L’homme, la grenouille et la carotte

                             

La conclusion de l’essai* sur Les gilets jaunes a parfois suscité la critique suivante : il n’est pas possible d’enseigner la mort parce qu’on ignore ce qu’elle est.

*Rappel de la thèse : ce qu’on nomme « crise » des gilets jaunes est l’expression française d’une dépression collective profonde, planétaire, née de l’épuisement des esquives (religieuses et politiques) du problème que pose à l’homme l’obligation de penser la conscience qu’il a de sa fin.

                                              Expérimentation et savoir

Pour que l’expérimentation puisse déboucher sur un savoir, il faut la conscience : l’embryon/fœtus qui n’en dispose pas ne peut acquérir le moindre savoir ni des neuf mois de sa vie dans l’utérus, ni de sa naissance. Pour autant, la gestation et la naissance sont des objets d’enseignement, notamment  à la faculté de médecine.

Est-ce que mourir et mort sont des expérimentations comparables ? Si mourir est l’équivalent de naître, la mort est-elle l’équivalent de l’existence qui suit la naissance ?

                                                      Mourir et mort

Mourir est la fin du fonctionnement de l’outil (électroencéphalogramme plat) qui permet la conscience du sujet. Ni lui ni personne ne peut savoir ce qu’il perçoit dans ce moment dont il ne peut pas plus témoigner que de celui de sa naissance : le commencement et la fin de la vie individuelle ont en commun l’absence de conscience.

Comme  la sortie de l’utérus est de manière visible un passage,  le mot a été repris pour parler du moment où meurt l’individu : « Il vient de passer », dit-on. Vivre après mourir serait donc le symétrique de vivre après naître, et de la même façon que vivre après naître est réel, vivre après mourir devrait l’être aussi. Mais comme, à la différence du vivre après naître, nul ne peut expliquer ce que serait ce vivre après mourir,  on en conclut qu’il est inconnaissable. Enfin, de même que le passage de la naissance conduit d’une forme de vie à une forme de vie autre, il en irait de même pour le passage de la vie à la mort.

Tel est le discours plus ou moins implicite qui sous-tend les croyances de toutes sortes.

                                                           Décalque

On sait pourtant et sans le moindre doute que l’état de mort qui suit mourir est objectivement la désagrégation des éléments dont l’assemblage constituait l’individu qui a cessé d’exister en tant que sujet : les influx électriques, les combinaisons chimiques, la circulation sanguine ne fonctionnent plus dans le rapport de concordance qui permettait la vie consciente.

La difficulté d’admettre cette fin définitive du sujet (défini par sa conscience) produit à la fois l’assertion « on ne sait pas ce qu’est la mort » (réplique du « je ne sais pas ce qu’est la vie » que pourrait dire le fœtus) et la construction d’un espace (ciel) où il doit poursuivre son existence en tant qu’âme (anima = souffle de la vie) avant de retrouver un support matériel (résurrection).

On pose donc sur mourir et la mort le calque de naître et la vie.

                                                     La mort clinique

Soit, étendus sur des tables de dissection, trois morts : un homme, une grenouille et une carotte.

Attendons.

Le temps passant, nous observons le même processus de décomposition : la masse se délite en éléments qui se délitent eux-mêmes, jusqu’à n’être plus que des molécules.

Les différences entre les trois décompositions ne sont que relatives aux différences d’organisation initiale, mais le résultat est le même.

A la maison, la carotte peut être épluchée et découpée en morceaux.

A l’école les élèves apprennent à disséquer la grenouille.

A la faculté de médecine les étudiants dissèquent le corps humain. Ce ne fut pas toujours autorisé : au 16ème siècle, Rabelais devait se cacher pour la pratiquer dans les caves de la faculté de médecine de Montpellier. Le motif de cet interdit était idéologique : le corps étant un temple divin promis à la résurrection, pas question d’y porter le scalpel. On ne touche pas au sacré.

Aujourd’hui, la dissection ne pose aucun problème et il est possible donner son corps à la science.

S’agissant de la grenouille et de la carotte, il ne viendrait à l’idée de personne de dire que leur état de mort est une inconnue.

Pourquoi celui de l’homme en serait-il une ?

                                               L’infini des consciences

Nous nous reconnaissons une conscience et nous n’en reconnaissons pas une analogue à la grenouilles, encore moins à la carotte.

Ce qui caractérise cette conscience, c’est qu’elle a la conscience d’elle-même : nous savons et nous savons que nous savons, et nous savons que nous savons que nous savons que etc., jusqu’à l’infini. Cet infini du savoir conscient de soi est l’expression d’un autre infini, l’infini des consciences du biologique.

Le savoir conscient de soi nous dit que nous mourrons un jour et rien n’indique que la grenouille ou la carotte en disposeraient : jusqu’à preuve du contraire, il est le discours du tragique propre à notre espèce. Les hommes écrivent des livres, composent de la musique, peignent des tableaux etc.,  dont le thème central récurrent est la mort,  mais pas la grenouille ou quelque autre animal, ni la carotte ou quelque autre légume ou plante.

Pourtant, il est établi que les animaux sur le point de mourir le « savent ». Alors, d’où leur vient ce savoir non seulement de leur mort imminente, mais encore du danger réel ou imaginaire qui les fait s’enfuir au moindre bruit ?

D’où, sinon du discours de la conscience du biologique ?

Tout élément biologique, le plus simple comme le plus complexe, dispose, selon le mode qui lui est propre, d’une « conscience » de sa vie et de sa mort.

Nous le vérifions nous-mêmes quand nous « écoutons » notre corps dans ses expressions de plaisir ou de souffrance, de bien-être ou d’angoisse.

Va pour les animaux.

Mais la carotte ?

Si nous disposions d’un capteur adéquat, peut-être serions-nous surpris d’entendre ce que disent ses cellules dans leur langage propre au moment où on lui ôte la vie en l’arrachant de la terre.  

Et sans doute le serions-nous aussi si nous pouvions entendre ce que disent les cellules de notre corps quand elles meurent – depuis le début de notre vie –  et à plus forte raison quand notre électroencéphalogramme est plat.

Alors, si nous savons ce qu’est la mort de la grenouille et de la carotte, pourquoi celle de l’homme ne serait-elle pas elle aussi dans le champ du savoir ?

En-dehors des « valeurs » que nous créons pour pouvoir vivre en société (mais à quel prix !) quelle différence entre elles et nous ?

Déconnecter la peur en apprenant la mort telle qu’elle est, c’est ouvrir un espace de paix.

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