Prisons

Entre le 16 mars et le 23 avril, 11500 détenus ont été libérés pour cause de coronavirus. Le taux d’occupation des prisons est désormais inférieur à 100%. Il est encore de 110% (- 30%) dans les maisons d’arrêt. (Le Monde du 30 avril)

Déclaration de Yaël Braun-Pivet (LREM), présidente de la commission des lois de l’Assemblée nationale : « J’ai le sentiment d’une occasion historique. On a remis les compteurs à zéro  du point de vue de la population carcérale. C’est le moment idéal pour instaurer de bonnes pratiques afin que le nombre de détenus ne reparte pas brutalement à la hausse. » (id.)

D’abord, en quoi cet événement est-il une question de « sentiment », d’impression ? La libération anticipée d’autant de détenus pour des raisons autres que judiciaires est un fait d’une importance historique.

Une « occasion » ? Pourquoi pas une nécessité ?

Ensuite, la remise à zéro des compteurs n’est pas un choix, mais une mesure imposée : s’il n’y avait pas l’épidémie, les 11500 détenus seraient encore dans leurs cellules, en surpeuplement. Quatre mois plus tôt, juste avant la pandémie, l’improbable proposition saugrenue de libérer ceux qui le sont aujourd’hui (qu’est-ce que quatre mois ?) aurait-elle eu la moindre chance d’être entendue ?

Enfin l’objectif visé en ce « moment idéal » d’une « occasion historique » est d’« instaurer de bonnes pratiques ». C’est quoi, exactement, de bonnes pratiques ?

Serait-il excessif d’attendre d’une députée chargée d’une responsabilité importante, qu’elle mette à profit ce moment pour ouvrir enfin le dossier de la prison (souvent évoqué dans divers rapports, notamment parlementaires) de sorte que la mise à l’écart, quand elle est nécessaire, soit autre chose que l’enfermement que l’on sait, et dont il est établi depuis longtemps qu’il favorise la délinquance aggravée et la récidive ?

En d’autres termes, plutôt que de se focaliser sur les seuls éventuels aménagements matériels (évidemment nécessaires) du système carcéral et les délits susceptibles de valoir la prison (à supposer que  cela définisse les « bonnes pratiques »), ce moment historique ne nous fournit-il pas « l’occasion idéale » de réexaminer, outre les taux d’emprisonnement, la pertinence de la peine d’enfermement, non seulement  telle qu’elle  est pratiquée, mais en elle-même ?  N’est-il pas dit et répété à longueur de médias que « rien ne sera comme avant » ? Le rien de demain ne contient-il pas le système pénal et pénitentiaire d’hier et aujourd’hui ?

Ce type de questionnement est rejeté par une grande partie de l’opinion, comme le fut longtemps (cf. Victor Hugo) l’abolition de la peine de mort, au motif que  si on ne guillotinait pas de temps en temps, les crimes allaient inévitablement prospérer. Oui… Parce qu’il est absolument certain que la nature de l’homme le pousse irrésistiblement à vouloir tuer son semblable, à le voler ou à le violer. A se demander pourquoi, le 19 septembre 1981, le lendemain de l’abolition, vous, moi et quelques millions d’autres, nous ne nous sommes pas précipités chez nos voisins, armés d’un couteau de cuisine, pour les égorger… A moins que ce ne soit eux qui se soient précipités chez nous… Auquel cas nous nous serions rencontrés dans le couloir…

La difficulté est de faire comprendre que le rapport avec l’enfermement des délinquants et des criminels, comme celui du rapport avec la guillotine  (certains veulent la faire sortir du musée), est révélateur de celui que nous établissons avec nos peurs, et que se contenter de fermer la porte de la cellule sur ceux-là, c’est maintenir ouverte la porte des fantasmes pour celles-ci.

La traversée du poulet

Ce qui agite le monde intellectuel en ces temps de confinement est la problématique de la traversée du poulet. Oui, pourquoi un poulet traverse-t-il une route ? On ne pense pas spontanément à se poser la question. On n’a peut-être pas tout à fait raison. Des réponses ont déjà été données. En voici d’autres, fournies soit par les mêmes personnages quand ils ont estimé utile de préciser leur pensée, soit par d’autres.

