Introduction à la lecture de l’Ethique de Spinoza (5)

Définition IV : « Par attribut j’entends ce que l’entendement perçoit d’une substance comme constituant son essence. »

L’homme par son entendement (intelligence, faculté de comprendre) perçoit la substance non en elle-même mais par des expressions d’elle-même que Spinoza nomme attributs : en d’autres termes les attributs « disent » la substance, son être.

Ainsi – l’idée sera précisée plus loin –   la pensée et l’étendue  sont les deux seuls attributs perceptibles par l’homme : la substance étant infinie, il y a une infinité d’autres attributs – ce qui rejoint l’hypothèse moderne de formes de vie élaborées possibles, différentes de la nôtre. La pensée n’est pas de la même essence que l’étendue et réciproquement, et l’une et l’autre rendent compte de la substance dont ils constituent tous les deux l’essence. (voir le commentaire de la Définition V).

Donc, si, par définition, les attributs sont infinis puisqu’ils procèdent de la substance qui est infinie, et si en tant qu’humains nous n’en percevons que deux, la pensée et l’étendue, c’est parce que nous sommes pensée (esprit) et étendue (corps)  et rien d’autre.

Commentaire : peu à peu se précise l’idée de l’éternité. Si mon esprit  et mon corps témoignent de l’essence de la substance dont ils sont les attributs, si la substance est infinie et éternelle, mon esprit et mon corps le sont aussi. La mort de l’individu que je suis en tant qu’organisation éphémère me plonge donc dans l’éternité.

Il y a donc la substance, puis ce qui la manifeste, les deux attributs qui nous concernent en tant qu’humains et par lesquels nous l’appréhendons.

Ce que propose Spinoza n’est pas ce qu’on pourrait appeler un intellectualisme, autrement dit un jeu de l’esprit qui se plaît à naviguer dans de pures abstractions : substance désigne bien un réel dont nous participons et que nous ne pouvons connaître que par les attributs et par ce qui va être énoncé dans la définition suivante, à savoir les modes.

Définition V : « Par mode, j’entends les affections d’une substance, c’est-à-dire ce qui est en autre chose, par quoi en outre il (= ce qui est en autre chose)  est conçu. »

Nous percevons donc une substance par ses attributs et par des modes, autrement dit des affections

Mode est à prendre dans le sens étymologique de manière, façon d’être.

Quant à l’affection, elle est une modification : quand nous sommes affectés par un quelque chose (il est forcément extérieur à nous) nous subissons une ou des modifications qui touchent notre corps et notre esprit.

> Pour tenter d’expliciter ces deux dernières définitions, je vous propose de prendre le concept « nombre » et de lui donner la même fonction que celle de substance.  

Donc, nous supposons que « nombre » est une substance dont nous savons qu’elle recouvre un infini : je peux le constater par ses attributs, autrement dit par ses expressions : ainsi, les grains de sable de la plage, l’addition, les étoiles etc., attributs qui témoignent de l’infini et qui sont eux aussi infinis (je peux toujours ajouter « 1 » aux grains de sables, à l’addition, aux étoiles et leur liste est également sans fin). Ils sont les expressions de la substance « nombre » dont je n’ai aucune connaissance sinon par eux.

Je vous propose maintenant d’examiner plus précisément un attribut de « nombre » qui me servira d’appui dans ma tentative d’explication, à savoir la forêt, réelle ou métaphorique (= une forêt de propositions).

« Forêt », comme sable, addition, étoiles, est donc un attribut, une expression de la substance « nombre ».

Que seront les modes de Spinoza transposés à la « substance nombre »  et à son attribut « forêt » ?

Les modes seront, par exemple, ce que créent les branches et des feuilles en mouvement dans la  forêt ; elles affectent par leur mouvement la « substance nombre » en ce sens qu’elles sont en autre chose que lui (elles sont dans l’attribut « forêt ») : en effet, le mouvement des branches et les feuilles ne me dit pas ce qu’est l’essence de la « substance nombre », (non plus du reste que leur immobilité : le nombre n’est ni mouvement ni immobilité) mais il ne m’est pas perceptible en dehors de la forêt : le mouvement des branches et des feuilles de l’arbre seul est, dans sa matérialité et dans ce qu’il suggère, très différent du mouvement de la forêt, et cependant, cet arbre seul (=1) et ceux qui composent la forêt (jusqu’à l’infini) sont les attributs de la « substance nombre ».

Autrement dit, le mode « branches et feuilles en mouvement » est produit dans l’attribut « forêt » qui constitue l’essence de la « substance nombre » ; ce mode diffère dans son existence et dans son essence de la « substance nombre » qui, en effet, n’est pas constitué du mouvement en question, ni de l’immobilité.

Donc, quand je perçois le mouvement des branches et des feuilles, je n’ai pas la perception de la « substance nombre », mais celle de la forêt en-dehors de laquelle il n’existe pas ; c’est la forêt qui me conduit à percevoir la « substance nombre ».

Commentaire : pourquoi Spinoza ne s’exprime-t-il pas plus « simplement » ? Pourquoi oblige-t-il à passer par des explications ?

Ce qui importe, c’est l’objet même de la démarche philosophique : les questions que l’homme se pose sont toujours en relation avec l’énigme que peut constituer pour lui-même sa propre existence, au point qu’il peut en venir à se suicider, faute de ne pouvoir trouver une réponse satisfaisante.

L’esprit en action dans la pensée et le corps en action dans l’étendue nous constituent en tant qu’humains. 

