Le discours bloqué chez Bruno Latour

Bruno Latour (sociologue, anthropologue et philosophe des sciences) intervenait ce matin 3 avril sur France Inter.

Son propos  est un bon exemple de ce que j’appelle « le discours bloqué ».

Voici quelques citations qui en illustrent l’esprit :

 « Infléchir le système de production » « se poser un certain nombre de questions » (relatives à la production et la consommation) « est-ce que chacun de nous sera capable de profiter de la crise pour changer de mode d’existence ? » « Si on ne profite pas de cette situation incroyable pour changer, c’est gâcher une crise » « chacun doit faire preuve de discernement » etc.

Ce qui sous-tend ce discours, c’est l’opinion ou la croyance que la gravité de la crise doit ou devrait permettre à chacun de remettre en cause ce qui dysfonctionne, en particulier dans la production et la consommation.

Mais pourquoi et comment une crise pourrait-elle être en soi, par elle-même, un outil permettant à chacun de procéder à l’analyse pertinente de ce qui détermine le moteur de la production et de la consommation ?

Autrement dit, en quoi l’expérimentation du risque immédiat de la mort individuelle et massive (ce qui est le cas aujourd’hui) suffirait-elle à créer chez chacun puis dans la collectivité, comme par magie, le « discernement » qu’il appelle de ses vœux ?

Quand une pandémie a-t-elle jamais produit du discernement ?

La grippe dite espagnole de 1918 a tué entre 20 et 100 millions de personnes.

Pour quel gain de discernement ?

Vingt ans plus tard, la seconde guerre mondiale en tuait entre 50 et 70 millions.

Pour m’en tenir à la formule « Chacun doit… » qui revient souvent dans les discours actuels : qu’est-ce qui peut donner à chacun les outils adéquats pour remplir ce « devoir » ?

Ce discours du « on doit, on devrait, il faut, il faudrait… » n’est pas nouveau : il est de type incantatoire. Il suppose l’existence, quelque part, d’une idée ou morale ou religieuse ou autre, de nature transcendante que la catastrophe (virale en l’occurrence) permettrait de contacter et qui jouerait un peu le rôle de l’esprit saint descendant sur les apôtres le jour de Pentecôte.

Tant que ne se manifestera pas le discours qui expose la problématique de ce qui nous est objectivement commun,  c’est-à-dire de ce qui conduit à la démesure du « vouloir avoir et avoir toujours plus » qui détermine la production et la consommation du système capitaliste, rien qui soit efficace et qui touche à l’essentiel de la vie individuelle et sociale ne sera le produit de notre choix, de notre décision.

Dévouement

                                                              

Ce jour, 2 avril, sur France Inter, un médecin de la région Ile-de-France racontait les conditions éprouvantes du travail des soignants de son hôpital. Il invoquait pour expliquer un dévouement qui ne compte ni les heures, ni la fatigue, et qui inclut le risque de la vie, le serment (Hippocrate), la vocation,  et ajoutait que les problèmes de toutes sortes – notamment familiaux (du fait du confinement dans l’hôpital) et professionnels – attendraient la fin de la crise. Etait clairement sous-entendu le caractère explosif de ces problèmes.

Dévouement jusqu’au sacrifice, commenta le journaliste après l’interview.

Les deux mots ont une origine religieuse : celle du vœu pour le premier (se dévouer, c’est offrir sa vie aux dieux pour sauver les autres), du sacré (ce qui est donné à une divinité) pour le second.

Le dévouement/sacrifice est donc un acte « triangulaire » : il y a soi, puis celui pour lequel on se dévoue, enfin un référent – quel que soit le nom qu’on lui donne – qui préexiste à l’acte de dévouement et le rend possible.

Pourquoi cette nécessité du référent ? Pourquoi la relation duelle avec l’autre en tant que simple sujet n’est-elle pas suffisante ? En l’occurrence, elle l’est d’autant moins que le soignant, pour être efficace, doit se distancier du patient, ne pas être lié à lui par des affects.

L’objet du dévouement, surtout médical, est donc moins une personne singulière qu’un membre de l’espèce humaine, un « comme moi ». Sauf cas particulier, il n’existe pas de dévouement-sacrifice vétérinaire : on abat les animaux porteurs de virus.

