Jean-Sébastien Bach, Glenn Gould, Thomas Bernhard et la fugue (fin)

Le « détail » qui, de mon point de vue, ne colle pas exactement avec la fugue ce sont les modes des répétitions.

D’abord celle de « pensai-je » dans du récit objectif pour lequel l’expression ne se justifie pas, notamment dans les propos rapportés d’un tiers.

Ensuite celle d’informations, de précisions, dites et redites avec les mêmes mots et les mêmes constructions sans autre apport que ce que j’appellerais un point d’énergie : la phrase semble se contracter sur elle-même pour se développer, comme le ressort spirale a besoin de compression pour se détendre.

« Pensai-je » (passé-simple) qui apparaît donc inapproprié (au contraire d’un « dis-je », par exemple), me semble être un signe / arrêt de verticalité qui ne correspond pas au schéma de la fugue qui va son chemin, linéaire, ondulatoire, tissé, sans heurts. Une verticalité qui pourrait s’apparenter à celle du sillon / pensée lentement creusé par le soc / plume qui caractérise la démarche de Th. Bernhard.

Cherchant à donner à un sens musical à cette répétition, j’ai pensé ( !) à l’ornement qui revient très souvent dans la musique de Bach, et dont l’exemple le plus connu est le tout début de la toccata (et fugue) en ré mineur  pour orgue, une des œuvres les plus connues au monde : les trois notes la sol la sont jouées en un battement très rapide noté par un signe (deux petites vagues barrées d’un trait) appelé « pincé ». Entre les deux la, le sol n’a pas une durée de note, il n’est que très brève apostrophe.

Cet ornement a un correspondant opposé, le « mordant » (id. sans barre) : la si la, le si étant l’équivalent du sol dans le pincé. Une verticalité, cette fois de bas en haut.

Ces deux ornements se trouvent en particulier dans l’aria des Variations Goldberg.

Ils sont aussi très fréquents dans les Préludes du Clavier bien tempéré (le tempérament, en musique, concerne l’accordage) peu, sinon pas, dans les Fugues : on y trouve les trois notes, comme dans la deuxième fugue (en mi bémol majeur) du premier volume de ce  recueil (do, si bécarre, do, à la main gauche, puis sol, fa#, sol, à la droite),   mais chacune est notée avec sa durée normale : il n’y a pas cet arrêt de verticalité.

Autrement dit, la composition de Bernhard est par son allure générale du type de la fugue, avec des arrêts qui renvoient aux Préludes ou aux Variations Goldberg… entre autres œuvres. Une fugue qui n’ose pas ou ne peut pas en être une.

La narration se termine dans la maison familiale de Wertheimer où le narrateur est reçu par le factotum. Une dizaine de jours auparavant, raconte-t-il, après avoir joué sans interruption du Bach à un public qu’il a payé pour rester, Wertheimer est parti, sans que rien ne laisse imaginer qu’il allait mettre fin à ses jours. Il est allé se pendre devant la maison de sa sœur, en Suisse, dont le mariage était pour lui un crève-cœur.

Gould (réel et fictif) et Wertheimer (fictif) sont morts.

Le narrateur, resté seul dans la maison qui sera sans doute vendue par la sœur, décide d’écouter les Variations Goldberg interprétées par Gould, dont Wertheimer a laissé le disque sur la platine de l’électrophone.

Le texte est à la fois l’histoire d’une tragédie (morts de Glenn Gould/réel frappé d’une attaque cérébrale et non d’une crise cardiaque comme le Gould/fictif, celle de Wertheimer/fictif, le sombreur, suicidé), et d’une forme d’asthénie du narrateur qui n’en finit pas d’entrer dans l’auberge autrichienne où s’arrêtait Wertheimer, avant de découvrir, quand il y est enfin entré, qu’elle fut le lieu d’une affaire criminelle sordide.

La vie difficile, sinon dramatique de Thomas Bernhard (nazisme, maladie incurable, mort de sa mère et de son grand-père quand il a 18 ans) permet d’expliquer la tonalité de son œuvre, en particulier son rapport très ambivalent avec l’Autriche.