Le corps s’exprime dans un discours qui n’est pas « simple », que l’on pense aux perturbations banales ou aux maladies.

La « simplicité » demandée pour l’esprit pourrait bien être une forme du déni du discours du corps.  

Le langage philosophique est analogue à celui de l’art (une tentative de comprendre), avec la différence que si l’art utilise des signes qui lui sont propres (la touche de peinture, la note de musique), la philosophie, comme la littérature et particulièrement la poésie, n’a d’autre outil que le langage des mots dont la fonction est d’abord d’être utilitaire donc immédiatement intelligible. « Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement » dit Boileau en un temps où la  monarchie absolue (Louis XIV) ne laisse pas de place au doute ou au questionnement : le palais de Versailles (comme l’alexandrin qui rythme la poésie du 17ème siècle, celui de Spinoza) ne soulève aucun questionnement de sens,  il est la représentation architecturale d’équilibre symétrique de l’immortalité proclamée du régime. 

En d’autres termes, se demander pourquoi Spinoza ne s’exprime pas plus « simplement », revient à se demander pourquoi Cézanne ne représente pas la montagne Sainte-Victoire telle qu’elle est.

Introduction à la lecture de l’Ethique de Spinoza (4)

Définition III : « Par substance, j’entends ce qui est en soi et est conçu par soi, c’est-à-dire ce dont le concept n’exige pas le concept d’une autre chose, à partir duquel il (= ce concept) devrait être formé. »

On retrouve le « je » de « j’entends » (intellego), on revient donc dans la pensée créatrice.

Cette Définition II rappelle la cause de soi de la Définition I par les en soi* (in se) et par soi** (per se), c’est-à-dire que le concept substance (sub-stare : littéralement = être dessous => constituer) n’a besoin de rien d’autre que lui-même.

*En soi  = dans, par sa nature. Ex. « L’homme est naturellement bon (…)  la société  déprave et pervertit les hommes. » (J-J Rousseau – Discours sur l’origine des inégalités parmi les hommes)

**Par soi  = par lui-même, sans besoin de rien d’autre.

C’est une nouvelle fois le renvoi à un autre chose que le Dieu du catéchisme qui, par définition, n’a besoin, pour être, que lui-même :  il est, en soi et par soi => « Par lui, avec lui et en lui, à toi, Dieu le Père tout-puissant, dans l’unité du Saint-Esprit, tout honneur et toute gloire, pour les siècles des siè­cles » (Conclusion des prières eucharistiques de la messe).

Ce qui constitue l’existence, ce qui est, n’est donc pas ce Dieu mais, et c’est la notion fondamentale de l’Ethique, une substance, un concept qui se suffit à lui-même (il n’y a pas besoin d’imaginer un autre concept-créateur).  

On voit se dessiner plus précisément l’idée globale : en tant qu’humains, nous sommes conduits à créer soit des dieux/un Dieu transcendants (= aliénation dans le sens premier du latin alienus => ce qui fait dépendre d’un autre) soit des concepts immanents (une expression de la raison facteur de liberté).

Commentaire : on pourrait se soumettre à la tentation de vouloir construire une représentation concrète de substance, équivalente à celle, voulue rassurante, du Dieu chrétien.

Il faut résister à cette tentation – tiens donc ! – mais oui ! Non parce que ce serait « mal », mais parce qu’une telle représentation serait inadéquate. Si, par exemple, je dis que la substance de Spinoza est la matière, ses atomes, ses molécules etc., il me faut y associer entre autres théories celle du Big Bang ; mais cette théorie qui pose la question du commencement se situe hors du champ proprement scientifique de la matière.

Substance est une création de la pensée et ce concept (on peut le rejeter si on conteste la doctrine de Spinoza) est une réponse proposée au questionnement proprement humain.

En d’autres termes, il n’est pas possible de ne pas se poser l’ensemble des questions qu’embrasse ce concept ou, comme on l’a vu, le Dieu de la religion.

Substantia, en latin, désigne à la fois l’essence, l’être, et aussi  le soutien, le support. Même si le champ de signification n’est pas de dimension comparable, l’aspect psychologique que prend parfois le soutien peut aider à comprendre le concept dans sa dimension philosophique.

De même, l’amitié ou l’amour,  relativement au problème de la représentation concrète : on peut faire la liste les éléments censés expliquer l’affection portée à une personne, accumuler les motifs qu’on a de l’aimer, on ne parviendra jamais à une explication exhaustive et satisfaisante, du moins de cette manière. « Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer, qu’en répondant : « Parce que c’était lui ; parce que c’était moi. » dira Montaigne de son amitié avec Etienne de La Boétie pour expliquer l’inexplicable. Dans le fil de la comparaison (imparfaite comme toute comparaison), on pourrait dire que l’amitié et l’amour sont des « substances » dont ne percevons que des signes qui disent ce que ces deux sentiments sont sans qu’il soit possible d’en avoir une représentation autre.

Au fond, ce qui importe, c’est la validité par les effets : que ce soit pour l’amitié, l’amour ou pour le concept substance, leur validité se mesure à la qualité de vie qu’ils permettent.

