est les mines. Dans la vie réelle, c’est différent, tous les  bandits ne sont pas tués, ni même arrêtés.

Walter avale une gorgée et revient s’asseoir sur le canapé qui réagit avec un craquement. Il le tapote de la main. René, son pote, est employé à la mairie et il ramasse les encombrants que les gens déposent dans la rue, une fois par mois. Un jour, il y avait ce canapé sur un trottoir. Il manquait un pied, le revêtement était taché, plein de trous de cigarettes et un accoudoir était cassé. Walter a dit qu’il lui convenait. Il l’a calé devant sa télé avec un moellon qu’il a ramassé en douce sur un chantier, a étalé une couverture dessus et rafistolé l’accoudoir comme il a pu avec un morceau de bois. On ne s’en rend pas compte, sauf si on met le nez dessus.

C’est pareil pour le cinéma. Si on regarde de près, il y a des défauts.

Par exemple, dans le film, Emma et la troupe des hommes viennent déposer le corps de son frère sur une des tables de jeu et ils ne l’emportent pas quand ils repartent. Difficile de croire qu’ils l’oublient. Le réalisateur a dû se dire que c’était un détail et que personne ne s’en rendrait compte. Lui, pourtant, il l’a remarqué.     

Il a remarqué un autre défaut. Les quatre vivent dans une maison isolée et il faut passer sous une cascade pour y parvenir. Ceux qui les poursuivent après l’attaque de la banque trouvent le passage par hasard,  en suivant le cheval de Turkey, le plus jeune des quatre, qui a été désarçonné au cours de la fuite. Pourtant, ce sont des gens du pays, il y en a même un qui dit qu’il le connaît bien. Alors, comment expliquer qu’ils ignorent le chemin de la cascade et l’endroit où est la maison, d’autant qu’elle est située au sommet d’une colline ?

Les commentaires que Walter a lus sur Internet n’en parlent pas. Ils préfèrent insister sur le fait que les personnages principaux sont des femmes et certains disent même qu’il s’agit d’un western féministe.

C’est aussi l’opinion de l’animateur du cinéclub du quartier. C’est un homme d’une quarantaine d’années qui parle avec une belle assurance, porte un costume, une chemise à carreaux avec une cravate, des lunettes fumées et un collier de barbe taillé au millimètre. Walter y était allé pour revoir le film sur un  grand écran et entendre la musique et la chanson interprétée par Peggy Lee dans de meilleures conditions que sur sa télé. C’était la première fois qu’il allait dans un ciné-club et il avait décidé de rester à la discussion sans la moindre intention d’y participer. Il s’était installé tout en haut, au dernier rang, pour se donner la possibilité de s’éclipser discrètement.

Avant la projection, l’animateur avait commencé par donner tous les renseignements qu’on trouve sur Internet avant d’insister beaucoup sur ce qu’il avait appelé la dimension féministe du film. Puis, il avait précisé en remuant l’index de la main qui ne tenait pas le micro que c’était un très grand film, sans doute pour prévenir ceux qui s’attendaient à voir un film seulement moyen.

Quand l’écran s’est éteint, il est revenu devant l’écran avec son micro. Il a dit qu’il avait revu le film avec le même plaisir et qu’il y découvrait toujours quelque chose de nouveau. Walter qui ressentait la même chose se demandait s’il avait repéré les défauts. Puis il a indiqué que la discussion était ouverte. Un membre du ciné-club se tenait au milieu de l’assistance avec un micro baladeur.

Une dizaine de spectateurs est intervenue soit pour poser des questions d’ordre technique soit pour faire une analyse psychologique des personnages comme s’ils étaient de vraies personnes agissant selon leur bon vouloir. Tous étaient d’accord pour le féminisme.

Quand plus personne n’a souhaité intervenir, l’animateur a regardé sa montre, dit qu’il commençait à se faire tard et a proposé d’en rester là.

C’est alors que Walter s’est vu lever la main en se demandant ce qu’il lui prenait. L’animateur l’a aussitôt désigné au porteur du micro en précisant que ce serait la dernière intervention. Ceux qui avaient commencé à se lever se sont rassis et des têtes se sont retournées. Certaines avaient un air mécontent. Walter s’apprêtait à faire un signe de renonciation, mais on lui tendait le micro. Il l’a pris et s’est entendu dire qu’à son avis ce n’était pas un film féministe. Il y a eu une sorte de brouhaha que l’animateur a fait cesser d’un geste de la main. Toutes les têtes se sont alors retournées. Il a hésité un quart de seconde et, peut-être parce que sa voix transmise par les haut-parleurs avait une résonnance qui lui plaisait, s’est levé.

