Le choix de l’ignorance

Dans le numéro 3666 – 18 au 24 avril – de Télérama, une interview d’Alain Corbin, historien, qui enseigna à la Sorbonne, dont l’objet concerne son travail sur l’histoire de l’ignorance.

« (…) L’effroi, lié à l’ignorance, rassemble toujours les gens quand il et partagé. (…) Avec l’épidémie actuelle (…) les Etats se viennent en aide pour la prise en charge des malades. Ils trouvent, eux aussi, leur source dans une forme de désarroi. Cela nous renvoie encore et toujours à la grande ignorance fondamentale, qui traverse toute l’histoire humaine et que nous partageons le mieux : celle de la mort. »

Affirmer que la mort est une ignorance est de l’ordre du choix.

Ce que nous ne savons pas, c’est, du point de vue du sujet, ce qu’est mourir.

Pas plus que nous ne savons, toujours du point de vue du sujet, ce qu’est naître.

Si la vie qui suit la naissance  est objet de savoir – un mode d’organisation avec la conscience du sujet –  pourquoi la vie qui suit « mourir » – un mode d’organisation autre, sans cette conscience – ne le serait-elle pas ? D’abord, le corps vivant « en masse » pour un temps donné, puis le corps vivant « en molécules » pour l’éternité.

A part la peur de mourir – liée au choix de l’ignorance, en un cercle vicieux – où est le problème ?

Depuis qu’existe l’humanité, nous n’avons pas le moindre signe qui indiquerait la persistance du sujet après « mourir ».

C’est pourquoi dire « nous ignorons ce qu’est la mort » est le choix de l’ignorance.

Pour ceux qui lisent régulièrement ce blog, ce point de vue n’est certes pas une nouveauté,  mais, sait-on jamais…

Il est n’est jamais trop tard pour choisir le savoir.

Surtout quand il s’agit du savoir fondamental.

De la nature… suite

(cf. l’article du 13 novembre 2019 : La problématique Greta Thunberg)

L’ethnologue Philippe Descola intervenait ce matin (20 avril) dans Les Matins de France Culture.

Il explique notamment comment la confusion nature/environnement est une création du capitalisme naissant du 18ème siècle pour qui la nature – ce qui n’est pas l’homme –  est un réservoir de ressources considérées comme infinies. Ainsi, comme on l’entend souvent dire, ce n’est pas l’homme, en tant que tel, qui agresse son environnement, mais le système capitaliste pour qui la planète est objet d’exploitation. Dire, à propos du changement climatique ou du coronavirus, que la nature « reprend ses droits », voire qu’elle « se venge » n’a donc d’autre sens qu’idéologique.

Dans son essai philosophique Ethique (écrit en latin), Spinoza (17ème siècle), désigne par Deus sive Natura ce qu’on pourrait définir par le Tout qui englobe l’ensemble du vivant : l’homme, les animaux, les plantes, les minéraux, le cosmos.

Deus sive Natura se traduit par Dieu autrement dit la Nature : une définition scandaleuse et inadmissible pour l’époque (et encore aujourd’hui pour certains) puisqu’elle assimile Dieu (être, créateur, père) à un concept et le vide ainsi du contenu que lui donne la Bible, récité dans le credo de la messe. L’Ethique est une conception immanente de la vie.

Ph. Descola qui a notamment étudié le mode de vie des populations de la forêt amazonienne explique comment la plante et l’animal sont, pour l’Amérindien, comme lui de la nature, pourvus d’une âme et auxquels il s’adresse comme il s’adresse à ses semblables.

Il partage la thèse selon laquelle la déforestation, rapprochant les animaux sauvages des animaux domestiques donc des hommes, pourrait être un sinon le facteur de transmission du coronavirus.

Le fil de son analyse le conduit à évoquer le mouvement des gilets jaunes, et, dans la critique qu’il fait du système capitaliste, la probabilité d’une explosion à venir que produira l’accumulation des mécontentements et des frustrations, en référence à celle qui a produit la révolution de 1789.

La limite de son intervention : il n’évoque ni la question du rapport entre cette révolution et l’essor du capitalisme – par rapport aux mécontentements et aux frustrations qui la provoquent, l’explosion révolutionnaire n’est pas, en soi, nécessairement adéquate –, ni, surtout, celle de l’assise humaine de ce système spécifique de notre espèce et qui n’est évidemment pas tombé du ciel.

Deux heures de discours pour ?