En revanche, il n’y a rien de tragique ni de dramatique dans les Variations Goldberg, le Clavier (ou clavecin) bien tempéré qui sont les références majeure du texte, d’une manière générale dans les compostions de Bach – y compris dans les Passions.

Ce qui caractérise la fugue, c’est la complexité dans son sens étymologique d’éléments mêlés, embrassés.

Au départ, une « voix » (si l’on veut un début, un embryon d’air, de mélodie), quelques notes, comme dans le canon « frère Jacques ». A la différence du canon qui superpose en décalage la même « voix », la fugue mêle plusieurs voix différentes.

Concrètement, au  piano : la main droite commence à jouer cette voix qui, lorsqu’elle est achevée, est reprise par la main gauche (ou l’inverse, peu importe), et pendant cette reprise, la main droite joue une broderie / variation qui se combine avec elle ; on entend donc en même temps la voix jouée maintenant par la main gauche et autre chose qui lui est superposé joué par la main droite. Quand la main gauche a achevé la voix, la main droite poursuit ce qu’elle a commencé, puis combine d’autres variations tandis que la main gauche fait de même. De plus, un seul doigt, en tenant ou en tapant plus fort une note peut, alors que les autres poursuivent la voix principale ou un ornement, exprimer à lui seul une voix « interne ».

C’est une lecture précise de ces voix et leur mise en évidence qu’a apportées Glenn Gould.  

La fugue est donc pratiquement sans fin dans sa démarche linéaire et dans sa trame, et si la limite de la page matérielle doit nécessairement arrêter l’écriture, c’est, chez Bach, de manière « positive », apaisante, par un accord majeur.

Autrement dit, on peut jouer / écouter sans fin une fugue parce que le discours en est multiple et qu’il peut inciter à… vouloir l’embrasser, le com-prendre dans sa totalité (c’est ce que manifeste le corps de Gould quand il joue), mais une totalité impossible à saisir parce qu’elle est en construction permanente.

De quoi, dit le narrateur, devenir fou.

L’aria des Variations Golberg en est un exemple, du moins dans la version de 1981 : le tempo choisi, surprenant de lenteur, met en évidence l’indicible que j’évoquais plus haut. Un indicible qui peut effectivement pousser la tête contre le mur si l’on cherche à le réduire à une structure saisissable.

Chaque note vaut pour elle-même dans sa propre résonance d’harmoniques avant de créer, par son rapport avec les autres, ce qui n’est pas une mélodie, mais l’énigme du questionnement.

Comme les touches de Cézanne, par elles-mêmes et dans leur rapport avec les autres, créent, par exemple, ce qui n’est pas – non d’un point de vue épistémologique (cf. Magritte), mais sensible / philosophique – la montagne Sainte-Victoire.

Ce qu’exprime Gould par sa bouche, par sa main hors du clavier, quand il joue, est la pulsion qui tend à vouloir résoudre l’énigme, atteindre l’inatteignable.

Cette énigme me semble être celle du rapport métaphysique / matérialiste entre la vie individuelle et la vie globale, le biologique et le spirituel : de ce point de vue, la musique de Bach est de l’ordre de l’immanence, même si, du fait de son emploi, une grande partie de ses compositions étaient destinées à l’église protestante. Il y a, par exemple, dans la Passion selon Saint-Matthieu, des passages qui ne correspondent pas au texte qu’ils sont censés illustrer et dont on dirait aujourd’hui qu’ils sont jazzés.

J’ai rapproché Bach de Cézanne pour l’expression plastique. Pour la philosophie, je pense à L’Ethique  de Spinoza, pour sa structure et les rapports tissés entre corps et esprit.

Le narrateur, désormais seul, trouvera peut-être l’apaisement dans l’écoute de l’aria des Variations.

Jean-Sébastien Bach, Glenn Gould, Thomas Bernhard et la fugue (2)

Presque, oui… parce qu’il y a un « détail », qui ne colle pas exactement avec la fugue.

Mais avant, ceci :

Wertheimer et le narrateur diffèrent en ce sens que le premier veut être Gould (ce qui le conduit au suicide), que le second veut être lui-même (ce qui le conduit à abandonner le piano), mais ils s’accordent l’un et l’autre pour dire que Gould est le meilleur virtuose de tous les temps.

Là, à mon sens, ils (Bernhard aussi ?) se trompent.