Celui qui, dans son domaine d’activité, se dévoue ou se sacrifie pour répondre à la crise sanitaire, ne le fait plus en référence à une divinité (la référence religieuse est désormais absente du discours général, dont celui de la médecine), mais pour un référent qui n’est ni défini, ni nommé.  Il est seulement évoqué derrière « vocation » ou « serment ».

Il n’est pas davantage nommé dans le discours des commentateurs et des spécialistes divers qui spéculent sur ce que pourrait être l’après-crise sanitaire.

« Rien ce sera comme avant » est un refrain – aux intentions généralement positives, sinon optimistes – souvent entendu, et qui ne dit précisément… rien.

Ce référent non défini et non nommé, est notre commun qu’il faut achever de dépouiller du sacré qui le dénature en prétendant le valoriser.

Sauf à reconnaître et à regarder en face ce commun susceptible de remettre en cause la réversible et tenace équation « être = avoir » qui régit et détermine notre mode de vie (production, consommation, rapport à soi, aux autres et au monde), il est à craindre que la mémoire individuelle et collective ne joue son rôle d’oubliettes. Qui se souvient de la grippe de Hong-Kong (1968-1970) qui a tué un million de personnes ?

L’oubli donc ou le déni, au risque, accru par les problèmes climatiques, d’accentuer encore les démesures, les inégalités, les conflits, de substituer les règlements de comptes politiciens et idéologiques à l’urgente analyse de la condition humaine commune, et de  pervertir demain en repli nationaliste le confinement-dévouement d’aujourd’hui.

Régression souverainiste ?

                                                    

En visite (31 mars) dans une unité de production de masques médicaux près d’Angers, Emmanuel Macron a invoqué à maintes reprises le concept de souveraineté.

Intervenant immédiatement après sur France info, Jean-Pierre Hamon, président de la Fédération des Médecins de France, a lui aussi insisté sur l’importance de l’autonomie de la France. Et il ne parlait pas seulement de la production de matériel médical.

La tonalité des deux discours était celle du constat d’échec, de l’aberration.

L’un et l’autre rejoignent le discours global qui déplore et dénonce la dépendance, en particulier, mais pas seulement, pour la fabrication des remèdes, des équipements médicaux.

La souveraineté nationale…

De Gaulle, en son temps, puis, au fil de la construction européenne et de la mondialisation économique et financière, les partis d’extrême-droite en ont fait et en font leur cheval de bataille.

Le souverainisme n’est pas une thèse nouvelle produite par la crise actuelle, c’est un discours ancien, sinon archaïque, qui, au-delà ou en-deçà de la politique, touche en dernière analyse au rapport entre le particulier (individu ou collectivité) et le commun propre à l’humanité*.

Ici, il est une régression en ce sens qu’il tend à faire revenir au temps d’avant.

Avant quoi ?

Avant la construction européenne et la mondialisation, quand les rapports entre les pays, clos dans des frontières matérialisées par des barrières, étaient déterminés par des traités bilatéraux, parfois multilatéraux. Avec les effets délétères que l’on connaît.

L’union européenne et la mondialisation qui ont bouleversé ces rapports n’ont jamais été fondées sur le discours du commun* dont elles n’ont jamais emprunté que l’apparence, mais  sur celui des intérêts particuliers des puissances économiques et bancaires multinationales en relation avec les Etats : l’évolution du capitalisme en tant que système régissant la quasi totalité des Etats, a exigé, en Europe, l’ouverture des frontières ; ailleurs, jusqu’à ces dernières années, l’apologie de la mondialisation, dont le contenu économique et financier est gommé ou idéalisé dans les discours officiels.

Le discours souverainiste prononcé aujourd’hui par E. Macron (il a évoqué l’Europe subrepticement, une seule fois, comme en catimini,) est donc une régression de nature idéologique et politicienne dictée par la contrainte épidémiologique qui révèle de manière obscène (conditions de travail, effectifs, matériels…) les carences de la politique de santé publique. La responsabilité montrée du doigt sur le ton du « on (= mes prédécesseurs surtout) s’est trompé, je vais rectifier le tir, le monde verra ce dont la France est capable ! », est donc celle de la mondialisation, de nature quasi transcendante, qui a conduit la France (et d’autres) à une dépendance dont on s’accommodait fort bien jusqu’à ce besoin subit de millions de masques.  