« Au début, a-t-il continué en s’obligeant à fixer la lointaine silhouette de l’animateur pour ne pas être troublé par l’œil de ses voisins, on peut dire que Vienna est plutôt comme un homme et Johnny comme une femme : elle porte un pantalon et un revolver, lui n’a pas de revolver mais une guitare, et puis c’est elle qui commande et c’est lui qui obéit. »

Il s’est interrompu, l’animateur n’a pas réagi, et il a senti qu’on l’écoutait.

« Après le braquage de la banque, a-t-il repris, quand Johnny est reparti, sans sa guitare, et qu’Emma et la troupe des hommes reviennent dans le saloon, Vienna ne porte plus un pantalon mais une impressionnante robe blanche, et elle joue sur son piano. Elle est arrêtée comme complice du vol, Turkey, le plus jeune des quatre qu’elle a voulu sauver est pendu, elle va l’être à son tour, et comme aucun homme ne se décide à le faire, c’est Emma qui frappe le cheval sur lequel elle est assise, la corde au cou. Johnny, revenu sans se faire voir, la sauve en tranchant la corde. Pendant leur fuite dans le souterrain, sa robe prend feu, Johnny l’aide à s’en défaire, et c’est en pantalon qu’elle tuera Emma. Pour finir, elle jettera son revolver avant de se réfugier dans les bras de Johnny. »

Walter a baissé la main qui tenait le micro et le brouhaha a repris. L’animateur a fait un nouveau geste, puis demandé en quoi ces observations contredisaient la thèse féministe.

Le silence est devenu très dense et les regards allaient alternativement de l’un à l’autre.

Walter a répondu à la question par une autre question : « Comme Vienna et Johnny sont les seuls survivants, on pourrait même dire les seuls vivants puisque les autres sont morts ou ont lâchement abandonné,  et comme ils sont chacun tour à tour homme et femme par leur force et leur fragilité, est-ce que Nicholas Ray n’a pas voulu montrer l’importance des deux parts, masculine et féminine, dans l’être humain ? Sinon, comment expliquer qu’Emma porte toujours une robe, même quand elle a un revolver, et qu’elle soit si antipathique ? Et pourquoi McIvers, qui est très puissant, est-il lui aussi si antipathique et, finalement, un lâche ? »

Comme il a remarqué de nombreux signes d’acquiescement, Walter en a profité pour signaler les deux défauts qui, a-t-il dit, n’empêchent pas d’aimer le film, peut-être même au contraire. Et quand l’animateur lui a demandé pourquoi et il a répondu « à cause du bancal ». L’animateur a simplement dit « Ah ? » et beaucoup ont haussé les sourcils. Une femme, quelques rangs devant lui, s’est retournée avec un grand sourire en hochant la tête.

Bancal, c’est comme le canapé, avec le moellon et le morceau de bois.

Il avale une autre gorgée. René et lui ne se contentent pas de regarder des films, ils s’en font parfois en buvant des cannettes. Le scénario préféré de René, c’est : dis, Walter, qu’est-ce que tu t’achèterais, si t’avais un million qui te tomberait, là, d’un coup, hein ? Lui, il s’achèterait plein de trucs, il ne dit pas lesquels, il dit simplement plein de trucs. Et aussi, il irait dans des restos à supposer qu’ils  « soyent »  ouverts, à cause du virus. Walter lui a répété plusieurs fois qu’on doit dire « soient », mais René continue à dire « soyent ». La grammaire est le dernier de ses soucis. Et il irait aussi à New-York à cause des grands taxis jaunes.

Walter, lui, dit qu’il ne sait pas s’il aurait envie d’acheter quelque chose. Il n’est même pas sûr du tout qu’il changerait le canapé. Non, il sait qu’il le garderait. René ne comprend pas et Walter explique que son plaisir, c’est seulement de se raconter des histoires. C’est tout. Dans son cinéma personnel, il n’arrive pas à acheter, même s’il sait que ce n’est pas de vrais achats.

Pareil pour l’endroit où il vit. Une seule pièce. Il ne se voit pas ailleurs. C’est tout petit. Une douche et un WC aménagés dans un ancien débarras, un évier pour la vaisselle, le frigo, une vieille table en bois pour manger, une autre de camping pour le réchaud, deux chaises, le canapé, et des palettes de récup : une posée sur des briques pour l’ordinateur, une autre pour la télévision, trois autres alignées sous le matelas dans un cagibi aveugle. Pas besoin de fenêtre pour dormir et Walter est un lève-tôt, debout à 6 h 00, même le samedi et le dimanche.  