Il y eut quelques données statistiques, techniques et scientifiques apportées par le directeur général de la Santé, le ministre de la Santé, et une infectiologue de Lyon.

Il y eut l’annonce des visites de nouveau possibles en Ehpad*.

Et… ?

Le problème que pose ce long discours du premier ministre le 19 avril est moins la justification attendue de l’action gouvernementale que son objet réel.

Six jours plus tôt, le lundi 13 avril, dans un discours d’une demi-heure environ, le président annonçait le début du déconfinement pour le 11 mai.

En si peu de temps,  il était impossible qu’aient été résolues les nombreuses difficultés de la reprise, puisqu’elle sera progressive et modulée, de la vie sociale et économique.

En d’autres termes, pourquoi le premier ministre est-il venu dire si tôt et si longuement qu’il ne pouvait rien dire de nouveau et qu’il reviendrait plus tard donner les précisions qu’il ne pouvait donner ce soir-là ?

Que signifient ces deux heures occupées dans les médias par le premier ministre ?

– le rappel du caractère « absolu » de la fonction présidentielle dans la constitution : le président a décidé que le déconfinement commencerait le 11 mai avant même qu’en aient été examinées les possibilités matérielles. En d’autres termes, il y a une inversion de la responsabilité (= réponse adéquate à une situation donnée) : il s’agit donc de faire rentrer de force le réel dans un cadre imposé, ici, par une conception du pouvoir, là, par le manque de matériel et de personnel médicaux… qui renvoie aux choix politiques.

– le vide répond au vide. A plusieurs reprises, le premier ministre a évoqué l’intervention du président. « Comme l’a dit le président de la République ». Outre son caractère obligé, la formule avait une résonance dérisoire. Quelles explications ont été données par le président pour justifier la date du 11 mai ? Que reste-t-il dans la mémoire, sinon la prétendue « guerre » du discours antérieur,  infirmée dans le dernier qui évoquait un danger sans précédent  « en période de paix » ?

Ce long discours met en cause, en (et par son) creux, un modèle du pouvoir qui paraît d’autant plus inadéquat qu’il est exercé par un homme dont le manque  d’épaisseur, et sans doute aussi, liée à cette superficialité,  la perception de son âge,  interdit le rôle de « père » inhérent à ce type de pouvoir, surtout en période de crise.

E. Macron, que la vacuité de ses interventions fragilise un peu plus au fil des jours de confinement, n’a pas compris le double message envoyé par le mouvement des gilets jaunes et la protestation contre la réforme des retraites. Le message sera renvoyé, sans doute sous des formes nouvelles, plus puissantes et plus violentes, quand les conditions seront réunies.

* Il y eut un beau moment, mais oui,  beau et même aussi émouvant, mais oui – en tout cas c’était très nettement dans les intentions, mais oui –  sur l’importance du regard des personnes aimantes venant dans les Ehpad. Donc, on se regarde – Ah oui… comment se passe l’échange des regards quand la personne visitée ne dispose pas assez ou plus de la vue ? – mais on ne se touche pas !

Alors… supposons une personne âgée dépendante que l’on équipe d’un masque et à qui on lave les mains juste avant la rencontre. Supposons encore la personne qui vient pour la rencontrer, équipée elle aussi d’un masque et qui se lave elle aussi les mains,  également juste avant la rencontre. En quoi la main prise par la main constitue-t-elle nécessairement un risque ? Surtout si la personne âgée est en fin de vie.

Mais cela suppose que soit déléguée la responsabilité (voir plus haut) à ceux qui, en l’occurrence, sont sur le terrain. Et cela suppose l’information qui suppose la confiance qui à son tour la rend efficiente.

Décomptes et des contes

Discussion entendue ce matin (17 avril) dans un bar de… Pardon ? Ah, oui, c’est vrai, les bars sont fermés… C’était une autre fois, une autre discussion… Je reprends : discussion entendue ce matin (17 avril) dans une toute petite rue, entre deux hommes, chacun accoudé à une fenêtre de son appartement et conversant… La largeur de la rue est bien de trois ou quatre mètres… Oui, ils assurent, oui, oui… Et puis, il n’y a pas le moindre bruit et ils n’ont pas besoin de crier… Oui, comme au siècle dernier…  Je veux dire au 19ème siècle… Pardon ? Non, vous plaisantez… Non, j’ai lu des bouquins, et à part les fiacres…  Alors, c’est bon ?