Donc, que ce soit bien clair : pourquoi un poulet traverse-t-il la route ?

Zénon : parce qu’il ignore que la distance peut toujours être divisée par deux et qu’il ne pourra pas rejoindre l’autre côté. Il est en effet évident que la flèche ne peut jamais atteindre la cible. Si elle l’atteint quand même, c’est parce qu’elle va plus vite que la division par deux. Et le poulet va nettement moins vite que la flèche.

Socrate : parce qu’il croit savoir qu’il sait ce que représente aller d’un point A à un point B alors qu’il ne sait pas qu’il ne  sait pas. Bah… C’est une ignorance d’ignorance qui peut lui éviter quelques ennuis.

Platon : parce qu’il sait que l’Idée de poulet est toujours au-delà de l’ombre de son apparence. Nettement au-delà. Non, je n’ai pas dit dans l’au-delà. Attendez quelques siècles.

Rousseau : parce qu’il a aperçu une broche de l’autre côté et qu’il est naturellement bon.

Hegel : parce qu’il a besoin de s’éloigner de ses représentations pour que sa conscience de poulet existe pleinement en tant que conscience de poulet. Ça se joue dans sa tête.

Marx : Mais non, c’est le contraire. C’est la place qu’il occupe dans la chaîne de production qui détermine sa conscience de poulet et qui lui permet d’accéder à une conscience volaillère libératrice. C’est donc une traversée révolutionnaire visant à unir les poulets de tous les poulaillers du monde.

Sartre : parce que c’est dans le mouvement, non dans l’enracinement, qu’il découvrira qu’il n’est pas de trop dans le monde et que sa vie n’est pas absurde, même s’il est en situation d’être plumé.

S. de Beauvoir : pour devenir une poulette.

Hollande : je pourrais lui prêter mon scooter ?

Macron : parce qu’il pleut et que c’est le bon moment pour le ruissellement. Après, il trouve un job et il se paie un costard. Un vrai. Avec une Rolex… Mais non, pas un Solex, une Ro-lex !

Finkielkraut : parce que, précisément, le simple fait qu’il veuille traverser alors que l’avenir est derrière lui est, précisément, le signe de la défaite de sa pensée. Vive la corrida !

Le quatrième âge, bien sonné, mais vraiment sonné : Parce qu’il a vu une voiture qui arrive. Et il envisage de retraverser au cas où elle s’arrêterait pour l’éviter quand il est au milieu. On se donne les moyens qu’on peut, non ? Les moyens du bord.

L’ex-députée LREM et ses révélations

Il n’est pas inutile de rappeler le parcours de Frédérique Dumas.

Investie dans l’industrie cinématographique, puis conseillère technique dans le cabinet de F. Léotard (ministre de la culture dans le gouvernement de J. Chirac pendant la cohabitation avec F. Mitterrand), puis maire-adjointe d’Antony (le maire est P. Devédjian – UMP), puis, porte-parole de l’UDF (centre), puis membre de l’UDI (centre), puis du groupe RCDE (radical, citoyen, démocrate, écologiste), elle rejoint E. Macron, est désignée comme candidate EM (qui devient LREM) pour la 13ème circonscription des Hauts-de-Seine, et est élue députée. En 2018, elle quitte la LREM pour l’UDI qu’elle quitte pour le groupe hétéroclite Libertés et Territoires dont la moitié des membres vote la confiance à Edouard Philippe en 2019, l’autre s’abstenant.

Son intervention sur Youtube (elle est interviewée par le journaliste de Le Media Denis Robert) est annoncée sous le titre : une ex-députée LREM révèle les dessous de la macronie.

Pendant une heure elle explique le dysfonctionnement du pouvoir qui l’a conduite à se séparer d’E. Macron.

L’essentiel, en résumé : le pouvoir est exercé par quatre ou cinq personnes déconnectées du réel, peu responsables sinon irresponsables, et la démocratie ne fonctionne pas ou plus.

