Rencontre cévenole en mode absurde… encore que (13 – avant-dernier épisode !)

              Chapitre 4 – Le courrier

Depuis que l’informatique a pris l’importance que l’on sait (sens français) et celle que l’on ne sait (sens belge) pas vraiment savoir, le courrier enveloppé et timbré a pratiquement disparu. Le préposé à la distribution ne glisse plus que très rarement dans les fentes des boîtes des enveloppes libellées à la main qu’on décachette avec émotion pour découvrir une feuille pliée en deux ou en quatre, ça dépend, écrite par un être cher, ou pas cher, ça dépend aussi.  

Néanmoins et nonobstant cette modification dans les relations épistolaires et les conditions de travail des employés de la poste, j’ouvre tous les jours, avec une émotion à peine contenue et une petite clef plate, la boîte aux lettres où je ne trouve donc plus jamais de lettres, seulement des professions de foi de candidats aux élections.

J’ouvre une parenthèse contestatrice : je trouve très discutable l’expression « faire profession de foi » ! En effet car enfin, tous ceux qui ont une profession n’ont pas forcément la foi et ceux qui ont la foi n’ont pas toujours une profession ! Bon. Sauf le pape, les cardinaux, les évêques, les curés et tous les autres qui répondent forcément « foi » à la question « profession ? » des documents administratifs. Si j’étais eux, je demanderais à la justice d’interdire la profession de foi politique et de spécifier dans les attendus du jugement que la crédulité ne peut avoir pour objets que Dieu et le discours de ses employés.

Voilà ! Je ferme.

Aussi, quelle ne fut pas ma surprise de découvrir une enveloppe deux jours de suite !

Ah… j’entends la sonnerie du téléphone. Le temps de répondre, je passe à la troisième personne.

JiPé X ne put retenir les deux cris successivement poussés que provoqua la découverte, deux jours de suite, d’une enveloppe timbrée dans sa boîte aux lettres, comme JE vient de le préciser. Il eût volontiers embrassé le facteur sur les deux joues mais il n’était pas certain que le préposé eût apprécié cette démonstration d’une affection que rien ne justifiait sinon les raisons que JE a décrites juste au-dessus et qui s’explique surtout par une sensibilité dont certains se demandent si elle n’est pas parfois excessive, voire, peut-être même, nerveuse. C’est dire.

La première de ces deux lettres transcrivait le surprenant dialogue entre MA et FRA (où il est question de tranchée et d’explosifs) qui est rapporté juste au-dessus de l’au-dessus précisé ci-dessus.

La seconde lettre était la réponse de LJJ.

JiPé X fut d’autant plus ému de la découvrir dans sa boîte aux lettres qu’il s’imaginait que Georges Van AA lui enverrait en pièce jointe dans un courrier électronique. Mais non, il y avait bien, sur le recto, ses prénom et nom, JiPé X, soigneusement écrits à l’encre violette avec des pleins et des déliés – Georges Van AA avait dû conserver de son école primaire un porte-plume, une boîte de plumes sergent-major et un encrier –, et au verso, non moins soigneusement écrits, les prénom et nom, et l’adresse précise de l’expéditeur : « Georges Van AA, au Sanglier bleu, tout en bas là-haut dans la montagne ».

Tremblant d’une émotion mal contenue, JiPé X s’installa à son bureau, prit un coupe-papier en forme de cimeterre avec une pensée pour le coupe-coupe incurvé de Georges Van AA, et le glissa sous le rabat de l’enveloppe qu’il ouvrit donc d’un mouvement sec et maîtrisé du poignet. Il retira une feuille pliée en quatre et… ô surprise ! en tombèrent trois miettes de croissant au beurre, preuve irréfutable s’il en est que la missive avait bien été écrite par LJJ. et que Georges Van AA avait jointes par pur esprit de rigueur scientifique.

En inclinant son fauteuil, il en prit connaissance sans tergiverser plus avant.

«  A GE et JE,  de la part de LJJ

D’abord, je dois dire que l’idée d’utiliser un pigeon m’a beaucoup faire rire. Dans un premier temps. Dans un second, elle a fécondé dans mon imagination que vous savez fertile, une autre idée pour un prochain film. Celle d’un pigeon dont les ailes seront en titane Ti-22 et auront une envergure de trente-deux mètres ; le corps de l’animal sera en carbone C-14 imitation tronc de palmier – il fera date, Hi ! Hi ! Hi ! – il mesurera quatre-vingt-trois mètres et pourra recevoir mille six cents passagers ; dans une séquence majeure, ils survoleront les volcans auvergnats en écoutant de la vielle à roue. Vous voyez qu’après le succès phénoménal de Nairélav (que certains folliculaires coincés se sont plu à appeler « valait rien », je vous demande un peu !), que je me consacre désormais au film intimiste qui, au fond, est ma vocation à la fois première et rentrée.

Mais j’en viens à l’essentiel : votre prétendue intervention apparemment décisive pour la réalisation du Complexe Belge du Cinéma et de votre « bonus » qui viendrait avant le film que je suis censé avoir tourné et dont le scénario qui n’est pas encore écrit va être publié par un éditeur que vous avez persuadé que j’allais le tourner…

Hum…

Je dois vous dire que je n’ai aucun souvenir de cette prétendue intervention, mais comme la mémoire est chose fragile, je vous donne le bénéfice du doute même si je doute qu’il vous soit d’un grand bénéfice Hi ! Hi ! Hi !

Tout cela me paraît relever du principe de la mise en abyme, et je pense aussitôt à la Vache-qui-Rit, ce fromage triangulaire dans une boîte ronde, dont le bovidé rieur représenté sur le couvercle porte aux oreilles deux boîtes de fromage où est représenté un bovidé rieur qui porte aux oreilles deux boîtes de fromage où est représenté un bovidé rieur etc.

Quelque appétence qu’on puisse avoir pour ce fromage, il reste que la vache représentée arbore un sourire qui, pour être sympathique, n’en est pas moins un sourire niais.

Me prendriez-vous pour une vache à lait niaise ?

J’imagine cependant qu’il y a derrière tout cela un message masqué…

Bien à vous.

Luc-Jules Jumeau. »

JiPé X laissa revenir le dossier de son fauteuil et relut la missive dont la première lecture n’était pas sans le plonger dans une grande perplexité.

Il se disait que LJJ. ne s’était pas fendu d’une telle missive pour dire seulement ce qu’il disait. Il y avait forcément un message caché par derrière.

JE (c’est moi) revient. Le coup de téléphone était donné par une agence de publicité. Comme c’est de plus en plus fréquent, c’est une affaire qui marche. J’ai du mal à m’en persuader, tellement ça paraît benêt et ridicule. Il faudra que j’essaie de m’en faire persuader par un autre.  

Pris d’un désir subit comme le sont souvent les désirs, – il n’a rien à voir avec le coup publicitaire –  je (c’est encore moi, JE, qui parle) m’approche du téléphone, lève le combiné et compose le numéro de GE qui prend aussitôt la communication sur son téléphone satellitaire.

– GE, c’est moi JE !

– JE, c’est moi GE !

– Et réciproquement !

– Et lycée de Versailles !

Nous pouffons de conserve quelques secondes.

– Trêve de plaisanterie homophonique, dis-je en recouvrant tout le sérieux qui ne me quitte jamais sauf parfois. J’ai bien reçu ta lettre par la poste et… et…

– Qu’as-tu, JE ? « Je sens, vois-tu, comme une fêlure dans ta voix. » Tu as noté l’alexandrin ?

– Oui, et en 4/8, bravo ! La fêlure, vois-tu, c’est que je n’ai plus l’habitude de recevoir de courrier enveloppé et timbré… Bref, l’émotion… Et ton écriture est si belle ! C’est plus qu’une fêlure, quasiment une brisure… Ah ! …  Mais je domine, je domine !

– Eh oui ! nous, les hommes, dominer, ça, nous savons faire ! « Savons » franco-belge, je précise.

– Si je me laissais aller à quelque humour saugrenu pour me faire mousser, je dirais que nous voilà propres ! Mais je ne me laisse pas aller et je continue à dominer. Figure-toi, GE, qu’hier, j’ai reçu une autre lettre enveloppée et timbrée ; c’était un dialogue entre MA et FRA.

– Je l’ai reçue aussi, ce matin. Ah, j’allais t’appeler quand toi tu m’appelas…  Qu’en dis-tu ?

– On dirait du Racine.

– Ah…  non, je parlais de la lettre de MA et FRA.

– Eh bien, répondrai-je, je me demande si…

– Tu sais que t’es pas mal non plus ! Il y en a douze là aussi, et le « je, je » a quelque chose d’aérien… Tu voulais dire quoi à propos de la lettre ?

– Avant, je voudrais te parler de celle de LJJ. Tu as de quoi écrire ?

– J’ai toujours mon cahier d’écolier à petits carreaux et mon petit crayon à papier coincé sur mon oreille… Je te demande une seconde… Le temps de le prendre, de le tailler d’un petit coup de coupe-coupe incurvé… de mouiller la mine avec ma langue… Je suis prêt.

– Voilà : j’ai bien réfléchi à cette histoire de Vache-Qui-Rit. Vous connaissez, à Bruxelles ?

– J’en ai mangé une fois quand j’étais petit. Et toi ?

– Moi aussi, mais plus d’une fois.

– Nous autres Belges, quand on dit une fois, on sait dire plus d’une fois… Au fait, dis-moi, tu arrivais à ouvrir les trièdres rectangles en tirant sur le petit bout rouge qui dépasse ?

– Eh non ! La plupart du temps il restait un bout de fromage dans un coin. J’allais le chercher du bout de la langue… C’est curieux… J’ai presque envie de dire que c’était le meilleur… Comme quoi, le bout de la langue… Bref, la Vache-Qui-Rit étant fabriquée à Lons-le-Saunier, il me semble qu’il faudrait voir du côté du Jura.

– Ah, merde !

– Mais, c’est une région qui est intéressante, sais-tu !

– Ce n’est pas le Jura qui est un problème.

– Tu as cassé la mine ? Ou alors… Un micocoulier ?

– Rien de tout ça ; c’est MA.

– Comment ça, MA ?

– Attends… Elle est sur le toit de la case n°9… Elle me fait des grands signes… Ce n’est pas tout à fait à côté… Ne quitte pas, je m’approche…

Je perçois nettement le craquement des branches et des feuilles sous les bottes aux puissantes semelles de GE qui martèlent sourdement le sol.

– Voilà… J’y suis presque… MA me montre son balai… Je m’approche encore…

Je perçois tout aussi nettement les paroles que GE adresse à MA d’une voix nécessairement forte puisque MA est sur le toit, donc à une certaine hauteur. «  Qu’est-ce que tu dis, MA ?… Quoi ?… Tu es sérieuse ? »

– Que se passe-t-il ? demandé-je soudain pris d’une sourde inquiétude.

– MA vient d’enjamber le manche de son balai et elle dit qu’elle va s’envoler !

– S’envoler… Comme une sorcière ?

– Ben oui, ça m’en a tout l’air.

– Mais MA n’est pas une sorcière !

– Pas à ma connaissance. Et ça fait quand même un bail qu’on est ensemble !

– Alors ça ne va pas marcher… je veux dire : ça ne va pas voler !

– MA ! crie GE, JE dit que ça ne va pas voler puisque tu n’es pas une sorcière ! Mais non pas moi, JE ! Dis, ma petite MA, dis-moi que tu n’es pas une sorcière !

– Je sais le faire quand même ! répond avec un petit rire MA que j’entends maintenant très bien et j’en déduis aussitôt que GE est juste au-dessous du toit.

– « Sais » dans le sens belge ? demandé-je encore à GE.

– Sens belge ou français elle va se crasher dans les tomates !

– Au fait, elles ont donné cette année ?

– Oui, surtout les noires de Crimée et les cœurs de bœuf… Tu imagines le tableau ?

– Oui… Elles ne seront pas récupérables… Un gros pépin… Elle en est où ?

– Elle s’avance… Elle tient fermement son manche à balai… Je dois dire qu’elle a fière allure, ma MA, avec son fichu noué sous le menton qui flotte au vent des Cévennes… Elle est près du bord, maintenant… Je la sens toute frémissante… FRA ne serait pas là, par hasard ?

– Et non, elle est allée casser quelques briques à son cours de Takatapé.

– Toi, tu n’as pas une idée pour aider, JE ?

Je me creuse un instant.

– Demande-lui s’il y a un pilote dans sa famille.

– Ça pourrait aider, tu crois ?

– On dit dans les livres que les pilotes tirent ou poussent le manche à balai…

– Dis, MA ! JE demande… mais non, pas moi, Je ! Il demande s’il y a un pilote dans ta famille.

– Non. Seulement un marin d’eau douce, et sur la péniche des polars de Simenon.

– T’as entendu, JE ?

– Oui. (Je me creuse à nouveau… Mais j’ai beau me creuser, je ne vois pas comment un marin de la péniche des polars de Simenon pourrait aider MA qui veut s’envoler du toit de la case n°9…) Au fait quelle hauteur, GE ?

– Attends… Je cherche dans mon cahier à petits carreaux…

 Je perçois nettement le frottement humide du doigt sur la langue, le bruissement des feuilles à petits carreaux pivotant sur la spirale métallique du cahier d’écolier.

– Où j’ai bien pu fourrer les cotes ?… Je les ai refaites il n’y a pas si longtemps en utilisant le mètre de couturière de MA.

– Comme pour creuser ta tranchée.

– Oui, j’ai égaré mon mètre à ruban.

– Et… où en es-tu de ta tranchée ?

