Etat des lieux – essai sur ce que nous sommes – 6 – (Genèse du capitalisme – I – le spectre et l’insatisfaction)

Le mot, est formé à partir de capital (du latin caput = la tête), soit l’adjectif qui qualifie ce qui est le plus important (décision capitale), donc mortel (peine capitale), soit le nom qui désigne des biens amassés, en particulier des fonds (capitaux).

Le suffixe –isme crée un concept (né au 18ème siècle) qui désigne un système socioéconomique fondé sur la propriété privée des moyens de production (usines) et d’échange (banques) dont la finalité est la recherche du profit au moyen du salariat.

A quelques nuances près, ce système est aujourd’hui planétaire.

Ses dysfonctionnements sont toujours et encore  régulièrement analysés pour être dénoncés, mais comme il n’existe plus d’alternative envisageable depuis l’échec des expériences socialistes/communistes du 20ème siècle, ils nourrissent des débats qui tournent dans le vide.

Je défends la thèse que le capitalisme est l’expression politique non de ce que nous sommes, mais du déni de ce que nous sommes et dont les accumulations de toutes sortes, notamment les capitaux privés à usage industriel et commercial, sont un effet compensatoire et pervers.

                                          1 – Le spectre

Le Manifeste du parti communiste, écrit par Marx et Engels en 1848, commence par cette phrase : « Un spectre hante l’Europe : le spectre du communisme. »

Le fantôme en question n’est pas apparu au 19ème siècle. Il hante les sociétés humaines depuis très longtemps, sinon depuis toujours. L’exemple le plus ancien est le communisme de Platon (428-348 avant notre ère) qui, dans La République, propose, à des fins de justice et d’apaisement, une mise en commun de tous les biens… y compris les femmes et les enfants.

C’était aussi une préoccupation de Phaléas de Chalcédoine, un de ses contemporains, dont nous n’avons conservé aucun écrit, mais qu’Aristote mentionne, pour le critiquer, dans son livre Politique : «  Pour certains, la difficulté essentielle tiendrait  à la répartition équitable des richesses, car si on les écoute, ce sont les richesses qui sont au départ de tous les bouleversements ». (Les Présocratiques – La Pléiade – p.470)

Le commun mentionné ici concerne la propriété et la répartition de la terre, des biens, des richesses, de tout ce dont les hommes ont besoin pour vivre en société.  

La permanence de cette préoccupation permet de dire que le spectre du communisme est l’ombre portée de l’homme social. Un spectre qui a toujours suscité des réactions fortes, le plus souvent, sinon toujours, de méfiance et d’hostilité. Tiberius et Caïus Gracchus, élus tribuns de la plèbe (la partie non noble du Peuple romain) au 2ème siècle avant notre ère, furent assassinés, notamment parce qu’ils proposaient une redistribution des terres.

La propriété est, pour Rousseau (18ème siècle), la cause de tous les malheurs, pour Proudhon (19ème siècle) le vol, pour ne citer que ces deux références bien connues.

Dans l’époque contemporaine, la proposition d’abolition de la propriété privée des moyens de production et d’échange préconisée par le Manifeste n’a jamais suscité l’enthousiasme de la majorité de ceux qu’elle était pourtant censée libérer de leurs chaines, ni même les quelques nationalisations envisagées dans le Programme commun de gouvernement de la gauche française (1972).

 Les tentatives politiques visant à la supprimer ont échoué. L’exemple le plus remarquable est l’échec de l’expérience soviétique appuyée sur l’analyse  marxiste, qui aura duré un peu moins de quatre-vingts ans (1917-1991).

La propriété, quel qu’en soit l’objet, n’a donc apparemment rien à craindre du spectre. Ils forment ensemble un couple inséparable qui semble voué  à une confrontation sans fin.

                                                    *

Comment se fait-il que la société humaine n’ait pas su ou pu trouver un point d’équilibre qui, sur cette question comme sur bien d’autres, donnerait satisfaction ?

D’une manière plus générale, d’où vient cette insatisfaction permanente, individuelle et collective qui nous fait désirer un quelque chose de plus et fait inscrire dans les programmes électoraux de tous les partis politiques l’incontournable promesse d’un avenir amélioré ?