Malgré cela…

Ce discours de type régressif peut-être considéré comme positif dans la mesure où il est objectivement l’élément d’une dialectique.

Il entre en effet nécessairement en contradiction avec le discours précédent  sur les bienfaits de l’union européenne et de la mondialisation, tenu par les mêmes personnes qui les mettent aujourd’hui en cause, contraints par la nécessité.

Ce discours précédent a été compris et intégré par les peuples comme l’expression d’un fait historique, d’un réel.

Autrement dit, la régression actuelle dans le discours peut être comprise comme le mouvement du balancier qui part du champ d’une démesure (mondialisation financière et économique) pour aller dans celui d’une autre démesure (souverainiste), avant de trouver le  point d’un équilibre nouveau, pour un processus de progrès.

Mais…

Ce qui reste inconnu – et là est le danger –  c’est le temps pendant lequel le balancier restera dans le champ de cette démesure souverainiste qui peut dégénérer en nationalisme agressif. Ce champ, national et international, est en effet occupé par des forces politiques et idéologiques  qui s’efforceront de ne pas le laisser repartir.

Aujourd’hui, personne n’est en mesure de dire quel est le spectre et l’importance des bouleversements qui résulteront de la crise.

Ce sont eux qui détermineront le temps pendant lequel le balancier restera dans le champ du discours souverainiste.

Le seul discours susceptible de précipiter son départ vers ce point d’équilibre nouveau, non seulement en empêchant la fermeture des frontières mais en ouvrant celles qui ne le sont pas encore, est le discours du commun*.

*cf. les autres articles traitant de ce concept.

Hydroxychloroquine

                                                          

Le problème que pose l’utilisation de cette molécule est parasité par la personnalité de Didier Raoult, infectiologue mondialement reconnu et dont personne ne conteste la compétence dans sa spécialité.

Ce qui est au cœur de la polémique c’est le rapport entre le thérapeute (il préconise l’utilisation de la molécule contre le coronavirus) et l’homme qui règle des comptes.

Tout le monde comprend qu’avant d’utiliser un produit à des fins autres que celles pour lesquelles il a initialement été fabriqué, il est nécessaire de procéder à une évaluation, en l’occurrence clinique. Pour le moment, il n’y en a pas qui réponde aux critères scientifiques admis. Nul ne sait si le maire de Nice, traité par D. Raoult avec l’hydroxychloroquine, a été guéri par la molécule ou par ses propres défenses immunitaires, comme  l’immense majorité des personnes infectées.

Le docteur Raoult – dont les propos sur l’épidémie n’ont pas toujours été pertinents –  règle des comptes (il n’est pas inutile de s’informer de son histoire personnelle) avec ce qui est institutionnel, académique. On lui a demandé pourquoi il avait choisi une apparence si singulière (cheveux, barbe, langage…) et il a répondu « parce que ça les fait chier » (A la une, du Monde électronique du 29 mars). Pourquoi pas ?  

Il est «récupéré » (malgré lui ?)  par les chantres du complot, par ceux du FN/RN qui récupèrent en même temps les doutes de la communauté scientifique sur la thérapie en question, pour nourrir ce qu’ils appellent leur lutte anti-système.

Le système, c’est-à-dire les institutions que détourneraient à leur profit ceux qui en ont la charge.

Ce discours, qui n’est pas nouveau, trouve des arguments dans les aléas de l’évaluation et du traitement politiques de l’épidémie. Les déclarations d’Agnès Buzyn à l’issue du premier tour des municipales (tête de liste de la REM à Paris, elle est arrivée en troisième position) ont apporté de l’eau au moulin des détracteurs.

Cette crise révèle, avec une évidence accrue qui en rend l’acceptation difficile, que le rapport entre l’Etat et la santé (hôpital, médecine libérale, recherche, pharmacie…) est fondé sur la même doctrine néolibérale (désengagement de l’Etat, loi du marché) que tout le reste.