Le passage le plus intéressant se situe vers la 23ème minute, quand elle explique ce qui l’a convaincue de rejoindre E. Macron : la réserve qu’il a exprimée lors du débat sur la déchéance de nationalité, alors qu’il était ministre de F. Hollande. « J’ai, à titre personnel, un inconfort philosophique avec la place que ce débat à pris. Je pense qu’on ne traite pas le mal en l’expulsant de la communauté nationale. » « 

« Quand j’entends ça, dit-elle, je trouve incroyable de garder autant de liberté là où il est ! Quelqu’un qui est capable d’être libre ! A ce moment-là j’ai écrit : « E. Macron est libre et il nous rend libres !  » La manière dont elle le reconnaît signifie : faut-il que j’aie été aveugle ! Ce qu’elle confirme  immédiatement après : « Le jour où il est élu, il change radicalement de manière de faire ».

Pour moi, là est le problème.

F. Dumas n’est pas une néophyte en politique, elle a connu le cœur du pouvoir, elle sait comment fonctionne la 5ème république (du temps de De Gaulle les députés étaient appelés les godillots, les veaux).

 « E. Macron est libre et il nous rend libres ! » est de l’ordre de la révélation,  du mysticisme.

C’est donc cette conversion quasiment extatique qui est problématique : que signifie, notamment pour une personne qui a expérimenté le pouvoir et qui sait ce qu’est le système capitaliste, cette illusion qu’un homme, formé par la banque et qui ne remet rien en cause du système, serait le messie ?

La liberté qu’il affiche ? On est à l’époque de F. Hollande, l’incarnation de la faiblesse et de l’inconsistance politiques, c’est M. Valls – premier ministre qui joue du coup de menton – qui représente l’autorité… Quel risque politique prenait le ministre Macron,  « créature» de F. Hollande en exposant un état d’âme philosophique sur la question très controversée de la déchéance ?

Le réveil de F. Dumas est de l’ordre de la « naïveté » qui n’est pas seulement la sienne, mais celle d’un peu moins du quart des Français qui ont voté pour E. Macron au premier tour.

Naïveté n’est sans doute pas le terme approprié : il s’agit plus exactement du besoin de s’en remettre à.

Ce besoin, en dernière analyse, est celui de l’enfant.

Dialogue sur les chemins de faire

Les déplacements ferroviaires étant aléatoires depuis quelque temps, autant imaginer d’autres types de voyages. D’autant que le 1er mai est un jour férié. Entrons sans nous faire remarquer, subrepticement, dans ce compartiment où sont installés deux voyageurs. Nous les appellerons L’un et L’autre. Par discrétion. Toute ressemblance avec… Voilà, c’est ça.

L’un : Comme je le disais, avant que vous ne m’interrompissiez,  il n’y a pas beaucoup de verbes dont le champ sémantique soit aussi largement ouvert que celui du verbe faire et…

L’autre : Tout de suite les grands mots ! C’est quoi un champ sémantique ? Ç’a à voir avec l’agriculture ?

L’un : Hum… Sémantique vient du verbe grec sèmaïnein qui veut dire « faire un signe, signifier ». C’est l’étude du langage du point de vue du sens et…

L’autre : Sem… Sem… Sémaphore, ça viendrait de là ?

L’un : Oui,  c’est ce qui porte un signe et…

L’autre : Phore… phore…  Doryphore ?

L’un : Ah, lui, c’est un porteur de lance et…

L’autre : C’est la bestiole qui bouffe les feuilles des pommes de terre.  Mon grand-père avait un jardin et il y en avait de temps en temps. Je n’ai jamais vu de lances sur un doryphore.

L’un : Ben…

L’autre : Il y a des poètes partout…  Et phosphore ?

L’un : Là, c’est ce qui porte la lumière, mais…

L’autre : C’est for…midable !

L’un : Non, ça, c’est du latin, ça n’a rien à voir et…

L’autre : C’est bien de savoir le grec et le latin, mais savoir rire un peu de temps en temps, c’est pas mal non plus, hein ?