– Je l’ai rebouchée. J’ai vu ce que je voulais voir… . Ça confirme ce que j’ai lu… L’enfer !… Je cherche… Ah, j’ai trouvé le répertoire des cases… Alors, case n°1… n°2…  Et toi, tes explosifs et ton terrorisme ?

– Bah, je vais peut-être en faire tout un roman.

– Figure-toi que moi aussi… Peut-être même plusieurs … Case n°3… n°4…

– Que fait MA ?

– Elle est presque au bord du toit… Elle va faire son point fixe… Voilà… case n°9 : un mètre vingt-six du côté du talus, cinq mètres-douze de l’autre côté.

– Elle est de quel côté ?

– Pas du côté du talus !

– Quelle est la direction du vent ?

– Est-nord-ouest/ouest-nord-est… Un vent tournant… Pour le moment, elle l’a en face quoiqu’un peu sur le côté et par derrière…

– Explique-lui qu’elle a tout intérêt à décoller du côté du talus… Comme ça, elle l’aura dans le dos…

– Dites-donc, dit MA d’une voix forte, est-ce que vous me prenez pour une gourde ? Au fait, où est FRA ?

– JE m’a dit qu’elle est à son cours de Takatapé. Quand revient-elle ? me demande GE.

– D’ici à trente minutes, réponds-je.

– MA ! JE dit qu’elle revient dans cinq minutes à peine ! crie GE

– Mais, GE, j’ai dit trente, murmuré-je dans le combiné.

– Ici, nous n’avons pas de montre. Alors cinq ou trente minutes, c’est du pareil au même, murmure en retour GE.

– Qu’est-ce que fait MA, maintenant ?

– Elle s’est assise sur le bord du toit, toujours aussi frémissante, avec un petit sourire mutin, celui qu’elle arbore quand elle mijote quelque chose, et pas seulement dans la cuisine.

– Je vais regarder par la fenêtre si je vois arriver FRA. Tâche d’occuper MA pendant ce temps. Je te rappelle.

Sitôt dit, sitôt fait, je vais ouvrir la fenêtre de la rue et me penche pour voir si FRA n’arriverait pas déjà, au cas où elle aurait cassé ses briques plus rapidement que prévu.

Ce n’est pas elle que je vois, mais des gens attroupés qui regardent en l’air en faisant des commentaires. Quand ils me voient, ils pointent leurs index en direction du toit et je suis pris d’un affreux pressentiment. Est-ce que FRA, comme MA, se prendrait pour une sorcière ? Il faut, me dis-je avec courage et détermination, que j’aille affronter la réalité en face.

Sitôt dit, sitôt fait, et me voici dehors, levant mes yeux vers le faîte. FRA est là-haut qui donne des coups de paume sur des briques qu’elle a montées je ne sais comment et qu’elle réduit en morceaux. Quand le coup de paume est particulièrement réussi, les badauds applaudissent. La dernière brique cassée, la voici qui prend le balai qu’elle avait appuyé contre la cheminée… qui balaie les morceaux des briques qu’elle met dans un sac poubelle noir à fermeture coulissante jaune… qui nettoie tout bien propre… et qui, son ménage terminé, ça y est ! se met à califourchon sur le manche après avoir noué un fichu noir sur sa tête qui flotte lui aussi au vent des Cévennes. Toute frémissante, elle aussi, elle a fière allure et un petit sourire mutin qu’elle arbore elle aussi quand elle mijote et pas seulement dans la cuisine, elle aussi, ou elle non plus.  

– Elle va s’envoler ! hurle la foule hystérisée.

J’appelle aussitôt GE.

 (à suivre… le dernier épisode, comme je l’ai annoncé dans le titre !)

Rencontre cévenole en mode absurde… encore que (12)

Il est dix-sept heures, en ce sixième jour quand le téléphone sonne alors que MA est en train de finir de balayer le dernier de ses toits. Elle saute prestement à terre en évitant une branche de micocoulier et prend le combiné.

– Oui ?

– MA ?

– FRA ?

– Oui, c’est FRA, MA.

– T’as une drôle de voix, tu sais !

– Ben, c’est que… Depuis l’autre nuit où on a construit le pigeonnier circulaire et regardé Drôle de drame, je trouve que JE est très bizarre.

– Figure-toi que j’allais t’appeler parce que GE, lui aussi, est très bizarre.

– Ah… Comment se manifeste sa bizarrerie ?

– Il creuse une tranchée à la limite de notre territoire.

– Une tranchée…  pour de vrai ?

– Pour de vrai. Et JE, qu’est-ce qu’il a de bizarre ?

– Il creuse, lui aussi.

– Une tranchée ? Dans l’appartement ?

– Non, lui, il creuse dans les explosifs, et pas que sur internet !

– Oh ! Tu veux dire que c’est aussi pour de vrai ?

– Pour de vrai. Il y a deux jours, il est allé dans le magasin du coin de la rue près de chez nous, tu vois ?

– La rue du boulanger qui fait des kouglofs ?

– Et le pain d’épeautre qu’on mange le matin au petit-déjeuner, avec du beurre doux et du beurre demi-sel qu’on tartine avec un petit couteau de Laguiole.

– Je me rappelle que JE a puissamment expliqué tout ça… Si je ne me trompe, le magasin du coin de la rue vend des articles de pêche, de la coutellerie et aussi des épuisettes pour aller taquiner les petits poissons de la rivière ?

– Tout juste. Eh bien, figure-toi que JE y est allé pour acheter des pétards de carnaval, qu’il les a vidés de leur poudre et qu’il se livre à de savants pesages sur notre balance de pâtisserie. Le même modèle que celle que vous avez utilisée pour peser les deux tonnes, soixante-douze kilos et trente-six grammes de briques.

– Trente-cinq grammes, exactement.

– Tu as raison, on n’est jamais assez précis. Surtout quand on manie des explosifs. Mais, dis-moi, GE, il en est où de sa tranchée ?

– Il est descendu à quatre-vingt-deux centimètres pour le moment. Il mesure la profondeur avec mon mètre de couturière qu’il va falloir que je lave au savon noir, tu penses, avec toutes les saletés qu’on peut trouver dans les tranchées !

– Il a prévu de descendre jusqu’à combien ?

– Un mètre quatre-vingt-sept. Comme ça il pourra aller et venir sans être vu des lignes ennemies.

– Des lignes ennemies… ?

– « Des lignes ennemies comme si » pour reprendre son expression. Ce qui m’inquiète, c’est qu’il ne taille plus les micocouliers. Avec mon petit sécateur, je fais ce que je peux, mais un sécateur, ce n’est pas un coupe-coupe incurvé, je ne t’apprends rien, et pouis j’ai mes toits ! Bref, on frôle l’envahissement. On va finir par être bouffés par la luxuriance. Et JE, à part les explosifs ?

– Rien. Il ne s’occupe plus ni du pain ni des huîtres !

– Quoi ? Il ne va plus chercher ses vingt-quatre huîtres plus deux du vendredi matin chez le conchyliculteur qui vient tout exprès de Mèze ?

– Non ! C’est te dire ! Le vendredi on en est réduits aux sardines en boîte… Elles viennent de Douarnenez. De père en fils depuis 1476.

– Nous, on aime bien celles de Saint-Guénolé. De mère en fille et depuis 1475. Il paraît que c’est un bon millésime. Il y a aussi la conserverie du Guilvinec. Peut-être qu’il faut dire de Le Guilvinec ? Là, c’est plutôt les pâtés. Mais à quoi bon acheter du pâté de cochon breton quand on a tous ces sangliers cévenols sous la calandre !

– Sans parler des châtaignes pour aller avec ! Dis, MA, qu’est-ce qui leur arrive, à ton avis, à nos hommes ?

– Je m’interroge… J’ai pensé aux perturbations hormonales de l’andropause, mais ils ont passé l’âge…

– Oui… GE nous a semblé très préoccupé par la guerre de 14… Il ne supporte pas bien le discours de l’histoire officielle… Ses moustaches, qu’il a fines et bien taillées soit dit en passant, en frémissent quand il nous en parle et il se mettrait presque en colère… Il est préoccupé et indigné par le sort des simples soldats, ceux que les chefs envoyaient se faire massacrer.

– Et il y en a eu dans sa famille.

– Ceci explique peut-être bien cela…

– Peut-être bien…  Et JE nous a semblé très préoccupé par le terrorisme, les gens qui se font exploser… Est-ce qu’il y a eu du terrorisme dans sa famille ?

– Au sens où on l’entend habituellement, non, mais dans un sens lacanien, si on regarde du côté de sa mère… Peut-être bien !

– Ceci explique peut-être bien aussi cela…

– Peut-être bien…

– Et puis, il y a leur histoire à propos de LJJ… Tu y comprends quelque chose, FRA ?

– Rien du tout ! J’ai trouvé intéressante cette nuit passée à construire ensemble un pigeonnier de style roman auvergnat de la fin du 12ème siècle en mangeant des moules et des frites et en buvant du vin de Moselle, mais pour le reste…

– C’est comme moi. Au fond, tu poses la question de la fin et des moyens, c’est ça ?

– Oui, c’est bien de passer du temps ensemble, même si le pigeonnier ne sert à rien d’autre qu’à passer du temps ensemble.

– C’est le plus important, je suis d’accord… Ah, je n’entends plus le bruit sourd et rythmé de la pioche de GE… Soit il a atteint la cote – 187, soit il se repose en buvant un peu d’alcool dans le casque de Hans.

– Le casque de Hans ?

– Il ne vous a pas raconté ?

– Non.

– Eh bien, ce sera pour notre prochaine rencontre. Qu’est-ce que tu crois qu’ils vont vouloir nous construire ?

– J’espère pas un pigeonnier ! A force de tourner dans le même sens, j’ai fini par ressentir comme un vertige… ça me rappelle ma première valse… la remise des prix au CM2… mon tout premier amour… Je l’appelais mon biquet… Il s’appelait Anatole… Mais qu’est-ce que j’entends ? Est-ce que ce n’est pas de la musique de vielle à roue ?

– On dirait bien…

– En tout cas, pas tout à fait de la musique de par ici.

– Attends, FRA, je vois GE qui sort de sa tranchée comme s’il montait à l’assaut et qui arrive en courant avec de grands gestes… Il tient quelque chose dans ses mains… Oh, c’est le pigeon qui est revenu ! Il pleure de joie !

– Il doit être content de retrouver ses Cévennes ! La vie parisienne, avec toute la pollution, merci bien !

– Ce n’est pas le pigeon qui verse d’abondantes larmes de joie, c’est mon GE !

– Je me doutais bien que c’est un grand émotif.

– Le pigeon a rapporté une missive… GE me dit qu’elle est de LJJ… J’ai sorti mon petit mouchoir en batiste de Cholet pour essuyer les larmes qui perlent encore et qui font des auréoles sur le papier… D’ici qu’on ne puisse plus lire !

– Quelle intensité dramatique ! J’en suis toute bouleversée, MA !

– Moi aussi, j’ai le cœur qui tressaute… GE vient d’arrêter la musique… LJJ a cru bien faire en renvoyant le pigeon avec du folklore auvergnat… Il ne doit pas savoir où se trouvent exactement les Cévennes.  

– Vous êtes sûrs que la lettre est bien de lui ?

– GE a qui je transmets ta question m’assure que oui. D’abord, il y a la signature illisible, et puis on a trouvé des miettes de croissant dans les plumes.

– Alors, il n’y a pas de moindre doute.

– GE me dit encore qu’il va envoyer la lettre à JE.

– Je vais l’en informer de ce pas.

– C’est mieux que d’un autre ! Et pouis, on fait comme on a dit ?

– Mais oui !

– Ui ? Arturo ?

– Ah non, par lui ! Oui !

Et elles pouffent irrésistiblement de conserve.

(à suivre)

 

 Rencontre cévenole en mode absurde… encore que (11)

Soixante-dix-sept minutes trois-quarts pile plus tard, deux mètres de mur en plus et trois micocouliers en moins – GE ne se sépare jamais de son coupe-coupe incurvé –, nous sommes de nouveau assis sur nos souches, serrés autour de la bachole de frites et de la marmite de moules marinières.

– Alors, la localisation de LJJ ? lance GE en plongeant hardiment sa main dans la bachole.

– Tout en tournant avec mes briques, j’ai trouvé quelque chose, lancé-je à mon tour en faisant taire la voix qui, dans mon tréfonds, me répète que je me lance beaucoup ces derniers temps, ainsi que je l’ai déjà signalé un peu plus haut. Voici : comme on est sûr que LJJ. est à Paris puisque tous les gens importants sont à Paris à cause de l’incognito et qu’il est quelqu’un d’important, on persuade le pigeon qu’il va voler au-dessus de New-York. Ah ! Quel rapport ? vous demandez-vous avec une surprise que je vois non dissimulée. Voici : avec les lanières de cuir que j’utilisais pour mes cale-pieds de vélo avant les pédale automatiques, nous fixons sous les ailes du pigeon un lecteur de CD avec l’enregistrement du morceau de musique intitulé « A bird in New-York », composé pour le film de LJJ  Noél avec un accent aigu ; nous fixons aussi avec une autre paire de lanières – j’en avais un double jeu au cas où il y en ait une qui casse, on ne sait jamais – un amplificateur de 1000 watts, une enceinte… mais non ! je parle de haut-parleurs intégrés, à deux voix et un programmateur. Auparavant, nous aurons calculé le temps qu’il faudra au pigeon pour se rendre au-dessus de la capitale. Tu pourras nous calculer ça, GE ?

GE hoche la tête en montrant de son index sa calculette électronique à calcul intégral et son crayon calé sur son oreille.