– Vous avez écouté, hier, les statistiques du Directeur Général de la Santé ?

– Ouais.

– C’est bien, la transparence, non ?

– La transparence ? Mon cul, ouais !

– Pardon ?

– Eh ouais,  mon cul ! Comme ça, pas besoin de faire un dessin, vous comprenez du premier coup.

– Excusez-moi, mais je ne comprends pas vraiment du premier coup… Qu’est-ce qu’il vient faire là, votre… ? Quel besoin de le mettre  en avant ?

– Deux secondes… que je vérifie… Il est bien toujours derrière. Pourquoi vous dites que je le mets en avant ? Eh, ho, je rigole ! Si on peut plus plaisanter, maintenant ! Déjà que… Non, sérieux, il nous gonfle avec tous ces chiffres !

– Les nombres… Vous ne pensez pas qu’il est important qu’on sache précisément où l’on en est exactement ?

– Où on en est de quoi ? Avant le virus, y avait des gens qui mouraient, non ?… Pas à cause de ce virus, d’accord, mais y mouraient pareil. Pourquoi on faisait pas le décompte tous les soirs, comme ça ? Tant de cancéreux, tant de cardiaques… Et vous croyez que le type y va continuer à le faire quand l’épidémie sera finie ?

– Une épidémie, c’est tout de même très particulier, non ?

– Particulier de quoi ?

–  On est en face de quelque chose qu’on ne connaît pas. C’est une cause d’angoisse.

– Ah ! Et quand on a les chiffres… pardon, les nombres, on panique moins, c’est ça ?

– C’est-à-dire qu’on a une information précise, objective. On voit une courbe. On sait où on en est.

– J’sais pas qui c’est ce « on » que vous dites. C’est tout le monde ? Pas moi, en tout cas. Supposez, vous avez un cancer, et on vous dit que vous avez, mettons soixante pour cent de chances de guérir… Et après ? Comment vous allez faire pour vous mettre dans ces soixante pour cent ? Si vous pouvez le faire, les autres aussi. A ce moment-là c’est tout le monde qui guérit ? Je vous dis que c’est de la connerie. C’est comme quand on vous dit de pas partir tel jour à cause des bouchons. Vous croyez que ça sert à quelque chose ? Et puis, si tout le monde décalait son départ, les malins, ce serait ceux qui seraient partis le jour où on leur disait de pas partir.

– Attendez, attendez ! Je reviens à la maladie. C’est très différent si on vous dit que vous n’avez aucune chance ou si vous en avez soixante ! Non ?

– La seule chose que je sais, c’est que je vais y passer un jour. Quand ? J’en sais rien.  Après, c’est à moi de voir comment je m’y prends avec ça. C’est comme quand on dit que la vitesse réduite à 80, ça fait, je sais pas, disons 83 morts de moins sur un an. Vous pouvez me dire qui sont ces 83 ? Moi, j’irais bien leur demander de me payer un verre ! Enfin, quand je pourrai sortir.

– Vous dites que les statistiques n’ont aucun intérêt, c’est bien ça ?

– Moi j’entends ça comme le truc pour endormir. Parce que, finalement, les vieux, par exemple, dans les… quoi déjà ?

– Les Ehpad ?

– Ouais… Au fait, pourquoi ils ne disent plus maisons de retraite ?

– Ben…

– Je vais vous dire : ce truc, là, Ehpad, ça ressemble à rien, combien vous pensez qui savent ce que ça veut dire ? En tout cas, moi, quand je l’entends, je vois personne derrière. Maison de retraite, c’est autre chose, parce que c’est une maison avec des gens dedans, des personnes, même si c’est des vieux. Votre transparence, là, avec des chiffres… pardon des nombres qui tombent comme si c’était d’une caisse enregistreuse… Vous voulez que je vous dise comment je la vois, la transparence, moi ?  

– Je vous écoute.

– Qu’il nous dise que ça monte ou que ça descend, après tout, pourquoi pas… Mais de savoir qu’il y en a 3247 ou 4524 dans telle catégorie et pareil dans d’autres catégories, qu’à la fin je sais même plus ce qu’il a raconté,  qu’est-ce que ça peut foutre ? Ce qui serait transparent, ça serait qu’il nous dise, voilà, on a tant de malades et tant de personnels, tant de gants, de masques et de machines, et pour les Ehpad, il y tant de personnels pour tant de vieux. Mais, ça, personne viendra vous le dire, et vous savez pourquoi ?

