Ah, les belles formules, la belle philosophie !

« Seule la démocratie peut nous permettre de nous accommoder de la non-maîtrise de notre histoire » Tel est le titre d’une page « idées » du Monde du 19 mai, signée par Jean-Luc Nancy (philosophe) et Jean-François Bouthors (essayiste).

Une fois encore, il faut prendre le temps de lire ce que peut produire aujourd’hui une certaine philosophie.

Les soulignements sont de moi.

«  L’horizon du changement semblait devoir constamment reculer à mesure même que l’on se rapprochait du mur de la catastrophe. En ce sens, par-delà une « lutte des classes » réelle mais assourdie, malgré les velléités de renverser le « système », une absence générale de volonté de s’engager dans l’inconnu de la « transition » écologique laissait au capitalisme le loisir de poursuivre sa route. Traduction postmoderne de « l’esprit d’un monde sans esprit » que stigmatisait Marx. »

Est donc établi comme évident un rapport entre  l’engagement dans la transition écologique et le blocage/frein du capitalisme. C’est un simple postulat. En quoi les critères de production des éoliennes sont-ils différents de ceux de la production des voitures ?

Quant à la prétendue « absence générale de volonté », la question : « qu’est-ce qui pourrait créer une présence générale de volonté ? » suffit à en faire apparaître la beauté et la rigueur conceptuelle.

Une fois encore, la référence à Marx, dont voici le texte d’où est extraite la citation inexacte.

«  La détresse religieuse est, pour une part, l’expression de la détresse réelle et, pour une autre, la protestation contre la détresse réelle. La religion est le soupir de la créature opprimée, l’âme d’un monde sans cœur, comme elle est l’esprit de conditions sociales d’où l’esprit est exclu. Elle est l’opium du peuple. L’abolition de la religion en tant que bonheur illusoire du peuple est l’exigence que formule son bonheur réel » (Dans l’Introduction de  La contribution à la Critique de la philosophie du droit de Hegel)

A noter que l’exclusion de l’esprit est celle des « conditions sociales » que la transition écologique, en soi, située dans un mode de production inchangé, ne change en rien.

« [Le virus] a, en quelque sorte, collé la possibilité de la mort sous nos yeux, nous plaçant devant l’impensable et l’inconnu par excellence*. Ce n’est pas seulement la finitude de l’existence qui nous est difficilement supportable, c’est le non-savoir face auquel nous nous trouvons.* (…) Il n’est plus question ici de croyance mais de foi, définie comme ce consentement à l’incertitude qui pose que la vie ne peut que se risquer à vivre.** Pour soi-même, pour les générations suivantes qui, à leur tour, se verront mises au défi du non-savoir radical de la mort, qui ne peut être surmonté autrement que par la transmission de la vie et non par la course à la prolongation des existences individuelles.***

*Là encore un double postulat : en quoi la possibilité de la mort est-elle, par définition, un impensable ? L’inconnu par excellence ? Un non-savoir ? (voir plus loin, Socrate)

** C’est vraiment une belle formule. Cela dit… qu’est-ce que la foi du consentement à l’incertitude ? Trois mots dont le sens est présenté comme allant de soi, comme leurs rapports. Au  17ème siècle, Spinoza explique (dans son Ethique) que chaque « existant » (dont l’homme) est un élément de la Nature et s’efforce, par essence, de persévérer dans son être, voire d’augmenter sa puissance de vie. C’est, me semble-t-il, du domaine d’une expérimentation plus claire que la foi en question qui renvoie à une sorte de transcendance qui ne dit pas son nom. Quant au consentement à l’incertitude… Peut-être un referendum ?