– Quand le pigeon arrive au-dessus de Paris – il faudrait qu’il y soit vers 7 h 30, c’est l’heure à laquelle LJJ va chercher ses croissants au beurre chez son boulanger de quartier – le lecteur se met en route et la musique se déverse à flots dans les rues de la capitale. LJJ entend, lève la tête en se disant « Tiens, je connais cette musique ! » ce qui permet au pigeon de le reconnaître puisque nous lui aurons fait voir sa photo pendant la séance d’hypnose. Il descend alors en piqué, et lâche la missive quand il passe en rase-mottes au-dessus de la tête de LJJ qui s’en saisit et dit : « Tiens, qui c’est qui m’écrit ? ». Et hop, le tour est joué ! Qu’en dites-vous ?

– Ce que j’aime, dans ce protocole, dit MA, c’est la rigueur scientifique. On voit que tu as été aux écoles, JE !

Je rougis, mais la nuit masque cette érubescence somme toute légère.

– Allez, on retourne tourner, lance encore GE.

L’aurore aux doigts de rose émerge à l’horizon quand nous posons la dernière tuile du toit qui couvre la coupole sur trompes que nous avons bâtie pour terminer le pigeonnier qui a ainsi une vague allure d’église de style roman auvergnat de la fin du 12ème siècle, aux alentours de 1193 (après J-C) environ.

– Nous pourrons toujours le faire visiter comme une vieille chapelle quand il sera désaffecté, dit FRA.

– Alors, il faudra y mettre des crottes, parce qu’il y a toujours des déjections de pigeon dans les vieilles chapelles désaffectées et le nôtre n’aura pas eu le temps d’en faire assez, ajoute MA.

Nous nous reculons de quelques pas pour contempler notre grand-œuvre en hochant la tête avec une fausse modestie dont nous ne savons (sens belge) pas savoir (sens français) dans quelle mesure elle est ou non feinte, pris que nous sommes (oui, non je n’aime toujours pas trop cette construction) par une émotion que comprendront aisément ceux qui ont déjà construit un pigeonnier une nuit de pleine lune.

Nous restons là, dans la contemplation muette du labeur accompli, quand brusquement se réveille la faim que nous ne percevions pas, pris que nous étions (oui, bon, d’accord !) par l’accomplissement de notre tâche circulaire et ardue.

MA esquisse un sourire.

– En prévision de ce moment, et compte tenu du fait qu’il allait rester du vin blanc puisque je subodorais que nous boirions avec une sage modération, j’ai préparé une tête de veau, au cas où. Qu’en dites-vous ?

– Une tête de veau au cas où… sauce gribiche ? s’enquiert FRA, l’œil brillant de la même convoitise que MA pour les frites.

– Et avec quelques pommes de terre mona-lisa simplement cuites à l’eau de notre source parfois chichiteuse, opine MA.

– Et après, j’irai chercher le pigeon de l’autre côté de la montagne, annonce GE.

– J’irai avec toi, ajouté-je en pensant à la descente en rappel et à la remontée en corde à nœuds.

– Pendant, que MA fait réchauffer la tête de veau, ajoute GE, JE et moi, nous allons installer dans le pigeonnier un écran pour projeter Drôle de drame au pigeon et à nous-mêmes. Et aussi des sièges escamotables en velours rouge et un distributeur de pop-corn. Il devrait aimer ça.

– Je le mettrai sur mes genoux que j’aurai protégés d’un linge et je lui caresserai les plumes, dit MA.

C’est une douce attention qui diminuera le risque qu’il se croie pris pour un pigeon, approuvé-je d’un air entendu.

– Et moi, pendant que vous l’allez quérir par-delà les abrupts monts, j’aiderai MA à préparer sa tête de veau, dit FRA, l’air de presque rien.

  Chapitre 3 – La tranchée et les explosifs

Nous sommes rentrés de notre nuit de maçonnerie pigeonnière [et hop ! l’audacieux néologisme poétique devient prosaïque !] alors que l’aurore étirait ses doigts de rose à l’horizon comme je l’ai dit mais en oubliant de préciser : du côté de l’est, comme elle le fait habituellement.

GE et moi étions allés quérir le pigeon de conserve par-delà les abrupts monts et, après l’avoir introduit dans le pigeonnier de style roman auvergnat, nous avions, comme de bien entendu, regardé Drôle de drame – entre deux becquées de pop-corn, le pigeon avait versé une larme au moment où Michel Simon chante Dormez, dormez, petits pigeons – tandis que nous, nous  dévorions à belles dents – ce qui est préférable à « à laides dents » dont la prononciation peut prêter à confusion quand on pense aux bébés qui regardent le sein de leur maman et demandent où est le lait  – la tête de veau sauce gribiche de MA avec force lampées de vin blanc de Moselle. Après quoi, toujours comme de bien entendu, nous avions hypnotisé le pigeon et décidé d’attendre un ou deux jours avant de l’expédier, le temps qu’il soit totalement convaincu qu’il allait survoler New-York alors qu’il serait programmé pour survoler Paris, comme je l’ai déjà expliqué, et aussi qu’il s’habitue aux lanières de mes cale-pieds de vélo et au poids de la chaîne haute-fidélité qu’il devrait transporter pour que puisse être  diffusée assez fort la chanson qui ferait lever la tête de LJJ au moment où il irait chercher ses croissants comme je l’ai encore déjà expliqué, ce qui permettrait au pigeon de plonger en piqué pour déposer la lettre, comme je l’ai toujours et encore expliqué, ce qui ferait dire à LJJ « Tiens, qui c’est qui m’écrit ? ».

Etant donné que le pigeon n’avait jamais quitté les Cévennes, il n’y avait aucun risque qu’il s’étonnât de voir apparaître sous ses ailes la tour Eiffel, Notre-Dame-de-Paris ou encore le zouave du Pont de l’Alma, puisqu’il ignorait jusqu’à leur existence. Il se dirait seulement « Tiens, à New-York,  il y a une tour Eiffel pointue en fer, une cathédrale de du douzième siècle et un zouave en pierre avec les pieds dans l’eau de la Seine ! Ah, je vais te leur en boucher un coin à mes potes ailés des Cévennes ! » Donc aucun risque qu’il ait l’impression d’être pris pour un pigeon.

En attendant, je devais travailler au teasing, à l’aguichage, comme dit GE.

Un jour passe, puis un autre, puis un autre, puis encore un autre…

(à suivre)

Rencontre cévenole en mode absurde… encore que (10) 

Après avoir fait un nœud bien serré à notre estomac, nous abordons les trente kilomètres des routes étroites, sinueuses, gravillonnées, accidentées, vertigineuses, creusées on se demande bien pourquoi de nids de poules – nous n’y avons jamais vu la moindre poule ni le moindre poussin ni le moindre œuf – nous parvenons à hauteur de l’immense territoire sauvage au fin fond duquel GE et MA ont bâti leurs cases en dur.

Tout de treillis revêtu et les manches de la chemise verte constellée de cacas d’oie remontées sur ses puissants avant-bras, GE nous attend à l’entrée de la piste, nonchalamment appuyé contre son 4×4 rehaussé, à double carénage avant spécialement installé pour cogner les sangliers. Nous nous sommes annoncés trois quarts d’heure auparavant en tirant avec un fusil spécial une fusée bleu pervenche qui a normalement dû éclater au-dessus du hangar où sont alignées les douze 4L Renault de collection. Chacun des amis de GE et MA s’est vu attribuer une couleur pour s’annoncer. Nous, c’est le bleu pervenche. Nous avions le choix entre bleu pervenche et rose fuchsia. J’ai fait observer que ce bleu pouvait ne pas être toujours bien visible dans l’habituel bleu du ciel des Cévennes, mais FRA qui aime le bleu l’a choisi quand même [oui, mais là, c’est elle qui l’a dit !]. Il nous suffirait de venir quand il y a des nuages ou qu’il fait sombre, dans le cas où il y aurait d’autres projet de maçonnerie et aussi dans le cas où il n’y en aurait pas,  parce qu’il est tout à fait possible de créer d’amicales relations humaines sans construire des pigeonniers les nuits de pleine lune. Et puis, le rose fuchsia posait aussi un problème les soirs de coucher de soleil rose fuchsia. Le vert pomme aurait été mieux mais il avait déjà été pris.

Les effusions passées, GE démarre le huit cylindres en ligne dont le bruit évoque un réacteur de Boeing 747 au décollage. Il tourne d’une main souple le volant qu’il n’hésite pas à lâcher pour passer les huit vitesses et laisse à l’extérieur son bras gauche dont la main tient le coupe-coupe incurvé pour tailler les micocouliers qui ont recommencé à envahir la piste.

Deux sangliers plus tard, nous arrivons près de la première case en dur où nous attend MA.

Les effusions passées, nous décidons de nous mettre aussitôt à la construction de l’ouvrage qui devra abriter le pigeon voyageur que nous prête la nièce au douzième degré du côté de chez MA et de l’autre côté de la montagne. Ou alors le neveu, je ne sais plus au juste.

La première question à résoudre est de type socio-économique. Pour en discuter, nous nous asseyons donc en rond sur des souches de micocoulier et nous nous penchons légèrement en avant en appuyant nos coudes sur nos cuisses pour concentrer notre réflexion.

Comme la tâche à accomplir n’est pas de grande ampleur encore que quand même (et m… !) un peu, nous décidons cependant de ne pas créer de comité d’entreprise et de ne pas nous constituer en section syndicale puisque l’hypothèse d’une délocalisation de l’entreprise en Roumanie est peu probable, comme est peu probable aussi une grève avec occupation de l’outil de travail. GE note soigneusement ces décisions prises à l’unanimité sur son cahier à petits carreaux en n’oubliant jamais de mouiller de sa langue le bout de son crayon à papier.

Quant à la méthode et aux conditions de travail proprement dites – très proprement même, oui, tous et chacun s’exprimant avec des mots bien choisis, nets et sans vulgarité –, nous convenons après un fructueux échange nourri de nos souvenirs de l’histoire du loup et des trois petits cochons, de monter un pigeonnier circulaire près du tas des deux tonnes soixante-douze kilos et trente-cinq grammes de briques.

Nous procèderons en faisant une ronde et en chantant « Rondin picotin, la Marie a fait son pain, pas plus gros que son levain, son levain était moisi, son pain n’a pas réussi, tant pis » sans toutefois nous accroupir à la fin comme font les petits enfants, mais en prenant au passage une brique que nous poserons chacun notre tour après l’avoir trempée dans le mortier qu’a préparé MA de la main gauche pendant qu’elle faisait frire de la main droite les pommes de terre importées de Belgique pour l’occasion. MA est très habile de ses deux mains. Ainsi montera progressivement le pigeonnier.

Après un essai pour de faux que nous accomplissons après avoir retourné le sablier que MA utilise pour cuire ses œufs à la coque, nous constatons par une pesée précise sur la balance à pâtisserie du sable écoulé et du sable restant, qu’un tour complet durera approximativement cinquante-deux secondes et demie. GE, qui a apporté sa calculette électronique à calcul intégral et qui tapote sur les touches après avoir calé son crayon sur son oreille droite, nous informe que nous ferons une pause casse-croûte toutes les soixante-dix-sept minutes trois-quarts pile : au menu, moules marinières, frites et vin blanc que nous boirons avec une sage modération pour conserver sa régularité à la rotondité. Il y aura aussi du pain croustillant, sinon je ne parlerais pas de casse-croûte.

Sitôt dit, sitôt fait.

Le lendemain, pour célébrer ce moment de romantisme et de mortier, mes cheveux flottant librement au vent et les mains calleuses, je composerai ce tercet : « Nous chantions alors la comptine à quatre voix / notre chant s’élevait sous la voûte étoilée / tandis que s’empilaient les briques pigeonnières. [pigeonnière n’existait pas avant que je ne l’inventasse. Comme on le sait, la poésie autorise toutes les audaces.]

De temps en temps et d’un coup sec, FRA porte un atemi sur une brique pour ne pas perdre la main.

Pendant une des pauses casse-croûte, GE pose deux questions essentielles : comment localiser LJJ et comment programmer, s’il ose dire, le pigeon ?

Je propose de commencer par la programmation, si j’ose dire, puisque, là, c’est moi reprend l’expression qu’a utilisée GE s’il osait dire, du pigeon, en précisant que j’ai une idée.

– Sais-tu nous la dire ? s’enquiert MA, en jetant un dernier coup d’œil sur la frite dodue qu’elle tient entre le pouce et l’index avant de la croquer.  

FRA et moi sourions sous cape – nous nous en sommes recouvert les épaules au moment du casse-croûte pour éviter les contrecoups frissonnants de la fraîcheur nocturne qui ne cesse de tomber – parce que nous avons abordé ce point dans la voiture, en venant.

– Vas-y, FRA, dis-leur ! lui dis-je sans cesser de sourire sous ma cape tout en ouvrant de la pointe de la lame de mon laguiole – je l’ai acheté à Laguiole en même temps que le petit couteau à beurre, chez l’artisan dont j’ai précisé, il y a déjà quelques jours, que sa boutique était à droite quand vous avez la grande place sur votre gauche, vous vous rappelez ? – que je loge toujours dans une des mes poches au cas-où ; ici, au cas où une moule aurait refusé de s’ouvrir.

– Connaissez-vous le film Drôle de drame, de Marcel Carné, dialogues de Jacques Prévert avec dans les rôles principaux, Louis Jouvet, Michel Simon, Françoise Rosay, Jean-Louis Barrault et Jean-Pierre Aumont ? demande donc FRA.

GE qui tient son verre et MA une autre frite dodue entre le pouce et l’index se consultent du regard.

– Il y a longtemps… N’est-ce pas un film un peu… bizarre ? dit MA.

– Bizarre, c’est le mot, confirme FRA, mais ce n’est pas pour la bizarrerie que nous vous en parlons, non, mais pour la chanson que chante Irwin Molyneux, joué par Michel Simon : « Dormez, dormez, petits pigeons ! »

– Oui, oui, oui, roucoule malicieusement MA.