Non que Gould ne soit un virtuose, mais parce que ce qui le distingue des autres n’est pas de cet ordre : avant d’être pianiste, Gould est d’abord un lecteur de partition, les deux activités, corrélatives, se nourrissant mutuellement.  

Il cherche/comprend, notamment dans l’œuvre de Bach, ce que les autres n’ont pas cherché/compris avec la même acuité.

Wertheimer se perd parce qu’il ne comprend pas ce que Gould cherche/comprend et qu’il confond avec la virtuosité.

Il suffit de voir Gould au piano pour s’en rendre compte.

Tout en jouant, il dessine des arabesques avec la main que la partition ne mobilise pas  et il émet en permanence des sons qui ne sont certainement pas un chant, ni même un chantonnement.

Ces expressions corporelles sont sans doute l’équivalent de la danse à laquelle incitent spontanément certaines musiques.

Cet investissement dans la lecture de la partition est tel qu’il décide à 30 ans d’arrêter les concerts pour se retirer chez lui et se consacrer à l’enregistrement : prises après prises, recommencées sans cesse, sans autre fin que celle de la nécessaire impression du disque.

Il se retire, comme Montaigne dans sa tour pour écrire ses Essais à partir de lectures de textes.

Qu’est-ce que la lecture de la partition ?

Avant tout, le choix du tempo, c’est-à-dire de la vitesse avec laquelle elle va être interprétée.

Un exemple très connu des mélomanes : deux des quatre interprétations des Variations Goldberg enregistrées par Gould, celle de 1955 et celle de 1981.

Le principe des Variations est simple : un thème (aria) développé en trente variations avant sa reprise : autrement dit, l’œuvre est circulaire, jamais terminée.

La différence de lecture (notamment de l’aria) est telle qu’on n’a pas l’impression d’entendre la même œuvre. Exécution rapide en 1955, très lente en 1981, pour moi de loin la plus intéressante, pour les résonances et les silences.

Vingt-six ans entre les deux…

Le temps est venu de faire le point.

Trois personnages dont un est créé à partir d’une personne réelle (Glenn Gould), mais comme elle est morte au moment où Th. Bernhard écrit le texte, elle redevient un personnage, d’autant que ce séjour au Mozarteum est une fiction.

Le personnage Gould représente donc un objet d’identification.

Wertheimer et le narrateur sont conduits à se déterminer par rapport à lui, à choisir qui ils sont/veulent être.

Le piano ( en tant que production d’un discours, en l’occurrence celui de Gould via Bach) sert de métaphore du processus d’identification que connaît l’être humain dans son développement personnel.

L’identification comprenant une part de construction, de mythe si l’on veut, le risque bien connu est celui du leurre.

C’est ce qui explique le suicide de Wertheimer. L’auteur précise qu’il est un excellent pianiste qui pourrait faire une carrière de soliste, mais il sabote ses compétences (il recherche des pianos désaccordés, joue mal ce qu’il sait jouer bien) avant de se pendre.

Le narrateur décide de ne pas lutter sur le terrain qu’il estime inapproprié : il donne son piano (un Steinway… comme celui qu’a utilisé Gould pour ses enregistrements) au directeur de l’école pour sa fille, avec la conscience désabusée qu’il ne réalisera pas quelle est l’importance de l’objet. Autrement dit, il ne s’agit pas d’un don, mais d’un abandon.

A ce moment de l’analyse, Le naufragé est le soliloque d’un homme qui cherche à atteindre un indicible, comme le cherche, désespérément ( ?) Glenn Gould dans les partitions de Bach.

Une démarche circulaire, comme celle des Variations ?

Une fuite ?

Une fugue ?

(à suivre)

Jean-Sébastien Bach, Glenn Gould, Thomas Bernhard et la fugue (1)

Comment dire par des mots ce que dit la musique ?

Telle est la question. Peut-être une gageure.

Et aussi pour quoi ?

Une chose l’une après l’autre.

La musique est étymologiquement associée au divin (elle vient des Muses) sans doute parce que ses effets sont d’une nature telle qu’ils ne sauraient être produits par de l’humain. Ils ont en effet pour vecteur, dans l’imaginaire préscientifique, un support immatériel. La musique vient donc du ciel mythologique, elle est de la nature des anges chrétiens et Mozart est le divin Mozart.