L’un : Hum… Oui… Bon.  Donc on « fait » beaucoup et dans tous les domaines, avec ou sans complément.

L’autre : Vous avez un exemple, sans complément, là, sous la main ?

L’un : Euh… Sous la main, au débotté, à l’improviste…. Euh…

L’autre : Moi, j’en ai un. Je suis de Lyon, alors, ne vous étonnez pas s’il y a une lyonnaiserie dedans : «  Souvent on croit de bien faire, et puis, quand on se retourne, on se rend compte qu’on a fait à côté ». C’est pas mignon ?

L’un : Ben…

L’autre : Hé ! Vous avez une idée de ce qu’on pourrait faire et après il faudrait se retourner pour voir si on n’a pas fait à côté ?

L’un : Ben… Euh…  Bon. Ecoutez, je vous propose d’examiner un exemple, cette fois avec un complément. Tenez, ce proverbe : « L’habit ne fait pas le moine ».

L’autre : Et alors ?

L’un : Eh bien, prenez quelqu’un, n’importe qui, et mettez-lui un habit de moine : est-ce qu’il devient moine pour autant ?

L’autre : Evidemment que oui !

L’un : Comment ça ?

L’autre : L’important c’est ce que croient ceux qui le voient, non ? Ils voient un habit de moine, donc celui qui est dedans est un moine. Point barre.

L’un : Attendez ! Je ne vous parle pas de l’apparence, mais de… de… de ce qui fait un moine… de…de  ce qui le constitue… intérieurement. Vous voyez ce que je veux dire ?

L’autre : Pas trop, non. Un moine, ou un évêque, ou un pape, vous leur enlevez leur habit, vous leur mettez des fringues comme vous et moi… Vous croyez qu’ils sont encore un moine ou un évêque ou un pape ?

L’un : Ben… oui !

Lui : Ah bon ? Alors pourquoi ils ont besoin de mettre un habit spécial ?

L’un : Ben…

L’autre : S’ils sont habillés comme vous et moi, vous ne croyez pas que ça va leur donner l’envie d’aller dans des endroits où ils ne pourraient pas aller avec leur costume !  Vous voulez des exemples ? Non ? Vous êtes sûr ?  Bon. Remarquez, ce n’est pas moi qui vais leur jeter la pierre ! Ils sont comme nous, non ?  Quand même, ils pourraient se demander pourquoi ils ont besoin de mettre ces robes, ces machins… Peut-être pour se planquer ? Vous ne croyez  pas qu’ils ont la trouille ?

L’un : Hum… Je ne sais pas…  Bon… Euh… Passons à « L’argent ne fait pas le bonheur ».

L’autre : C’est vite vu. C’est un attrape-couillon de riche, ça.  Parce que, vous croyez que c’est les pauvres qui auraient inventé ça pour plaindre les riches qui ne seraient pas heureux parce qu’ils ont du pognon ? Et eux, les pauvres, ils ne voudraient surtout pas en avoir pour continuer à être heureux ? C’te blague ! Hé, dites, à propos «  Faire l’amour », ça ne vous paraît pas bizarre ?

L’un : Ben…

L’autre : L’amour, c’est un sentiment, non ?

L’un : Ben… oui.

L’autre : Bon, alors, comment on peut faire un sentiment ? Faire l’amour…  J’sais pas moi… Vous, par exemple… Mais non ! Ho ! Cool !…  Non, je n’imagine rien…  Vous vous voyez faire la haine ? Faire l’amitié ?

L’un : Ben… non.

L’autre : C’est un truc de faux-cul. Enfin… Je m’entends.

L’un : Vous, vous diriez quoi ? Hum ? Attention, pas de vulgarité !

L’autre : Je vois ce que vous voulez que je ne dise pas… Alors je vais vous le dire autrement : faire l’amour, l’argent ne fait pas le bonheur, l’habit ne fait pas le moine, tous ces trucs, on veut faire croire que c’est du bon sens populaire. Eh bien,  pas du tout ! Ceux qui ont inventé ces… comment vous dites avec vos mots savants ?