Ça lui suffit. Ce qu’on voit de l’appartement de Vienna, au début, quand elle discute avec l’homme d’affaires avant l’arrivée des autres, ça lui plaît bien, la maison des quatre sur la colline aussi, mais dès qu’il essaie d’y entrer comme si c’était chez lui, il y a quelque chose qui bloque.

Il s’est dit que c’était parce qu’il ne peut pas regarder un film sans penser à ceux qui sont en train de le tourner. Ils sont là, juste à côté des acteurs. On ne les voit pas, mais il sait qu’ils y sont et il ne peut pas s’empêcher d’y penser : le réalisateur, derrière la caméra, assis sur un siège fixé sur un bras articulé et des techniciens autour de lui. Walter pense surtout à deux d’entre eux : celui qui fait claquer le clap en annonçant le numéro de la scène et il se demande s’il ne fait vraiment que çà pendant tout le tournage ; et puis, le perchman qui doit tenir ses bras levés en permanence ; une fois, dans un film, il a aperçu l’ombre du micro. Les autres, il ne sait pas très bien ce qu’ils font. La script, oui, pour rappeler où on en est exactement, mais le photographe de plateau, par exemple, il se demande à quoi il sert puisqu’il s’agit un film.

Ce qu’il préfère dans les bonus des DVD, ce sont les images des tournages. D’un côté des hommes et des femmes déguisés en personnages qui doivent faire comme si ce qu’ils jouent était vrai, de l’autre des hommes et des femmes en habits ordinaires dont le travail consiste à les faire jouer. Pendant les séances de répétition, on voit parfois le réalisateur expliquer aux acteurs comment ils doivent se tenir, bouger, parler ; là, il joue sans déguisement alors que les acteurs déguisés ne jouent plus. Parfois on les voit assis dans des fauteuils pliants avec leur nom sur le dossier. Ils mangent, fument ou boivent en habit de personnage avec leur tête de personne. Est-ce que tout le monde est comme ça ? Une tête au travail, une autre en dehors ? Quand même, ce qui est particulier au cinéma, c’est que l’histoire que raconte le film n’est pas tournée comme on la voit dans la salle, mais par petits bouts et dans n’importe quel ordre. Tout est organisé au montage. Avant, on coupait et on collait des morceaux de pellicule, maintenant, c’est informatisé. Pour les acteurs, quel plaisir à jouer en discontinu et à recommencer plusieurs fois la même scène ?   

Quand il était gamin, il devait avoir dix ans, Walter a découvert le théâtre dans une foire. Un tout petit chapiteau, de simples bancs, trois ou quatre acteurs, une scène minuscule, un décor passe-partout, un fauteuil, trois chaises, une table,  des portes ouvrant sur le noir et claquant avec des bruits de carton. Les pièces étaient très courtes et il n’a aucun souvenir de ce qu’elles racontaient. Les spectateurs entraient, sortaient pendant la représentation. Il y a passé la journée, et quand le chef de la troupe s’est avancé, seul, pour remercier le public et annoncer que le spectacle était terminé, il s’est dit que ce n’était pas possible, qu’ils allaient encore jouer. Les spectateurs sont sortis. Lui, il est resté sur son banc, jusqu’au moment où les acteurs ont reparu pour ranger le matériel. Ils étaient en habits ordinaires avec des têtes et des allures comme tout le monde et c’est alors qu’il a réalisé que c’était vraiment fini.

Du regard, il fait le tour de la pièce, et se demande si elle pourrait être le décor d’un film. Il essaie de disposer des projecteurs, de trouver la place du réalisateur, d’entendre le clap, et il se rend compte que ça ne marche pas plus dans ce sens que dans l’autre, quand il regarde le film avec la conscience de l’artifice.

Où est la vraie vie dans tout ça ?

Il se penche pour prendre le masque, l’ajuste sur son nez et enfonce un peu plus le chapeau qu’il ne pose que pour dormir, un vieux Stetson râpé trouvé dans une brocante. Il se lève et va se planter devant le miroir appuyé contre le mur et calé contre les robinets de l’évier. Il regarde ce type masqué, habillé comme lui, dont il ne distingue que les yeux et qu’il ne reconnaît pas. Il hausse les épaules, va reposer le masque et rajuste le chapeau.