– « Demain, les cloches de Londres vous réveilleront ! Dormez, dormez, petits pigeons ! »,  complète FRA de sa voix de contralto riche en vibratos.

– Le plan est simple, reprends-je : on fait voir le film au pigeon, sans quoi il ne comprendra pas les tenants et les aboutissants de la chanson, et il risque alors de nous roucouler, sérieusement lui, précisé-je pour MA, un « Comme c’est bizarre ! » ; quand il l’a écoutée, on te l’hypnotise, on te lui indique l’endroit où il devra déposer la missive, on te le réveille, et hop, le tour est joué !

– Gé-ni-al ! s’écrie GE en reposant son verre vide. Mais, à propos de tour, si on veut finir avant l’aube, il faut se remettre à tourner illico presto, andante con moto et aussi allegretto. Nous reprendrons notre colloque relatif à l’endroit que devra survoler notre pigeon voyageur lors du prochain casse-croûte.

Sitôt dit, sitôt fait. Nous reposons nos capes puisque nous n’avons plus besoin de rire dessous, et, entonnant derechef la comptine du pain au levain moisi qui n’a pas réussi, nous reprenons notre ronde de briquetiers ponctué de quelques atémis portés par FRA sur les briques pour ne pas perdre la main.

(à suivre)

Rencontre cévenole en mode absurde… encore que (9) 

              Chapitre 3 : le messager

J’ai mal dormi avec des rêves toujours aussi étranges et pénétrants. Cette fois, c’était des objets qui voltigeaient dans l’air et qui ressemblaient quand même (c’est de plus en plus compulsif, il va falloir que je me décide à consulter un addictologue !) à ces avions en papier plié de forme triangulaire que les petits enfants facétieux s’envoient dès que le maître a tourné le dos pour effacer le tableau à grands coups d’éponge humide avant d’écrire à la craie en attaché et avec les pleins et les déliés « Leçon de grammaire » ou « Leçon de choses », ça dépend.

J’en ai parlé à FRA tandis que nous tartinions de conserve (nous aussi, nous faisons beaucoup de conserve) et de beurre le pain d’épeautre que j’avais pris la précaution de sortir la veille au soir du congélateur – nous sommes dimanche et je rappelle que le boulanger ne cuit pas d’épeautre ce jour-là.

– Peut-être voudrais-tu envoyer quelque chose à quelqu’un ? suggère-t-elle en détachant de la motte du bout arrondi du couteau beurrier de Laguiole une fine pellicule de beurre doux, et, la précision a son importance, alors qu’elle ignore la teneur postale, si j’ose dire, de mon échange téléphonique avec GE et MA – elle était à sa séance quotidienne de Takatapé, un art martial où l’on s’entraîne à casser les briques d’un coup de main –  dont je ne lui ai révélé que la crise émotionnelle et sanglotante.

Je finis mon petit-déjeuner en laissant mijoter dans mon tréfonds cette question-suggestion, persuadé qu’il en sortira quelque chose.

Et le fait est qu’une heure plus tard, j’empoigne à nouveau le combiné que je lève pour taper sur les touches.

GE me répond avec son téléphone satellitaire vert caca d’oie – j’ai oublié de préciser qu’il a préféré cette nuance au vert caca de canard qui tire un peu trop sur le jaune et qui dissimule moins sous le vert des frondaisons.

– M’entends-tu ? Où es-tu ? Que fais-tu ?

– Rien que de très ordinaire. Je coupe au coupe-coupe incurvé les repousses des micocouliers qui ont la fâcheuse tendance à envahir la piste. Ceux-là, si je les laissais faire !

– Voici la solution que j’ai trouvée pour résoudre le problème de l’envoi de la missive à LJJ dont nous ignorons l’adresse et que nous répugnons à tenter de joindre au Complexe Belge du Cinéma à cause des incertitudes du dépouillement dans une entreprise pleine de secrétaires. Dans ta forêt profonde, as-tu de quoi écrire ?

– J’ai toujours sur moi un cahier d’écolier de deux cents pages à petits carreaux et un petit crayon que je taille avec mon coupe-coupe incurvé avant de mouiller le bout de la mine avec ma langue. C’est le savoir-faire belge.

– Chez nous, on n’utilise pas l’expression pouvoir-faire.

– J’ai dit savoir-faire !

– Oui, mais le savoir belge, c’est aussi le pouvoir. Il y a comme une ambiguïté.

– Pour vous, oui. Nous autres Belges avons une grande plasticité intellectuelle. Sans parler de notre dextérité au coupe-coupe incurvé : c’est pour te dire que  mon crayon est taillé et que… [j’entends un léger bruit de succion]… voilà, je viens de mouiller le bout de la mine.

– Alors je me lance, continué-je tout en me disant in petto que je me lançais beaucoup ces derniers temps. Or donc, voici : nous sommes d’accord pour ne pas envoyer la missive par la poste à l’adresse de LJJ puisque nous ne la connaissons pas. Et puis, si nous le faisions quand m…

Je ne parviens pas à étouffer tout à fait un méchant juron.

– Tu as un souci, JE ?

– Rien de grave, enfin je suppose : je n’arrête pas de dire quand même ou tout de même, je ne sais pas si tu as remarqué ?

– Bien sûr. On en parlait encore hier matin avec MA. Je pense que tu crains de ne pas être aimé. Ou alors de ne pas aimer assez. Je te dis ça pour t’aider.

– C’est pas idiot… Où tu as trouvé ça ?

– Oh, dans le soixante-dix-huitième séminaire de Lacan. Je viens de le terminer.

– Faudra que j’essaie. Bon. Je disais que le facteur dont nous avons la preuve indubitable qu’il ignore l’adresse puisqu’elle n’est pas dans le Bottin, ne pourrait pas distribuer la lettre.

– Une seconde… Voilà… Je remouille la mine… Voilà, c’est noté… Ah, merde !

– Elle s’est cassée ?

– Non, c’est pas ça… C’est juste qu’une branche de micocoulier s’est faufilée pendant que je notais. Attends voir que je te lui donne un coup de coupe-coupe incurvé…

J’entends nettement le bruit que fait l’instrument tranchant quand il fend l’air avant de fendre la branche. 

– Je continue ?

– Oui. Je note de la main droite en tenant le coupe-coupe incurvé de la main gauche, en coinçant le téléphone satellitaire entre mon épaule et mon oreille droite et en surveillant tout ce qui bouge autour de moi à 380°. Toujours le savoir-faire belge. Je t’écoute, JE.

– Compte-tenu de ces conditions extrêmes, tu ne t’étonneras pas que je parle d’un débit lent.

– Non, d’autant que le débit lent, ici, nous connaissons ! Ah, ah, ah !

GE pouffe, comme avait pouffé MA, en évoquant le débit lent de l’eau de la source, parfois chichiteuse, qui alimente les lavabos, éviers, douches et baignoires des cases en dur de la propriété.

– Donc, reprends-je, nous éliminons l’envoi postal. M ais, sachant, d’une part, que le pneumatique n’existe plus, non plus que, d’autre part, le sémaphore et que, dans une troisième part, le tam-tam ou les signaux de fumée n’autorisent pas les nuances de la missive, que nous reste-t-il ?

Je laisse passer quelques longues secondes pour donner plus de piment à la réponse qui va jaillir comme la source d’eau pure au milieu du désert quand on croit que tout est perdu.

– Il nous reste le pigeon !

J’entends un cri à l’autre bout du fil.

– Une autre branche de micocoulier, GE ?

– Non, je surveille. Là, c’est seulement la mine qui a cassé. J’ai trop appuyé.

– L’émotion ?

Je perçois comme un reniflement.

– Oui. Le pigeon voyageur me renvoie à la guerre de 14-18. Des poilus Van AA combattirent dans des tranchées belges… Je pense que ton idée les ravirait, s’ils t’entendaient.

– Peut-être qu’ils entendent… Qui sait ? On ne sait jamais savoir, même si on sait. J’espère être clair. Enfin bon. Maintenant il nous faut un pigeon. En as-tu dans ta propriété ?

– Hélas, non !

– Ah… Bigre…

– Attends… Je connais quelqu’une qui… dont le beau-frère connaît la cousine de l’oncle de la belle-sœur d’une nièce lointaine… ou plutôt d’un neveu.

– On ne dispose de pas beaucoup de temps !

– Lointaine dans le degré de parenté, du côté de chez MA. Pour ce qui est de la distance matérielle, elle habite juste de l’autre côté de la montagne, dans une hutte. Attention ! une hutte maçonnée avec l’eau sur l’évier et tout et tout ! On y descend en rappel.

– L’accès n’est donc pas sans danger…

– Oh, non, elle change les cordes tous les trois ans. Il suffit de se laisser glisser. C’est la remontée qui est un peu plus longue, mais elle a mis une corde à nœuds. Il semble me rappeler qu’il y a un pigeonnier. Je te mets en stand-by et je l’appelle pour être sûr. Tu veux un peu de musique d’ambiance pour attendre ?

– Qu’est-ce que tu as ?

– Actuellement, l’air pour biniou et guimbarde composé pour les noces de Louis XII et d’Anne de Bretagne.

– J’aime bien la musique royale, surtout avec du biniou.

– J’envoie. Je te reprends tout de suite après.

En écoutant cette musique quand même très différente de l’air de Lohengrin qu’on joue habituellement dans les mariages anglo-saxons quand la future mariée entre au bras de son père tandis que le futur marié la regarde approcher avec un œil gourmand, je me laisse aller à imaginer les figures d’une danse actualisée aujourd’hui dans ce qu’on appelle le hip-hop syncopé, et la guimbarde m’évoque un film de… de… Ah ! la mémoire ! Et le titre du film… c’est… c’est…

La musique s’arrête tout soudain.

– JE ?

– Oui.

– Elle a des pigeons. Elle veut bien nous en prêter un, mais il faut un pigeonnier !

– Et tu n’en as pas…

– Eh oui… à moins que ce ne soit eh non ! Je ne sais jamais bien ce qu’il faut dire dans ce cas-là.

– Tout dépend à quoi on répond exactement…Mais trêve de dispute langagière… J’ai une idée. Vous faites quoi ce soir ?

– Rien que de très habituel. Je coupe mes micocouliers et MA balaie ses toits. Pourquoi ?

– Je monte avec FRA et on se construit un pigeonnier pendant la nuit. C’est la pleine lune, on n’aura pas besoin de torches. Il te reste quelques briques, il me semble ?

– Deux tonnes, soixante-douze kilos et trente-cinq grammes.

– C’est précis, dis donc !

– Le week-end dernier, on ne savait pas trop bien quoi faire pour se donner un peu d’exercice. L’ordi, c’est bien, mais ça ne fait bouger que les doigts et juste un peu les avant-bras. Comme le sécateur et le balai. Alors, MA et moi, on s’est dit qu’on pourrait peser les tuiles et les ranger bien comme il faut. On voulait le faire depuis longtemps, elles étaient en vrac, ça faisait désordre. On a donc sorti la balance à pâtisserie et on l’a fait. Ça été un peu long, parce qu’elle ne supporte pas plus que neuf-cent-quatre-vingt-dix-neuf grammes virgule quatre-vingt-dix-neuf, oui, elle ne va pas jusqu’au kilo, un problème de ressort fatigué, tu penses depuis le temps ! Il fallait donc enlever un millième de gramme à chaque fois, mais j’avais mon crayon finement taillé au coupe-coupe incurvé, ma calculette électronique à calcul intégral, et on s’était bien installés : moi, j’avais trente-six litres de menthe et de Perrier, MA cinquante dosettes de déca, un bidon d’eau chaude, trois kilos de sucre en morceaux et du lait en poudre pour allonger le tout.  Tu vois qu’on a fait ça pépères, dans le confort, à l’aise. On s’y est mis à quatre heures le matin et à minuit moins trois pétantes, c’était fini.

– Alors, si ça vous convient, je monte avec FRA et on se construit le pigeonnier vite fait bien fait. Pas besoin d’outillage, FRA pratique le Takatapé et elle te taille les briques d’un coup de paume, il faut voir comme ! On apporte des moules et du vin blanc de Moselle.

– MA saura faire une bachole de frites et une autre de mortier et on saura manger avec les doigts.

– Parfait. Le temps que j’enregistre tout ça sur l’ordi, que je le sauvegarde sur mes treize disquettes et mes huit disques durs, que je te l’envoie, que FRA prépare son kimono, qu’elle gratte les moules, et on arrive aussi sec. A propos de sec, pour le mortier, vous avez suffisamment d’eau ?

– Oui, ça va ! La source coule gros comme mon pouce.

La Source, le film d’Ingmar Bergman ! m’exclamé-je.

– Tu dis ?

– Je cherchais le titre d’un film où un personnage joue de la guimbarde. C’est à cause de ta musique.

– La guimbarde, c’est un peu sommaire, mais je crains pas. Et puis, le biniou, ah ça !

– J’aime bien aussi. Et la cornemuse, je te dis pas !

(à suivre)

Rencontre cévenole en mode absurde… encore que (8)

J’ai renfilé mes chaussettes et me voici derechef installé devant mon ordinateur pour conclure la lettre avec une formule de politesse. Je sens la même hésitation que pour l’intitulé, entre : « Nous attendons fébrilement votre réponse en nous rongeant les ongles jusqu’au sang. Signé : Vos adulateurs inconditionnels pour les siècles des siècles, Georges Van AA (alias GE), belge, et JiPé X, (alias JE) pas belge  » et : « Sauf réponse de votre part dans les quarante-huit heures nous publierons ce que vous n’ignorez pas que nous savons (sens français) ! A bon entendeur, salut ! » – quand le téléphone sonne.