Introduction à la lecture de l’Ethique de Spinoza (3)

La Définition II peut paraître déroutante en ce sens que le rapport avec la I n’est pas immédiatement évident :

« On dit qu’une chose est finie en son genre quand elle peut être limitée par une autre chose de même nature. On dit qu’un corps, par exemple, est fini parce que l’on peut toujours concevoir un corps plus grand. De même, une pensée est limitée par une autre pensée. Mais un corps n’est pas limité par une pensée, ni une pensée par un corps. »

A la différence de la Définition I (intellego = j’entends), il ne dit pas « je dis qu’une chose » mais « une chose (res) est dite (dicitur) ». Cette construction à la voix passive est la manière dont le latin exprime notre « on », pronom indéfini qui n’existe pas dans cette langue, et qui vient de homo = l’être humain.

Il présente donc le contenu de cette définition non comme sa création mais comme une vérité reconnue, objective.

Une chose est l’écho du ce neutre substitué à Dieu de la Définition I avec la différence que « une chose » peut évoquer un objet concret.

Le fini (= qui a une limite – fini évoque forcément infini) renvoie à la cause de soi de la Définition I ; l’un et l’autre font partie de la même problématique.

L’exemple introduit deux éléments, le corps (= pas seulement le corps humain mais tout ce qui a la propriété de l’étendue, disons tout objet matériel) et la pensée, ainsi qu’une affirmation qui ouvre une nouvelle réflexion sur la différence de genre entre l’un et l’autre (il y reviendra dans la Définition IV).

Bref, cette définition, présentée comme une vérité objective reconnue (la notion de fini), contient donc dans la dernière phrase une affirmation qui ne l’est pas : le mais –  le at latin indique une opposition forte – pourrait bien s’opposer à une idée contraire, plus ou moins claire.  

Commentaire : l’absence de lien explicite avec la Définition I est une manière de dire : c’est un élément de la construction, gardez-le en réserve pour le moment. Un peu comme les pièces différentes d’un objet en kit sont présentées les unes à côté des autres.

A la métaphore de l’eau (cf. article précédent), j’ajouterai celle de l’espace. Nous évoluons avec cette Définition II dans les deux géométries, plane et spatiale, par le biais du fini et de l’infini : on peut toujours et encore (infini) imaginer un corps (fini) plus grand, toujours et encore (infini) une autre pensée (fini). Se laisser porter par cette réflexion/méditation oscillant entre le fini et l’infini peut procurer une sensation analogue non seulement à celle que crée le contact physique de l’eau (la fluidité, la vague) ou de l’espace (l’immensité d’un paysage, le vent…) mais aussi à celle de l’idée de l’eau et de l’espace.  

Les choix éditoriaux du Monde

La Une du Monde de ce matin (13.11.2021) publie une série d’articles dont deux concernant Arnaud Montebourg (candidat de gauche à l’élection présidentielle) et sa proposition de bloquer les transferts de fonds des immigrés dont les pays  d’origine n’acceptent pas les décisions d’extradition. Proposition – elle avait été faite en son temps par M. Le Pen –  qui a suscité des tollés à gauche, dans son équipe de campagne et qu’il a très vite retirée après avoir dit qu’il s’était mal exprimé, que c’était une erreur.

De l’importance politique d’A. Montebourg en France, il est possible de dire qu’elle est relative.

Ma contribution

Deux articles concernant Arnaud  Montebourg,  aucun sur ce qui se passe à la frontière Pologne/Biélorussie. Le point commun entre les deux : ce qu’on appelle de manière abusive, dans les médias, les partis politiques, la « crise migratoire » et son exploitation politicienne à des niveaux différents, disons pathétique dans un cas et criminelle dans l’autre. Il n’y a pas de crise migratoire mais des mouvements de population liés à des choix politiques nationaux et internationaux. Transformer la conséquence en cause est une des formes du déni et de la démagogie.

Introduction à la lecture de l’Ethique de Spinoza (2)

Une dernière précision liminaire : acceptez d’entrer dans la phrase de Spinoza  comme vous acceptez d’entrer dans la vague : quand vous vous jetez à l’eau, vous ne comprenez pas tout de ce qu’elle est ; vous avez seulement appris la manière de l’aborder et le plaisir de la rencontre ne concerne  pas seulement votre corps mais la totalité de ce que vous êtes.    

                                                            *

La Définition I fait partie de la problématique, évoquée précédemment, du début et de la fin : 

« Par cause de soi j’entends ce dont l’essence enveloppe l’existence, c’est-à-dire ce dont la nature ne peut être conçue que comme existante »

Je m’arrête un instant pour entendre le « qu’est-ce que ça veut dire ? ».

Oui, qu’est-ce que veulent dire les mots et expressions (cause de soi, essence, envelopper…) et cette manière de les articuler ?

Mais… ces mots et cette phrase sont l’expression, ici exacte et pertinente, d’un questionnement permanent que l’homme formule de manière plus « brute »,

> pour l’« objet » (= ce qui n’est pas celui qui parle, ce qui est « en face » (= ob) du sujet)= Qu’est-ce que c’est que ça ? D’où ça vient ? Quelle est la cause de ça ? Quel rapport entre ça et ça ?

> et pour lui-même (= celui qui parle, le sujet) =  Qu’est-ce que je fais là ? Pourquoi je suis là ? Quel le sens de ma vie ? Qu’est-ce que l’homme ? Etc. 

Il suffit donc de faire glisser ce questionnement du champ de la croyance religieuse telle qu’elle est au 17ème et qu’elle peut être encore aujourd’hui, dans celui de la pensée.