 Si les explications dont on dispose aujourd’hui nous ramènent sur terre, elles ne lèvent pas pour autant le « mystère » de la musique. Composée, jouée et/ou écoutée.

D’abord, une précision technique simple.

Prenez un air connu. La Marseillaise par exemple. Enrichissez-le par des accords : vous faites de l’harmonie. A chaque note chantée/jouée correspond un accord. Une note, un accord sous la note : verticalité.

Prenez un autre air, chantez-le, puis imaginez que quelqu’un se mette à le  chanter à son tour en léger décalage, comme Frère Jacques : vous faites du contrepoint. Deux lignes mélodiques l’une sur l’autre qui vont leur chemin : horizontalité.

La forme la plus élaborée du contrepoint, est la fugue : des airs – on dit des « voix » – qui se superposent et qui semblent se fuir l’un l’autre… peut-être aussi fuir ensemble autre chose…  d’où le nom donné à ce type de composition.

Le compositeur reconnu comme le maître incontesté – indépassable, disent certains – de la fugue est Jean-Sébastien Bach (1685 -1750).

L’interprète le plus remarquable – même s’il est controversé – de ce compositeur est le pianiste canadien Glenn Gould (1932-1982).

Thomas Bernhard (1931 -1989) est un écrivain autrichien.

Dans une de ses œuvres, Le naufragé (1983), il fait intervenir trois personnages :

– le narrateur – le texte est écrit à la première personne – qui, s’il n’est pas l’auteur, lui ressemble beaucoup. C’est là une des spécificités de la littérature : ce n’est pas parce que je dis « je » dans un texte de fiction que ce « je » est moi, disons… tout à fait moi. « Je est un autre », disait Rimbaud.

– Glenn Gould, qui vient de mourir.

– Wertheimer, personnage fictif.

Bien des années auparavant –  Gould n’était pas encore connu – les trois se sont rendus au Mozarteum de Salzbourg (école supérieure de musique) pour suivre les cours de Waldimir Horowitz (1903-1989), un des plus grands pianistes.

Très vite, Gould se révèle être un pianiste de génie.

Le narrateur décidera d’arrêter le piano (il donnera son Steinway au directeur de l’école primaire de sa fille) et Wertheimer que Gould nomme « le sombreur » se suicidera.

Thomas Bernhard raconte cette histoire dans un texte qui court, sans le moindre paragraphe, sur de près de deux cents pages (format livre de poche).

Ce texte m’est apparu comme l’expression littéraire de ce qu’est la fugue musicale.

Je pensais avoir découvert quelque chose…

Et puis j’ai trouvé, sur le site Babelio, un article… qui proposait la même lecture.

Enfin, presque la même lecture.

(à suivre)

Marine Le Pen et l’antisémitisme

« La commémoration de la rafle du Vél’d’Hiv nous rappelle au devoir de mémoire face à l’expression la plus abjecte et abominable de l’antisémitisme, a écrit la présidente du RN sur Twitter et Facebook. Elle nous oblige à la plus ferme et intraitable détermination dans le combat jamais terminé contre ce fléau et ces nouveaux prêcheurs de haine qui, aujourd’hui en France, ciblent et s’en prennent à nos compatriotes juifs. » (Le Monde.fr –  20.07.20)

Cette déclaration nourrit de nombreux commentaires, en particulier à propos de la sincérité de celle qui est candidate aux présidentielles de 2022.

La question (sincérité ou calcul ?) n’a pas grande importance. Pas plus que celle de la filiation.

Ce qui compte, c’est le discours essentiel du parti qu’elle préside.

Le discours essentiel du parti et de ses membres, est l’identité nationale, exprimée par la « priorité nationale ». En termes plus prosaïques : la France aux Français. C’est ce discours qui constitue le socle idéologique, le noyau dur historique du FN/RN et de celle qui le préside.

En d’autres termes, le discours des peurs prétendument exorcisées.