Je décroche… En réalité, non, je ne décroche pas. Avant, oui, quand l’appareil était fixé au mur – on voit ça dans les films de série B où le téléphone se trouve dans un couloir sordide (parce qu’on est dans une maison de pauvres où il y a aussi des bandits seuls dans des chambres mansardées avec des lits pas propres), comme ça tout le monde peut entendre, ce qui est très utile ou au contraire pas du tout, ça dépend – on décrochait. Maintenant que les combinés (il y a dedans l’écouteur et le microphone, et on dit combiné, parce que ça combine les deux) sont posés sur des socles, il faut dire « je lève ».

Donc, je reprends « … quand le téléphone sonne. »

Je lève.

– Allô, allô, qui est à l’appareil ? demandé-je.

– Ici, GE.

Je le sens inquiet. Je me dis qu’il va me dire qu’il souhaiterait qu’on avance sur l’aguichage.

– C’est moi, JE, précisé-je.

– Quand est-ce qu’on aguiche, JE ? s’enquiert-il, comme je m’y attendais.

Ah ! mais c’est que je commence à le connaître mon Georges Van AA (alias GE) !

– Tu veux dire quand est-ce qu’on balance « the teaser or the teasing », isnt’it ? rétorqué-je aussitôt en mêlant finement l’anglais au français.

Nous éclatons de rire. Pardon ? Oui, de conserve.

– D’abord, lui dis-je, il faut ramasser les morceaux épars de la lettre et les coller ensemble, histoire de voir ce que ça donne.

– It’s OK ?

– It is !

– Go ! me lancé-je alors à moi-même pour m’inciter à me jeter dans le texte comme dans l’eau bleue d’une piscine pour ramasser un truc qui serait au fond.

Je repère, je copie colle, je reprends le combiné.

– Je te lis la missive intégrale, GE ?

– Allez, lis-la, MA est là qui l’oit  !

– Des lilas ? Je ne … Ah oui, ça y est ! Quelle belle allitération poétique en liquides !

– C’est pas de la petite bière, une fois, c’est sûr ! ajoute GE avec un œil que je devine plissé et goguenard.

J’entends MA pouffer.

– Et en plus le vers est impair ! ajouté-je après avoir compté sur mes doigts.  Verlaine serait content !

– Tu crois ?  En tout cas, c’est pas fait exprès, c’est quasi naturel. Je vais peut-être me mettre à versifier.

– En attendant, tu nous lis la lettre ? intervient MA.

Et je commence par l’intitulé tout moliéresque Jumeau Monsieur Luc-Jules Cher.

A la fin du paragraphe « Pensez aux trompettes de la renommée des fanfares municipales, aux louanges dithyrambiques des sous-préfets, aux ovations de la foule en liesse, aux couronnes tressées sur les estrades sous les préaux des écoles, aux piédestaux* (*un cheval des chevaux, un piédestal des piédestaux)… » GE m’interrompt :

– Je me demande si la précision orthographique ne risque pas de le vexer. Tu te rappelles qu’il a fait deux fautes à la dictée du certificat d’études ?

– Oui, mais il n’est pas impossible qu’il s’imagine un jour statufié sur un ou plusieurs socles.

– Tu crois ?

– La démesure est partout. Surtout chez les autres. Alors, entre le risque de la vexation et la honte des « piédestals », t’imagines ! le risque est quand même… [là, c’est un énorme juron que je parviens à garder dans mes intérieurs] préférable. Où en étais-je ? Ah, oui…

Et je termine ma lecture avec le retentissant « A bon entendeur salut ! »

Le silence qui suit est troublé par un bruit bizarre, à l’autre bout du fil, là-haut, dans la montagne. Serait-ce le bruit du vent dans les micocouliers ?

– Q’entends-je ? demandé-je.

– C’est MA qui pleure après avoir pouffé, dit GE d’une petite voix.

– C’est trop beau, articule MA entre deux sanglots.

– Allons, allons, ressaisissons-nous, diantre que diable et morbleu ! lance bravement GE en tentant avec une force toute virile de masquer son émotion. Il faut encore aguicher, balancer le teasing, comme tu dis, JE, et pouis – je retranscris phonétiquement par respect des différences linguistiques qui s’inscrivent dans la problématique du rapport entre absolu et contingence – rédiger le scénario, le vrai, que personne ne connaît à part nous, et encore… et pouis (je n’insiste pas) nous devons d’abord envoyer cette foutue missive ! Où savons-nous trouver LJJ ?

Il me plaît de souligner encore l’utilisation belge du verbe savoir, dans le respect des différences dont j’ai précisé l’essence là, juste au-dessus.

Au Complexe Belge du Cinéma ?

– Ouais… J’ai comme un doute. Nous savons [sera-ce une belgitude ? ] comment [eh non !] est reçu et dépouillé le courrier dans ce type d’entreprise qui grouille de secrétaires ! Rien à voir avec la précision et la minutie avec laquelle sont reçus et dépouillés les sangliers que je cogne sur la piste avec mon 4×4 et que MA découpe dans la soupente avec son couteau à dépouiller ! La probabilité que notre missive parvienne dans les mains propres de LJJ est si infime qu’elle tend au-dessous de zéro.

Il a raison, comme souvent. C’est qu’il a vécu, lui !

– Je vais y réfléchir, proposé-je, hochant imperceptiblement la tête, troublé quand même… [c’est pas possible, j’y crois pas ! protesté-je in petto] par les perturbations émotionnelles de GE et MA dont j’espère qu’ils parviendront à les surmonter, seuls, là-haut… enfin par rapport à G***…  et en bas… par rapport à la route d’où part la piste qui descend en épingles à cheveu vers leurs cases maçonnées.

Je raccro… repose lentement sur sa base le combiné.

( à suivre)

Rencontre cévenole en mode absurde… encore que (7)

[ Autant prévenir tout de suite ceux – je n’aime toujours pas sellezésseux – qui ont besoin de l’être, que l’épisode est aussi long qu’un week-end, ce qui, vous le reconnaîtrez facilement, sauf à être de mauvaise foi, tombe à pic – ne pas confondre avec couper à cœur.]

Voici la partie essentielle du mail envoyé par GE. Je l’ai reproduite en caractères gras. Asseyez-vous confortablement dans un fauteuil à accoudoirs, demandez à votre épouse ou votre époux ou à qui vous voudrez de vous le lire lentement, et empoignez fermement les accoudoirs.

« JE et GE décident d’écrire le bonus d’un film de Luc-Jules Jumeau qui n’existe pas (le film, pas LJJ),  de le persuader de gré ou alors de vive force qu’il l’a déjà tourné, qu’il connaît un grand succès populaire et de faire de cette gageure le sujet d’un livre qu’on présentera à un grand éditeur en le convainquant avec des arguments massues au besoin physiques qu’il va constituer le scénario du prochain film de Luc-Jules Jumeau.

Suit la liste des différentes étapes de l’entreprise :  séduire, convaincre, impressionner, intimider, corrompre, faire de la publicité, susciter l’intérêt, persuader, émouvoir,  faire appel à un leader d’opinion pour influencer, transformer les interrogations et les doutes en affirmations.

Je me dis, en respirant calmement que j’ai vraiment intérêt à faire le point – une métaphore maritime utile quand on est perdu en mer ou ailleurs – et pour vous et pour moi. Surtout pour moi.

Voici le point.

GE et moi, JE, sommes en quelque sorte des clones de Georges Van AA et JiPé X qui sont aussi les nôtres – voir plus haut – et nous nous sommes embarqués – toujours la métaphore maritime – dans une aventure puissante, virile et forte, comme celle de deux hommes qui se rencontrent comme je l’ai raconté – voir plus haut – et qui, sautant dans une barque qui se trouve là – je suis toujours dans la même métaphore, et la barque est là parce que ça m’arrange  – attrapent chacun une rame et se disent qu’ils vont réussir à traverser la mer. Inutile de préciser qu’ils n’ont jamais ramé, encore moins ramé de conserve (comment l’auraient-ils pu sans avoir d’abord ramé chacun de son côté ?), et que tout le monde sait qu’il faut beaucoup d’entraînement pour ramer de conserve, surtout si on veut traverser la mer où il n’y a pas de panneaux de signalisation. Sans entraînement préalable, la barque n’avance pas comme elle avancerait si les deux rameurs s’étaient entraînés séparément puis ensemble. Ce qui fait qu’on risque de tourner en rond, et c’est très embêtant sur la mer parce que on ne s’en rend pas compte à cause de l’absence de routes matérialisées, de chemins balisés, et, je l’ai indiqué, de panneaux de signalisation. Et puis, relativement à la conserve dont je parle, Georges van AA est belge et moi pas, quoique mon nom – enfin un de mes deux noms – X (ixe, je rappelle), soit un nom connu en Belgique. Mais, tout de même, je ne suis quand même pas belge. A bien y réfléchir, « quand même » ou « tout de même« , qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ?

Le premier enjeu de la gageure est de parvenir à ramer harmonieusement ; en d’autres termes, il s’agit de faire du « ramer de conserve » qui n’est en principe qu’un moyen, une fin, et ça !

Le deuxième enjeu, est de traverser la mer (pas la vraie, je suis toujours dans la métaphore maritime) pour arriver dans ce qui n’existe pas encore et dont l’existence est conditionnée par le gain du premier enjeu.

Je décide donc de commencer par la fin qui pourrait tout aussi bien être le début, à savoir la lettre qui doit convaincre LJJ qui, on le sait, est le mieux à même de.  

D’emblée, j’affronte la redoutable et décisive question de l’intitulé. J’ai le choix entre :

«  Monsieur Luc-Jules Jumeau… Cher monsieur Luc-Jules Jumeau… Cher Luc-Jules Jumeau… »

J’hésite. J’ai assez vite écarté le « Ô, très cher Luc-Jules Jumeau ! Ô vous, le génial réalisateur de cinématographe que nous idolâtrons ! » parce que ça fait (un peu et même plus qu’un peu) pute.

J’hésite aussi à propos du « cher ».

D’un côté, c’est très convenu, surtout dans le monde du cinéma où « cher » et « chérie » sont très utilisés puisqu’il est bien connu que c’est un monde sans rivalités ni compétitions d’ego où tout le monde s’aime très fort, et El Jiji… tiens si je l’appelais comme ça ?… ne va même pas le remarquer.

D’un autre, sans le « cher », c’est un peu sec, impersonnel, donc LJJ va le remarquer,  il risque d’être indisposé, et Georges van AA a beaucoup insisté sur séduire. Et pour séduire il faut commencer par faire sourire. Le rire vient après et nous savons que le rire est le propre de l’homme. Non, il n’est pas le sale de la femme, je vous en prie !

Poussé par je ne sais quel désir enfoui (oui, enfoui, pas enfui, je précise pour MA et GE et aussi pour tous les Belges qui liront), je lis et relis le passage de la scène du Bourgeois Gentilhomme où le maître de philosophie propose à Monsieur Jourdain les variations de la phrase géniale qu’il a composée pour Dorimène « Belle marquise, vos beaux yeux me font mourir d’amour »,  jusqu’au moment où je trouve enfin l’intitulé.

Ce sera « Jumeau Monsieur Jules-Luc Cher », avec des majuscules à tous les mots pour commencer à séduire et à déjà impressionner un peu aussi par effet de surprise.

Il est impossible, en effet, que le cinéaste n’écarquille pas ses yeux – dans un premier temps – puis ne sourie pas – dans un deuxième temps – puis n’éclate pas de rire – dans un troisième temps – avant de parcourir d’un œil à la fois curieux, intéressé, passionné, donc séduit – et hop !voilà l’objectif atteint ! – la missive – dans un quatrième temps.

Ensuite, scripsit Georges van AA (dixit, c’est le mot savant latin pour dire qu’il a dit, mais là, il a écrit), il faut convaincre et impressionner (ce qui a déjà commencé, si vous avez bien suivi). A la réflexion, et après avoir pesé le pour et le contre,  la charrue et les bœufs, j’inverserai les étapes : impressionner pour convaincre.

Donc, impressionner.

Comment impressionner un réalisateur de films qui n’utilise plus de pellicule ?

Par le culot.

« Vous n’avez pas oublié que c’est en grande partie grâce à nous que votre projet du Complexe Belge du Cinéma a pu voir le jour… ».

C’est vrai que c’est très gonflé, mais plus c’est gonflé et plus ça vole haut. C’est ça, avoir du cul haut. On a sans doute modifié l’écriture pour des questions de décence. On dit aussi « péter plus haut que son cul » (là, pas moyen de modifier puisque le cul est forcément plus bas que le pet), mais l’expression ne conviendrait pas, ici.

Après, il faut laisser LJJ sur sa faim. Tout est dans le « en grande partie » qui le plonge dans la perplexité que font naître les souvenirs si nombreux pour un événement aussi complexe qu’ils autorisent toutes les audaces, la nôtre en l’occurrence.

Ensuite, convaincre.

«  Ce que nous avons fait pour e CBC, nous pouvons le refaire pour le Bonus du scénario à venir dont la réalisation a connu le succès que vous savez. »

Convaincre, ici, passe par l’énigmatique et la logique du raisonnement syllogistique.

Je m’explique.

L’énigmatique (en tant que concept, s’entend !) se greffe sur la vraiment très forte impression – c’est expliqué juste au-dessus – laissée par l’aide décisive que GE et JE affirment avoir apportée à LJJ qui voit poindre à l’horizon radieux les prémices d’un nouveau succès planétaire. D’autant que l’éditeur va intervenir. Mais chaque chose en son temps. Un peu de patience.