Il tire d’une poche du gilet sa montre de gousset. Il l’a fait acheter sur Internet par René parce que lui n’a plus droit à une carte bancaire. Moins de dix euros. Il croyait qu’elle était mécanique mais elle marche avec une pile. 19 h 30. René arrive dans une demi-heure. Il tourne quand même le remontoir avant de la remettre dans la poche.

Il finit la cannette qu’il va jeter dans le sac, ouvre la porte du frigo et sort la poêle. Un reste de haricots blancs et un bout de saucisse dans la graisse figée. Il la pose sur le réchaud de camping, allume. A la couleur de la flamme, il sait que c’est la fin, mais il est trop tard pour aller acheter une recharge. Le couvre-feu est dans cinq minutes et il en faut dix jusqu’au mini-market. Il s’est déjà fait ramasser une fois. Il revenait avec ses boîtes de bière. Un flic et une fliquette. Il  a raconté qu’il y avait eu une panne et que les portes étaient bloquées. Ils pouvaient aller vérifier, il irait même avec eux s’ils voulaient. Il s’est entraîné à raconter des histoires en regardant les films, et ils ont marché. La fliquette a quand même noté son nom. Il sort une nouvelle cannette. La flamme s’éteint. Il met un doigt dans les haricots. A peine tièdes. Il installe la poêle sur un coin de table, s’assied, tire sur le bord du chapeau, empoigne le manche de la cuillère en bois et commence à manger, comme les cow-boys autour des feux de camp et Johnny dans la cuisine, juste avant l’entrée d’Emma et de la troupe de McIvers,

Le gras colle aux dents et au palais. Il décapsule la cannette, une brune de 9 degrés, et se rince la bouche.

Dans les westerns, les cow-boys boivent du whisky. Des petits verres remplis à ras bord et qu’ils avalent d’un coup, debout devant le comptoir. Au début, il croyait que c’était du vrai parce qu’il a lu que les acteurs et les actrices sont souvent des alcooliques.

Il repense à la scène du saloon quand Bart, le méchant des quatre, veut faire boire Johnny et que ça finit par une bagarre. Il y en a toujours dans les westerns parce que c’est la loi du plus fort, à coups de poings ou de revolver. Pour le revolver, Johnny est le meilleur, mais on ne le découvre qu’un peu plus loin. Là, il n’a que sa guitare, il dit même que Guitar est son nom et Bart doit s’imaginer qu’il ne sait pas se battre ou qu’il a peur. C’est pour ça qu’il le provoque en l’obligeant à boire. Johnny refuse puis accepte deux verres ce qui peut laisser croire que Bart a raison, mais il renverse le troisième sur le comptoir. Vienna qui sait comment ça va se terminer, leur dit de sortir. Bart est moins grand que Johnny mais il est costaud et on sent qu’il est hargneux. Il est aussi prêt à tout : s’il laisse son revolver, il garde son couteau et c’est Corey, un des quatre, qui l’oblige à le lui donner. On voit le début de la bagarre devant le saloon. Bart envoie Johnny à terre en le prenant par surprise. Johnny se relève et lui rend la pareille, mais à la loyale. On retourne alors dans le saloon où Vienna  fait comprendre à Dancing Kid qu’elle aime Johnny. Pendant qu’ils parlent, on entend le bruit des coups et on voit quelques images de la bagarre. Bart et Johnny ont le dessus à tour de rôle.   

La première fois, Walter  s’est dit que Johnny allait gagner puisque c’est lui le héros, qu’il est bien plus impressionnant que Bart et surtout qu’il a la classe. Mais en voyant Bart rentrer le premier, il a cru qu’il avait perdu et il a senti sa respiration se bloquer. Et puis, Johnny arrive juste derrière et l’envoie valdinguer sur le plancher d’un coup de botte. Walter a poussé un soupir et s’est remis à respirer normalement.

Il avale une autre gorgée, va poser la poêle dans l’évier et commence à préparer la cafetière italienne avant de réaliser qu’il ne peut pas la faire chauffer. Il verse alors l’eau dans la bouilloire électrique et sort le filtre permanent qu’il garde en réserve. Pas question de se passer de café.  

On en boit aussi beaucoup dans les westerns. Johnny dit même qu’un homme a seulement besoin d’un bon café et d’une cigarette pour être heureux. Aujourd’hui, la cigarette ne passerait pas. A cause du cancer. Walter n’a jamais fumé. Il a essayé une fois. C’était juste après le collège, pendant son premier apprentissage, dans une boulangerie industrielle. Tout arrivait précuit, il fallait seulement mettre au four et empiler dans des casiers. Il a tenu quinze jours. Pendant une pause, un autre apprenti lui a roulé une cigarette. Il n’est pas arrivé à avaler la fumée.