Ce qui le sous-tend et ce qui en découle, même si ce n’est pas toujours explicité, c’est le besoin, plus ou moins enfoui, de faire porter la responsabilité de ce qui ne va pas (tout, en général, et, en particulier, les politiciens tous pourris, sauf nous, disait Marine Le Pen il n’y a pas si longtemps en vantant la propreté de ses mains et la hauteur de sa tête) sur celui, à l’identité variable (ethnique, politique, philosophique…) à cause de qui la France n’est pas ce qu’elle devrait être.

La conséquence, à terme, de l’arrivée au pouvoir de cette idéologie est connue : l’ouverture des verrous d’inhibition.

Quand  la peur de l’autre (l’étranger, quels qu’en soient la définition et l’aspect) ou, ce qui revient au même, le fantasme de la pureté nationale, devient l’élément déterminant du vote exprimé, elle veut pouvoir aussi s’exprimer dans le réel du quotidien.

De Gaulle puis Mitterrand affirmaient que la France de Pétain, ce n’était pas la France.

Une manière de dire que la période de la collaboration de l’Etat français avec les nazis ne coïncidait pas avec l’idée que l’un et l’autre se faisaient de la France. En l’occurrence, l’idée était une opinion, et une opinion ne vaut que pour celui qui l’exprime.

La France réelle est à la fois celle des Droits de l’homme et celle de la Collaboration, des lois antisémites et de  la rafle du Vel’d’Hiv. Celle aussi de la Résistance.

Les 16 et 17 juillet 1942, les policiers  français qui, sur ordre du gouvernement français, sont allés chercher dans leurs domiciles les hommes, les femmes et les enfants pour les envoyer au Vel’ d’Hiv d’où ils seraient expédiés en wagons à bestiaux dans les camps nazis où ils seraient tués simplement parce qu’ils étaient juifs, avaient sinon l’approbation du moins l’indifférence de la plupart de leurs concitoyens.

Tous sont une représentation de la France à un moment de son histoire.

Au-delà des exégèses et des discussions périphériques stériles, il s’agit de rappeler que ce qui produit l’antisémitisme, le racisme, la xénophobie, ce sont  les peurs, et que la meilleure solution pour éviter leur réalisation est de ne jamais confier le pouvoir politique au parti qui les instrumentalise pour exister.

Quelle que soit la part de calcul et de sincérité dans les déclarations de ses responsables.

1766 – 2020

Le 1er juillet 1766, le chevalier de la Barre avait un peu plus de vingt ans.

Ce jour-là, à Abbeville, il fut soumis à la question (torture) puis décapité avant que son corps ne soit brûlé en même temps que le Dictionnaire philosophique de Voltaire. Le jugement du 28 février rendu par les juges d’Abbeville avait été confirmé par la Grand-Chambre du Parlement (tribunal) de Paris.

Son crime : « convaincu d’avoir passé à vingt-cinq pas d’une procession sans ôter son chapeau qu’il avait sur sa tête, sans se mettre à genoux, d’avoir chanté une chanson impie, d’avoir rendu le respect à des livres infâmes au nombre desquels se trouvait le dictionnaire philosophique du sieur Voltaire ».

Pour des calculs politiciens et religieux Louis XV avait refusé sa grâce.

Le 14 juin 2020, à Toronto, Sarah Hegazy, une jeune Egyptienne d’une trentaine d’années s’est suicidée.

Elle avait été arrêtée en 2017 au Caire au motif qu’elle avait révélé son homosexualité, abandonné le salafisme pour des idées révolutionnaires et se montrait sans voile. Elle fut emprisonnée et torturée. Pour éviter une lourde condamnation, elle avait accepté l’exil au Canada.

Elle n’a pas supporté le rejet de sa famille (hors sa mère qui mourut peu après), d’une partie de sa communauté, ni les conséquences des tortures subies pendant sa détention, en particulier les sévices sexuels.

Pour des calculs politiciens et religieux, le maréchal Sissi fit arrêter Sarah Hegazy dont le crime aurait été de donner des arguments aux intégristes musulmans… si elle n’avait pas été arrêtée.

Le promeneur du 14 juillet

Dans l’après-midi du 14 juillet, E. Macron déambulait dans le jardin des Tuileries avec son épouse.