– Euh…

– Parce que ce qui les intéresse, c’est pas les gens, c’est les chif… pardon, les nombres. Et les décomptes, ça montre pas les gens. Pour moi, les décomptes,  ce sont des…

Là, il faut que j’intervienne pour apporter une précision. Vous vous lisez, mais eux, à leur fenêtre, ils entendent et ils écoutent…. Non, ce n’est pas tout à fait pareil… Une autre fois…  Vous savez que des mots de sens différents peuvent avoir la même prononciation ? On dit qu’ils sont homophones… Oui, bon… Par exemple, sot, sceau, saut… Vous allez comprendre : celui que j’ai interrompu prononce un mot qui va être pris par son interlocuteur pour un autre. Et il va répondre :

– Comptes ou décomptes, oui, nous sommes d’accord.

– Vous comprenez pas. Pour moi, les décomptes, ce sont des contes ! Des contes pour enfants.

Ressentiment

La colère a un côté libérateur. Elle de l’ordre de l’explosion. La soupape qui s’ouvre dans l’instant. Non seulement elle  n’interdit pas l’analyse, mais elle la favorise par sa fonction de catharsis.

Le ressentiment, lui, s’enfouit dans la mémoire. Il a un rôle parasitaire et provoque des réactions anachroniques, inadéquates.

J’écoutais ce midi (jeudi 16 avril) sur France Inter des témoignages de petits maraîchers que la fermeture des marchés de plein air plonge dans une détresse économique compliquée de surcroît par l’incompréhension et le sentiment que suscite la confrontation à l’absurde.

En quoi, dans le respect des barrières sanitaires, les marchés d’alimentation de plein seraient-ils plus dangereux que les grandes surfaces ? demandaient-ils.

Quel argument est opposable à cette demande qui semble pertinente ?

L’effet de foule ?

Ma dernière expérience de marché de plein air (13 mars, avant-veille du premier tour des élections municipales) déjà soumis aux barrières sanitaires : les étals, d’alimentation exclusivement, étaient distants de plusieurs mètres et les acheteurs se tenaient à la distance réglementaire. Pas de précipitation, pas de regroupements, pas de proximité… Alors que, ce matin, dans le Super U, la notion de mètre était parfois relative.

L’ostréiculteur de Mèze – il ne vend que sur les marchés – chez qui j’achète mes huîtres hebdomadaires depuis six ans, qui me connaît donc un peu, et qui savait que ce serait son dernier marché avant longtemps (ici, et ailleurs), a, pour la première fois exprimé une opinion « politique » : une réaction d’une grande violence contre E. Macron, qui laissait entrevoir quel serait son prochain vote.

Je ne dis pas que l’interdiction du marché est la cause d’une orientation politique dont  il ne m’avait dit, du moins explicitement, jusqu’ici le moindre mot :  le temps de l’achat est relativement bref et les critères du commerce déconseillent d’aborder le terrain politique.

Qu’il ait pu exprimer ce que j’ai compris comme un compte à régler à froid, comme le plat de la vengeance, m’incite à penser que nombreux sont ceux dont la colère va muter en un virus de ressentiment.

Le prompteur

                                                            

Comme la caméra, c’est un appareil placé en face de l’intervenant et sur lequel défile le texte qu’il lit.

A la différence du texte écrit sur un papier dont la lecture oblige à quitter régulièrement des yeux la caméra, le prompteur produit un double artifice : il crée l’illusion d’une focalisation sur le téléspectateur  et celle de l’improvisation.

Le résultat dépend de la capacité de l’intervenant à « jouer » de cet artifice qui présente deux difficultés : d’abord, il y a forcément un angle, si aigu soit-il, entre  son œil, celui de la caméra et l’écran du prompteur, ensuite, le ton de la lecture n’est pas celui de l’improvisation ou de la diction d’un texte mémorisé.

Les trois récents discours du président en sont des illustrations.

Résoudre ces deux difficultés demande donc un travail analogue à celui de l’acteur : il doit apprendre à jouer avec ses mimiques, ses mains, son regard et, là est la différence, il doit faire semblant de prononcer un discours improvisé ou mémorisé alors qu’il lit un texte rédigé, tout ou partie, par ceux que l’on appelle ses « plumes ».

En d’autres termes, ce qui est donné à voir et à entendre, n’a rien de « vrai » : celui qui dit ne dit pas, ce qu’il dit comme de lui n’est pas de lui et il ne regarde pas celui à qui il adresse un discours censé dire la vérité.  