Cause de soi (causa sui en latin) concerne donc un  ce  (« j’entends ce dont… »), c’est-à-dire une idée, un concept, quelque chose de neutre, donc pas un être du type Dieu juif ou chrétien qui par définition existe de et par lui-même : la cause de l’existence de ce ce – on ne sait pas ce que c’est – est lui-même en tant qu’il existe, autrement dit le fait qu’il existe est l’explication.

Je prends l’exemple approximatif et trivial de la publicité pour tenter de mieux approcher l’idée de la preuve de l’existence par l’existence : du point de vue de la raison, la publicité est irrecevable  – comment apporter du crédit à un discours à la fois juge et partie ? – de sorte qu’on pourrait mettre en doute son utilité, autrement dit la validité de son existence. Ce à quoi le publiciste répondra que la preuve de la validité de l’existence de la publicité est son existence elle-même.

Que l’essence (= la nature profonde) de ce ce abstrait  enveloppe (= implique, contient) son existence est précisément ce que disent de Dieu  les catéchismes juif et chrétien : Dieu est cause de lui-même (il n’est pas créé) et le fait qu’il existe signifie, exprime sa nature profonde, c’est-à-dire son essence, c’est-à-dire le « fait qu’il est » : « Je suis celui qui suis » répond sur le mont Sinaï Dieu à Moïse qui lui demande qui il est. Je suis celui qui suis… Vois-tu, mon bonhomme, toi et moi on ne joue pas dans la même cour, retourne donc là-bas taper dans le ballon avec tes copains et contente-toi de savoir que je suis parce que je suis, pourrait-il ajouter s’il avait l’esprit taquin. Mais on sait que Dieu ne pratique pas l’humour.

Dire que l’essence de Dieu (son infini, sa toute-puissance etc.) contient, enveloppe son existence, revient à dire qu’on ne peut pas concevoir son essence sans son existence.

Spinoza extirpe donc des  catéchismes – fondements de la société d’alors qu’il connaît parfaitement pour les avoir étudiés auprès des spécialistes – les composants qui servent à la définition de Dieu, les reformule en concepts et les applique à un « autre chose », un ce, dont on ne sait pas ce qu’il est.

Autrement dit, il indique que ce ce dont il va parler dans cette première partie,  sous le titre de Dieu,  n’est pas le Dieu de la révélation juive ou chrétienne.

Si ce ce n’est pas le Dieu-père-créateur, le discours qui va suivre sera de nature immanente (propre à l’homme et à sa nature) et non transcendante (recours au surnaturel).  

Tout ce qui, au 17ème siècle et encore aujourd’hui (cf. le credo de la messe) est admis comme évident pour définir Dieu, s’applique donc à un autre chose.

On voit se dessiner en filigrane l’idée que le Dieu des catéchismes est une construction humaine.

Commentaire : cette première phrase du livre est emblématique de ce que requiert la lecture de l’Ethique : la phrase demande à être tournée et retournée dans la pensée jusqu’au moment où se produit le déclic comparable à celui du « ça y est, je sais nager » qu’aucun discours théorique ne suffit à produire : si le discours explicatif peut être utile et nécessaire, il n’est pas suffisant parce que savoir nager implique une expérimentation qui ne peut être que propre à soi. Lire Spinoza est du même ordre.

Introduction à la lecture de l’Ethique de Spinoza (1)

Dans un temps où l’humanité est confrontée à la gravité du problème climatique, aux discours et aux comportements irrationnels qu’engendre la question désormais posée des conditions de sa survie sur la planète, reste le recours à la pensée et à la raison.

Quand la philosophie n’est pas un des modes d’expression des stratégies de contournement de ce qui constitue la spécificité humaine (le double discours du corps et de l’esprit relatif à la conscience que nous avons de notre mort), elle est un des remèdes majeurs à la séduction du laisser-aller ou à la tentation des solutions prétendues radicales, faciles et factices.

Elle explicite ce discours caractéristique de notre espèce et si elle ne fournit pas le prêt-à-porter de la réponse, elle offre d’abord à respirer un air non pollué par les passions du quotidien.

Deux exemples de cette philosophie :

– d’abord les Essais de Montaigne* (16ème siècle) auquel les éditions modernes donnent un accès facile. [J’invite à éviter celle qu’a dirigée M. Onfray (éditée par le libraire bordelais Mollat) dont le discours idéologique à la tonalité agressive et vindicative me semble être aux antipodes de la démarche de l’auteur.] Montaigne ignore la triste ironie née de la nostalgie d’un temps mythique et rejette la rhétorique des règlements de comptes. Il est essentiellement l’ami dont la force réside dans la confidence des faiblesses et des doutes. Lui qui a connu les ravages de la guerre et de la peste, les crimes de la superstition, les dangers du pouvoir politique et la souffrance de la maladie, invite à la douceur des nuances.  

– ensuite l’Ethique de Spinoza** (17ème siècle).

C’est une autre démarche. Celle d’un homme jeune qui, ayant identifié les outils irrationnels d’asservissement de l’homme, explique, au péril de sa vie, le processus de leur fabrication et dévoile un mode d’emploi pour s’en défaire et devenir libre.

La lecture du livre ne va pas de soi : « Je n’ai pas tout compris (…) mais dès qu’on touche à des idées pareilles, c’est comme si on enfourchait un balai de sorcière. » (L’homme de Kiev – Bernard Malamud – Un roman, paru en poche, qui est une illustration intéressante de l’approche de la pensée de Spinoza).

