René, Simone et Mazarine

Depuis 1949, date de publication de Le deuxième sexe (Simone de Beauvoir), la question du rapport entre le sexe et… tout le reste, n’est plus facultative. C’est une question très embêtante pour beaucoup de monde parce qu’elle oblige à s’en poser une autre, enfin ce n’en est pas vraiment une autre, disons une question plus vaste qui la contient, et qui est : « Alors, finalement, tout bien réfléchi, moi, globalement parlant, je suis ou je deviens ? L’un ou l’autre ? L’un et l’autre ?  ». Diantre et morbleu. 

Dans un sens, il est beaucoup plus confortable de dire « je suis » parce qu’au moins on est sûr d’une chose… enfin à peu près, parce qu’une fois qu’on l’a dit, il faut encore préciser ce qu’est cet état bizarre qui consiste à être. Et, comme depuis 1637, date de publication de Le discours de la méthode pour bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences (René Descartes) on sait que le fait d’être suppose la pensée, que la pensée qui vient en marchant est donc forcément en mouvement, eh oui, une idée en amène une autre qui etc.,  on risque fort d’aboutir à la conclusion qu’être, finalement, c’est devenir.

Autrement dit, on est bien avancé !

Ce préambule à la tonalité bizarre a bien sûr une idée derrière la tête, vous vous en doutez. Hum… Faut-il préciser qu’une idée derrière la tête n’est pas vraiment une idée – c’est en quoi ledit préambule ne saurait être  –  mais plutôt une intention cachée ?

Quelle intention ?

Eh bien, voici.

Le Monde a récemment publié dans une de ses innombrables formules, un article de Mazarine Pingeot (oui, la philosophe), à propos du féminisme, tel qu’il est « milité » (je n’aime pas trop, il y a du soldat dedans… mais bon) aujourd’hui.

Voici les trois premiers paragraphes.

« Ce mortel ennui qui me vient, devant la victoire d’extrémistes de la médiocrité au nom de « l’éthique », discréditant les combats féministes : ceux qui luttent pour l’égalité des droits, l’égalité des chances, avec à l’horizon une véritable révolution anthropologique. Combats politiques et non moraux !

Aujourd’hui, les femmes sont assez puissantes pour mener ce combat politique, pourquoi s’en tiendraient-elles à occuper la seule place du ressentiment et de la vengeance, de la délation et de la vindicte ? Est-ce cela, la place naturelle de la femme ?

Ce mortel ennui qui me vient, devant une certaine jeunesse sans désir mais pleine de colère, ces jeunes femmes mieux loties que leurs mères et leurs grands-mères, qui ont mené la lutte pour elles, déblayé le terrain pour leur laisser en héritage de continuer le combat : les unes se sentent insultées quand un homme, de sa violence ancestrale, ose un compliment – et c’est comme une gifle en plein visage, certaines appellent ça un viol, au mépris de celles qui en ont vraiment été victimes ; les autres se déguisent en putes pour imiter les danseuses des clips de rap qui vantent l’argent facile et l’amour monnayable. » (…)

Chaque paragraphe de la suite commence par la même expression (Ce mortel ennui qui me vient), ce qu’on appelle en rhétorique (l’art du discours) une anaphore. Bref, Mazarine Pingeot est ennuyée. Mortellement. C’est pourquoi elle utilise l’anaphore, pour qu’on comprenne bien la nature de cet ennui : il n’est pas du genre  « Qu’est-ce que j’peux faire ? J’sais pas quoi faire ! » (Pierrot le fou – J-L Godard), non, il est métaphysique : ce n’est pas elle qui s’ennuie, comme Marianne, le personnage joué par Anna Karina, qui, elle, est dans le « faire » (plutôt le « quoi faire ? »)… encore que ne pas savoir quoi faire soit peut-être bien le signe d’une crise de l’ être… mais elle est dans une phase d’envahissement que je formulerais ainsi : « Enfin, quoi, quand même, oh, et puis, merde, enfin ! » C’est nettement moins littéraire, d’accord, mais ça parle plus net.

La cause de cet ennui, ce sont les féministes d’aujourd’hui, plus préoccupées de morale que de politique. C’est ce qu’elle dit dans le premier paragraphe. Vous remarquerez que ma formulation (surtout les deux derniers mots) correspond bien à « Combats politiques et non moraux ! » Surtout au point d’exclamation.

Dans le second, la place naturelle de la femme, nous ramène au foyer, aux enfants, au gynécée.

Le troisième est encore plus novateur dans le sens où il procède à des comparaisons entre les générations. Ça, c’est très fort. Oui, parce que, imaginez, si quelqu’un avait tenu le même discours à ces mères et grands-mères, du genre «  Non, mais, regardez voir un peu du côté des cavernes ! »  hein !

Simone, bon, d’accord, mais René me direz-vous ?

Une question de méthode. Ou plutôt, de choix. Mais l’un ne va pas sans l’autre.

Mazarine Pingeot est plus du côté de Catherine Deneuve (« Nous défendons une liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle », janvier 2008) que de Simone de Beauvoir.

Plus sérieusement.

Les modes actuels d’expression du féminisme (que dénonce violemment M. Pingeot dans le troisième paragraphe, oublieuse apparemment de la manière dont étaient caricaturées celles qu’on appelait les suffragettes puis leurs descendantes qu’elle présente aujourd’hui comme des héroïnes) ne sont pas le simple produit d’individus  mais ils signifient un état de la société.

Autrement dit :

– pour la question de l’antagonisme entre la revendication de la « liberté d’importuner » et la multiplication des plaintes pour du harcèlement ou des agressions : nous – collectivement – ne sommes pas encore parvenus à un moment où le problème de… disons, pour essayer de trouver un consensus… la parade amoureuse (vous avez dit « la drague » ?) ne se posera que dans le cadre de la relation amoureuse. Il faudra encore du temps pour que soient apurés les comptes de la démesure de l’exploitation sexuelle.

– quant à la question politique : le problème du féminisme, tel qu’il est posé depuis quelques générations, est d’abord celui des rapports économiques et sociaux entre les hommes et les femmes, et il n’est qu’un des composants de la vie en société. Comment se posera-t-il le jour où les disparités salariales et professionnelles auront été effacées ? Comment se posera la question du rapport entre le biologique et le culturel ? Personne ne le sait. Si on commençait par là, juste pour voir ?

Autre chose : les différentes phases de la lutte pour l’émancipation de la femme s’inscrivaient dans le cadre d’une alternative au capitalisme. Aujourd’hui ?

Bref, René Descartes provoque une révolution quand il énonce le principe de la liberté d’examen des idées, des croyances… Simone de Beauvoir en provoque une autre quand elle place la femme au cœur de la problématique de l’être social (« On ne naît pas femme, on le devient »).

Les « démesures », que certains ont pu relever dans l’une et l’autre révolutions – il y en a, évidemment – sont des réponses à d’autres démesures qui, en l’occurrence, avaient pour noms totalitarisme religieux et phallocratie.

Quoi qu’il en soit, René et Simone proposent un discours philosophique qui sollicite notre pensée.

Les anaphores de Mazarine renvoient à son ego.

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