Quant au raisonnement syllogistique appelé syllogisme, il est simple comme le jour et suffisamment connu pour que je n’insiste pas. Pardon ? Vous êtes sûr ? Oui ? Bon.

Il commence par une majeure « Tous les hommes sont mortels », passe par une mineure « or je suis un homme » et finit par une conclusion « donc je suis mortel ».

Imparable. En principe. Je ne parle pas seulement de la conclusion – encore que, tant que je ne suis pas mort, il reste quand même (quand même que quoi !) un doute – non, mais de la valeur de ce type de raisonnement. J’y reviens juste après avoir fini mon explication relative à l’importance du syllogisme pour convaincre LJJ qui, après avoir lu la phrase, se dit aussitôt in petto :

« Oh ! Oh ! Les deux signataires de la lettre – GE et JE, drôles de noms… – disposent de moyens considérables ! Or, ils m’ont aidé à la réalisation de la CBC, donc ils m’aideront à réaliser le scénario à venir dont la réalisation a connu le succès que vous savez. »

Voilà ce qu’il se dit obligatoirement en plissant le front. Quoi ? Mais non ! pas pour retrouver le film qu’il aurait tourné et qu’il a oublié !

Eh oui ! c’est là que réside notre grande habileté ! nous avons réussi à mobiliser toute son attention sur la réalisation pharaonique du CBC dont il cherche – d’où le plissement du front – en quoi les dénommés GE et JE dont il n’a pas le moindre souvenir ont pu être pour une grande part les contributeurs. Eh oui, !  nous avons finement employé la méthode prophylactique de l’accouchement. 

Non. La grande, la vraie, la seule difficulté se situe in le raisonnement lui-même, en d’autres termes, elle lui est intrinsèque. Dedans, si vous préférez.

La question est de savoir si LJJ dispose des outils philosophiques suffisants pour percevoir la faiblesse intrinsèque du syllogisme [ tenez, par exemple, cherchez où est l’erreur dans « Tout humain est mortel, or un chat n’est pas humain, donc il n’est pas mortel »] et nous renvoyer en pleine figure notre raisonnement syllogistique.

De deux choses, l’une : ou il en dispose ou il n’en dispose pas.

S’il n’en dispose pas, nous pouvons tout de suite aller dans la case « faire de la publicité ».

S’il en dispose, il faut passer par les étapes « intimider et corrompre ». (c’était dans les précision techniques du mail de Georges Van AA, voir plus haut)

1° Nous supposons qu’il en dispose.

Donc il va reprendre la majeure du raisonnement que nous lui avons sournoisement instillé dans l’esprit (« Oh ! Oh !  les deux signataires de la lettre – GE et JE… drôles de noms – disposent de moyens considérables !») et l’examiner d’un point de vue critique en se disant toujours in petto : « Non mais, qui sont ces deux zozos outrecuidants et quels sont ces moyens considérables dont ils prétendent disposer ? »

Avant qu’il n’ait pu réaliser que cette majeure est sujette à caution, et avant d’intimider, de menacer, et, si nécessaire, de corrompre à coups de liasses de billets de cinq euros usagés reliés par des élastiques et rangés dans une valise qui ne paie pas de mine pour ne pas attirer l’attention, nous glissons, subrepticement, pour finir d’impressionner :

«  L’éditeur à qui nous avons soumis le projet qui lui a fait pousser des cris d’enthousiasme nous a versé une avance sur droits d’auteur (par pudeur, nous en tairons le montant faramineux) pour le Bonus qu’il compte tirer sur papier vergé (210g. ivoire) à six cent mille exemplaires numérotés. Dans un premier temps. ».

Vous avez remarqué « Dans un premier temps » qui vient quand on ne l’attend plus ? Ah, l’art de la rhétorique !

Mais sera-ce suffisant pour emporter la décision de LJJ ?

Dans le doute, nous décidons de ne pas nous abstenir et de mettre en œuvre une fine stratégie d’intimidation et de menaces à la fois psychologiques et physiques : il faut agir de manière concomitante, simultanée, parallèle et synchronique sur l’esprit et le corps, l’un et l’autre étant en relation corrélative, comme on sait.

Bien.

Nous décidons donc d’insérer dans la lettre cette phrase, qui, au premier abord, n’a l’air de rien : « Dans l’hypothèse à laquelle nous nous refusons de croire où vous ne partageriez pas immédiatement l’exaltation de l’éditeur, nous vous signalons que nous sommes prêts à tout révéler. Et quand nous disons tout, sachez bien, Jumeau Monsieur Jules-Luc Cher, qu’il s’agit vraiment de tout. »  

Vous avez remarqué, le tout, en caractères gras ? Hé, hé, hé !

Certes, nous n’avons rien à révéler, mais alors vraiment rien ! mais la lecture approfondie des Pensées de Pascal que nous commentons régulièrement, GE et moi, au Café de la Bourse, le vendredi matin, devant un chocolat chaud, un café quand il fait froid ou un Perrier-menthe glacé ou un petit blanc sec quand il fait chaud tandis que MA et FRA sont occupées à parler de choses et d’autres, devant une noisette ou un déca allongés quelle que soit la température… Cette lecture, disions-nous, nous a confirmés dans l’idée que tout le monde a toujours quelque chose à cacher, comme par exemple un cadavre dans un placard, un tampon dans une cours de récréation ou un sexe derrière une feuille de vigne. Sans parler de la misère.

Nous partons donc de l’hypothèse toute simple et géniale à la fois que si nous ignorons la sombre partie cachée de la vie de LJJ, lui la connaît et n’a pas envie que nous la divulguions parce qu’il ne sait pas que nous ne savons pas ce qu’il sait et que nous ignorons.

Voilà pour la menace psychologique.

Maintenant, l’intimidation et les menaces physiques.

Comme MA se refuse à nous prêter son couteau à dépecer les sangliers que GE cogne régulièrement avec son 4×4 sur la piste qui descend vers leurs cases, je lui propose de prendre son coupe-coupe incurvé. Nous échangeons un regard empreint d’une lourde gravité (il y a des gravités plus lourdes que d’autres) avant d’opiner de conserve en constatant par la même occasion que nous faisons beaucoup de conserve depuis quelque temps.

Nous irons donc sonner à la porte de LJJ et nous nous présenterons le coupe-coupe incurvé à la main.

– Au fait, tu sais où il habite ? me demande incidemment Georges Van AA en glissant le redoutable instrument dans une gaine également incurvée de cuir fauve patiné par le temps et dont il a essuyé sur la lame les traces de sève accumulée des dizaines de micocouliers abattus.

– Non, réponds-je. Et toi ? demandé-je tout aussi incidemment.

– Non plus.

– Ah…

Il pose à terre le coupe-coupe gainé de cuir fauve patiné et nous nous asseyons chacun sur une souche pour échanger nos supputations.

Nous sommes d’accord, LJJ, tout belge bruxellois qu’il soit, vit à Paris, c’est obligé, tous les hommes importants vivent à Paris. Nous non, mais il faut toujours une exception pour confirmer une règle… C’est sans exception… Alors, ce n’est pas une règle… Pourtant, nous croyons fermement qu’un jour nous serons importants… Nous n’irons pas pour autant habiter à Paris… Ce sera l’exception de la règle sans exception qui n’en est pas une. Voilà tout.

 Ce qui, entre brèves parenthèses, ne veut pas dire que tous les hommes qui vivent à Paris sont des hommes importants, non, mais que les hommes importants profitent du grand nombre d’habitants pour se camoufler au milieu d’eux, et aussi sur les côtés, et pouvoir ainsi aimer se promener incognito sur les grands boulevards en signant des autographes, aller dîner incognito dans des grands restaurants – quand ils entrent, le maître d’hôtel leur dit bonjour monsieur Luc-Jules Jumeau (si c’est lui qui entre, sinon il dit un autre nom) en parlant de telle manière que la femme ordinaire qui a déjà commencé à manger son œuf mimosa puisse entendre et dire à l’homme ordinaire assis à côté d’elle en le poussant du coude, dis, t’as vu, on dirait Luc-Jules Jumeau !..  Ah ! Je dirais pas… Mais puisque je te dis !… Ben, je le voyais pas comme ça… C’est peut-être son besson… Avec un nom pareil… Si vous voulez bien me suivre jusqu’à votre table où je vous précède en n’ayant l’air de rien quoique quand même (et encore, ça y est !) un peu – faire des courses dans les magasins qui louent les services d’un extraterrestre musclé déguisé en homme pour ouvrir la porte quand vous arrivez incognito (pas vous, mais Luc-Jules Jumeau), bref pouvoir être anonymement reconnu incognito.

Nous ouvrons alors un Bottin que Georges Van AA a déniché aux « objets perdus » dans l’annexe de la mairie de sa commune et qui n’a pas été réclamé depuis un an et deux jours.

LJJ n’est pas dans le Bottin. Sur internet, on trouve tout sur lui, jusqu’à la mention qu’il a obtenue au certificat d’études primaires (quand même ! deux fautes à la dictée, dont un accord oublié du participe passé conjugué avec l’auxiliaire avoir alors que le COD était placé avant !), mais pas son adresse. Ils ont dû oublier. Et c’est très ennuyeux, non seulement pour le facteur, mais pour nous qui prévoyions d’aller sonner de conserve à sa porte pour nous présenter avec le coupe-coupe incurvé, après qu’il aurait reçu la lettre que nous lui aurions envoyée par la poste et qu’il aurait découverte dans sa boîte en se disant tout en se grattant le front avec perplexité « Tiens, qui c’est qui m’écrit ? ».

Pourtant, GE et moi, JE, sommes dans le Bottin. Moi, je l’ai déjà dit, je réside avec FRA à G***, ce qui est très banal.

En revanche, GE et MA, eux, habitent, je l’ai également déjà dit, au cœur d’une forêt vierge, le lieu-dit Le sanglier bleu dont s’est inspiré Simenon pour le titre de son roman qu’il a intitulé Le chien jaune afin qu’on ne fasse pas le rapprochement et qu’ils puissent continuer à couler des jours heureux dans l’intimité de la nature sauvage qui, en même temps qu’elle les environne, avance de toutes parts.

Sans adresse précise, nous ne pouvons prendre le risque de partir pour Paris. Eussions-nous résidé dans une banlieue, disons jusqu’à Valence nord-nord-ouest, nous eussions tenté l’aventure – Hardi, les gars, vire au guindeau, good bye Farewell ! –, mais un tel voyage depuis la vallée profonde où résident GE et MA s’apparente à une expédition qui demande des préparatifs dont l’importance et le coût ne peuvent se justifier que par la certitude de parvenir devant une porte parisienne sur laquelle sera fixée la plaque portant le nom inscrit en italiques (les noms sur les plaques sont souvent en italiques, je ne sais pas pourquoi, c’est comme ça) Luc-Jules Jumeau.

– Qu’à cela ne tienne, concluons-nous, toujours et encore de conserve et d’un commun accord. Nous allons envoyer notre lettre à l’adresse du CBC et nous dessinerons à côté de nos signatures un coupe-coupe incurvé avec un point d’exclamation. Il comprendra que nous ne plaisantons pas !

Tout cela, il faut le rappeler, dans le cas où il dispose des outils philosophiques qui lui permettent de mettre en cause le syllogisme instillé par nous dans son cerveau et qui le convainc de notre redoutable puissance.

2° Il ne dispose pas de ces outils philosophiques qui lui permettent etc.

Dans ce cas, tout ce qui précède est nul et non avenu, sans le moindre intérêt, et nous sautons sans plus attendre à pieds joints en nous tenant par la main dans la case faire de la publicité susciter l’intérêt, persuader, émouvoir,  faire appel à un leader d’opinion pour influencer pour reprendre les termes exacts de Georges Van AA dans le mail.

Comme il a plu pendant la nuit, la case est pleine d’eau et nous nous plaisons à sauter et sauter encore dans la flaque en nous éclaboussant (de conserve). Nous rions beaucoup. MA et FRA cessent un instant de parler de choses et d’autres pour nous adresser des regards réprobateurs.

Une fois nos chaussures et nos chaussettes installées devant les joyeuses flammes de l’âtre où brûle le dernier micocoulier abattu par Georges van AA, nous continuons la lettre dont l’objet est précisé juste au-dessus en lettres italiques.  

« Pensez aux trompettes de la renommée des fanfares municipales, aux louanges dithyrambiques des sous-préfets, aux ovations de la foule en liesse, aux couronnes tressées sur les estrades sous les préaux des écoles, aux piédestaux* (*un cheval des chevaux, un piédestal des piédestaux ) sur les places des villages, aux interviews à Radio-Cévennes-Sud-Sud-Est ! »

– Hum… hésite GE, je me demande si on n’en fait pas un peu trop… Tout ça, d’un coup… Est-ce que ça ne risque pas de lui monter à la tête ?

– Ah… L’ivresse de la gloire… opiné-je, pensif.

– J’ai peur que le succès de ses films et le CBC, lui apparaissent brusquement comme du pipi de chat ou de la roupie de sansonnet.

– Un choc psychologique, en quelque sorte, dis-je en tâtant une chaussette. Elle est encore humide. La vanité du monde. Elle sent un peu. La rencontre de l’absurde. Je me suis toujours demandé comment ça se tricote.

Inexorable, le temps passe, rythmé par le tic-tac d’une vieille et robuste horloge franc-comtoise qui égrène les secondes comme une dévote les grains de son chapelet….

Quelques heures plus tard….

(à suivre)

Rencontre cévenole en mode absurde… encore que (6)

[A ceux (je n’aime pas celles z’et ceux) qui trouveraient cet épisode un peu long, je dirai qu’il faut ce qu’il faut. Et inversement.]

