Etat des lieux – essai sur ce que nous sommes – 8 – (La philosophie – I – Constat – Sens – Utilité)

                                            1 – Constat

En tant que discipline, la philosophie est enseignée à une infime partie d’une classe d’âge pendant les neuf mois de la classe terminale du lycée. Une simple initiation pour une élite. Initiation à un ésotérisme entrevu au cours des études littéraires en classe de première : Montaigne, Voltaire, Rousseau, Diderot, Camus, Sartre (pour leurs œuvres romanesques et théâtrales)… tous abordés sous l’angle littéraire.

Avec le concept (du latin concipere  = prendre ensemble – le concept homme « prend ensemble » tous les hommes pour en faire un objet d’étude), la philosophie ouvre à ces adolescents des classes terminales des lycées d’enseignement général le champ du questionnement  qui va de la transcendance à l’immanence, du matérialisme à la métaphysique, en passant par les catégories ordinaires de la morale, de la religion, de l’économie, de la politique, de la culture… bref qui sollicite la pensée pour embrasser la totalité du vivant présenté comme objet de connaissance.

Pour l’immense majorité, ceux qui n’ont pas eu et n’auront jamais accès à cette initiation, la philosophie est souvent du domaine d’un ailleurs considéré d’autant plus inaccessible que le langage philosophique ne peut pas être, ou difficilement, abordé sans cette initiation. Et encore.

Les philosophes « de profession » peuvent donc être perçus comme des personnes qui détiennent (ou ont accès à) un savoir à la fois mystérieux et suspect parce qu’ils ne sont pas immédiatement compréhensibles, pour la plupart. Ils sont donc souvent ceux qui « coupent les cheveux en quatre », qui vont « chercher la petite bête », bref qui posent des  questions « dont on se demande ce qu’elles peuvent bien vouloir dire » parce qu’elles apparaissent sans rapport avec la vie de tous les jours, la « vraie vie ».

Le champ du questionnement évoqué un peu plus haut est pourtant celui de tous. Seuls, de l’un à l’autre, diffèrent l’accès à l’idée et le langage pour y parvenir.

Survienne un philosophe capable de vulgariser les problématiques, de s’exprimer de manière à être compris, sinon du plus grand nombre du moins d’un cercle élargi, et la philosophie perd pour un temps un peu de son aspect abscons pour se colorer de la sympathie accordée à ceux qui apportent un éclairage, au risque parfois de la simplification.

D’une manière générale, la philosophie et les philosophes sont considérés comme d’un monde autre, sinon en-dehors du monde réel.

                                       2 – Le sens du mot

Au sens littéral, la philosophie (le mot a sans doute été inventé par Pythagore – 6ème siècle avant notre ère)  est une attirance (grec philè : amitié) pour la sagesse (grec  sophia).

Mais la sagesse, c’est quoi exactement ?

Gît-elle quelque part, toute prête, attendant celui qui saura la trouver, ou bien consiste-t-elle dans la démarche elle-même du questionnement sans limites et sans réponses définitives ?

Est-elle un objet qu’on peut acquérir ? Mais dire  « j’ai acquis la sagesse », ne serait-ce pas précisément le signe majeur du manque de sagesse ? Comme la culture, la sagesse est-elle un savoir ou un avoir qui n’existerait que par la reconnaissance des autres, ceux qui sont moins cultivés ou moins « sages » ?  

Ou bien n’a-t-elle pas de rapport avec avoir, mais avec être ? Mais qu’est-ce qu’être sage ? Qu’implique l’état de sagesse ?

Tout le monde peut-il pratiquer la philosophie ?

Quelle « tournure d’esprit » suppose-t-elle ? Si c’est bien de cela qu’il s’agit.

Est-elle un outil universel ? Permet-elle de se « faire des idées » pertinentes à propos de tout ?

La multitude de ces questions et la multitude des réponses qu’elles suscitent indiquent qu’il s’agit d’un univers non fini, en perpétuelle construction.

C’est en quoi il peut être perçu comme vain et inutile.

                                            3 – l’utilité 

 Depuis au moins deux mille sept cents ans, les sociétés humaines produisent des philosophes. 

Les plus anciens, dans le monde occidental, sont grecs : ils ont pour noms, Thalès, Anaximandre, Anaximène, Pythagore, Héraclite, Zénon, Parménide, Empédocle, Démocrite… pour ne citer que les plus connus de ceux qu’on appelle les présocratiques, puis Socrate, Platon, Aristote…

Tous abordent les mêmes problèmes (le monde, l’homme, les rapports entre l’individu et la société, la vie, la mort, leur sens, le bonheur, le bien et le mal, le bon et le mauvais, le juste et l’injuste etc.) posent les mêmes questions (les dieux sont-ils nécessaires à l’existence du monde ? La matière suffit-elle à l’expliquer ?  L’univers est-il fini ou infini ? etc.)