France Info diffusait ce matin (15.07) des extraits de sa rencontre avec des gilets jaunes qui l’ont reconnu (« C’est incroyable on tombe sur la bête noire ! »). Rencontre houleuse au début (« Macron démission ! » « Tu vas virer ! ») avant un échange qui se termine par ses mots du gilet jaune interlocuteur : « J’arrive même pas à le maudire ! ».

S’il est à ce point décontenancé, c’est parce qu’il découvre que celui qui, dans les ors du Palais, décide et annonce les orientations politiques, est, quand il se promène dans un lieu public,  un homme avec lequel il peut s’identifier via le même registre de langue (familier) : « cool » « ça a cassé* massivement » (E. Macron).

Ce que ne réalise peut-être pas le gilet jaune, sur le moment, c’est que l’utilisation de ce registre par E . Macron est maîtrisée, qu’il est un choix sur la palette dont il n’a pas la même maîtrise (cf. le registre soutenu). Dans le cadre de cette identification dont l’affect est d’autant plus puissant que la rencontre était inattendue, maudire Macron – dont le comportement a pu être perçu comme courageux… du genre « il en a… » –  revenait à se maudire lui-même. Une vanité.

Cet étonnement, dont la sincérité spontanée est patente, est le signe d’une confusion/identification largement répandue entre l’individu (en l’occurrence l’élu) et la philosophie politique qui détermine le fonctionnement de la société.

L’incarnation, en politique comme en religion, est un moyen d’évacuer  l’analyse et le questionnement par un biais affectif souvent ambivalent.

En politique, la question habituellement posée n’est pas « pour quoi votez-vous ? » mais « pour qui ? ».

En cas de dysfonctionnement, il est plus commode et facile de s’en prendre aux individus qu’aux concepts dont l’examen critique est d’une autre nature.

Plus tranquillisant aussi… jusqu’au jardin des Tuileries. Parfois.

*Il y a des précédents célèbres, entre autres au salon de l’agriculture, il y a quelques années, avec le même verbe, mais dans un  registre différent (vulgaire).

Le 14 juillet

C’est en 1880 que fut choisie cette date pour la Fête Nationale.

La prise de la Bastille par le peuple en 1789, plus que la fête des Fédérations de l’année suivante, était le signe de la Liberté.

Le défilé militaire, celui des soldats de la conscription, était celui de l’Egalité.

Les réjouissances des bals populaires de l’après-midi et de la soirée, celui de la  Fraternité.

Aujourd’hui ?

Les soldats sont des professionnels volontaires, les missiles, les tanks, les avions, des productions de la technologie de pointe.

Tous sont l’expression non plus d’une égalité de conscription révolue, mais de la puissance militaire.

L’Etat/France montre ses muscles. Sa force de frappe.

Il ne s’agit pas, ici, de discuter de la nécessité de cette force, mais de poser la question de son rapport avec la fête. En l’occurrence celle de la Nation.

Un défilé est-il autre chose qu’un miroir ?

Le 14 juillet 2020, il ne descendra pas les Champs-Elysées.

Il sera limité à la place de la Concorde.

Il ne sera pas linéaire.

Il tournera en rond.

« Acte odieux et lâche » « Crime abject »

Le chauffeur de bus Philippe Monguillot est mort à Bayonne des suites de l’agression dont il a été victime.

« Cet acte odieux et lâche ne doit pas rester impuni. » (Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur)

« La Justice punira les auteurs de ce crime abject. » (Jean Castex, premier ministre)

Ces deux phrases extraites de déclarations officielles méritent amplement notre attention.

La première, d’abord parce qu’elle révèle heureusement les deux caractéristiques essentielles de cet acte. Certains esprits distraits, rêveurs, auraient en effet pu penser que ce crime était aimable et courageux. Eh bien, non, il n’est ni l’un ni l’autre !

Ensuite parce qu’elle est une injonction salutaire en ce sens qu’elle secoue, agite, réveille les mêmes esprits, ou d’autres, qui auraient encore pu penser que des meurtriers de chauffeur de bus pouvaient ne pas être jugés et condamnés. Mais oui ! C’est bien ce que signifie  « ne doit pas rester impuni ». Eh bien non ! Le ministre leur coupe l’herbe sous le pied !