Sur le chemin du retour du marché, je [c’est moi, JE, qui tape sur le clavier] sens que je suis fortement préoccupé et je me dis que je dois manifester cette préoccupation d’une manière ou d’une autre, sans qu’il soit possible de préciser laquelle, puisque FRA me dit  :

– Tu m’as l’air préoccupé…  – ce qui confirme ce que je me disais juste avant –  Ne devrais-tu pas te détendre un peu ?

Je pense, tout en marchant allègrement, les bras à la limite de la rupture ligamentaire, distendus qu’ils sont [je n’aime pas du tout cette construction, mais bon] par les deux cabas emplis de nos achats – une courge de douze livres, trois kilos de pommes reinettes, quatre pains de ménage de cinq cents grammes chacun, une grosse motte de beurre doux enveloppée d’une feuille de vigne, six livres de carottes, douze navets, quatorze têtes de fenouil, cinq choux-fleurs, et, la goutte qui pourrait faire déborder le vase, un sachet de vingt grammes de levure de boulanger pour mettre dans la préparation d’une tourte aux pommes – je pense, disais-je, à la distinction qu’il me faudra faire entre les tenants et les aboutissants de ce que je pressens comme une épopée à côté de laquelle l’Iliade et l’Odyssée, l’Enéide et La Chanson de Roland apparaîtront comme des romans de hall de gare de province.

Hum… à la condition que nous réussissions cette aventure dans laquelle je me suis quand même lancé les yeux quasiment fermés… bon, disons à peine entrouverts. Mon cartésianisme en prend tout de même un sacré coup ! Et puis, je n’ai quand même de Georges Van AA qu’une connaissance toute relative. Tout de même… Ah mais oui ! j’ai bien vu ces quand et tout de même répétés !… mais bon…  un peu de pommade onctueuse sur une ecchymose, un goulasch odorant mijotant dans une gamelle sur un feu de bois, deux poulets rôtis flanqués de pommes de terre et quelques verres de vin bus chez une amie d’origine hongroise résidant dans un hameau des Cévennes quand elle n’est pas en Suisse, suffisent-ils pour connaître un Belge de Bruxelles ? Et un Belge qui a quitté un pays très plat où, savez-vous, les diables décrochent les nuages ! Et pour quoi faire ? Non, pas les diables, le Belge. Eh bien, pour venir s’installer dans le fin fond d’une région ignorant tout de la surface plane, de surcroît réputée pour ses camisards dont le sens de l’humour n’était pas la qualité première et qui ne rigolaient pas tous les jours en courant dans les montagnes pour échapper aux dragons du Roy ! Il y a de tout de même quoi se poser des questions… Hum… Pourtant, si l’entreprise apparaît diablement incertaine, je me souviens aussi qu’un dragon à été vaincu par un certain Georges. Bon, il n’était pas belge, il était sur un cheval et c’était un saint, mais quand même ! Et puis, la connaissance de l’autre n’est-elle pas d’abord intuitive ? Hum…

La nuit qui suivit ce jour fut très animée de rêves étranges et pénétrants peuplés d’êtres bizarres qui avalaient des monceaux de frites en buvant de la bière et en répétant « une fois », « une fois », « et pouis » « et pouis ». Hum… Tout bien réfléchi, s’ils furent pénétrants, ils ne sont peut-être pas si étranges que ça…

En prenant mon petit-déjeuner (je préciserai plus loin de quelle farine mes tartines de pain beurrées sont-elles le nom), je réalise brusquement que je me trouve dans la situation du plongeur qui recroqueville ses orteils au bord de la planche élastique située à vingt-cinq mètres au-dessus de la piscine en se demandant ce qu’il fait là, ou, mieux ou pire encore, de l’astronaute américain ou du cosmonaute russe qui, encore qu’ils ne soient pas mal armés pour pénétrer dans le bel espace vierge et vivace, doivent aussi pourquoi ils ne sont pas assis dans leur fauteuil devant la cheminée en train de boire un whisky ou une vodka… non ? Et je réalise tout cela, alors que je suis dans la cuisine –  il est sept-heures trente – un jour très ordinaire, en train de tartiner du beurre sur une tranche de pain.

Quelle décision prendre ? m’interrogé-je en buvant un peu de café noir tandis que FRA m’observe à la dérobée en faisant semblant d’être très absorbée par le tartinage de son pain à elle.

Sans qu’elle ne me demande rien… hum… non, parce que cela revient à dire qu’elle me demande quelque chose, alors qu’elle ne me demande rien, explicitement, s’entend, parce qu’il est des regards éloquents, surtout quand ils sont à la dérobée… Donc, je reprends.

– Je crains de m’engager dans une entreprise que je ne maîtrise pas de a à z, ou d’alpha à oméga, c’est comme on veut, lui avoué-je, sans qu’elle me demande explicitement quoi que ce soit.

Là, c’est mieux.

– Veux-tu mon avis ?

Un bel exemple de question oratoire.

– Oui.

– Vas- y ! Fonce !

Dit-elle, et alors, j’ai hoché la tête en avalant la toute dernière goutte de café.

J’allais donc me lancer dans une histoire qui était elle-même sa propre histoire. Une mise en abyme à l’envers qu’on aurait retournée pour faire croire qu’elle était à l’endroit. C’était très clair.

Quelques minutes plus tard je parviens à joindre Georges Van AA sur son téléphone satellitaire, un gros appareil vert-sombre-jaune-caca-d’oie façon camouflage qu’il porte dans un étui attaché à sa ceinture à la manière d’un cow-boy.

Il est en train de finir d’abattre à la hache un micocoulier qui menace le hangar où il range ses douze vieilles 4L Renault de collection et vient de finir son troisième Perrier-menthe. Plus tard, MA me confiera en aparté qu’il envisage un branchement permanent par perfusion sur une double poche portative qu’il porterait en bandoulière, l’une de Perrier, l’autre de sirop de menthe. Quand on aime…

Il me confirme qu’il n’y a – pour le moment – aucun scénario à expliciter, que l’objet de l’écriture concerne – pour le moment – le chemin tortueux – ô combien ! – pour parvenir à rencontrer puis convaincre Jean-Jules Jumeau d’accepter le scénario d’un film – il faudra âprement discuter du prix – qui marche (ou plutôt qui tourne… encore qu’avec le numérique…) pour le moment du tonnerre de Dieu, bien qu’il n’existe pas, comme on le sait – je parle du film.

– Quand même, lui dis-je, je m’interroge sur la… comment dire… tu vois,  ce qui est ou pas dans les clous.

– Tu veux dire, la normalité de « la chose » ?

– Voilà ! la normalité, c’est bien ça !

Entre deux coups de hache, j’entends un petit rire.

– La normalité, je serais toi, je m’en méfierais beaucoup.  Tu vois ce que je veux dire ?

Je réponds oui oui en me demandant quelle aurait été la longueur du nez de Cléopâtre si notre président autoproclamé normal s’était appelé François Belgique*.

* Ce questionnement historico-métaphysique permet de dater approximativement l’écriture de ce texte, du moins dans sa première mouture.

                 Chapitre 2 : La lettre

J’ai décidé d’aller directement à l’essentiel pour rédiger sans me perdre dans les détails inutiles cette lettre décisive qui doit convaincre Jean-Jules Jumeau d’accepter avec des transports d’enthousiasme le scénario d’un film à succès qui n’existe pas mais dont il doit être persuadé qu’il l’a tourné, en lui faisant croire qu’il va être publié par un éditeur à qui on fera croire qu’il va être accepté et tourné par Jean-Jules Jumeau (mais on ne le lui dira pas, hé ! hé ! hé !) et que nous intitulerons la chose pour que ce soit plus clair. Kafka, à côté, c’est de la littérature pour enfants de moyenne section de maternelle.

D’abord, deux mots sur le contexte pour qu’on comprenne bien tout. 

Aujourd’hui, c’est samedi, donc il n’y a pas de marché à G***, donc pas de Georges Van AA ni de MA au Café de la Bourse qui est quand même ouvert mais tout dépeuplé. « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé » écrivait le poète, et là, il y a deux êtres qui manquent, ce qui dépeuple deux fois plus.

Je me rends quand même en ville, marchant seul, triste et solitaire, perdu dans mes pensées, pour prendre la commande passée par téléphone des trois baguettes de farine d’épeautre.

J’avais annoncé que je préciserais de quelle farine mes tartines beurrées de pain du petit-déjeuner sont-elles le nom et je n’ai pas l’habitude de faire des annonces pour rien Donc d’épeautre, et je vais préciser encore pour que tout soit encore bien clair et net.

 Le boulanger ne cuit les baguettes de farine d’épeautre que les mardis et samedis matin. C’est comme ça et c’est précisé sur une affiche punaisée dans le magasin, sur votre droite quand vous avez poussé la porte : « pains d’épeautre le mardi et le samedi, tant le kilo ». « Tant », parce que je ne me rappelle pas le prix qui figure sur l’affiche.

 Et, comme nous sommes samedi – je viens de le dire – je vais donc à la boulangerie puisque  FRA et moi mangeons du pain de farine d’épeautre au petit-déjeuner. Avec du beurre que nous tartinons. Doux pour FRA, demi-sel pour moi. Tous les matins, donc, en prenant mon petit couteau Laguiole à tartiner (je précise : pas une contrefaçon chinoise, un vrai, je l’ai acheté à Laguiole même, chez un artisan dont la boutique – une boutique à l’ancienne comme les anciennes quincailleries qui ont disparu aujourd’hui et c’est bien triste – est à droite, quand vous avez la grand-place sur votre gauche), tous les matins, donc, en tartinant, je pense aux sauniers qui coupent en deux avec des instruments tranchants les gros cristaux de sel que d’autres sauniers enfoncent par moitié avec le pouce dans les mottes de beurre. C’est pour ça qu’on dit « demi-sel » qui n’a rien à voir l’autre demi-sel du demi-monde des demi-malfaisants. Si c’était du sel entier, tartiner le beurre sur les tartines serait beaucoup plus difficile. Nous buvons aussi du café noir pas dans des tasses mais dans des bols, comme je l’ai déjà dit. Un mélange moitié-moitié d’arabica caféiné et d’arabica décaféiné à l’eau, sans solvants, que je prépare la veille comme ça je n’ai qu’à appuyer sur le bouton de la cafetière quand je me lève, si c’est moi, sinon c’est FRA, parce qu’elle n’est pas programmable, je parle de la cafetière.

Je me dis que la fraîcheur matinale m’aidera à voir clair, parce que j’ai la tête pleine des mille questions que me pose la chose dont je ne suis pas sûr de saisir tout à fait les tenants et les aboutissants comme les saisit Georges Van AA. Personne ne saisit jamais exactement de la même façon. Surtout les tenants et les aboutissants. Et puis Georges Van AA est belge, et moi pas.

Je sors, donc, ce samedi, pour aller à la boulangerie, comme tous les samedis. C’est très banal.

Sauf que, ce samedi, en sortant, je rencontre des entrées maritimes. Nous, les hommes, nous entrons et sortons (les femmes entrent et sortent, elles aussi, mais j’utilisais « hommes » dans le sens de « êtres humains » et les femmes sont des êtres humains), alors que les entrées maritimes, elles, ne font qu’entrer. On ne parle pas de sorties maritimes, sauf pour les bateaux, mais G*** n’est pas au bord de la mer. Quand les entrées maritimes entrent, on les voit très bien arriver par paquets, sans faire de bruit ; quand elles estiment qu’elles sont assez nombreuses, elles se consultent entre elles – on voit très bien les mouvements des unes vers les autres et aussi dans l’autre sens – et après s’être mises d’accord, elles vous tombent sur la tête. Il paraît que c’est à cause des Cévennes qui les arrêtent en les empêchant d’aller tomber plus loin sur la tête des autres. On ne sait pas comment elles font pour les arrêter. On sait seulement qu’elles les arrêtent. Dans ces cas-là, il vaut mieux rester à l’abri, chez soi, devant son ordinateur. Ou devant autre chose.

C’est ce que je fais quand je reviens de chez le boulanger alors que les hallebardes commencent à tomber.

Je n’ai jamais vu de vraies hallebardes sinon dans les mains des gardes suisses du pape un jour que j’étais au Vatican, pas pour voir le pape mais les fesses de l’ange dans la basilique, à gauche quand vous entrez (FRA qui n’en était pas à sa première visite voulait les revoir et le fait et que ce sont de belles fesses) et là elles ne tombaient pas – je parle ds hallebardes – parce que les Suisses savent très bien les tenir, j’en ai interrogé un, il m’a dit qu’ils font tous les matins des exercices de maintien de hallebarde sous la surveillance d’un camérier du pape.

Ceux qui ont assimilé la pluie cévenole à des hallebardes l’ont fait pour que les gens ne sortent pas de chez eux. Personne n’a envie de se faire transpercer et le fait est que les rues sont désertes. Il n’y a que moi, mais je marche tout près des murs des maisons et puis j’ai dit que les hallebardes commençaient juste à tomber.

Comme je l’ai précisé, je me mets directement à l’écriture de la lettre que nous allons envoyer à Jean-Anselme Jumeau pour tenter de le convaincre d’acheter le scénario qui n’existe pas du film dont il ne sait même pas qu’il l’a réalisé puisqu’il n’existe pas non plus. La distraction est partout, elle n’épargne personne et nous comptons sur cette donnée intangible de la fragilité humaine pour mener à bien notre projet.

A ce sujet, Georges Van AA m’a envoyé un mail entre deux abattages de micocouliers.  