L’un : Ben, en latin, proverbe, en grec, apophtegme, ou aphorisme.

L’autre : Voilà… Eh bien, ceux qui les inventent, c’est ceux qui veulent faire croire que l’amour et le sexe c’est la même chose, qui ont du pognon et qui veulent faire croire aux autres qu’ils ont tout intérêt à ne pas en avoir, et qui ont besoin d’un habit spécial pour faire croire qu’ils ne sont pas comme nous. Vous savez ce qu’ils veulent faire ?

L’un : Ben…

L’autre : Nous baiser.

Le non-dit du discours d’E. Philippe

La complexité des problèmes posés par la pandémie et le sérieux de l’homme incitent à la sympathie. Et puis, ce n’est pas lui qui prend les décisions majeures, il se trouve plutôt entre le marteau et l’enclume.

Alors ?

Rien à dire sur le principe de la nécessité de protéger, tester, isoler, sur les précautions à prendre pour le déconfinement.

Alors ?

La dramatisation du « risque d’écroulement » ? Employé comme ça, sans précision (écroulement de quoi ? général ?), il évoque une « fin du monde » qui ne paraît pas tout à fait à l’ordre du jour. Et il est appuyé sur un critère tout relatif « Je n’emploie pas ce terme au hasard. On me reproche plus souvent la litote que l’exagération » qui évoque sinon la suffisance du moins une information que sa gravité interdit de communiquer aux enfants que nous serions. (cf. les questions jamais ou si peu abordées des conditions d’utilisation du masque, du dépistage massif…)

Ce qui est nommé en premier, dans l’énumération de ce qui a été arrêté depuis le début du confinement et qu’il faut remettre en route, est : la production.

Produire.

Le questionnement suscité par le changement climatique et la pandémie touche au rapport production/consommation et, dans le même temps, le refrain le plus entendu dit que « rien ne pourra être comme avant ».

Dire qu’il faut relancer la production, sans évoquer le moindre questionnement, c’est forcément renvoyer à «  l’avant ».

On doit vivre avec le virus, dit-il, ce qui implique une relativité des conditions de vie qui seront donc différentes, mais il faut relancer la production présentée ainsi comme un absolu.

S’y ajoute cet « impensable » : outre le caractère facultatif inouï de la rentrée scolaire du 11 mai, une prise en charge des élèves les plus jeunes, notamment de maternelle, considérés comme prioritaires, qui relève de la quadrature du cercle.

S’ils le sont, c’est bien sûr pour que les parents puissent reprendre leur emploi.

Ce qui ramène à la production.

Qu’il soit nécessaire de faire redémarrer « la machine » n’est contesté par personne.

La question que posent à la fois les dangers du changement climatique et la soudaineté de la menace de mort du virus est celle, positive, du pour quoi ? Si elle n’est pas abordée, elle risque fort d’être remplacée par celle, désespérée, de l’à quoi bon ?

Elle n’est pas toujours explicite, pas toujours consciente, mais elle n’en est pas moins prégnante.

Et le premier ministre parle comme si elle n’existait pas.

Intonations

Les journalistes qui présentent les informations à France Inter ou France Info, mais pas ou nettement moins sur France Culture, (je ne sais pas pour les radios privés ou la télévision) ont tendance à accentuer systématiquement la première syllabe des mots : le président, la cision, la politique etc.

Cet accent tonique (hauteur, durée) mis sur la première syllabe, n’est pas celui de la langue française – comme il peut l’être par exemple, sur d’autres syllabes, pour l’anglais, l’allemand, l’italien, l’espagnol… – qui est plutôt plane, sans relief tonique caractéristique.

Accentuer ainsi est un donc un procédé qui consiste à attirer l’attention sur un mot.

Par exemple, si je vous demande : « Qui, aux USA, dites-vous, a émis l’hypothèse d’une injection de désinfectant dans les poumons des personnes infectées par le coronavirus ? Le président, vous êtes sûr ? »

Vous pourrez me répondre : « Le président, oui ! »

L’accentuation aura pour effet de confirmer la réalité d’un invraisemblable.