«  En nous plaçant en ce lieu, le virus ouvre la possibilité d’une véritable révolution de l’esprit, au cœur de laquelle est posée la question de notre capacité à nous accommoder collectivement de la non-maîtrise absolue de notre histoire. »

Ce virus n’étant pas le premier déclencheur de pandémie dans l’histoire humaine, en quoi, du point de vue de la révolution philosophique invoquée,  est-il différent des autres ? Et, c’est quoi, exactement, la non-maîtrise absolue de notre histoire ? Existerait-il une non-maîtrise relative  ? Ou une maîtrise relative ?  Veulent-ils dire que, voyez,  bien des choses nous échappent, collectivement, n’est-ce pas ? Ou alors,  que l’individu aurait un inconscient ? Hum… Une non-maîtrise absolue de notre histoire… Oui, oui, oui…

«  La démocratie, avec toutes ses limites et ses imperfections est à vrai dire le seul régime qui puisse donner un corps politique à cet acte de foi radicalement laïc. (…) Ce qu’elle peut offrir –  et elle seule – c’est le partage à voix égales du poids de la finitude et du non-savoir. »

Concrètement ? Quel rapport entre le corps politique (la démocratie) et l’acte de foi (consentement à l’incertitude) ? Ce n’est pas le corps du Christ, non, là, il est politique… ce n’est pas non plus la croyance dans l’au-delà, non, là, c’est la foi… Alors, c’est quoi, exactement ? Quant au « partage à voix égales du poids de la finitude et du non-savoir « … Est-ce que nous ne vivons pas en démocratie depuis longtemps ?… Alors, peut-être faudrait-il inventer la balance qui permette de peser ce poids de la finitude et du non-savoir ? Peut-être deux balances ? Une pour la finitude et une pour le non-savoir… Et on diviserait par le nombre de votants…

« Enoncé ainsi, cela semble accablant. »

Accablant… Là, oui, c’est tout à fait précis. Et, de surcroît, tout à fait lucide.

« Cela ne l’est pas si ce partage démocratique s’accompagne, comme Athènes l’avait compris, de la seule production dont l’infini soit supportable, celle du sens, par les arts, par la pensée, par l’esprit, par l’amour… en sorte que la conscience du caractère tragique de l’existence nous conduise à nous considérer les uns les autres avec empathie, puisque nous affrontons le même effondrement la même incertitude. Or c’est en définitive l’effondrement qui nous fonde. »

Après Marx, la démocratie athénienne.

Un double rappel :

– Socrate fut, en période démocratique, condamné à mort par un jury de 502 citoyens athéniens tirés au sort. Son crime : ne pas respecter les dieux de la Cité, en introduire d’autres et corrompre la jeunesse par ses discours. Une production d’amour, sans doute…  

– la démocratie concernait les seuls hommes citoyens d’Athènes. Une infime minorité. Les femmes, les « métèques » (les étrangers) et les esclaves en étaient exclus.

Est-ce que la démocratie athénienne (qui ne connaissait évidemment pas Jésus-Christ) avait vraiment compris l’importance de l’amour et de l’empathie… ?

Dans son discours à ses juges après sa condamnation, Socrate n’utilise pas de belles formules comme « l’effondrement nous fonde » (attention à bien prononcer fondre… et fonde…), non. Il explique très bien, et avec le même calme que celui dont il fera preuve au moment où il devra boire la ciguë, ce que nos deux auteurs estiment être l’impensable : ou bien l’âme survit à la mort du corps et, dit-il, je me réjouis à l’idée de m’entretenir avec des personnages  célèbres, ou bien elle ne lui survit pas et la mort est semblable à un sommeil sans rêves.

Dans l’un et l’autre cas, il n’y a pas de raison d’avoir peur, conclut-il.

J’imagine Socrate interrogeant nos deux auteurs sur cet impensable…

2 commentaires sur « Ah, les belles formules, la belle philosophie ! »

    1. Quand on lit Platon, on sait qu’on va à la recherche de l’Idée. C’est clair. Ce l’est beaucoup moins quand on lit certaines pages « Idées » du Monde. Question de singulier et de pluriel, sans doute.

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