Bien avant l’épidémie, les personnels soignants de l’hôpital public dénonçaient l’insuffisance budgétaire et le pouvoir politique ne répondait que par des mesures anecdotiques à la protestation contre, notamment, la suppression de lits dans les services hospitaliers.

L’empathie populaire générale que suscite leur engagement périlleux contient forcément une dimension de ressentiment et de colère – refoulés, pour l’instant – contre la surdité du pouvoir politique qui tente aujourd’hui de la faire oublier par des propos d’émotion et des décisions d’urgence qui révèlent en même temps les carences.

Ce que représentent les soignants en tant que figures héroïques salvatrices, c’est, jusqu’à la mise en danger de leur propre vie, le sens aigu du désintéressement, autrement dit l’importance du commun.

Est donc forcément perçue, de manière plus ou moins confuse, une forte distorsion entre le discours politique actuel de circonstance et la philosophie néolibérale qui sous-tend l’action politique ordinaire. 

L’épidémie est en effet porteuse d’une souffrance collatérale traumatisante dont la propagation du virus interdit pour le moment l’expression. Personne n’en connaît la profondeur ni la forme qu’elle prendra quand elle se manifestera au lendemain de la crise.

Parmi d’autres, la question se pose de savoir si la résurgence conjoncturelle du commun dans sa dimension tragique (la mort), deviendra une exigence pour un changement structurel des comportements individuels et sociaux, pour la vie.

Les deux confinements majeurs

Toute vie humaine comprend deux confinements majeurs.

Le premier est celui d’une fin : le moment de la naissance dont le sujet – l’enfant qui achève ses neuf mois de vie dans l’utérus – n’a pas la moindre conscience.

Le second, l’exact contraire de la naissance, est celui d’un début : celui de la mort, dont le sujet – la personne qui achève son temps de vie – a, jusqu’à un seuil inconnu et nécessairement intransmissible, la conscience de mourir.

La différence essentielle entre ces deux confinements, est que l’un prend fin – donc sans la conscience –  pour une vie individuelle et sociale pourvue de conscience, alors que l’autre commence – donc avec la conscience –  pour une forme de vie autre, dépourvue de conscience.

 « Vivant, je vis et je réagis en masse, mort, je vis et je réagis en molécules » (Diderot)

Tout le monde sait cela.

Le confinement que nous vivons actuellement s’apparente-t-il plutôt au premier ou au second ?

Dans la mesure où nous sommes conscients du confinement, où nous pouvons en sortir – même si ce n’est que pour un instant – puis y rentrer, où nous savons qu’il prendra fin dans un terme relativement proche, il ne correspond exactement ni à l’un ni à l’autre. La perspective d’une sortie renvoie plutôt à la naissance.

Mais nous savons aussi que certains ne survivront pas. Nous peut-être. En tout cas, une minorité, parce que la puissance de vie dans une organisation constituée est dominante. Ce qui renvoie à l’acte de mourir.

Que faire de cette conscience qui accompagne l’une et l’autre réponses ?

Elle n’est pas une donnée brute, biologique, comme elle peut l’être semble-t-il, à des degrés et selon des modes divers, chez les autres êtres vivants.

Elle exige de nous, en permanence et plus particulièrement dans ce moment, la pensée, ce composant spécifique de notre espèce, qui, seule, peut nous permettre de vivre ce moment de confinement comme celui d’une renaissance.

La consolation du complot

Ce matin, vendredi 20 mars, au retour du marché, nous avons été rejoints puis dépassés – à bonne distance –  par un homme assez jeune, volubile, qui disait, en substance, que « tout ça » (l’épidémie et le confinement) était voulu par les puissants, les riches, et que l’objectif était d’éliminer les plus pauvres.

Quelques minutes auparavant, un marchand forain nous avait tenu à peu près le même discours « complotiste » pendant les quelques minutes nécessaires à la friture des pâtés végétaux que nous lui achetions.

Deux mille huit cents ans plus tôt, dans l’Iliade (récit épique de la guerre de Troie, écrit par Homère au 8ème siècle avant notre ère) le combattant grec ou troyen qui manquait sa cible expliquait que sa lance avait été détournée par une divinité.