Il faut préciser que MA et lui ont construit un ensemble de cases en dur au fin fond et au milieu de nulle part dans une forêt à côté de laquelle la forêt vierge sud-américaine ressemble à un jardin à la française. Ils vivent là en harmonie avec la nature sauvage qu’il ne faut jamais quitter d’un œil. Chaque fois Que Georges Van AA tourne le dos pour taper sur le clavier de son ordinateur la forêt en profite pour pousser d’un ou deux mètres. Il s’est donc entraîné à taper d’une seule main en tenant un coupe-coupe incurvé dans l’autre, genre serpette mais en un peu plus grand, ce qui n’est ni très pratique ni sans conséquences psychophysiologiques.     

De son côté, MA fait ce qu’elle peut avec son petit sécateur, mais elle doit aussi monter sur les toits avec un balai à cause des feuilles qui n’arrêtent pas de tomber à cause du vent qui n’arrête pas de souffler.

Le mail de Georges Van AA commence par ce qu’il appelle une « content phrase ». D’abord, j’ai pensé à une faute d’orthographe, jusqu’à ce que je lise l’explication sur internet. Il s’agit d’une expression à la fois technique et savante – je rappelle que Georges Van AA est scénariste et qu’il maîtrise parfaitement le langage de la spécialité, comme teaser, pitch et même scénar – dont il est très difficile de saisir le sens du premier coup.

« Content », dans « content phrase », est un mot anglais. J’ai consulté mes dictionnaires bilingues et fini par comprendre qu’une « content phrase » n’est pas une phrase qui serait satisfaite d’elle-même, mais une phrase qui « contient ». Donc, elle contient. Mais quoi ? Aucun des dictionnaires ne le précise.

Le mieux que je puisse faire, me dis-je, quand je m’assieds devant mon clavier après avoir coupé en deux les baguettes d’épeautre pour congeler celles que nous ne mangeons pas tout de suite – j’ai déjà dit sans qu’il soit besoin de me répéter que le boulanger n’en cuit que deux fois par semaine, donc il faut faire des provisions, mais comme le pain devient très vite dur comme du pain dur quand il est sec comme du pain sec, alors donc on le congèle, c’est pourtant simple à comprendre – c’est de reproduire la partie essentielle du mail de Georges Van AA.

(à suivre)

Le délire de V. Poutine et son complément rhétorique

Extrait d’un article publié dans Le Monde, le 17.03.2022 :

«  M. Poutine a répété [déclaration faite le 16mars dans une visio-conférence diffusée à la télévision] que le but de cette opération militaire n’était pas d’ « occuper » l’Ukraine. Selon lui, ce pays s’apprêtait, avec le soutien des Etats-Unis, et « d’autres pays occidentaux » à déclencher un « bain de sang et une épuration ethnique » : « Une offensive massive sur le Dombass et ensuite sur la Crimée était seulement une question de temps. » Scénario d’autant plus inquiétant que « le régime pro-nazi mis en place à Kiev pouvait recevoir des armes de destruction massive visant la Russie. » Vladimir Poutine a notamment cité l’arme nucléaire, « danger très réel », et le « programme militarobiologique mené sous commandement et financement américain » en Ukraine comprenant « des expérimentations sur des échantillons de coronavirus, d’anthrax, de choléra, de peste porcine africaine et d’autres maladies mortelles. » Plus que l’Ukraine, l’ennemi est bien l’ « Occident », terme prononcé vingt-six fois en trente-sept minutes. Son but « la destruction », le « démembrement » ou encore l’ « annulation » de la Russie, attitude comparable « aux pogroms antisémites dans l’Allemagne des années 30. » Les sanctions adoptées ces dernières semaines seraient ainsi dirigées « contre chaque famille, chaque citoyen russe.»

Comment expliquer qu’un tel délire puisse être conçu,  prononçable, donc audible par l’auditoire à qui est adressé le discours : des gouverneurs régionaux, des membres du gouvernement et l’ensemble de la population russe ?

Avant de tenter de répondre :

Un article de la Une du Monde du même jour revient sur le discours du président ukrainien Zelensky au congrès américain. « (Il) a salué le soutien fourni par les Etats-Unis, tout en exerçant une pression publique sur Joe Biden, d’une façon à la fois respectueuse et habile. « Vous êtes le leader de votre grande nation. Je vous souhaite d’être le leader du monde. Etre le leader du monde signifie être le leader de la paix. » (…)  « Joe Biden a été interpellé par une journaliste lui demandant si Vladimir Poutine était un criminel de guerre. Sa première réponse fut non. Puis le président s’éloigna, échangea quelques propos avec des membres de l’assistance, avant de revenir vers la journaliste. « Oui, c’est un criminel de guerre. » Une sortie spontanée, immédiatement propulsée en tête des informations en ligne, jugée « impardonnable » par le Kremlin. La porte-parole de la Maison Blanche, Jen Psaki, a précisé ensuite que Joe Biden avait parlé « avec son cœur » et « sur la base de ce qu’il a vu à la télévision, les actions barbares d’un dictateur brutal, lors de l’invasion d’un pays étranger ».

Ces discours venant de Moscou, Kiev et Washington ont en commun de ne pas s’adresser aux peuples, mais d’être le langage de la passion calculée, à visée non démocratique mais démagogique.

Le délire de V. Poutine signifie l’état de délabrement du peuple dans son pays.

L’adresse de V. Zelensky à J. Biden relève d’un jeu rhétorique en complet décalage avec la tragédie que vivent les Ukrainiens.

Quant à la déclaration de J. Biden – qui ne peut pas ne pas rappeler l’histoire récente des interventions extérieures des Etats-Unis, dont la guerre d’Irak et l’impunité de G.W. Bush – ,  elle est forcément entendue comme celle d’un « juge et partie » et relativise l’absolu visé par « criminel de guerre ».

Le processus enclenché depuis 1991qui aboutit à la prise du pouvoir en Russie par V. Poutine s’appuyait (comme avant) sur le déni du peuple (à construire par la conscience politique) auquel a été substituée la population (manipulable par la démagogie) régulièrement appelée à voter « pour quelqu’un » et ses slogans.

Le même déni persiste aujourd’hui, jusqu’à susciter des réactions passionnelles aiguës exacerbées par une guerre d’agression lointaine, pas pour nous, encore frappée d’irréalité ; personne ne connaît le seuil à partir duquel le délire collectif, alimenté par le délire réel ou joué (jusqu’à la confusion des deux) du chef, deviendra contagieux.

Le discours global des médias [que ce soit pour l’élection présidentielle ou la guerre en Ukraine ]participe de la même démarche.

 Rencontre cévenole en mode absurde… encore que (5)

JiPé X [hop ! je passe au récit à la troisième personne !] venait de lire et relire la feuille A4. Il plissa simultanément la bouche et le front parce qu’il n’avait pas l’air de saisir du premier coup les tenants des aboutissants et les aboutissants des tenants du message.

Il se tourna donc vers Georges Van AA qui, tout assis à côté de lui qu’il était et tout buvant un verre évasé de Perrier-menthe qu’il était aussi, fit semblant de ne pas remarquer les signes de perplexité pourtant très visibles. Les deux épouses, elles, parlaient toujours de choses et d’autres.

– Tu peux préciser ? demanda JiPé X.

– Bien sûr, je sais. Tu vas voir, c’est très simple. Il s’agit de deux hommes… nous, par exemple… dont l’un… moi, par exemple… demande à l’autre… toi, par exemple, d’écrire un bouquin qui raconte l’histoire d’un type qui rencontre un autre type qui décident de vendre un scénar à …

– Scénar ? … Tu veux dire un scénario ? 

– Ben oui !

– Il s’agirait donc d’écrire un scénario qui raconte l’écriture de ce scénario. Quelque chose comme une mise en abyme.

– Quelque chose comme ça. Il faudra affiner.

– Et ce scénar…io, nous… enfin les deux types du récit, à qui décident-ils de le vendre ?

– A LJJ.

– Pardon ?

– Luc-Jules Jumeau

– Le nom ne m’est pas inconnu mais…

– LJJ est le réalisateur belge de Big turquoise, Atikin, Nairelav, Noél avec un accent aigu, entre autres,  et le fondateur du CBC, le Complexe Belge du Cinéma.  

– Complexe… dans le sens de…

– De ?… Ah ! Non, non, il s’agit d’un vaste ensemble de studios de tournage qui a coûté les yeux de la tête. Freud n’a rien à voir là-dedans !

– Je préfère… dans le contexte belge où nous évoluons et qui ne m’est pas tout à fait familier, complexe pouvait prêter à confusion… Au fait, pourquoi lui ?

– Eh bien, tout simplement parce qu’il est le mieux à même de !

– Ah… oui… s’il est le mieux à même de… et… euh… le scénario que tu proposes de lui vendre, tu peux préciser un tout petit peu plus ce qu’il raconte ? Histoire de commencer l’affinage.

Là, George Van AA sourit.

– Pas vraiment, non ! Et c’est là que réside l’intérêt de ce nous pourrions appeler  « la chose ».

– La chose…

– Mais oui… Suis-moi bien. Habituellement, ce qu’on appelle « bonus », dans les DVD, ce sont des épisodes de tournage, des anecdotes ou des interviews. Nous sommes d’accord ?

– Nous le sommes.

– Bien. Là, ce que j’appelle « la chose » serait une sorte de bonus… à l’envers.

– Un bonus à l’envers… un sunob ?

– Mais non ! Je t’explique : ce que je te propose de faire à quatre mains, c’est un ouvrage… Voyons… Je reprends : nous allons faire comme si… Hum… Je ne sais pas si tu saisis bien le sens du « comme si » ?

– Comparatif conditionnel. Je saisis.

– Parfait ! Donc, nous faisons comme si un film tout récemment réalisé par LJJ connaissait un immense succès dans les salles de cinéma. Tu vois, il y a des queues sur les trottoirs à G*** et au Vigan… Peut-être faut-il dire à Le Vigan ? Qu’en penses-tu ?

– Il y a déjà un certain temps que je me pose la question. Je vais en finir une bonne fois pour toutes : sitôt rentré, je me mets à relire Vaugelas, Littré, Grévisse, les douze volumes du Grand Larousse Illustré et je te dis ce que j’ai trouvé. Tu évoquais les queues sur les trottoirs.

– Tu imagines ! Et alors, l’ouvrage à quatre mains raconte comment le réalisateur a découvert le sujet de son film, c’est-à-dire comment c’est nous, sous les noms de JE et GE, qui lui avons vendu le scénar. Le bonus raconte tout ça avant même que le film n’existe…

– Parce qu’il n’existe pas…

– Eh non, puisqu’on fait comme si !

– J’avais oublié…

Georges Van AA agita un index droit à la fois magistral et gentiment réprobateur.

 – Faut suivre ! Je disais donc que ce projet de bonus est surprenant et inhabituel puisque le bonus ordinaire est toujours réalisé après la réalisation. Seulement après ! Je l’appelle « la chose » pour bien insister sur ce qu’il sait avoir d’extra-terrestre. Si je sais dire !

Il planta ses yeux dans ceux de JiPé X.

– Tu suis, là ?

– Je pense.

– Donc, je suis – Georges Van AA s’interrompit le temps d’avaler une gorgée de Perrier-menthe – le fil de mon explication : comme ce film à grand succès n’existe pas encore, LJJ ne peut évidemment pas en avoir eu connaissance, et donc nous lui vendons le scénar pour qu’il le réalise éventuellement un jour.

– Eventuellement…

– Peut-être… Bon. C’est hautement improbable.

– Tu penses ?

– Je suis assez proche de penser que c’est hautement improbable… oui… encore que… et puis, quelle plus belle entreprise que celle dont rien ne garantit qu’elle sache réussir !

JiPé X hocha lentement la tête.

– Certes, oui, bien sûr… hum hum… Comme tu le disais, c’est très simple, en effet… encore que… cependant… vois-tu… le bonus réalisé avant, la « chose » comme tu l’appelles… Comment dire ? Je pense à la charrue et aux bœufs…

– Le labourage est une préoccupation atavique.  Nous avons tous un paysan dans notre histoire familiale. Si je te disais que…  

Il s’interrompit en voyant JiPé X tapoter de l’index sa bouche aux lèvres jointes en fixant un point imaginaire sur la table encombrée de tasses et de verres.

– Tu as besoin de réfléchir à l’essence de « la chose », c’est bien ça ? demanda-t-il.

– Là, ce serait plutôt la quintessence.

Et les voici qui demeuraient en silence, l’un avec son petit ballon de blanc sec, et l’autre avec son grand verre évasé de Perrier-menthe, dans la conscience partagée de l’importance du moment où ils étaient parvenus à cet âge déjà avancé de leur vie, tandis que  leurs épouses finissaient de parler de choses… [on ne les confondra pas avec « la chose »] et d’autres… [là, je n’insiste pas], avant de tomber elles aussi dans l’enceinte… [on ne confondra pas avec « tomber enceinte », une expression très curieuse qui pourrait laisser penser qu’une femme enceinte à un fort penchant à tomber]… fortifiée de l’indicible-encore-que où se trouvaient leurs époux, celle que crée l’immédiateté des harmonies humaines quand elles résonnent comme les violons d’un ensemble à cordes interprétant l’adagio de Samuel Barber en un doux soir d’automne. [Je relis… on dirait du Chateaubriand tardif mêlé à du Lamartine balbutiant]

Voilà.

Sur ce long et beau silence, ils se quittèrent en se promettant de revenir le vendredi suivant au même endroit à la même heure, car il faut savoir [sens français] se libérer de la contingence pour savoir [sens belge] atteindre l’absolu.

Voilà donc quelle fut, ainsi racontée dans ses phases à la fois successives et pour ainsi dire lunaires, la rencontre dont je n’ai pas besoin de rappeler qu’elle fut décisive, encore que je ne sache pas [sens français] très bien en quoi ni pour quoi elle le fut exactement. Mais on ne sait [sens belge] pas tout savoir [sens français].

(à suivre)