Mais quand le procédé devient systématique pour tout et n’importe quoi ?

Certaines études d’opinion montrent qu’une importante partie de la population n’accorde pas un grand crédit aux médias.

Est-ce que les journalistes de France Inter et France Info, stations « populaires », ont acquis, consciemment ou pas, ce procédé pour convaincre de l’importance de ce qu’ils disent ?

Ou bien, s’agit-il d’un signe dont la fréquence souligne le caractère dramatique de la période (« terrorisme », changement climatique, précarité, et depuis peu, pandémie virale ) que nous vivons ?

Peut-être les deux ?

En tout cas il ressemble fort à un message subliminal.

La limite de Marie de Hennezel

Mme de Hennezel est une psychologue clinicienne dont l’objet essentiel de la réflexion et du travail est la mort, en particulier l’accompagnement par les soins palliatifs.

Elle intervenait ce matin, 27 avril, dans Les matins de France Culture.

Son discours concerne la mort individuelle. Ce qui la conduit à dénoncer certaines mesures de confinement prises dans les Ehpad qui ont interdit les relations et les contacts, notamment dans les derniers moments de la vie.

Mais elle ne va pas jusqu’à montrer le rapport entre la démesure, la rigidité, le manque de plasticité des injonctions et la peur dont ils sont à la fois les produits et les aliments.

Sa démarche est calée sur la spiritualité : « Tout ne se résume pas à ce que nous voyons » « Il y a un au-delà du visible » « L’invisible est intrinsèque à l’humain » (sic), telles sont quelques-unes de ses formules de référence. Lorsque le journaliste lui demande de définir ce qu’elle entend par mysticisme, spiritualité, elle répond en invoquant un « au-delà de nous-mêmes » une « réalité au-delà de la nôtre ».

C’est, laïcisé dans la forme par le langage de la psychologie du moins telle qu’elle l’entend, le discours de la foi et des religions.  

Voici l’essentiel de son « analyse » des effets de la pandémie :

« Nous prenons brutalement conscience de notre vulnérabilité et que notre avenir est de vieillir et de mourir » «  J’observe une immense angoisse collective proportionnelle à ce déni de la mort qui est un déni que nous avons depuis des années, je dirais presque depuis je crois la dernière guerre et qui s’est amplifié au fil du temps principalement parce que nous avons développé des valeurs jeunistes fondées sur l’effectivité, l’efficacité, le progrès techno-scientifique, le succès, la rentabilité et cette prise de conscience brutale que nous sommes mortels change notre rapport à la mort. »

Autrement dit, le déni est un phénomène moderne et Montaigne (16ème siècle) qui explique (dans ses Essais) comment l’agitation, entre autres, est une tentative de contourner le déni de la mort ne sait évidemment pas de quoi il parle puisqu’il n’est pas né après la seconde guerre mondiale. La preuve en est qu’il n’utilise jamais  les formules aussi précises et claires que « je dirais presque je crois » pour évoquer des faits historiques et que son analyse en pâtit beaucoup.

Si Marie de Hennezel rappelle que nous sommes donc tous vulnérables et mortels, si elle réussit à dater avec précision le moment historique du déni de la mort, elle ne va pas jusqu’à poser la question de savoir s’il ne serait pas possible de le mettre en cause et comment.

Le déni étant un refus de reconnaître le réel, donc de le connaître,  elle  s’enferme dans une contradiction majeure : d’une part, elle déplore le déni de la société, d’autre part elle dénonce « la société qui veut tout savoir ».

Peut-être alors pourrait-elle se demander si ce déni ne vient pas précisément du refus de la société de considérer la mort comme un objet de savoir.

Si elle posait cette questions et celles qui en découlent, peut-être découvrirait-elle Montaigne et trouverait-elle autre chose à répondre à  la question de l’après-pandémie que « j’espère que ce ne sera pas comme avant ».

La tonalité et le contenu de son discours laissent penser qu’au fond, ce déni lui convient très bien.