René, lui, fume tout le temps. Il a une voix complètement éraillée et   n’arrête pas de se racler la gorge comme s’il y avait un chat accroché dedans en permanence. Boire de la bière et fumer, c’est son régime habituel et il n’y a pas besoin d’avoir fait médecine pour voir qu’il n’est pas en bonne santé. La maigreur, les yeux injectés, le teint grisâtre, et le raclement de gorge permanent.

Le jour de la visite obligatoire à la mairie, le médecin a regardé au fond avec sa lampe et a dit qu’il fallait faire un prélèvement. Une biopsie, a précisé René en posant le doigt sur le mot de l’ordonnance. Walter a cherché sur Internet et a lu l’explication à haute voix. René ne voulait pas. C’est sa mère qui l’a obligé. Il a toujours vécu avec elle – il avait quinze ans quand son père est mort d’un cancer du poumon –  et elle ne supporte plus de l’entendre racler sans arrêt. Le prélèvement a été fait il y a dix jours.

Walter arrête la bouilloire et verse doucement un peu d’eau brûlante sur la poudre qui se met à mousser. René ne va pas tarder. Grâce à son statut particulier d’employé à la mairie, il a une autorisation de circuler en dehors du couvre-feu.

Un coup est frappé à la porte qui s’ouvre en même temps. René, la cigarette collée aux lèvres comme Belmondo dans A bout de souffle, dit  « Salut Walt », entre, puis referme la porte. Walter occupé à verser lentement l’eau sur la mouture répond « Salut René » en lui jetant un coup d’œil. Il comprend immédiatement.

René tire une chaise, s’assied et Walter vient s’asseoir à côté de lui.

– Je viens de chez le toubib, annonce René en décollant le mégot qui laisse  un petit bout de papier sur lèvre inférieure. Il m’a appelé pour me dire de passer. C’est un cancer. Je m’y attendais : quand le toubib te téléphone pour te demander de venir le voir, c’est pas pour t’annoncer que tout va bien. – Il regarde Walter de biais avec sourire qui ressemble beaucoup à une grimace et passe sa main sur son cou – Il y en a partout.

Et il se racle la gorge comme pour confirmer.

– Qu’est-ce qu’il propose ?

René hausse les épaules avant de dire « chimio ».

– Pas d’opération ?

– Non.

– Quand, la chimio ?

Cette fois, René le regarde bien en face.

– Il y aura pas de chimio. J’ai pas envie.

Walter ne lâche pas ses yeux.

– T’es sûr ?

René hoche la tête.

– Je veux pas vivre au rabais. De toute façon, faut y passer un jour ou l’autre, non ?

– Ta mère ?

– Je lui ai pas encore dit. –  Il évacue le problème d’un geste de la main – T’as un café ?

Walter va prendre le pot et deux mugs. René quitte la chaise pour s’installer dans le canapé qui émet son grincement habituel, écrase son mégot dans le cendrier, sort son paquet de tabac, tire une feuille, roule la cigarette entre deux doigts et la colle d’un coup précis de langue. Il l’allume avec son briquet plaqué or, le seul objet de luxe que Walter lui connaisse. Il tire, inhale une longue bouffée dont il ne rejette pratiquement rien avant de prendre le mug que Walter vient de remplir. Il souffle un peu sur le café, porte le mug à la bouche et sirote lentement. Il le repose, fait tomber de la cigarette un peu de cendre, aspire une nouvelle fois.

– Tu sais quoi ? Avant d’aller voir ailleurs, s’il y en a un, j’ai envie d’un truc. – Il désigne la jaquette de Johnny Guitar – C’est le film qui m’a donné l’idée. Le pognon, j’ai plus le temps d’en rêver, si tu vois ce que je veux dire.

Walter plisse le front avant d’écarquiller les yeux.

– Tu veux attaquer une banque ?

– Pas une banque. Le PMU de la place de la mairie. Je vais y boire un demi avec les collègues, le temps de la pause à dix heures et au casse-croûte de midi. Je joue aussi de temps en temps. On parlait avec le patron et il nous a expliqué que le gros jour, c’est le samedi. Il nous a pas dit combien mais je pense qu’on doit pas être loin d’une brique à la fin de la journée.