Le premier ministre, lui, est nettement plus directif et incisif puisqu’il n’utilise pas la négation et que le verbe est au futur. Et puis, la majuscule de Justice, hein ! Mais c’est parce qu’il est premier ministre et qu’il a plus d’autorité, de force et de pouvoir qu’un simple ministre. C’est la hiérarchie, c’est normal.

L’un et l’autre se rejoignent dans la mise en garde : G. Darmanin contre la tentation forte d’aimer l’acte, J. Castex de le trouver noble.

Merci à l’un et à l’autre.  

E. Macron et le divertissement

Se divertir, explique Pascal (17ème siècle) dans ses Pensées, c’est détourner son attention d’un problème qu’on ne veut pas voir.

Le public visé par le divertissement du remaniement gouvernemental est un électorat de marais, un centre mou dont les voix, quand elles s’expriment, errent jusqu’à l’extrême-droite.

Au premier plan, deux personnages hauts en couleurs : Roselyne Bachelot (culture) et Eric Dupont-Moretti (justice).

L’une, souriante, sympathique, « vue à la télé », amatrice d’opéra, bénéficie d’une reconnaissance tardive de compétence pour une anticipation passée (dans un autre ministère) mise en valeur grâce à un virus inattendu et à l’imprévoyance d’une perdante pathétique.

L’autre, est ce qu’on appelle une « grande gueule », dont la truculence, la voix et les excès sont la fronde d’un David face au Goliath de la machine judiciaire. Les juges sont rarement applaudis – personne n’a vraiment envie de comparaître – et ils ont plutôt la mauvaise réputation de remettre en liberté ceux que les policiers ont eu tant de mal à arrêter.

L’un et l’autre ont au maximum dix-huit mois devant eux – s’ils tiennent jusque-là, parce que dix-huit mois ne permettent pas de grands chantiers, surtout avec les abîmes budgétaires creusés par la crise  – pour la mission de divertissement subliminale qui devrait à la fois détourner l’attention de l’opinion publique des problèmes économiques et sociaux (chômage, retraites, sécurité) que le nouveau premier ministre « opérationnel » va tenter de régler en essayant de faire croire que c’est lui qui décide,  et apporter un regain de popularité à celui qui a mis en scène cet épisode « people » saisissant d’artificialité qui a tous les risques de faire long feu.

Littérature 10 :la chanson du Mal-aimé (fin)

                                      Voie lactée ô sœur lumineuse

                                  Des blancs ruisseaux de Chanaan

49                             Et des corps blancs des amoureuses

                                Nageurs morts suivrons-nous d’ahan

                                  Ton cours vers d’autres nébuleuses

La strophe joue une nouvelle fois le rôle d’un sas de distanciation. Aux souvenirs / fantasmes sexuels succède, dans ce qui pourrait s’apparenter à une tristesse pos-coïtale, une méditation sur la fragilité humaine.

                                       Les démons du hasard selon

                                 Le chant du firmament nous mènent

50                                   A sons perdus leurs violons

                                    Font danser notre race humaine

                                        Sur la descente à reculons

L’écho de la mauvaise étoile (v.1,2) à connotation plus astrologique que religieuse (selon Le chant du firmament) héritée du récent siècle passé rejoint une vision sombre, pessimiste, dont la résonance (perdus / vi-olons) annonce le danger de  la folie transférée par association dans un fait historique qui sert, une fois encore (ce sera la dernière) d’exorcisme.

                                      Destins destins impénétrables

                                          Rois secoués par la folie

51                                     Et ces grelottantes étoiles

                                    De fausses femmes dans vos lits

                                   Aux déserts que l’histoire accable

           

                          Luitpold le vieux prince régent

                                     Tuteur de deux royautés folles

52                                    Sanglote-t-il en y songeant

                                       Quand vacillent les lucioles

                                   Mouches dorées de la Saint-Jean

              

                    Près d’un château sans châtelaine

                                 La barque aux barcarols chantants

53                               Sur un lac blanc et sous l’haleine

                                Des vents qui tremblent au printemps

                                     Voguait cygne mourant sirène

   

                               Un jour le roi dans l’eau d’argent

                                    Se noya puis la bouche ouverte

54                                   Il s’en revint en surnageant

                                          Sur la rive dormir inerte

                                    Face tournée au ciel changeant

Deux strophes pour la folie (51,52) et deux pour une mort d’abord annoncée théâtrale, lyrique (53) puis froide comme un fait-divers (54).