Plus près de nous : « Caramba ! Encore une fois trop à droite ! » s’écrie dans L’oreille cassée, Ramon, le lanceur de navajas dont la maladresse est présentée comme une fatalité ou une malédiction (« Encore une fois… ! »).

Entre Homère et Tintin, les divinités n’ont pas manqué qui ont accablé l’humanité d’épidémies diverses et variées.

Les explications par la punition divine posthomérique/moderne et le complot des puissances occultes (argent, politique, franc-maçonnerie, juiverie mondiale…) rejoignent l’explication par le fatum antique en ce sens qu’elles ont pour fonction commune de (tenter de) consoler en fournissant la réponse avant le questionnement.

Avec une différence essentielle.

Dans la geste antique, le héros est de nature épique : il est la forme littéraire du rapport au monde que construit l’être humain dans les toutes premières années de sa vie. L’homme épique souffre et accepte cette souffrance comme inhérente à sa nature. Il ne se révolte pas. La divinité lui est ce qu’est le papa au tout petit enfant.

En revanche, la punition divine posthomérique/moderne et le complot des puissances occultes ne sont plus des réponses de l’homme épique, mais de l’homme philosophique qui lui succède dès l’âge de trois ou quatre ans et jusqu’à la fin de sa vie.  

L’une et l’autre ont en commun le rejet du questionnement par la régression nostalgique stérile vers l’âge épique définitivement accompli, et la recherche compensatoire du bouc-émissaire.

La guerre ?

A six reprises, le président a invoqué la guerre dans son discours du 16 mars. Le discours était lu sur un prompteur et la répétition du mot n’a pas été toujours très réussie.

Sans aucun doute voulait-il donner à la lutte contre l’épidémie la dimension dramatique qu’il jugeait indispensable pour convaincre de la nécessité des contraintes et de leur respect.

Donc, il faut rester chez soi.

En même temps, il a souligné notre manque de responsabilité, laissant entendre que nous n’avions pas bien saisi la gravité de la situation telle qu’il l’avait décrite le jeudi 12.

Cinq jours plus tôt, le 7, il assistait à une représentation théâtrale.  « La vie continue. Il n’y a aucune raison, mis à part pour les populations fragilisées, de modifier nos habitudes de sortie  » disait-il à ceux qui s’étonnaient.

Le premier tour des élections municipales était maintenu au 15 mars.

Ce qui a changé entre le 7, le 12, le 15 et le 16,  c’est le rythme de progression de contamination.

Pas le principe. Il faut nécessairement un contact humain.

Quelles que soient les précautions de langage et les intonations, le mot guerre ne décrit pas le réel : le virus n’est pas un ennemi qui nous aurait déclaré la guerre.

Pourquoi cette difficulté à ne pas se contenter de fournir les informations susceptibles de responsabiliser les individus en leur donnant la possibilité d’apporter eux-mêmes des réponses particulières adéquates dans le cadre de la loi générale de confinement ?

Peu après l’intervention présidentielle, le ministre de la santé expliquait, entre autres  choses : si vous êtes allés acheter des provisions et que vous avez été en contact (à bonne distance) avec cinq personnes, vous ne devez plus ressortir.

En quoi est-ce compréhensible ?

Même question pour l’interdiction confirmée par la gendarmerie de faire du vélo (seul, sans contact avec quiconque) ou de prendre sa voiture dans son garage pour se rendre de chez soi au départ d’un chemin de randonnée solitaire où les rencontres éventuelles sont forcément à distance.

La réponse est connue : si la règle n’est pas stricte, rigide, si elle n’est pas accompagnée de sanctions,  si elle comporte une part d’appréciations personnelles, elle ne sera pas appliquée.  

C’est un cercle vicieux : le manque de confiance a priori induit  un discours de tendance infantilisante qui conduit à une déresponsabilisation utilisée ensuite pour justifier le manque de confiance et ainsi de suite.

Il y avait, en effet, dans le discours présidentiel, un reproche d’adulte adressé à des enfants : vous  n’êtes pas sérieux, donc je renforce les interdits avec des sanctions à la clef.

La crise sanitaire n’est qu’un exemple de la mise en évidence de ce mode de fonctionnement fondé sur cet a priori.