                                      2  – L’insatisfaction

Il n’y a pas de différence de structure et de fonctionnement entre la ruche que décrit Virgile dans ses Géorgiques (1er siècle avant notre ère) et celle d’aujourd’hui. La société des abeilles donne satisfaction aux habitants de la ruche qu’elle soit antique ou contemporaine. De même pour la fourmilière, et, d’une manière générale, pour toutes les sociétés animales qui ont donc trouvé un point d’équilibre de satisfaction.

Il n’en va pas de même pour les hommes et les sociétés humaines. Les Rolling Stones ont publié en 1965 la chanson (I can’t get no) Satisfaction qui connut un succès planétaire. Les qualités musicales ne sont peut-être pas la seule explication. 

Est satisfaisant (latin satis facere) ce qui « fait assez ».

Mais assez pour quoi ?

Pour permettre d’atteindre un objectif : un élève dont le travail est estimé satisfaisant a fait ce qu’il fallait, il a rempli les conditions pour être admis soit dans une classe supérieure, soit à un examen. Pour obtenir une mention, des félicitations, il lui aurait fallu  « faire plus » que l’« assez » qui lui a pourtant suffi pour réussir. 

Pourquoi le satisfaisant de la réussite n’est-il est  pas estimé suffisant ?

« Aurait pu ou pourrait ou devrait mieux faire », notent un peu vite sur les bulletins scolaires certains professeurs qui ont oublié d’examiner la pertinence d’une telle appréciation. Pourquoi le « satisfaisant » traîne-t-il avec lui cette connotation d’un « pas assez » paradoxal plus ou moins implicite ?

L’insatisfaction nous tire ou nous pousse en permanence vers un « plus » ou  un « mieux » (parfois confondu avec le « plus »), qui ne nous permettent pas toujours d’apprécier le « assez » pour ce qu’il est.

Dans le domaine politique, l’élu qui arrive en fin de mandat et qui souhaite se représenter propose toujours un programme pour améliorer encore le « mieux » ou le « plus » promis et qu’il dit avoir déjà obtenu… mais pas assez.

 La promesse électorale vise donc à satisfaire une insatisfaction qui ne se réduit pas aux données objectives des revenus et du pouvoir d’achat, mais qui est intrinsèque de notre espèce.

Le Monde du 14 mai 2020 titrait en une : « Dans les pays riches, la pauvreté à découvert ». Dans les pays d’Europe les plus touchés par le virus, la demande d’aide alimentaire s’est accrue de 25 à 30%. Les banques alimentaires sont  débordées aux Etats-Unis et 30 millions d’Américains ont perdu leur emploi etc.

Pourquoi nous préoccupons-nous, individuellement et collectivement, de cette misère ? Pourquoi, à la différence de la ruche ou de la fourmilière, ne considérons-nous pas comme « normales » les différences de revenus et de conditions de vie ? Autrement dit, pourquoi l’empirisme ne nous apporte-il pas le satisfaisant durable dont bénéficie la société animale ?

                                                    *

Qu’en serait-il de la faim dans le monde, si, comme les animaux, nous nous nourrissions selon nos stricts besoins biologiques : tant de protéines, tant de glucides, tant de lipides, tant d’acides aminés… ?

Qu’en serait-il de la pollution, si nous limitions nos productions et notre consommation à un essentiel

Mais voilà. Qu’est-ce qu’un essentiel pour une communauté dont tous les membres ont des besoins biologiques identiques mais des appétences différentes ?

Dans la page « idées » du Monde du 17-18 mai 2020 – Se libérer du PIB pour mesurer ce qui compte vraiment -, un collectif imagine des solutions dont celle-ci : «  réorientation radicale de la production et de la consommation dans le sens d’une sobriété sélective… » 

Quels critères objectifs peuvent permettre de définir le vraiment ? La sobriété sélective ?

Faut-il fermer les restaurants gastronomiques, les ateliers de la mode vestimentaire, réduire à 1ou 2 les modèles de la voiture, de l’avion, supprimer les bijoux, éliminer le tabac, l’alcool, l’agro-alimentaire industriel… la liste est infinie de ce qui renvoie à ce qui ne compte pas vraiment,  aux « mieux » et aux « plus » multipliés jusqu’à la démesure.