L’imprécation double (Destins destins) ajoute à l’image du mouvement incontrôlé une note tragique dont l’intensité est augmentée par le doigt pointé  (Et ces grelottantes étoiles) sur ce qui est à l’époque une maladie, l’homosexualité (fausses femmes), stérile (déserts).

Luitpold (52) fut le tuteur de Louis II de Bavière et de son frère Othon diagnostiqués, autant, semble-t-il, pour des raisons politiques que médicales, fous. Le tremblement de la folie est associé à celui du désarroi (sanglote-t-il) avec une métaphore (52 v. 4,5) relative : Louis II a été retrouvé mort un 13 juin (1886) dans l’étang du château où il était interné depuis la veille.

La mort théâtrale et lyrique (53) rappelle sa passion pour le théâtre, la mythologie germanique et les opéras de Wagner.

La strophe commence comme un conte noir qui sonne mal (château sans châtelaine). L’éloignement du sujet (la barque) et du verbe (voguait), puis l’apposition décalée (cygne mourant sirène) font flotter les images mêlées des opéras Lohengrin et Thannäuser. Barcarols est ce qu’on appelle une licence poétique… qui confère au chant du gondolier berçant le couple amoureux, un caractère masculin.

Le passé-simple mat du rejet Se noya après l’image métallique de l’eau est celui du récit de la découverte du cadavre de l’homme des « destins impénétrables », dont le questionnement  (face tournée au ciel changeant) est sans voix (bouche ouverte/ inerte).

Les quatre strophes (moins le v.5 de la 58) avant le point d’orgue de la dernière  sont un retour au présent après ce détour tragique qui pourrait jouer le rôle de catharsis.

Paris n’est plus celui, étroit, de la strophe 18 (et les chats miaulent / Dans la cour je pleure à Paris), mais le Paris vivant, animé, du début de siècle.

                                        Juin ton soleil ardente lyre

                                        Brûle mes doigts endoloris

55                                     Triste et mélodieux délire

                                    J’erre à travers mon beau Paris

                                     Sans avoir le cœur d’y mourir

          

                             Les dimanches s’y éternisent

                                         Et les orgues de Barbarie

56                               Y sanglotent dans les cours grises

                                    Les fleurs aux balcons de Paris

                                    Penchent comme la tour de Pise        

                                        Soirs de Paris ivres du gin

                                          Flambant de l’électricité

57                             Les tramways feux verts sur l’échine

                                     Musiquent au long des portées

                                     De rails leur folie de machines

        

                                Les cafés gonflés de fumée

                                Crient tout l’amour de leurs tziganes,

58                                De tous leurs siphons enrhumés

                                  De leurs garçons vêtus d’un pagne

                                        Vers toi que j’ai tant aimée

C’est la musique qui est le fil conducteur de la déambulation qui le ramènera à l’essentiel  de la 59 : lyre, mélodieux, orgues de Barbarie, musiquent au long des portées de rails / tziganes définissent la symphonie dissonante (crient / siphons enrhumés) d’une partition qu’il donne l’impression de ne pas maîtriser (cf. la chanson Voulez ouyr les cris de Paris de Clément Janequin). Si la tristesse s’entend et se voit encore (sanglotent dans les cours grises / penchent comme la tour de Pise), la vie est désormais bien installée (soleil ardente lyre /beau Paris / sans avoir le cœur d’y mourir) dans les lumières (flambant de l’électricité / tramways feux verts sur l’échine) et les images exubérantes (cafés gonflés de fumée / garçons vêtus d’un pagne) de la modernité.

                                 Moi qui sais des lais pour les reines

                                     Les complaintes de mes années

59                              Des hymnes d’esclave aux murènes

                                         La romance du mal aimé

                                    Et des chansons pour les sirènes

Le v.5 est à détacher : il fait la liaison (Vers toi que / Moi qui) avec la strophe épicentre dont la résonance n’a plus la connotation de désolation, mais l’affirmation du sujet créateur… comme le dernier vers  du Pont Mirabeau.

Pas de conclusion pour une chanson sans fin.

Il suffit de la relire.