Quand nous allons au cinéma ou au théâtre, nous savons que nous allons voir et entendre une fiction. Elle est plus ou moins intéressante, plus ou moins bien réalisée, mais même si elle a tout l’air d’être le réel, nous savons que ce n’est qu’une fiction.

Quand nous entendons et écoutons le président de la République à la télévision nous avons  à résoudre une contradiction apparente : la forme du discours est celle d’une fiction, mais une fiction dissimulée*, alors que le contenu du discours est (censé décrire) le réel.

 Contradiction apparente parce que nous savons qu’il est artificiel et vain de séparer la forme d’un discours de son contenu. L’une et l’autre sont indissociables et constituent un signe à décrypter.

Les études d’opinion indiquent qu’une grande majorité de citoyens ne « croient » pas ou plus à la sincérité des politiques.

L’élimination du prompteur ne serait donc pas essentiellement un changement d’ordre technique : elle serait la conséquence d’une reconsidération de l’action politique, dès lors débarrassée du clinquant, du décor d’apparat, de la séduction, de l’artifice, pour n’être plus que centrée sur l’essentiel : la responsabilisation des citoyens dont le président élu, s’exprimant avec le seul souci d’expliquer, avec ses mots à lui et ses imperfections, ne serait que le primus inter pares.

Hum…

Pour que cette utopie puisse commencer à ressembler à une hypothèse de travail, il faut donc plus qu’une pandémie.

* C’est la différence avec la fiction déclarée du théâtre ou du cinéma. Même si le contenu du discours touche au réel nous savons qu’il est prononcé par un comédien qui quitte son rôle pour venir saluer quand la pièce est finie ou après le « coupez » du réalisateur. Nous l’applaudissons plus ou moins, non selon la qualité du contenu du discours qui n’est pas le sien, mais selon sa capacité à en « rendre » le plus justement possible la forme et le contenu.

Le 11 mai d’E. Macron

Pourquoi le 11 ? Pourquoi pas le 12, ou le 13… ?

L’annonce d’une date précise suppose la maîtrise de l’évolution de l’épidémie dont le président dit, en même temps, qu’elle n’est pas maîtrisée, qu’elle contient toujours un important inconnu.

Entre le 13 avril et le 11 mai : quatre semaines, un compte rond de connotation paire, et un décompte qui laisse penser qu’on approche de la sortie de crise.

Un mois. Une échéance habituelle, ordinaire.

Plus que 30 jours… 29… 28… avant… quoi exactement ?

Au moment où il en fait l’annonce, il ne le sait pas, précisément parce que l’épidémie est en phase d’évolution et que personne ne sait exactement ce qu’elle sera dans un mois.

C’est donc un pari.

Fondé sur quoi ?

Sur la confiance qu’il faut accorder au chef  qui, tout en  invoquant l’humilité – celle de tous et la sienne – laisse quand même entendre qu’il connait l’inconnu.

Le pari va concerner en priorité, directement, physiquement, les enseignants, les élèves et leurs parents, les travailleurs de l’industrie et du commerce.

Il ouvre grand la voie à la récupération de la peur qui lui est inhérente. Elle a déjà commencé.

C’eût été très différent s’il avait présenté le milieu du mois de mai comme un objectif dépendant des résultats de la lutte collective entreprise contre l’extension du virus, s’il en avait expliqué les connotations (voir plus haut), s’il avait souligné en quoi ce type de projet peut ajouter encore à l’efficacité, même s’il est révisable en cours de route.

Seulement, un tel discours suppose la co-responsabilisation, l’information exacte, sans emphase, sans « je veux », sans « je suis fier ».

Rien dans ce discours, comme dans les précédents, ne laisse entrevoir quelque chose qui permettrait de penser que les problèmes seront posés après, comme ils l’étaient avant, comme ils le sont aujourd’hui. Que sera abandonné le discours d’infantilisation.

Un pari de délégation aveugle qui, s’il est perdu, peut dérouler le tapis rouge pour d’autres chefs.

La honte

Hier soir, lundi 13, le sociologue Michel Wieviorka répondait aux questions des auditeurs sur France Inter.

La première question fut posée par une femme. Une question essentielle relative à cette formule souvent employée pour l’après-épidémie : quel est le contenu du « ça ne sera plus comme avant » ?

