La probabilité du diable

                                                        

D’abord, le décor.

Imaginez, dans une assez grande cuisine, un ilot central comprenant un évier et un lave-vaisselle encastré sous un plan de travail.

Imaginez encore, parallèle à cet ilot, une table/desserte de même longueur séparée de lui par un intervalle de quatre-vingts centimètres.

Vous y êtes ?

Imaginez toujours, posés au bout de cette table/desserte, à peu près en face du lave-vaisselle, une planche, une corbeille à pain et un couteau à lame dentelée d’une longueur d’environ 30 cm, dont le manche a une épaisseur de 2,5cm. Vous verrez que ces précisions sont importantes.

Vous suivez toujours ?

Maintenant, imaginez le passage à l’acte.

Vous vous trouvez dans cet espace, entre l’ilot et la table/desserte, vous vous apprêtez à couper du pain, et, par inadvertance, vous laissez choir le couteau. Par inadvertance, oui, parce que sinon… Ou alors… Mais bon… Vous allez voir.

Donc, le couteau choit.

A votre avis, quelle est la  probabilité pour qu’il aille de lui-même se loger sous le lave-vaisselle qui se trouve derrière vous (si vous avez bien suivi), dans l’espace étroit de quelques centimètres situé entre le bas de la cuve qui affleure le sol où il ne peut passer et le montant qui supporte le plan de travail ? Hum ? Quel pourcentage de chances ? Une sur… combien ?

Attendez.

J’en viens maintenant au passage à l’acte réel.

Il y a deux jours, j’étais là, entre l’ilot central et la table/desserte, tournant le dos au lave-vaisselle, m’apprêtant, comme tous les matins, à utiliser le couteau à pain pour couper du pain. Oui, il est toujours possible d’utiliser un outil pour un usage autre que celui pour lequel il a été pensé et fabriqué. Mais là, non.

C’est alors que le couteau, mû par une force intrinsèque insoupçonnée, s’échappa de mes mains… A moins que ce ne fût mes mains qui, dans un moment de faiblesse, n’eussent pas assuré la prise et eussent lâché le couteau qui n’aurait donc pas été mû par une force intrinsèque… Peut-être les deux ? Allez savoir.

Bref, le couteau chut. J’entendis le bruit composite (contact entre le métal de la lame, le bois du manche et le carrelage) qu’il fit en touchant le sol. Il était assez tôt, l’aurore aux doigts de rose n’illuminait pas encore l’appartement, seule, était allumée une applique tournée vers le plafond et dotée d’une ampoule de faible intensité, diffusant une lumière qui, si l’événement se fut déroulé le soir, eût pu faire penser à cet étrange moment que l’on nomme « entre chien et loup ». Mais, je l’ai dit,  il était environ 7 h 00 du matin. Alors… entre loup et chien ?

Bref, une sorte de pénombre.

Le couteau chu, je baissai les yeux vers mes pieds. L’objet en question – ce couteau-ci et le couteau en général, en tant que concept, si vous préférez –  n’ayant rien en lui qui lui permette de rouler, il ne pouvait tomber qu’à plat et j’allais donc le retrouver forcément à la verticale du point d’où il avait entrepris sa chute. Ou à quelques centimètres de cette verticale.

Je ne le vis pas. Il faut dire que la couleur du manche (marron tirant sur le rouge) se confondait avec celle du carrelage (rouge tirant sur le marron) et que la lame pouvait très bien ne pas briller dans la pénombre. En effet, l’applique étant, comme je l’ai précisé, tournée vers le plafond pour diffuser une lumière indirecte, elle ne pouvait envoyer aucune lumière directe vers le sol. Cela va sans dire.

Mais, me dis-je, in petto, me souvenant du cours de philosophie de terminale,  ce n’est pas parce que je ne vois pas le couteau qu’il ne s’y trouve pas.

Je me baissai illico. Rien. Me mis à genoux. Rien. J’élargis mon champ de recherche, passai même, mû par une démarche cartésienne, l’index sous le lave-vaisselle. Rien. Sinon un peu de poussière. J’allumai le plafonnier et fis le tour de la cuisine en me reprochant cette démarche qui, elle, n’avait absolument rien de cartésien. Rien. Je me replaçai à l’endroit d’où le couteau avait chu, repris ma recherche. Rien. Toujours rien. Le cartésianisme radical reprenant le dessus, je saisis une lampe torche, me mis à genoux derechef, m’aplatis et projetai en lumière rasante le faisceau de ladite torche.

Et que distinguai-je, entre les gris moutons de poussière amassée, tout là-bas, glissé sous le lave-vaisselle et hors de portée ?

Quelque chose dont la couleur (marron tirant sur le rouge) évoquait le manche du couteau  et dont la brillance relative provoquée par la forte lumière de la torche semblait me narguer.

Oui, comment saisir un objet de 2,5 cm d’épaisseur, en principe inerte, pour le retirer du fond d’un espace haut de 2,7 cm où il s’est faufilé ? Tout ce que j’entrepris gauchement avec le long manche d’une cuillère en bois n’aboutit qu’à le repousser encore plus loin dans ce qui me paraissait être les entrailles de la terre.

Tout en méditant la formule « il y a loin de la coupe aux lèvres » – quoiqu’il n’y eût à proprement parler ni coupe ni lèvres –, je me résolvais à devoir le laisser là jusqu’à la fin des temps et à en acheter une douzaine pour parer au pire, quand me vint l’idée d’enlever le  bandeau qui ceint l’ilot, de l’autre côté du lave-vaisselle.  Oh, oui, il faut parfois du temps aux idées les plus simples pour émerger tant l’impact des affects peut être fort !

Donc, m’aplatissant derechef et étirant le bras dans les gris moutons de poussière amassée, je pus, ô victoire ! me saisir du couteau qui gisait là, inerte, auquel j’adressai de pressantes questions qui restèrent sans réponse.

Alors, pour appréhender ce que je percevais confusément comme un  problème dont l’importance dépassait de beaucoup l’apparence anodine de l’événement,  je revins à l’endroit exact où il s’était produit et laissai tomber le couteau. Il chut, atterrit banalement à la verticale du point de départ et resta là, stupidement inerte. Je recommençai l’expérience,  recommençai encore, il chut et re-chut… Avec le même bruit composite et le même résultat dépourvu de tout intérêt philosophico-scientifique.

Je décidai donc de passer à l’étape supérieure.

J’attendis qu’il fût 9 h 00 et je téléphonai à l’Académie des sciences. Je racontai fébrilement et fut aussitôt mis en relation avec un mathématicien à qui je racontai à nouveau fébrilement et à qui je posai, comme à vous plus haut, la brûlante question de la probabilité.  Il fallut donner des mesures exactes, indiquer la marque du produit utilisé pour l’entretien du carrelage, la composition du couteau, ma position exacte, préciser l’absence de vent…

Il me communiqua le résultat en fin de soirée : la probabilité que le couteau ainsi lâché allât se glisser de lui-même sous le lave-vaisselle à l’endroit où je l’avais trouvé – le seul possible où il pût tenir –, était de 1 sur 26 milliards deux cent-cinquante-huit millions trois cents-soixante-deux mille sept cent-vingt-huit, virgule six, environ.

On dit que le diable se cache dans les détails.

Parfois aussi sous les lave-vaisselle.

2 commentaires sur « La probabilité du diable »

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