La polémique avec le New York Times

Elle a son origine dans la laïcité, une spécificité française qui, d’une manière générale, n’est pas ou mal comprise.

E. Macron a récemment téléphoné à Ben Smith, chroniqueur du New York Times en France pour protester contre la manière dont son journal rendait compte de la politique française dans son rapport avec l’islamisme.

Ben Smith a longuement répondu (le 15 novembre) dans une tribune dont voici les premières lignes.

« Le président a quelques comptes à régler avec les médias américains : au sujet de notre “biais”, notre obsession du racisme, nos points de vue sur le terrorisme, et notre réticence à exprimer notre solidarité, même un instant, avec sa République assiégée. Le président français Emmanuel Macron m’a donc appelé jeudi après-midi de son bureau doré au palais de l’Élysée pour me soumettre une plainte. Il a fait valoir que la presse anglo-américaine, comme on l’appelle dans son pays, a préféré dénoncer le système d’intégration français plutôt que ceux qui ont commis une série d’attaques meurtrières qui a débuté le 16 octobre avec la décapitation de Samuel Paty, un enseignant qui, lors d’un cours sur la liberté d’expression, avait montré à ses élèves des caricatures, parues dans le journal satirique Charlie Hebdo, qui moquaient le prophète Mahomet. »

« De son bureau doré de l’Elysée » indique quel sera le ton de la réponse : l’ironie.

L’ironie consiste à présenter un idéal (quel qu’il soit) comme s’il était le réel qu’il n’est évidemment pas. En l’occurrence, du point de vue du journaliste : l’idéal serait la bonne foi du président français, mais cette bonne foi n’existe pas (cf. les erreurs politiques et les critiques contre la presse américaine), je fais donc comme si elle existait et le « doré » (qui rappelle le toc, la vanité du « brillant ») du bureau présidentiel vient en souligner le caractère illusoire.

Au passage, une remarque : si Ben Smith reconnaît un raté « Le New York Times s’est pris une volée de bois vert sur Twitter et dans les pages du Monde pour un titre — resté très peu de temps en ligne pendant le chaos qui a suivi l’attentat — “La police française tire sur un homme et le tue après une attaque meurtrière au couteau dans la rue”. Le titre du New York Times a été modifié dès que la police française a confirmé les détails de l’attentat, mais la capture d’écran est restée », il ne reconnaît pas le choc qu’il a pu provoquer… Et la connotation de « volée de bois vert » me suggère que l’explication par « le chaos qui a suivi l’attentat » n’est peut-être pas tout à fait l’expression d’une bonne foi…

Cela dit, le malentendu est dû pour l’essentiel au manque de clarté du pouvoir politique  quant au fondement et à la pratique de la laïcité (cf. les articles des 20,  23, 29 et 31 octobre).

C’est ce qui explique sans doute le contenu d’un article « La dangereuse religion française de la laïcité », cité par Ben Smith, paru dans la publication européenne de la revue Politico (siège à Washington), et écrit, à la demande de la revue, par Farhad Khosrokhavar, sociologue, directeur des études à l’EHHS (l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales à Paris).

« Pourquoi la France est-elle ciblée, encore et encore, par des extrémistes violents? L’Allemagne, l’Angleterre, l’Italie et même le Danemark – où les caricatures controversées de Mohammed ont été publiées pour la première fois – n’ont pas connu une violence comparable. La raison est simple: la forme extrême de laïcité de la France et son adhésion au blasphème, qui a alimenté le radicalisme au sein d’une minorité marginalisée. (…) C’est un système de croyance qui a ses propres prêtres (ministres du gouvernement), pontife (le président de la république), acolytes (intellectuels) et hérétiques (quiconque appelle à une attitude moins antagoniste envers l’islam est rejeté et décrit comme « islamo-gauchiste »)L’une des caractéristiques déterminantes de cette nouvelle laïcité est la promotion du blasphème religieux – et, en particulier, son expression extrême sous la forme de caricatures comme celles de Muhammad. »

Le non-sens théorique de « adhésion au blasphème » et « promotion du blasphème religieux » peut s’expliquer en partie par la culture iranienne de l’auteur de l’article (il a fait ses études secondaires en Iran et y a enseigné dans les années 80), mais surtout par le manque de cohérence du pouvoir politique français.

Quoi qu’il en soit, cet article, assez vite retiré de la publication de Politico à la demande de la France, contribue à creuser le fossé d’incompréhension dans la mesure où il établit un rapport entre laïcité et blasphème.

Un rapport qui n’existe pas (d’où l’expression « forme extrême de la laïcité » justificative et la présentation caricaturale de la laïcité sous une forme ecclésiastique) mais dont le spectre est alimenté par le pouvoir politique lorsqu’il revendique le « droit au blasphème ».  

3 commentaires sur « La polémique avec le New York Times »

  1. L’article de Ben Smith ( NYtimes du 16 nov,) relatant son entretien avec Macron se prend « une volée de bois vert » par ses lecteurs et pour bonne raison. C’est un article superficiel et arrogant par son ignorance des concepts de laïcité et d’universalisme et qui par le biais d’une condamnation facile et réductrice de Macron et du pays qu’il représente n’honore pas le NYtimes. Macron a un bureau « doré » ? Ah bon, peut-être devrait-il comme le suggère un lecteur « utiliser un autre bureau sans dorures quand il appelle un Américain ? Et comparer les critiques de Macron envers la presse anglo-saxone avec l’attitude anti-intellectuelle de Trump est franchement insultant ! Il est toujours difficile aux Etats Unis de faire comprendre les principes de laïcité de notre pays, même dans nos milieux académiques. Je me souviens de notre profond désarroi lorsque 204 écrivains en 2015 (dont notre voisine et amie francophile Francine Prose) accusèrent Charlie Hebdo « d’intolérance culturelle », allant même jusqu’à diffuser une lettre aux membres du PEN American Center pour protester contre la décision de l’organisation d’attribuer le prix PEN / Toni et James C. Goodale (Freedom of Expression Courage Award) à Charlie Hebdo suggérant « qu’en décernant le prix Toni et James C. Goodale à Charlie Hebdo, PEN « valorise le matériel sélectivement offensif: matériel qui intensifie les sentiments anti-islamiques, anti-maghrébins et anti-arabes déjà répandus dans le monde occidental. ».
    Le NYTimes cite aussi Macron vantant notre modèle universaliste : « Dans notre société, peu m’importe que quelqu’un soit noir, jaune ou blanc, qu’il soit catholique ou musulman, une personne est avant tout un citoyen ». J’ai dû remplir un formulaire récemment où j’avais le choix entre 5 catégories raciales et pas moins d’une centaine d’ethnies. Mais aucune case pour « Cévenol » ! Zut alors !
    Dans un pays qui se vante d’avoir une séparation entre l’Eglise et l’Etat mais où chaque discours se termine par God bless America, in God we trust, etc…. et où le christianisme évangélique a maintenant pignon sur rue, nous n’avons certainement pas de leçons à recevoir, et certainement pas de certains bien-pensants du NYTimes.

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    1. Merci pour cet éclairage d’outre-Atlantique. J’entendais ce midi un universitaire « spécialiste des USA » intervenir à la radio à propos de l’article du journaliste du NYT. Ses contorsions pour éviter le cœur du problème étaient affligeantes .Nous ne sommes pas tout à fait sortis de l’ère théocratique, là-bas comme ici.

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