Lire l’Ethique exige la conscience permanente que la pensée se nourrit d’abstraction, autrement dit de concepts, sans doute parce qu’elle est confrontée à ce paradoxe que si nous savons ce qu’est la mort, nous n’avons aucun moyen de connaître ce que sera la nôtre – nous ne pourrons pas l’expérimenter – dont le seul savoir que nous en ayons est sa certitude.

S’affrontent donc en permanence dans notre corps et notre esprit, d’une part le concret de la mort de l’autre et du savoir que nous avons de cet objet, d’autre part l’abstrait de la nôtre et l’angoisse qu’il génère pour le sujet que nous sommes.

L’Ethique nous propose d’emblée un voyage dans l’abstraction qu’il va peu à peu dissocier de l’angoisse de la mort. Le balai de sorcière n’est pas qu’une métaphore dans le sens où il évoque la découverte d’une harmonie à proprement parler spatiale, antinomique de cet affrontement.

Que se passe-t-il si nous acceptons de savoir que le corps et l’esprit qui nous constituent sont sous des formes différentes l’expression de la même substance éternelle constitutive de tout ce qui existe ? Autrement dit, comme on largue les amarres, de nous libérer du poids que sont cet inconnaissable de notre mort et l’angoisse qu’il produit ?

Tel est l’enjeu.

*cf. articles des 10, 14 et 21 octobre 2021 (L’état des lieux)

**même références

                                                           **

Au 17ème siècle, croire ou ne pas croire en Dieu – le Dieu de la Bible, créateur du ciel, de la terre et de l’homme, père de Jésus envoyé pour racheter les péchés (pour les chrétiens) ou messie à venir (pour les juifs)  etc. –  n’est pas de l’ordre du débat possible. Ceux qui veulent l’ouvrir risquent leur vie parce que l’organisation de la société repose alors sur cette croyance que les institutions officielles présentent comme un savoir. Donc, indiscutable.

Comment peut faire celui qui tient à proposer une autre explication du monde et de l’homme ?

Globalement, il a le choix entre :

– développer une critique des textes sacrés et de la lecture qui en est faite par les théologiens. Dans le temps où il rédige l’Ethique, Spinoza écrit le Traité théologico-politique qui démolit les interprétations officielles. On en trouve une illustration dans le roman Le problème Spinoza d’Irvin Yalom (paru en poche) quand, au début, il fait dialoguer le philosophe avec les deux juifs envoyés par le rabbin pour le piéger.

ou

– commencer par définir des concepts (idées), en apparence sans lien direct avec la religion, dans un raisonnement dont l’enchainement va conduire peu à peu à reconsidérer l’ensemble du schéma de la croyance.

C’est la méthode utilisée dans l’Ethique.

Ainsi, Spinoza propose des concepts qui vont remettre en cause des notions, plus ou moins claires et maîtrisées, à partir desquelles ont été construits le Dieu de l’Ancien et du Nouveau Testaments (Bible), le judaïsme et le christianisme, les dogmes créés par les églises, bref, la totalité du système religieux. Il articule ces concepts dans une analyse rigoureuse (more geometrico = à la manière géométrique, précise-t-il – il écrit en latin, la langue savante de l’époque) qui doit amener notamment à se désaliéner de la croyance (pas seulement religieuse) par la compréhension de la manière dont l’homme fonctionne.

Le but visé est donc l’acquisition de la liberté.

Avant même de commencer la lecture proprement dite, il suffit de feuilleter le livre pour voir combien l’organisation constitue une démarche originale.

Pour l’exactitude de la traduction du latin, la meilleure édition de l’Ethique, à côté de celle de Charles Appunh (Flammarion), est celle de Robert Misrahi (Editions de l’Eclat).

Dernière précision sous la forme d’une question : est-ce que la démarche de Spinoza est encore pertinente aujourd’hui, chez nous où la religion n’a plus l’importance qu’elle avait et où le discours philosophique est libre ?

Plus simplement, est-ce que la lecture de l’Ethique a un intérêt pour un athée ?

L’Ethique n’est pas d’abord une contestation de la religion (croyance et pratique religieuses) : le livre est essentiellement un « mode d’emploi » des deux composants de l’être humain, le corps et l’esprit, une explication de ce qu’ils sont et des rapports qu’ils ont l’un avec l’autre.

On peut juger de la force de la démarche par la réponse historique de la religion qui commence par condamner la doctrine (connue par les textes antérieurs à l’Ethique) et excommunier son auteur, puis s’efforce de récupérer sa pensée, de la même façon qu’elle excommunie, condamne le discours scientifique puis tente de l’intégrer dans la croyance.

Si croire est le fondement de la religion, la religion est une création de l’homme que Spinoza veut convaincre d’utiliser l’outil dont il a l’exclusivité : la raison.

Pour m’en tenir au simple premier degré du langage, la récurrence du verbe croire dans le parler quotidien incite à dire que la démarche de l’Ethique est d’une actualité permanente et universelle.

                                                            *

L’introduction que je propose concernera les huit Définitions de la première des cinq parties du livre, partie intitulée « de Dieu » (de dans le sens latin au sujet de).

Dieu n’est nommé que dans la Définition VI, ce qui, en soi, est déjà  un problème dans le sens où Dieu qui est le point d’arrivée est  par principe  le point de départ obligé. (cf. Au commencement, Dieu créa le ciel et la terreGenèse)

Ces cinq premières définitions sans la référence à Dieu, surprennent parce qu’elles proposent des concepts (idées, notions) disons inattendus, sans rapport évident avec l’objet annoncé, et qui s’éclaireront précisément avec la Définition VI où Dieu apparaît pour la première fois.  