– Un million ?

– Un million, oui.

– Attends, mais les types qui jouent, ils paient avec une carte, non ?

– Pas tous. Il y en a des tas, comme toi, qui ont plus de carte. Plus qu’on imagine. Et puis, le liquide ça laisse pas de traces.

– Et tu veux piquer la caisse ? Sérieux ?

René hoche la tête.

– Ouais.

– Comment tu vas faire ?

Il boit lentement, repose le mug, tire sur la cigarette, inhale, racle sa gorge trois ou quatre fois sans réussir à décrocher ce qui encombre, reprend le mug, avale une gorgée et finit par retrouver sa voix.

– Tu te rappelles ce qu’on s’est dit à propos des masques ? Un type masqué, aujourd’hui, c’est normal.

– D’accord, tu arrives avec le masque sur le nez. Après ?

René fouille dans la poche intérieure de son blouson et en sort un pistolet.

– Putain ! murmure Walter. Où tu l’as trouvé ?

– Je suis pote avec un flic de la mairie. Je t’en dis pas plus.

– Et tu comptes t’en servir ? Je veux dire… tirer ?

René rit et découvre des dents noircies par le tabac.

– Non, bien sûr ! – Il fait jouer la détente qui émet un bruit métallique sec. –Y pas de balles. – Il prend l’arme et la pointe sur Walter qui a un mouvement de recul – Tu vois, ça suffit. Je crois pas que quelqu’un prendra le risque.

– Et tu penses que ça va marcher ? Tu arrives, tu sors le pistolet, tu demandes la caisse, le patron te la donne et tu t’en vas comme ça ?

– D’abord, le masque, je l’enlève.

– Tu l’en… Ah oui, je vois, comme dans le film.

– Le patron, il me connaît, alors il comprend que si je m’en fous d’être reconnu, c’est que j’ai rien à perdre. 

– Admettons. Après ?

René range lentement le pistolet après avoir remis le cran de sureté et jette un coup d’œil oblique à Walter.

– J’ai besoin de quelqu’un.

Walter ouvre à nouveau de grands yeux.

– Tu es en train de me demander de t’aider à braquer le PMU ?

René secoue la tête.

– Seulement d’être dehors, sur le trottoir, et qu’on te voye.

Cette fois, Walter ne relève pas.

– Explique.

– Je suis dedans, j’enlève le masque, je sors le flingue, je demande la caisse au patron et je lui dis que s’il fait des histoires, j’ai des copains dehors qui vont foutre le bordel.

– Et les copains, c’est moi ?

– Voilà.

– Et après, ce qui m’arrive, tu y as pensé ?

– Il t’arrive rien. En face du PMU, il y a un banc où on  reste assis tous les deux un bon moment, le temps que ça s’imprime, pour les témoins. J’entre au PMU et toi, tu restes là, c’est tout.

– C’est tout… Mais tu m’as montré au patron du PMU ! Je leur dis quoi aux poulets ?

– Que je viens d’apprendre pour le cancer et que je t’ai dit que je vais tenter un grand coup pour ma mère avant de clamser. Toi, t’as compris que le grand coup, c’était mettre un max sur un tocard à cent contre un pour toucher le paquet. T’as rien fait, t’as pas d’arme, qu’est-ce que tu veux qu’ils te fassent ? Et quand ils m’auront chopé, je dirai pareil.

– Parce qu’ils vont te choper ?

– Ben oui, forcément, mais pas tout de suite.

– Tu vas où quand tu sors du PMU ?

René tire sur sa cigarette et tourne vers Walter un œil malicieux.

– T’inquiète. Moins t’en sais, mieux c’est.

Walter hoche la tête.

– Les poulets vont me demander pourquoi je suis venu avec toi et pourquoi je ne suis pas entré.

– Ben, parce que je t’ai demandé et qu’on est potes. Donc, t’es resté dehors à m’attendre parce que t’aimes pas les bistrots et pas le PMU. Comme en plus c’est vrai, t’as pas à jouer la comédie.

– C’est prévu pour quand ?

– Samedi, en fin d’après-midi. Si t’es d’accord.

– J’ai deux problèmes : le premier, c’est je ne sais pas si je saurai jouer le mec surpris.

– Je suis pas inquiet, t’es doué et t’as le modèle des quatre types qui entrent dans le saloon. Tu me l’as assez expliqué. Le deuxième ?

– J’ai quand même un sérieux handicap, non ?

– Quoi ?

– Comme si tu ne le savais pas !

                                                    ***

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