Et pour quelques milliards de plus

110 milliards exactement qui remplacent les 45 milliards initialement prévus pour le budget de l’Etat. Peu de chose, enfin, si on peut dire,  à côté des 2200 milliards prévus aux Etats-Unis.

La pandémie a ceci de particulier qu’elle fait mettre sur le tapis des sommes qui n’entrent pas dans le champ de la représentation, même en sollicitant l’imagination.

Déjà, le gain d’un ou plusieurs millions d’euros au jeu du loto demande un peu de temps pour réaliser le nombre de mois ou d’années qu’il faut à un salarié de niveau moyen pour obtenir une telle somme par son travail… Avant de poser les questions du sens du jeu (celui-ci et les autres jeux d’argent) et du si grand nombre de joueurs quotidiens…

Aujourd’hui, les représentations et les questions volent en éclats.

Bien avant le début de la crise, les personnels soignants avaient déclenché des mouvements de grève pour protester moins contre l’insuffisance de leurs revenus que celle des moyens nécessaires (personnels et matériels) aux soins des patients.

On se souvient que la réponse budgétaire gouvernementale fut en proportion inversée du discours moral de reconnaissance. Une manière de dire que le dévouement, la vocation, peu importe le terme, permettent de suppléer les carences matérielles. La grève à l’hôpital n’est pas la grève des soins.

Les primes annoncées pour ces personnels de première ligne (la guerre, à nouveau, avec ses seconde et troisième lignes, et le gros des troupes confinées à l’arrière qui viennent de temps en temps alimenter la première ligne… hum… une guerre civile en quelque sorte) témoignent de la même philosophie du coup par coup, du ponctuel, du court terme.

Nous sommes encore dans le temps de la sidération du danger et de l’urgence des réponses sanitaires et économiques.

« Rien ne sera comme avant ! », se plaisent à répéter dans les médias certaines voix autorisées qui, souvent, brassent et re-brassent, encore et encore, les mêmes généralités. (cf. Etienne Balibar dans Le Monde du 24.04)

Combien de fois, dans l’histoire humaine, a été répétée cette formule qui laisse entrevoir ce qui s’apparente à une révolution dont les mêmes voix autorisées s’empressent de dire qu’on en ignore le contenu ?

Comme à son habitude, le pouvoir politique annonce des décisions, budgétaires notamment, sans en expliquer les implications. D’où vient cet argent non prévu et à quel prix ?

Bref, notre société dispose de possibilités financières considérables et il faut une crise sanitaire de cette ampleur pour qu’elles soient exploitées.

Est-ce que la vie ordinaire des gens ordinaires ne vaut pas une crise sanitaire ?

« La liberté ou la peur » ?

C’est un des slogans criés par les Américains (USA) qui manifestent contre le confinement décidé par les gouverneurs démocrates. Ils sont soutenus par D. Trump qui appelle à « libérer » les Etats, notamment le Minnesota et la Virginie dont les votes sont importants pour sa réélection.

Une vidéo largement diffusée montre un couple en tenue d’infirmier, immobile sur un passage pour piétons de Denver, violemment interpellé par une automobiliste bloquée «  Pourquoi je ne peux pas travailler ? Vous, vous travaillez ! Allez en Chine si vous voulez le communisme » (Le Monde du 22 avril)

D’autres slogans : «  Le communisme tue plus que le covid-19 », « La mort, ça fait partie de la vie. Et il est temps de vivre de nouveau » « Je n’ai pas peur du grand méchant loup ! »  (id)

Ce que rejettent ces slogans n’est pas le communisme qui ne menace pas les USA, mais un commun en lui empruntant son langage qu’ils détournent de son sens.

S’il est vrai que  « la mort fait partie de la vie », qu’est-ce que la vie si « vivre de nouveau » signifie s’exposer et surtout exposer les autres à un risque mortel majeur ? « La mort fait partie de la vie » – expression d’un commun – est utilisé comme justificatif d’un comportement individuel qui refuse le commun d’une décision sanitaire. « Vivre de nouveau », c’est donc se jeter dans l’abîme avec la certitude de trouver l’arbuste auquel s’accrocher, seul, parce qu’on est le plus fort, ou le meilleur. Comme au cinéma.