Une question qui cherchait à comprendre le sens des mots, ce qu’ils recouvrent,  bref ce qui fait dire qu’il n’est pas possible de continuer à faire après ce qu’on faisait avant.

Qu’a répondu le sociologue ? Il a commencé par évoquer les catégories sociales dont, disait-il, on ne se souciait pas ou peu avant, et que l’épidémie avait mis au premier plan, en particulier le personnel soignant et les caissières des supermarchés, dont il a déploré la faiblesse des revenus.

Ensuite, les Ehpad. Evoquant la façon dont on traitait les personnes âgées dont l’épidémie, selon lui, révélait la grande précarité – comme pour les professions citées plus haut – il parlé de « honte ». Il visait le rapport de l’Etat avec ces personnes. Et il avait de l’émotion dans la voix.

J’ai éteint le poste. Un geste-barrière. Inutile d’ajouter de l’énervement au confinement.

La honte est le sentiment lié à une faute commise. Un acte mauvais commis en connaissance de cause : comment pourrais-je être indigné contre moi-même à cause d’un acte que j’ai commis dont j’ignorerais qu’il était mauvais ?

Donc, je commets un acte dont je sais qu’il n’est pas bon, et, après que je l’ai commis, j’ai honte.

Oh, oui, j’ai honte, si vous saviez ce que j’ai honte !

La honte a cet immense avantage qu’elle évite l’analyse et qu’elle peut être projetée sur les autres. Honte à vous ! Ce qui permet d’être en-dehors, de se déresponsabiliser. C’est confortable.

Le rapport que nous – individus et société – créons avec les personnes âgées est-il de l’ordre de l’ignorance ? Ne savons-nous pas ce qui se passe dans les Ehpad ? Les rapports, les reportages sont légion qui dénoncent le manque de personnel, les salaires bas qui déterminent le recrutement par défaut, les mauvais traitements…

En quoi, pour ces questions, ceux que nous élisons et qui décident des priorités budgétaires seraient-ils différents de nous ?

Ils savent, comme nous savons.

Pour autant, eux et nous, pensons-nous commettre une faute ?

Même question pour le système carcéral. Le traitement de ceux qui sont lourdement condamnés (centrales, prisons), condamnés à de courtes peines ou en attente de jugement (maisons d’arrêt) fait, comme celui des personnes âges, l’objet d’innombrables rapports qui dénoncent les conditions de vie dans les cellules surpeuplées et dégradées.

Le point commun entre les deux – on peut y ajouter le handicap – est l’absence, « naturelle » ou forcée d’autonomie sans perspective de récupération, de retour à la « normalité ».

Tous, personnes âgées, handicapés, prisonniers, sont repoussés à cause de l’image qu’ils nous renvoient. Les différences ne sont qu’à la marge et variables selon les luttes menées par ceux qui considèrent que la vie contient le handicap de l’âge, de la pathologie, de la délinquance, bref qu’elle contient nécessairement la mort, réelle ou fantasmée et quelle qu’en soit la date.*

Il n’y a pas de « faute ». Seulement le refus de la problématique du vivant humain.

La religion chrétienne a résolu la question en inventant le péché originel, autrement dit le confort d’avoir honte en permanence.

Il est dommage qu’un sociologue intervenant sur une chaine de radio publique n’ait rien de mieux  à avancer comme élément d’analyse que la honte est significatif de la misère de la pensée quand elle s’interdit de construire cette problématique du vivant humain.

* J’ai enseigné pendant douze ans dans des services de pédiatrie. Il m’est arrivé à plusieurs reprises de travailler au pied du lit avec des élèves en phase terminale. J’ai le souvenir toujours vivace d’un élève de 6ème  dont le cœur allait lâcher à brève échéance, qui le savait et qui m’a demandé de lui apprendre l’alphabet phonétique. Il est mort deux jours après. Vous la voyez venir, la pernicieuse question de l’à quoi bon ?

Au risque de la poésie (6)

                                                     Dombes

                                       Au creux des ondulations

                                         La Dombes aux étangs

                                          Ocre de Sienne et gris

                                             Des nuées de pluie

                                       Où glissent les brillances

                          Traînes argentées des courses des nuages

                    Terre aqueuse sous l’eau mêlée d’herbes la vase

                      Douce à la main posée des caresses les doigts

                                 Brunis de boue féconde et molle

                                                  La pénètrent

                     Où sans fin la vie coule et sourd discrète éclose