D’autres exemples de déresponsabilisation ? Le contenu des campagnes électorales, la publicité, le discours sur la vitesse, l’alcool, les problèmes dits sociétaux en général… plus globalement la substitution par les puissances politiques, idéologiques et économiques de la foule au peuple. (cf. article « populisme »)

Qu’est-ce qui empêche de briser le cercle vicieux et de remplacer l’a priori du manque de confiance par celui de la confiance ? En quoi sommes-nous différents par essence du président de la République ? Disposerait-il d’un gène qui nous ferait défaut ?

A la manière de l’avocat du diable (décidément…), adoptons son point de vue ou feignons (habilement) de l’adopter : compte tenu du fait que ce mode de fonctionnement a été et est peu ou prou celui de toutes les sociétés, se pose la question de la validité de la démocratie : est-elle un réel possible ou ne serait-elle qu’un slogan utilisé pour justifier (par l’élection, le referendum, le plébiscite…) la délégation du pouvoir et l’autorité du chef ?

En d’autres termes, cette fois plus philosophiques : comme les prisonniers porteurs de torches de la caverne de Platon, prenons-nous les ombres du réel extérieur projetées sur la paroi pour le réel lui-même, un réel qui nous échappe et sur lequel nous n’avons pas de prise ? Nos discussions sur la démocratie, la liberté,  notre appétence pour elles,  ne sont-elles que des palabres dont l’utilité ne serait que d’asseoir le modus vivendi insatisfaisant qui les suscite ?

Oui ! Et si cet a priori n’en était pas un ? Si, effectivement, la responsabilité – dans le sens précisé plus haut – n’était qu’un leurre ?… dit encore l’avocat du diable.

Pour sortir de ce qui apparaît comme un dilemme, je ne vois pas d’autre moyen concret, matériel, de vérification, que la thèse (bis –  là, c’est plus  – repetita placent) que je soutiens, à savoir l’élargissement du champ du savoir au tabou de notre mort (références en fin de l’article sur « le viol et la compétition »), parce que, tout bien considéré, c’est la seule expérimentation qui n’a pas encore été tentée par la société humaine.

Peut-être faut-il éteindre les torches et tourner la tête, pour voir enfin ce qui est, en dehors de la caverne.

Mercredi 18 mars – 14 h 50.

Le discours du président

Les médias et les partis politiques (à l’exception du FN/RN) ont généralement présenté une critique plutôt positive du discours prononcé jeudi par le président.

A notamment été soulignée l’importance donnée au « nous ».

La collectivité a été en effet au cœur du discours dont il faut noter au passage un paradoxe intéressant : le bien collectif dépend du repli individuel.

Ce « nous » a notamment été invoqué dans un registre mystique : le président a évoqué « l’âme » (?) de la France  et qualifiée l’union nécessaire de « sacrée » (en quoi une démarche sanitaire n’est-elle pas profane ?).

L’ennemi, contre lequel il faut donc s’unir en prenant de la distance physique les uns par rapport aux autres, est dépourvu de toute intentionnalité. Il n’a aucune dimension métaphysique. Il est prosaïquement une substance chimique. Il vit sa vie de virus.

C’est pourquoi il est dommage que le président n’ait pas cru bon d’expliquer, concrètement, en quoi la participation à l’élection municipale (avec les précautions annoncées) ne présentait pas un danger supérieur à celui que l’on prend (sans beaucoup de précautions) en se rendant dans un supermarché.

Plus concrètement encore : si un spécialiste es virus avait, avant, après, ou, pourquoi pas, en même temps que le président, expliqué précisément ce qu’est le virus et comment il se propage, bref, si le discours présidentiel avait été plus en rapport avec la nature chimique de l’objet, plus scientifique et moins coloré de mysticisme, peut-être les citoyens se seraient-ils déplacés en plus grand nombre pour voter.

Le casse-tête politique et sanitaire du second tour ne se poserait peut-être pas.

En effet – et à moins que les conditions de transmission de virus aient changé – le confinement –  personne ne sort, sauf par nécessité impérieuse – n’est que le corollaire d’un comportement inapproprié, lui-même conséquence d’une explication insuffisante.

