La dialectique de Daniel Cordier

La mort (20 novembre) de Daniel Cordier, secrétaire de Jean Moulin, suscite des éloges dont certains reproduisent les stéréotypes niais (« Homme au destin exceptionnel » – F. Hollande) qui parlent surtout de ceux qui les émettent. Daniel Cordier, pas plus qu’aucun de nous, n’a de destin.

« Quand la France était en péril, lui et ses compagnons prirent tous les risques pour que la France reste la France. Nous leur devons notre liberté et notre honneur » (E. Macron), est de la même veine. Pour le Daniel Cordier de 1939, la « France qui devait rester la France » devait être antirépublicaine et antisémite. Pour celui de 1943, elle doit être républicaine et rejeter l’antisémitisme.

C’est le même Daniel Cordier.

Il décrit cet itinéraire dans Alias Caracalla qui raconte ce qu’il vécut entre le 17 juin 1940 (annonce de l’armistice par Pétain) – il n’avait pas tout à fait 20 ans –  et le 23 juin 1943 (le lendemain de l’arrestation de Jean Moulin).

Ces trois années sont une illustration de ce qu’est la dialectique d’une vie, de la vie, dont deux passages permettent de comprendre le fonctionnement.

>>> Le premier est extrait du Prélude (p.15 – Folio)

« De mon grand-père bonapartiste, je reçus le culte de Napoléon ; de ma grand-mère américaine, la tentation d’une anarchie esthétique ; de mon père, la tolérance et les voluptés de la musique classique ; de ma mère, les sortilèges de l’élégance.

Ma mère divorça lorsque j’avais quatre ans et se remaria avec Charles Cordier. C’était le fils d’un professeur de philosophie, Augustin Cordier, fondateur du « Nouvelliste de  Bordeaux », journal antirépublicain et monarchiste. Mon beau-père, que j’admirais, m’enseigna la passion des automobiles et de la politique. Il m’inculqua également son fanatisme antisémite et maurrassien.

Lorsque j’eus huit ans, mon père, voulant m’arracher à l’influence de l’homme qui lui volait son fils, obtint, après des années de procédure, mon « internement » à Saint-Elme, collège de dominicains sur les bords du bassin d’Arcachon (…) Je ne le voyais qu’aux vacances, partagées par moitié, avec ma mère. (…) L’éclatement de ma famille imprégna mon enfance de l’amour perdu. (…) Les mirages de l’amour jalonnèrent mon existence d’ivresses et de larmes(…) Ce méli-mélo d’aventure, d’égarement amoureux et de panique métaphysique forma mon caractère. Il provoqua également réflexions, lectures et discussions de nature contradictoire. Elles s’accompagnèrent de tourments religieux,  d’enthousiasmes esthétiques et d’engagements politiques provoqués par des événements imprévus, constituant la trame de ma vie.(…) Mes convictions s’ancraient dans des conversations familiales intermittentes, celles avec mon beau-père avant tout. (…) Ses aphorismes constituèrent peu à peu le fondement de ce que je n’ose appeler une doctrine. Le postulat en état « Pour que la France vive, il faut que la République meure ! » Indiscutable et facile à retenir. Un autre précepte m’avait d’autant plus frappé que sa répétition le transformait en évidence : » Oui, j’appelle de tous mes vœux un coup d’Etat, c’est-à-dire un coup de patriotisme et de justice, qui nous débarrasse de la vermine juive et parlementaire et permette aux vrais Français, de reprendre leur place à la tête du pays, pour que la France reprenne sa place à la tête des nations. »

Le récit explicite clairement le rapport entre l’identification  de l’individu qui se construit et le support du commun sur lequel elle s’appuie, une représentation de la France.

On trouve la même problématique dans ce début des Mémoires du général de Gaulle :

« Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France. Le sentiment me l’inspire aussi bien que la raison. Ce qu’il y a, en moi, d’affectif imagine naturellement la France, telle la princesse des contes ou la madone aux fresques des murs, comme vouée à une destinée éminente et exceptionnelle. J’ai, d’instinct, l’impression que la Providence l’a créée pour des succès achevés ou des malheurs exemplaires. »

Ce qui est déterminant, c’est l’idée de la France et non « la France » dont Pétain et ses acolytes avaient eux aussi une « certaine idée ».

Autrement dit, parler de la France, c’est parler du soi-individu dans le rapport avec l’autre-commun dont le pays est la représentation la plus remarquable. Les nazis se faisaient une « certaine idée de l’Allemagne » dans le rapport qu’ils construisaient avec le commun menacé selon eux par la « vermine juive » qui servait aussi d’exorcisme au beau-père de Daniel Cordier.