Autrement dit – je parle à la place de Spinoza : j’annonce que je vais parler de Dieu, je parle d’un « autre chose »  qui n’est pas Dieu et quand je finis par citer Dieu, c’est pour l’identifier à cet « autre chose ». Ce qui revient à dire : je substitue à une croyance transcendante (Dieu) dont l’humanité a eu et a besoin,  une pensée immanente (l’immanence rejette le surnaturel), je vous invite à plaquer mes définitions sur celles qui sont utilisées pour Dieu et à constater qu’elles suffisent pour expliquer le monde.

Pour comprendre les 5 premières définitions, il importe donc d’identifier l’essentiel qui conduit à ce besoin d’un dieu et qui peut se résumer ainsi : l’homme sait qu’il va mourir, ce savoir l’angoisse, il lui faut donc inventer un récit/discours qui enveloppe cette angoisse pour, sinon l’éradiquer, du moins l’évacuer, la dénier, l’anesthésier.

Or, savoir qu’il va mourir est lié au fait qu’il sait qu’il a eu un commencement (sa naissance) et qu’il aura une fin (sa mort) : le récit/discours va donc devoir inclure ce savoir traumatisant du début et de la fin dans un schéma où il n’y a ni commencement ni fin de manière à « régler » le problème. Ce schéma inclut une divinité (quelle qu’elle soit, elle sera la réponse ultime à tous les problèmes) à laquelle la religion chrétienne donne une forme humaine rassurante : Dieu sera un être, père et créateur – le papa étant à la fois le géniteur et la première figure toute puissante en ce sens qu’il fournit au tout petit enfant les réponses avant les questions, par le seul fait qu’il est. Un cran au-dessus du papa humain, Dieu est et de toute éternité, donc sans avoir été créé puisque sa création impliquerait un autre créateur (et ainsi de suite), donc une imperfection (sens étymologique d’inachèvement). Si Dieu n’a ni commencement ni fin, l’homme qu’il a créé à son image (cf. la Bible) n’a donc, malgré ce qu’il sait et expérimente, ni commencement ni fin. Autrement dit, il ne meurt pas. (à suivre)

Glasgow et Obama 

« L’ancien président américain Barack Obama s’est exprimé, lundi, à la Conférence des parties, à l’adresse des militants mobilisés pour l’écologie. Il a rendu hommage au mouvement de protestation des jeunes pour le climat et à son égérie suédoise, Greta Thunberg, se félicitant qu’il « y [ait] plein de Greta à travers le monde ». M. Obama a également dénoncé le manque d’« ambition » des Etats pour mettre en œuvre l’accord de Paris sur le climat, les appelant à « faire plus ». Enfin, l’ancien président américain a critiqué l’absence du président chinois, Xi Jinping, et du président russe, Vladimir Poutine, représentants de « deux des pays les plus émetteurs ». (A la Une du Monde – 09.11.2021)

Quelques contributions :

« Aaaaah notre cher Obama, sauveur du monde, donneur de leçons….qui pourtant a eu deux termes de présidents des Etats-Unis dans un climats 100 fois plus sain et calme qu’aujourd’hui… qu’a t il fait ? Ou étaient les efforts a l’époque ? Il ferait mieux de compter les millions qu’il fait à chaque interventions. »

« A gerber ces politiques. On vote pour des visionnaires et on fini avec des plombiers. Même si j adore les plombiers, je vois toujours pas de politiciens assez courageux pour entraîner les autres au niveau Européen. »

« C’est sûr qu’Obama qui pour détruire la Libye a fait balancer quelques milliers de tonnes de bombes et de produits toxiques sur ce pays, a poursuivi la guerre en Irak et en Afghanistan, est le mieux placé pour parler écologie »

Ma contribution

Le hiatus apparent entre le discours d’apologie de la révolte prônée par B. Obama  et l’indigence du contenu de ses deux mandats (au regard des problèmes posés pendant ces 8 ans) explique les critiques ironiques des contributions qui supposent de l’hypocrisie. C’est oublier ou mésestimer le rôle de l’utopie dans le capitalisme que l’ancien président n’a évidemment jamais remis en cause : elle consiste à faire croire qu’il existe quelque part dans son fonctionnement un « possible » décisif encore inexploité de changement décisif. D’où le « Yes we can ! », dont l’objet du « nous pouvons » est indicible : le seul changement susceptible de correspondre aux attentes de ceux qui ont besoin de croire au slogan est d’ordre révolutionnaire, donc interdit dans le cadre d’une institution dont la fonction  est de sauvegarder le système, via l’élection présidentielle et la représentation théâtrale qui la nourrit. Reste la conscience de celui qui joue. Ce n’est pas notre affaire.