« La liberté ou la peur » est un autre exemple de la perversion du langage. La prévention sanitaire, contre  un virus ou autre chose, n’a pas à voir avec la peur mais avec la responsabilité, et la peur n’est pas antinomique de la liberté. Comme la mort, la peur qui en est un mode d’expression,  fait partie de la vie. Gérer sa peur, comme sa mort, suppose un discours responsable. La mise en danger de soi quand elle entraîne celle les autres en est le contraire.

Enfin, l’assimilation du virus au Grand Méchant Loup des contes révèle, sans doute à leur insu, qui sont ces hommes et ces femmes qui hurlent ces slogans : des enfants/adolescents irresponsables, encouragés par un homme qui défend et flatte leur narcissisme à des fins financières qu’ils ne peuvent ou ne veulent pas voir, et qu’ils ont eu besoin d’élire. 

Démondialisation ?

Mondialisation… Démondialisaton… Quels néologismes barbares* !

C’est, chez nous, un sujet récurrent du discours politique. La pandémie** le met au premier plan. Non pour des questions philosophiques mais pour un problème de fabrication de masques, de remèdes. Entre autres.

Jusqu’en décembre dernier, le sujet était globalement assez tiède, même s’il y avait des pointes de fièvre au moment des élections. Tout allait à peu près bien, ou, si l’on préfère, ce qui allait mal était supportable. Ce qui le rend brûlant, c’est bien sûr le coronavirus. Certains n’hésitent pas à dire que, la fin justifiant les moyens dans le monde du marché de l’offre et de la demande, les Chinois auraient produit plus ou moins intentionnellement le virus. Les moins violents parlent de maladresse de laboratoire, les autres invoquent des objectifs économiques. La théorie du complot a encore de beaux jours devant elle.

Plus sérieusement. La mondialisation contient (au moins) deux dimensions.

Celle qui, jusqu’à aujourd’hui, est dominante, au point de faire oublier l’autre : les rapports de domination économique et financière, la concurrence internationale, en particulier entre les USA et la Chine.

L’autre, celle de la communauté humaine. Parce que le temps n’est plus… enfin, plus tout à fait… où l’humanité comptait des hommes vrais, bons, les hommes quoi ! (les blancs) et ceux qui étaient nettement moins hommes, quand ils ne l’étaient pas du tout. Ceux que les blancs appelaient « les hommes de couleur ». La couleur mise par des blancs sur la toile des tableaux, oui, là c’est le top, ça peut rapporter beaucoup. Mais la couleur de la peau, là, c’est plutôt mal, parce que Dieu est comme les blancs, donc blanc de peau. Mais, pas de panique**, le mal peut aussi rapporter beaucoup quand on sait le domestiquer, voire le réduire en esclavage.

Ce temps est, allez, forçons le trait, révolu.

Invoquer la démondialisation comme élément de solution de la crise économique à venir, c’est faire comme si la communauté humaine se réduisait à ce qui a précisément conduit à ce mode dominant des rapports internationaux : le marché dit de la mondialisation.

Pour les tenants du repli (à l’extrême droite, à droite, au centre, à gauche et à l’extrême gauche…bref, un peu partout), il ne s’agit pas de reconsidérer les rapports entre les hommes, mais les rapports du marché. Il faut produire des masques chez nous, ce qui changera évidemment tout.

De ce point de vue,  il est à craindre que l’après-coronavirus soit de type régressif.

* Barbare, avant sa connotation péjorative, qualifie la langue ou le pays étrangers. Peut-être une onomatopée : la langue inconnue résonne en « brbr ».

** Pan [« pan » en grec signifie « tout » > Panthéon (tous les dieux), panacée (remède universel)…] est le dieu des troupeaux, des bois, de la campagne (la « nature » dans son « tout ») et qui était cause d’effroi, d’où « panique ». « dèmos » signifie « subdivision de territoire, peuple ». Une pandémie touche donc tous les peuples. L’épidémie (epi = sur) est réservée à un seul territoire.