Les Britanniques ont choisi une voix radicalement différente : l’immunité de masse. Puisqu’il n’y a pas de remède et que le degré de létalité est relativement faible (de toute façon on ne peut l’empêcher),  il est préférable que tous soient exposés de manière à acquérir une défense immunitaire. Tout fonctionne donc « normalement » au Royaume Uni.

Que sera sera.

Le lundi 11 mars. 11 h 40

Le coronavirus ou l’énergie vitale

                                        

Corona (mot latin : couronne) parce que les protéines qui l’entourent sont disposées sous cette forme et virus (mot latin : poison, entre autres significations) parce qu’il « empoisonne » la cellule dans laquelle il pénètre.

Et il a absolument besoin d’une cellule « hôte » pour se dupliquer. Pour cela il apporte avec lui tout son matériel ARN (acide ribonucléique) et transforme donc la cellule en usine de reproduction. La cellule (elle peut être de 100 à 1000 fois plus grande que lui) se défend au moyen d’une barrière immunitaire, mais il arrive que la réponse immunitaire (via une inflammation) soit disproportionnée, trop forte et produise des dommages.

Ces informations scientifiques – que j’ai tenté de reproduire correctement –  ont  été fournies, avec beaucoup d’autres, le mercredi 11 mars dans Les Matins de France Culture, par Olivier Schwartz, directeur de l’unité virus et immunologie de l’Institut Pasteur.

Une dernière précision : un spicule (ce qui constitue la protéine de surface du virus) mesure 100 nanomètres (un nanomètre = 1 milliardième de mètre). Autrement dit, il y en 10000 sur un millimètre.

En résumé, c’est une « bestiole » très, très, très petite… et très efficace.

« (…) Entre nos ennemis / Les plus à craindre sont souvent les plus petits (…) »

(Le Lion et le moucheron – La Fontaine)

Il n’est pas certain que le virus nous considère comme des ennemis. C’est même très peu probable. Non. Il entre où il peut.

Pourquoi chez nous ?

Pourquoi pas ?

Certains (je parle des  hommes, pas des virus) ne pénètrent-ils pas avec tout leur matériel dans des territoires occupés par d’autres hommes qui ne les ont pas invités ? Ne s’y installent-ils pas pour y rester et s’y reproduire au prix de la soumission voire de la destruction des autochtones ?

Hum…

Est-ce à dire que tout ce qui est vivant (dont les hommes et les virus) est animé d’une énergie vitale irrépressible qui peut conduire à la destruction de l’autre ?

En d’autres termes, être, le fait d’être, confèrerait-il d’abord, prioritairement à tout devoir, un « droit de vie » ?

La différence entre le virus et l’homme, est que le premier est une forme d’énergie brute, « une force qui va »,  alors que le second agit sous le regard d’une conscience individuelle et sociale qui oblige à des devoirs.

A regarder l’actualité, certains comportements individuels et collectifs ne semblent pas très différents de celui des virus.

Le diable, encore lui

                                                          

Diable, grec d’origine (je parle du mot), est formé à partir du verbe diaballein qui signifie « jeter à travers, répandre », par extension « répandre des bruits, calomnier »,  enfin,  et c’est le sens actuel qui nous intéresse, « désunir ».

Exemple diabolique récent de désunion : la cérémonie des Césars dont j’ai seulement lu les comptes-rendus – je n’aime pas les spectacles d’autocongratulation –   et à nouveau le cas Polanski  (cf. l’article).

Avant d’examiner si le diable est vraiment dans les détails, considérons les deux genres de désunion.

La désunion du premier genre concerne des uns et des autres.

Des uns – parmi lesquels des unes étaient les plus nombreuses que des uns – disaient que récompenser le film de Polanski revenait à exonérer l’homme des viols dont il est accusé. Pour donner plus de force à leur protestation, certaines de ces unes-là quittèrent la cérémonie après l’annonce du prix décerné (et attendu) à J’accuse. Etaient-elles venues pour partir ?

Je ne sais plus laquelle demandait, avant la cérémonie, en guise d’argument contre l’attribution d’un prix au film, si on devrait exonérer un boulanger violeur au motif qu’il fait de bonnes baguettes.

