Auchan et les héros

Il y a quelques jours, Le dernier métro (F. Truffaut) était programmé sur une des chaines qui offrent aux téléspectateurs le privilège de pouvoir se délasser du film par des interruptions de spots publicitaires. Qui sait ? Un jour, franchissant un pas supplémentaire sur le chemin de la désintoxication culturelle, certaines proposeront peut-être des films publicitaires coupés, çà et là, de brèves séquences de films d’auteur…  

Quoi qu’il en soit, je voulais revoir le film et une telle envie ne se discute pas. Je me suis donc fait, une raison, si on peut dire. C’était mon choix, la colère ne pouvait être que contreproductive et jeter l’écran par la fenêtre n’était qu’une manière expéditive de rejeter le problème, au risque d’atteindre une tête passante innocente.

Alors, entre une boîte qui vous conserve le beurre jusqu’à la dernière tartine (si, c’est vrai, on voit le couteau qui coupe le dernier morceau et voit aussi que le beurre est aussi frais que la plaquette entière qu’on a vue au début) et des boissons pétillantes toutes plus naturelles les unes que les autres (l’humour qui joue sur pétiller et péter est à hurler… de rire, dites-vous ?), il y eut une séquence pleine de poésie : on voyait une vielle dame, un enfant dans un caddie, des employés, tous vivant une expérience digne du 7ème sceau… pardon, je voulais dire du 7ème ciel, tous ces personnages émouvants semblaient évoluer dans un univers féérique, paradisiaque, où tout le monde aime tout le monde. De l’apesanteur mystique éthérée.

Et c’était signé Auchan.

Le même jour, j’avais appris à la radio que l’entreprise prévoyait la suppression de plus de mille postes dans le but d’améliorer la rentabilité de l’entreprise.

J’avais aussi écouté  des critiques de ce plan social (pourtant, plan social, c’est pour le bien de tous, non ?) qui opposaient à ces suppressions de postes les louanges adressées au temps du confinement aux personnels qui continuèrent malgré les risques à assurer notre approvisionnement.

Qui croire ? D’un côté, une si belle séquence de bonheur partagé dans un espace commercial rayonnant d’amour, de l’autre des voix qui accusaient de méchants calculs et d’hypocrisie les auteurs du plan social.

Le film a malheureusement interrompu le spot de pur humanisme.

Après le beurre, les boissons pétillantes et l’épopée d’Auchan, la directrice du théâtre (Catherine Deneuve) où se déroule l’action du film reprochait à l’acteur principal (Gérard Depardieu) d’avoir mis une raclée au journaliste antisémite (Jean-Louis Richard) : le plus important, pour elle, du moins en apparence, c’était que le théâtre continue.

Là, pas de moralisme : seulement la dialectique du compromis et de la compromission. La conclusion appartient au spectateur.

Pour la dialectique Auchan/autres entreprises bénéficiaires des aides de l’Etat, et la célébration des héros, la conclusion appartient au citoyen.

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