D’où vient le besoin qui fit s’embarquer Marco Polo, Magellan, Christophe Colomb, fait s’aventurer les explorateurs dans les forêts, sur les banquises, sur la lune, envoyer des engins dans l’espace interstellaire où les distances défient nos représentations ?

D’où vient ce qui pousse vers ce qui est au-delà de ?

Ce besoin de rendre l’inconnu connu ?

Nous avons besoin d’un au-delà pour tenter d’occulter la conscience passée et présente de ce que nous sommes, par la fuite en avant vers un futur proche ou lointain où notre être est fantasmé « être autre ».

Autrement dit, l’analyse poussée dans ses derniers retranchements se cogne inévitablement contre le réel têtu de ce qui nous différencie essentiellement des autres espèces qui vivent, elles, sans histoire, sans démesure, sans autre exploration que le terrain de leur nourriture, parce qu’elles n’ont pas cet objet d’un connaissable – la mort –  dont la décision  humaine d’en faire un inconnaissable conduit à un transfert d’investissement qui, un jour, aboutit au capitalisme.

C’est là, sans doute, que se trouve la faille dans les théories communistes.

                                                    *

Le commun objectif qui nous constitue en tant qu’humains est le type de conscience que nous avons de notre fin, et s’il est vrai que les conditions matérielles, socioéconomiques, jouent un rôle déterminant dans la fabrication de nos idées, de notre pensée, (cf. Marx : Ce n’est pas conscience qui détermine la vie, c’est la vie qui détermine la conscience), elles ne sont pas nos premières déterminations.

Tous les enfants, quelle que soit la région de la planète qu’ils habitent, quel que soit le milieu social dans lequel ils vivent, tous, sans la moindre exception, font, dès l’âge de trois ou quatre ans, la découverte vertigineuse qu’ils mourront un jour ; c’est un constituant matériel de la vie – l’angoisse est une donnée biologique –  objectif – il n’est pas de l’ordre du choix – qu’aucun paramètre socioéconomique ne peut évacuer.

Reconnaître que  la vie concrète, matérielle, détermine notre pensée et nos idées (immanence) et non le contraire (transcendance), c’est reconnaître en même temps que notre mode de conscience de notre mort est l’élément concret et matériel premier de notre vie.

Dès le début de sa vie, l’enfant doit donc se construire un discours qui lui permette d’apprivoiser cette conscience d’un réel dont ses parents, l’école, la société lui transmettent l’a priori implicite ou explicite qu’il n’est pas un objet de savoir.

Ce discours premier qui définit par sa généralité le commun de l’humanité est donc, par défaut, un discours individuel, biaisé, aléatoire et incertain, comme tout ce qui ressortit à croire.

Un discours insatisfaisant par son incapacité à apaiser les angoisses et les peurs, et qui conduit à la sacralisation de l’objet.

                                                    *

2 commentaires sur « Etat des lieux – essai sur ce que nous sommes – 6 – (Genèse du capitalisme – I – le spectre et l’insatisfaction) »

  1. On en revient aussi toujours au problème de la norme. Qu’est-ce qui est « normal « ? « L’Ecole « normale « 
    Supérieure parmi d’autres exemples …

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    1. Au fond, la décision de la norme sociale vise à imposer un absolu.
      Dans l’exemple que je prends de la ruche, il n’y a pas de décision, mais un processus naturel de type empirique qui aboutit à un modus vivendi satisfaisant.
      Le pouvoir politique qui décide de la norme sociale tend à se présenter comme l’instrument d’un « naturel » qui ne dit pas son nom.
      La formation des instituteurs s’est faite pendant plus d’un siècle dans une école « normale », dont la fonction était d’inculquer un discours d’enseignement du savoir. Même chose pour l’ENS, pour un autre public.
      On peut élargir la réflexion à la norme du concours de recrutement, qui s’appuie sur la formule « le meilleur gagne » pour masquer la question budgétaire.

      Aimé par 1 personne

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