Hum…

Si ce boulanger fait des baguettes (notons que, si elles sont bonnes, les films de Polanski sont bons), n’est-ce pas parce qu’il a le droit d’en pétrir dans son fournil ? Soit qu’il ait été jugé, condamné et qu’il ait purgé sa peine, soit que, pour des raisons estimées suffisantes par la justice, il n’ait été ni l’un ni l’autre.

Des autres (uns et unes mélangés) rétorquent qu’on ne peut confondre l’œuvre avec l’homme ni, surtout,  se substituer à l’institution judiciaire.

Voilà pour le premier genre. J’y reviens un peu plus loin.

La désunion  du second genre concerne l’un – il enveloppe un et une. Donc l’un tout seul.

Exemples diaboliques de cette désunion de l’un tout seul : le capitaine Haddock et le chien Milou, en proie à des tiraillements (boire ou ne pas boire d’alcool/ préférer ou ne pas préférer l’os trouvé à la mission) qu’Hergé représente sous la forme d’anges et de diables s’affrontant par des discours. Notons que lorsque la rhétorique du diable l’emporte sur celle de l’ange, ce n’est que très provisoirement. Les Aventures de Tintin se terminent toujours bien. Hum… Serait-ce parce que leur auteur a oublié d’y mettre des personnages féminins autres que caricaturaux et que les héros sont célibataires ?

Bref.

Qu’elle soit du premier ou du second genre, la désunion suppose une union préalable.

– pour celle du premier genre : l’accord pour l’attribution de prix récompensant l’activité cinématographique au cours d’une cérémonie d’autocongratulation.

– pour celle du second genre : je suis d’accord avec moi-même pour dire que boire de l’alcool (surtout du rhum ou du whisky) est mal et qu’être altruiste est bien.

Alors, d’où vient le diable ?

Serait-ce, comme on le dit peut-être un peu vite, à cause des détails ?

Oui. Comment un détail pourrait-il compromettre une union qui est en principe constituée par un essentiel ?

Ne serait-ce donc pas plutôt parce que l’union préalable n’avait rien d’essentiel et qu’elle était une union de façade ?

Pour ce qui concerne l’union des uns et des autres.

On remarquera que l’union pour une cérémonie autocongratulante de Césars (ou d’Oscars) se pare de toilettes sophistiquées et se nourrit de propos émus de remerciements convenus. Et quand il est contestataire le discours en habits d’apparat sonne faux.

Mais aussi, comme le rappellent les fables de La Fontaine qui sont tout sauf des fables, la justice n’est pas toujours juste de la même façon pour tous. Ce que confirmera G. Orwell : « Tous les hommes sont égaux, mais il y en a qui sont plus égaux que d’autres. »

Pour ce qui concerne l’union de l’un tout seul, autrement dit de soi avec soi.

On remarquera qu’il existe de très bons rhums et whiskies et qu’un os inattendu à une saveur qui mérite considération. Autrement dit, il ne faut pas confondre le discours de la morale générale avec une éthique. Ni refuser le plaisir en prétextant la démesure.

Nettement plus grave.

Il arrive parfois qu’un processus historique fasse émerger chez l’un une désunion  pathologique enfouie, de type schizophrénique, dont il fait alors un objet de déni en accusant l’autre d’en être la cause.

Et si l’autre se trouve dans une situation analogue, s’il réagit de la même manière, alors, l’un et l’autre vont tenter de résoudre par un interminable conflit nécessairement stérile ce qu’ils croient être une désunion du premier genre.*

Je pense aux Israéliens (qui viennent de donner une forte majorité relative à B. Netanyahou, hostile à la constitution d’un Etat palestinien, favorable à l’extension des colonies, et dont le procès pour corruption, malversation et abus de confiance doit s’ouvrir dans quinze jours à Jérusalem)  et aux Palestiniens divisés entre Autorité Palestinienne et Hamas, les uns et les autres en guerre depuis plus de soixante-dix ans.

*Amos Oz, un écrivain israélien favorable à la reconnaissance d’un Etat palestinien, a écrit en 2004 un ouvrage intitulé « Aidez-nous à divorcer ! », comme si l’un et l’autre peuples avaient jamais été unis.