>>> Le second relate son retour à Paris le 25 mars 1943 (p. 905)

Telle est, avant le voyage, la représentation qu’il se fait de la capitale : «  Je m’abandonne à un sentiment que je n’ai avoué à personne : vivre à Paris, rêve secret de mon adolescence ; explorer la ville mythique de mes lectures : la rue d’Amsterdam de Sapho d’Alphonse Daudet, le jardin des Champs-Elysées de Proust, la tombe de Chopin au Père-Lachaise, le fantôme de la Commune, les voluptés de Baudelaire, l’amour maudit de Verlaine et Rimbaud… »

Ce jour-là, il a donné rendez-vous à un camarade de la Résistance dans un café des Champs-Elysées :

«  En m’approchant du café, je vois venir à moi, serrés l’un contre l’autre, un vieillard accompagné d’un jeune enfant. Leur pardessus est orné de l’étoile jaune. Je n’en avais jamais vu : elle n’existe pas en zone sud. Ce que j’ai pu en lire en Angleterre ou en France sur son origine et son exploitation par les nazis ne m’a rien appris de la flétrissure que je ressens à cet instant : le choc de cette vision me plonge dans une honte insupportable. Ainsi les attaques contre les Juifs auxquelles je participais avant la guerre, sont-elles l’origine de ce spectacle dégradant d’êtres humains marqués comme du bétail, désignés au mépris de la foule. Subitement, mon fanatisme aveugle m’accable : c’est donc ça l’antisémitisme ! (…) Quelle folie m’aveuglait donc pour que, depuis deux ans, la lecture de ces informations n’ait éveillé en moi le plus petit soupçon ni, dois-je l’avouer, le moindre intérêt dont j’étais complice ? »

Cet événement constitue l’élément déclencheur de la résolution de la contradiction qui va lui permettre de se débarrasser des virus mortels que sont l’antisémitisme et le nationalisme (en lien avec « la foule », qui n’est pas le peuple).

Cette contradiction en voie de résolution était repérable : elle explique l’étrangeté apparente de la confiance immédiate, que Jean Moulin accorde, le 30 juillet 1942, à Lyon, au Garet, (un « bouchon » qui existe toujours, près de l’opéra), à ce jeune homme qui n’a pas été parachuté en France pour devenir son secrétaire. (p.407)

Les deux hommes se disent, l’un à l’autre, successivement qui ils sont. C’est Daniel Cordier qui parle le premier. Ce n’est évidemment pas une idée commune de la France qui les rapproche et les unit dans une lutte où ils mettent en jeu leur propre vie. L’un est radical-socialiste, l’autre maurrassien.

Pour Daniel Cordier, l’idée initiale du commun est celle de la France-anti-républicaine-antisémite. Cette relation (commun/France raciste) devient une contradiction essentielle, niée donc, quand, après la première rencontre avec l’esthétique et l’éthique de J. Moulin (amateur de voiture, esthète, attiré par l’art et la littérature, « il fut mon initiateur à l’art moderne » dira Daniel Cordier),  elle est objectivée à Paris par la seconde rencontre, celle du vieil homme et de l’enfant frappés de l’étoile jaune. C’est cette rencontre, et non la présence insupportable de l’occupant, qui provoque le cataclysme.

Le commun  ne peut plus être désormais l’idée de la France qui, en 1943, est encore pour lui associée à l’antisémitisme, parce qu’il se révèle, à la suite de la première rencontre, pour ce qu’il est : il n’est pas celui de la vie idéalisée par la représentation maurrassienne de la patrie, mais celui de la mort représentée, là, devant lui, par ce vieil homme, cet enfant  juifs et leurs étoiles jaunes. Ce qui se trouve donc ainsi nié, c’est l’idée initiale du commun confondue avec celle de la France antisémite et antirépublicaine.

Et là, dans cet instant où la contradiction n’est pas encore résolue, se présente une réponse inadéquate, aussi mortifère que pouvait l’être l’idée initiale :

« Une idée folle me traverse l’esprit : embrasser ce vieillard qui approche et lui demander pardon. Le poids de mon passé m’écrase ; que faire pour effacer l’abjection dont j’ai brusquement conscience d’avoir été complice ? »

Ce qui le sauve (accomplir le geste c’était l’arrestation probable) ce n’est pas la pensée, enfouie sous la honte (conseillère inadéquate) mais l’arrivée, non fortuite mais attendue – ce qui suspend sans doute le geste –  de celui qu’il attend : «  Sa présence me ramène à la réalité : je ne suis pas là à Paris pour soigner mes états d’âme ».

 « Etat d’âme » est significatif du manque de conscience de l’importance de ce qui se joue en cet instant : non un sentiment mais un renversement.

La France au nom de laquelle d’autres ont promulgué les lois anti-juives et organisé la rafle du Vel d’Hiv n’est pour rien dans l’engagement de Daniel Cordier.

Ce qui le conduisit à rejeter l’antisémitisme et le racisme est la décision qu’il prit, en juin 1940, de refuser, au prix de sa vie, ce qu’il considéra alors dans un premier temps comme une incohérence externe : Pétain et Maurras trahissaient l’idéal qu’il partageait avec eux.

Cet idéal, incarné dans « la patrie, la France », était en réalité une idée du commun dont la rencontre avec le vieil homme et l’enfant juifs lui fit réaliser qu’elle n’avait pas de rapport avec une idéologie ni une idée de la France ou de la patrie, mais qu’elle était inextricablement liée au choix personnel de la corrélation que l’on décide de construire entre la vie et la mort.

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