Glasgow

« A Glasgow, dans les rues, les églises ou autour du centre de conférence, la société civile tente d’exister en marge de la COP26. Plus de 100 000 personnes ont convergé dans la ville écossaise, samedi, pour faire pression sur les négociateurs. Mais tous les militants ne parviennent pas à se faire attendre. » (A la Une du Monde – 07.11.2021)

Quelques réactions :

« Et, une fois la manifestation terminée, tous les militants du climat sont rentrés chez eux, après avoir fait le plein à la station-service. »

Deux réponses :

> « Non, non : on nous dit que des manifestants venus d’Italie ou de Grèce sont en train de rentrer à la nage. C’est vraiment votre argument le plus intelligent contre les écologistes ?! »

> « Il paraît même qu’il y à eu des collisions entre les nageurs écologistes descendant vers le sud et nageurs migrant qui crawlaient vers le nord. Bref pas question de se résigner aux « gérontocraties fossiles ». Nous avons la chance de bénéficier d’une génération dont une part (minoritaire ?) cherche du sens et pas seulement de l’argent, réfléchit, agit. Tout n’est pas perdu. Les jeunes ne croient plus aux politiques. Et ils ont raison. Il faut qu’ils se mobilisent. »

« Ces minorités rendent la vie de la majorité impossible. Faut pas s’étonner des majorités qui ressortent des urnes partout. »

« Les militants du climat ne sont pas « la société civile » : la confusion des mots aggrave la confusion des idées. En général, les militants du climat réclament des actions radicales, alors que la société civile dans son ensemble répugne à changer radicalement son mode de vie. Dans aucune démocratie depuis 70 ans un parti écologiste n’a été capable de devenir un parti de masse à vocation majoritaire. Certaines des idées écolos peuvent être jugées intéressantes, mais le package complet ne l’est pas, il est bien trop décalé de la vie de monsieur et madame Tout le monde. Quand on ne pratique pas la confusion, les politiques climatiques deviennent assez logiques : les dirigeants font ce qu’ils peuvent en sachant bien que ce n’est pas le militant écolo qui paiera les salaires et les factures en fin de mois. L’incohérence des dirigeants est de ne pas le dire et assumer clairement au lieu d’une langue de bois et de promesses bidon qui essaient (sans succès) de plaire à des militants. »

Ma contribution

C’est un moment de la dialectique  de la mutation climatique. Il y a plusieurs décennies, la découverte scientifique de cette mutation. Un savoir théorique occulté pour des raisons multiples, dont les intérêts liés à l’exploitation des énergies fossiles. Puis la diffusion de ce savoir théorique auquel s’oppose le scepticisme qui arrange un « je ne veux pas savoir » assez général. Peu à peu le savoir devient plus précis, sensible, expérimenté. La protestation prend progressivement l’ampleur du déni initial : la mutation climatique devient la menace pour la vie de l’humanité. Le risque global n’est pas encore admis (la menace est pour les plus exposés, « les autres ») : d’où le contraste entre le discours officiel encore théorique (pas de résultats tangibles) et le discours protestataire qui exige des changements sensibles. La résolution ne peut passer que par la remise en cause du rapport à l’objet. Ce n’est pas encore perçu : on continue de parler de croissance et de décroissance.

Une réponse :

« En effet, tant que la doxa économique ne considérera les atteintes à l’environnement que comme des externalités négatives, des dommages à la marge qu’il faut « compenser », il n’y aura pas de réelle mutation. Les théories économiques néo-classiques sont revisitées, agrémentées d' »aggiornamento » pour tenter de prendre en compte les nouvelles données et contraintes mais dans le fond c’est la même logique qui prévaut toujours: celle d’une production de biens et services prenant place dans un environnement aux ressources illimitées (ou peu limitées). Et ce sont toujours ces théories qui servent de base aux décisions actuelles… »  

Ma réponse à la réponse :

Oui. J’ajouterai que le discours contestataire est lui aussi déterminé par ces paramètres. Les deux  discours,  confrontés aux expérimentations dramatiques, vont donc continuer jusqu’au moment où émergera des contradictions qui s’affrontent dans la même sphère idéologique une autre manière de penser le problème.

Alpinistes français disparus dans l’Himalaya

« La France dépêche des secours pour retrouver les corps. Les trois jeunes hommes ont été emportés par une avalanche, à la fin d’octobre, alors qu’ils tentaient l’ascension du Mingbo Eiger, dans le massif de l’Everest.  La France va dépêcher, vendredi 5 novembre, une équipe de secours pour tenter de retrouver les corps de Louis Pachoud, Gabriel Miloche et Thomas Arfi, trois jeunes alpinistes emportés par une avalanche alors qu’ils tentaient l’ascension de la face ouest du Mingbo Eiger (6 017 mètres), un sommet proche de l’Ama Dablam, dans le massif de l’Everest. (…) Agés de 27 à 34 ans, Louis Pachoud, Gabriel Miloche et Thomas Arfi appartenaient au Groupe Excellence Alpinisme national, formation d’élite de la FFCAM (Fédération française des clubs alpins de montagne), et le dernier contact téléphonique avec eux depuis leur bivouac remonte au 26 octobre, selon la FFCAM . Des premières reconnaissances ont permis de repérer leurs traces jusqu’à 5 900 mètres d’altitude alors qu’ils avaient, semble-t-il, fait demi-tour à une centaine de mètres en dessous du sommet. »

Quelques réactions

« Les trois alpinistes du GEAN disparus lors de leur tentative d’ascension d’une goulotte de la face ouest du Mingbo Eiger ont été emportés par une avalanche. Pourquoi ont-ils pris la décision de s’engager dans ce parcours ? »

« Eh bien, au Monde d’investiguer pour nous donner la suite de cette aventure, bilan financier avec ou sans assurance, bilan humain pour les gendarmes et alpinistes qui vont prendre des risques et bilan carbone à l’heur de la COP 26. »

« Et sur le chemin du retour, les « sauveteurs » pourraient s’arrêter en Syrie ou en Iraq. Il y a la-bas des enfants encore vivants qui aimeraient bien – eux aussi – (re)venir en France. »

