Viol et compétition

                                                           

Le 19 février, une ancienne sportive « de haut niveau » (saut d’obstacles en équitation) expliquait dans la matinale de France Culture pourquoi elle avait attendu autant d’années pour dénoncer les viols que lui avait fait subir son entraîneur.

Les raisons du temps long qu’il faut souvent à une victime de viol pour pouvoir oser parler et porter plainte sont maintenant bien documentées, globalement comprises et admises.

Les précisions apportées au cours de l’émission sur la nature et la dimension de l’investissement personnel et social requis pour ceux qui s’adonnent au sport dit de  « haut niveau » donnent envie de poser la question : mais que diable vont-ils faire dans cette galère ? Autrement dit, un lieu clos dont les règles et les codes régissent des rapports entre enfants/adolescents et adultes à la marge, voire en-dehors du cadre de la loi commune, et dans lequel les abus/crimes sexuels ont été jusqu’ici couverts par une omerta.

L’objectif, pour l’enfant/adolescent, ses parents, le club, la fédération, la Nation et l’Etat, est de devenir ou d’avoir un « champion », d’obtenir la médaille ou le titre, pour soi, pour sa famille, pour son pays, pour monter sur la plus haute marche et faire résonner l’hymne national.

Le jour du concours est celui d’un résultat bon (pour l’infime minorité), insuffisant ou mauvais (pour la plupart), mais rien n’apparaît de ce qui l’a permis : de l’aveu même des athlètes, une somme de renoncements, d’abnégations, de sacrifices, de souffrances, de violences…

Alors, pourquoi ? et pour quoi ? ce besoin, et à un prix si chèrement payé, de compétition entre des individus, des équipes, des nations ?

« Dépasser ses limites » (étrange expression), « être le plus fort », « dominer », « triompher », « terrasser », « vaincre » étant considérés comme des critères d’épanouissement et de gloire, quelle différence essentielle entre la compétition sportive (entre autres) où s’affrontent des adversaires et la guerre où s’affrontent des ennemis ?   

Si, pour l’une et l’autre, existent des conventions nationales et internationales qui permettent d’éliminer « dans les règles », l’Histoire et les histoires du sport (et de la guerre) nous rappellent que tous les moyens, physiques, psychologiques, chimiques sont bons pour une fin dont les enjeux de domination et de suprématie touchent à des idéologies plus ou moins implicites et avouables :

– « Les races sont de valeur différente et à la race blanche, d’essence supérieure, toutes les autres doivent faire allégeance »

 « Il y a deux races distinctes : celle au regard franc, aux muscles forts, à la démarche assurée et celle des maladifs, à la mine résignée et humble, à l’air vaincu. Eh bien !  c’est dans les collèges comme dans le monde : les faibles sont écartés, le bénéfice de cette éducation n’est appréciable qu’aux forts »

Ces deux assertions (extraites de sa biographie et citées dans Wikipédia) sont du baron Pierre de Coubertin, fondateur des Jeux Olympiques modernes. Même s’il faut les situer dans le contexte du début du 20ème siècle et même si Coubertin ne leur est pas réductible,  elles n’en expriment pas moins une idéologie élitiste qui est un composant majeur de la compétition, dans le sport ou les autres domaines de la vie sociale.  

Les Jeux de l’antiquité grecque, comme toutes les activités sociales et politiques, se déroulaient sous le regard des divinités de l’Olympe. Les vainqueurs (mâles) couronnés en donnaient une représentation qui permettait aux spectateurs (mâles) de les imaginer et de se croire eux-mêmes, pour un instant, de même essence.

L’arène romaine introduisit la mort dans le spectacle hystérisé du cirque à des fins politiques.

Aujourd’hui, la boxe traditionnelle, toujours pratiquée et qualifiée de « noble art » (comme si le mot pouvait faire oublier l’acte), vise à assommer l’adversaire sur une plateforme installée au centre d’une foule en quête de jouissance morbide. Je ne parle pas des variantes plus brutales de ce sport.

La corrida réunit des aficionados venus pour voir, par-delà la danse en « habit de lumière », donner la mort réelle. Celle, explicitement attendue, du taureau, ou celle, implicitement ambivalente, du toréador.

Ces « jeux de mort »  auraient-ils pour les adultes la même fonction d’exorcisme/catharsis que les jeux de guerre pour les enfants ? Mais, en tant qu’ils sont précisément la mise en scène d’actes réels d’adultes « qui ne font pas semblant », ne feraient-ils pas plutôt partie de la panoplie des stratégies du déni majeur* ?

Le sport de compétition s’y rattache par la violence multiforme qu’acceptent et subissent l’adolescent puis l’adulte devenu athlète, et par celle qu’il attise chez le spectateur en proie à des transferts de satisfaction ou de frustration : on vient principalement au stade non pour célébrer la participation (le discours officiel dit en guise de justification que l’important est de participer) mais pour soutenir le héros (individu ou équipe), l’applaudir s’il triomphe des adversaires pour un quart de seconde en moins, un centimètre, un but ou un point en plus, l’ignorer ou le siffler et le huer s’il est « battu », « vaincu », « dominé ».

Le besoin de créer des espaces clos (matériels ou symboliques) à l’intérieur des activités de compétition, ou plutôt de créer des activités de compétition qui permettent d’organiser ces espaces clos où règnent les lois d’une violence censée permettre à ceux qui y entrent de se « réaliser pleinement », autrement dit le besoin de disposer de zones de puissance et de domination en-dehors des normes communes, ce besoin deviendra peut-être un objet de questionnement quand les abus/crimes sexuels tus jusqu’ici seront reconnus non seulement comme ceux d’individus, mais comme la démesure liée à l’existence-même de ces espaces  inhérents à toute compétition.

* Ce déni est le refus de considérer la mort comme un objet de savoir et d’en faire un objet de croire sous le prétexte qu’on ignorerait ce qu’elle est. J’explicite cette thèse notamment dans l’article « L’homme la grenouille et la carotte » et dans la dixième question « l’équation non dite » de l’essai sur les gilets jaunes.

Voir aussi dans mes publications l’essai La note fondamentale et les harmoniques – essai sur la vie et la mort – Edilivre – 2010

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