Ce qui a changé depuis l’antiquité, du fait de l’évolution de la science, ce sont les questions de type métaphysique : ainsi, le fait de savoir que la terre n’est pas au centre de l’univers oblige à reconsidérer la théorie du créationnisme.

Mais pour le reste, le questionnement de la philosophie concerne, aujourd’hui comme hier, les mêmes objets.

Il témoigne ainsi d’un invariant humain.

C’est ce qui explique pourquoi les  philosophes de l’antiquité auxquels continue de se référer la pensée contemporaine ne sont pas de simples objets de mémoire, comme des traces d’un passé révolu, mais des acteurs d’un réel atemporel.

Si cette inclination pour la sagesse est à la fois permanente et sans fin,  si elle peut aider à modifier le mode de fonctionnement de la société (cf. le siècle des Lumières et la révolution de 1789), elle est en même temps impuissante à modifier l’essentiel.

Depuis Pythagore, Thalès et Platon, l’être humain témoigne de la même insatisfaction chronique, fait preuve de la même violence, de la même intolérance meurtrière, est toujours capable de ce dont aucune autre espèce vivante n’est capable (cf. Auschwitz)

Alors, si la philosophie n’a pas d’incidence concrète sur cet essentiel, à quoi sert-elle ?

N’est-elle qu’une excroissance-refuge du monde réel ? Une tour d’ivoire pour initiés ? Un luxe réservé à ceux que l’on qualifie ou qui se qualifient d’intellectuels ? La bonne conscience du monde ordinaire du travail, des affaires, du commerce, de la guerre ? Le prétexte d’un moindre mal ?

Par exemple en créant des problématiques ?

En expliquant qu’une question ne peut être comprise que dans son rapport à une autre, que toutes interfèrent, et qu’une partie de la difficulté est de parvenir à déterminer un champ tel qu’il permette d’avoir une vue cohérente d’un ensemble ?

Ainsi, si je veux examiner la signification du proverbe « l’argent ne fait pas le bonheur », il faudra que j’aborde la question de la nature de l’argent (l’argent en soi, ou bien la manière dont il a été obtenu), de celle du bonheur, avant d’examiner si le rapport induit par « faire » dans cette utilisation est pertinent.

Autrement dit, là où l’opinion incite à répondre oui ou non, la philosophie suspend sa réponse, le temps de l’analyse critique qui aboutit le plus souvent à réfuter le système binaire.

Le message qu’elle envoie pose la question du chemin de la connaissance : quels sont les outils dont je dispose pour connaître quelque chose ?

Elle rappelle que les données fournies par les sens, par les sentiments conduisent à formuler des opinions qui n’ont avec la connaissance qu’un rapport aléatoire.

Je plonge un bâton droit dans l’eau et je vois qu’il forme un angle. Ma vue me conduit donc à dire que l’eau a pour fonction immédiate de le plier. Retirer le bâton suffit pour constater que si mon impression est réelle, le savoir induit n’est pas un savoir… Encore faut-il que je décide de retirer le bâton.

Même problème si je dis que la terre ne peut pas être ronde ni tourner sous peine de me faire perdre l’équilibre, donc qu’elle est plate et immobile.

Même problème encore si je dis que le soleil n’est pas plus gros que le pouce qui suffit à l’occulter.

La liste est sans fin des erreurs dont la correction suppose un désir d’examen critique qui est sans doute le premier degré de la philosophie.

Mais, une fois encore, à quoi bon la correction si elle ne permet pas un changement de l’essentiel ?

Que me sert de savoir qu’il n’y a pas de rapport de cause à effet direct entre l’argent et le bonheur (un kilo de billets de banque posée sur une table ne produit pas un kilo de bonheur) si je continue à vouloir m’enrichir par tous les moyens en utilisant le proverbe pour me justifier et dissuader les autres d’en faire autant ?

Que m’importe de découvrir que le bâton n’est pas plié par son entrée dans l’eau si je l’utilise pour frapper mon voisin ?

Et que m’importe de savoir que la terre n’est pas au centre de l’univers si je continue à en exploiter immodérément les ressources ?

Quelle est l’utilité de Platon, Aristote, Montaigne, Pascal, Spinoza, Descartes, Kant, Hegel, Diderot, Schopenhauer, Nietzsche … en regard d’Auschwitz ?

La tentation est grande de dire qu’ils ne servent à rien (cf. Adorno et la culture dans l’article Auschwitz)

Mais ni la question ni, bien sûr, la réponse ne sont pertinentes.

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