« Euh, risquer la vie de gens pour aller rechercher des corps ? Paix à leur âme, mais ils ont le plus beau des cimetières dont puisse rêver un alpiniste. »

« Au-delà du coût et du risque qui justifie au moins la plus grande transparence que nous n’avons pour l’instant pas. Il est assez beau que l’on aille chercher les corps de compatriotes pour les ramener chez eux. »

« Essayer de retrouver les corps, permettre de faire le deuil, c’est une cause qui n’est pas critiquable. »

« Chaque jour en Méditerranée il y a des corps à repêcher, des gamins, des femmes, des vieillards, des jeunes gens qui n’ont pour tort que fuir la guerre, ce ne sont pas des sportifs, des esthètes mais des gens qui fuient les atrocités, essaie-t-on de se pencher par-dessus un bastingage pour récupérer leurs corps ? »

Ma contribution

La décision d’aller chercher les corps est du même ordre que celle de gravir la montagne. Et l’hypothèse de ne pas les retrouver est analogue à celle de l’incertitude de l’accès au sommet. La tentative de récupération immédiate et risquée des corps fait partie de la problématique de la représentation de la montagne, non en tant que simple objet mesurable ou, comme ici, réceptacle aléatoire de cadavres, mais en tant que symbole, même s’il est singulièrement dévalorisé par les démesures de tous ordres (cf. l’accumulation des déchets sur l’Everest). L’expédition dont il est question s’inscrit dans la « conquête de l’inutile » = une manière de poser (ou d’évacuer) la question de notre condition.
Ne pas aller chercher les corps, quoi qu’il en coûte, revient à démythifier la montagne où, on le sait, siègent les dieux.

Picasso

« Picasso, étranger, anarchiste, donc suspect. Le Musée de l’histoire de l’immigration, à Paris, montre, à travers une riche exposition, comment l’artiste a été maltraité par l’Etat français et ses administrations. (…) Il l’est dès son arrivée à Paris, parce que Montmartre est un quartier prolétaire, de mauvaise réputation politique depuis la Commune, et celui où vivent des compagnons anarchistes, de toutes nationalités. Ils sont espionnés par des mouchards, qui rapportent ragots et soupçons. Ceux qu’ils ramassent ou inventent sur Picasso alimentent un rapport du 18 juin 1901, signé d’un commissaire nommé Rouquier. Pour lui, Picasso a deux torts : il est logé par un Catalan, Pedro Mañach, réputé anarchiste et violent, et il peint des mendiants, des saltimbanques et des filles « de mauvaise vie ». De tels motifs douloureux ne peuvent intéresser qu’un artiste hostile à l’ordre bourgeois, en déduit le commissaire, qui conclut que Picasso « partage les idées de son compatriote Mañach, qui lui donne asile. En conséquence, il y a lieu de le considérer comme anarchiste ». Cela, donc, en 1901. (…) » (A la Une du Monde  – 06.11.2021)

Quelques réactions

« Peu importe, Picasso est bien dans l’histoire comme un génie artistique. Pareil pour Caravaggio. »

« Picasso a été très violent avec ses femmes et des enfants, physiquement et psychologiquement….tout est documenté. Mais c’était un peintre génial donc… »

Une réponse :

« En effet, et cela n’est jamais mentionné. C’est encore l’omerta dans le monde artistique, où la côte de certains pourraient souffrir si ces choses devaient vraiment publiques. « Ah, vous avez acheté ce Picasso, où il peint sa femme en pleurs juste après l’avoir frappée?! Que c’est beau et courageux! »

« L’article passe à côté de son sujet, les liens entre un artiste et l’administration et le pouvoir de son époque. Les relations entre Picasso et l’Etat français me semblent correspondre à un véritable artiste libre et engagé.C’est sûr que les artistes célébrés de notre époque, style Soulages, Burren et milles autres qui remplissent les Fondations, sont d’une autre catégorie, les laquais du pouvoir. »

« Picasso était COMMUNISTE ! Membre du PARTI COMMUNISTE FRANÇAIS ! »

Une réponse :

« Quelle prescience du policier en 1901 de prédire que Picasso sera membre d’un parti encore loin d’exister, fondé seulement en 1920. Une prescience à peine moindre pour celui de 1940 qui prévoit que Picasso adhèrera à ce parti quatre ans et demi plus tard. A moins que, plus prosaïquement, il ne s’agisse de l’inculture étalée de l’analphabète du quartier. »

La mienne :

Oui, Picasso était communiste. Et… ? Pourriez-vous faire la liste de tous les écrivains, peintres, artistes en général, qui étaient communistes à cette époque et nous expliquer en quoi cela constitue une explication ? Et de quoi, exactement ?

Ma contribution

Picasso n’est pas le seul à avoir été et être encore – si je lis bien certaines contributions – jugé coupable parce que communiste. Caïus et Tiberius Gracchus, par exemple, assassinés à Rome au 2ème siècle avant notre ère. On pourrait aussi accuser Platon, parce que, vous savez, dans La République… La liste n’est pas close. Voyez du côté du maccarthysme. A se demander si le « commun » ne serait pas une préoccupation inhérente à l’espèce humaine. Allez savoir pourquoi elle fait aussi peur au point de produire de tels excès et de tels errements. Dans la mise en œuvre du communisme et dans sa détestation. Il doit y avoir, quelque part derrière, un quelque chose qu’on ne veut pas regarder en face…